LIVRE IV
l^es Gnostiques hérétiques enseignaient, à leur tour, que l'homme spirituel devait s'affranchir de tout le sensible, se séparer, non-seulement du corps et de ses passions, mais encore de F âme et de tous ses mouvements, afin de vaquer uniquement à la contemplation de l'Etre divin.
Us établissaient la nécessité de cette séparation sur des principes différents, suivant la secte à laquelle ils appartenaient. Les uns prétendaient que le monde créé et sensible était l'œuvre d'un démiurge différent ou même contraire au grand Dieu dont ils se glorifiaient d'avoir seuls la connaissance. Les autres, sans admettre un créateur, ou plutôt un artisan de ce monde différent du vrai Dieu, enseignaient que la matière première (vin) renfermait une malice telle que le Dieu souverain lui-même n'avait pu entièrement la surmonter. De la diversité de ces principes ils tiraient cette conséquence commune que l'esprit (Trvsufjwç), de même nature que Dieu dont il était une émanation, devait, pour s'unir à son principe, se dégager de tout ce qui lui était étranger, c'est-à-dire de tout le créé, de tout ce qui participait à la matière, et par conséquent, du corps et de ses passions, de l'âme et de ses mouvements. Une fois dégagé de la matière et uni à Dieu par la contemplation, l'homme spirituel, le gnostique, n'était plus solidaire de ce
trabatur esse mat rem immoderatam quamdam intemperantiam. (Cf. Acad., 1 . IV.)— Saint Jérôme dit à son tour [Init. Epist. ad Ctesiphonem) : Illi enim (stoïci) quae Grxci appellant izy.Q-ri, nos perturbationes possumus dicere, œgritudinem videlicet et gaudium, spem et metum, quorum duo prœsentia, duo futur asunt, adserunt ex tir pari posse dementibus, et nullam fibram radicemque vitiorum in ho mine omnino residere, meditatione et assidua exercitalione virlutum. — Il dit encore dans son second livre contre les Pélagiens : Quatuor sunt perturbationes, quibus gcnus vexatur hominum... quibus ad perfectum carere juxta stoïcos, Zenonem videlicet et Chrysippum, possibile est : juxtaPeripateticos autem et difficile etimpossibile, cui sententix omnis Scripturx sanctse consentit auctoritas. — Saint Augustin croit, au contraire, qu'il n'y a qu'une question de mots entre les stoïciens, les platoniciens et les péripatétîciens, touchant cette matière, et il appuie son opinion sur Cicéron et Aulu-Gelle. Cité de Dieu,, liv. IX, ch. iv."
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qui se passait dans les régions inférieures de l'unie et du corps, et, tout en lâchant la bride à l'être composé, à l'animal vivant, il demeurait étranger à ses passions comme à ses actions les plus honteuses.
On ne doit pas s'étonner, après cela, que Clément ail mis la plus grande énergie à combattre ce prétendu spiritualisme de la gnose hérétique, qui ne semblait mépriser la matière que pour donner aux passions le droit de se produire et de se satisfaire plus librement.
Mais, en combattant ce spiritualisme mensonger dont les principes étaient aussi faux que les conséquences désastreuses, le docteur alexandrin semble se rapprocher des stoïciens dans la manière dont il comprend l'ascétisme chrétien. La continence (t-pipania), ou l'empire sur les passions, est à ses yeux la condition indispensable et comme le premier degré de la connaissance et de la vraie vertu, qui n'atteint sa perfection que dans l'exemption de tout mouvement passionné de l'âme, ou dans l'apathie. Ainsi, pour Clément, comme pour les stoïciens, l'apathie est un des caractères, ou plutôt l'état de la parfaite vertu, ou de la vertu gnostique. « Le gnostique, dit-il. le chré- « tien parfait, doit être exempt de toute espèce d'affec- « tion, ou de passion de l'àme. Car la gnose produit l'exer- « cice de la vertu, et l'exercice produit l'habitude eu la « disposition immuable. Or, cette disposition ne modère « pas seulement les passions, mais elle produit l'apathie « L'apathie suppose ainsi l'extirpation complète de la con- « cupiscence 1. »
Ces paroles résument la théorie de Clément sur Y apathie.
1 Strom.VI, 9, p. 771 : i Çaf&srëo'j v.yj. ràv yvoj»rtx&v iyitv xstl rf,
T9» Ij'/1/o:j TtiBwi' r, flï'J '/&6 yjfali -jj-jÙ.-j/^ZI}' ï, zj-.iz/.r'i; Oî V£lsi r, '/) yy-y.zzy.-ii Si TOUkSi '/.-. ■?'<■.< y;. IcyiÇiTKJ i'J fltX (H'iTKiAt tîtv' y-:>0uy.:
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Essayons d'en saisit' le véritable sens. Les Gnostiques, nous l'avons dit, prétendaient que la vertu de l'homme était tout entière ce qu'était sa nature; que l'homme, était bon ou mauvais, suivant que sa naissance le prédestinait au bien ou au mal. Le disciple de saint Pantène combat et réfute énergiquement ce principe fataliste. L'homme, répéte-t-il souvent, ne naît pas Vertueux, mais capable d'acquérir la vertu L C'est en ce sens qu'il adopte l'interprétation scripturaire de quelques docteurs chrétiens, d'après lesquels l'homme a été créé à l'image de Dieu pour devenir semblable à lui : de sorte que sa ressemblance avec Dieu, en germe dans sa nature, ne se développe et ne se forme que par les progrès qu'il fait dans la vertu -. Cette vertu acquise, en quoi consiste sa ressemblance avec Dieu, l'homme peut l'obtenir par la grâce du Sauveur, niais non pas sans des efforts personnels et constants contre les obstacles qu'il trouve dans les passions [KocQri), auxquelles tous les hommes sont assujettis par leur nature et par leur corps.
Tous les hommes, en effet, trouvent dans leur nature deux forces contraires, et comme un double principe qui les porte, l'un vers le bien, l'autre vers le mal. Si, d'une part, ils naissent avec des dispositions naturelles à la vertu, de l'autre, ils sont naturellement sujets aux passions3. Le principe ou le siège des passions, c'est le corps, ou l'àme corporelle (a^u.y.rr/.-h ^Qyfj), l'esprit charnel, privé de raison
1 Sirom. VI, 11, p. 788.
2 Ibid. II, 12, p. 499. Au nombre de ces docteurs, que ne nomme pas Clément, on peut citer saint Irénée, Adv . hser:, v. 6 : Imaginem quidem habens (homo) in plasmate, simili tudinem ver o non, asmmens per spiritum. Et Tertullien : Restituitur homo ad similitudinem ejus, qui rétro ad imaginent Dei fuerat. Imago in effigie, similitudo in œternitate censetur. [De Baptist., c. v.)
3 Strom. II, 18, p. 471 : H es quéripse. s';«:- ip.ncf.O/j; ilzy..
oço CLÉMENT D'ALEXANDRIE.
(TïVE'j(j.y. xkoyov, gmv.iv.6v l). Ce principe matériel est oppose clans ses tendances à la partie principale de l'homme, à l'esprit (vove) , ou à l'àme raisonnable [koyir.y\ fu//'). « L'homme peut être comparé au Centaure de la fable, et « se compose de deux parties, l'une douée, l'autre privée « de raison : l'àme et le corps. Le corps travaille la terre « et tend vers la terre ; l'âme s'élève vers Dieu et, instruite « par la vraie philosophie, elle s'efforce de rejoindre ses « célestes sœurs, affranchie des passions du corps , du « travail et de la crainte 2. »
Le corps est donc la prison de l'àme 3, l'obstacle de la
vertu et la cause du péché. De là, pour l'homme vraiment
spirituel et vertueux, la nécessité de le combattre et do le
mortifier. « Le gnostique, dit Clément, connaît le sens de
« ces paroles : Vous ne pouvez être mon disciple, si vous
« ne haïssez votre père et votre mère, votre âme elle-même,
« et ne portez ma croir '. Car il hait les affections char-
« nelles, qui nous captivent par les attraits puissants de la
« volupté, et méprise avec un grand courage tout ce qui
« engendre ou nourrit la chair. Il lutte aussi contre l'âme
« corporelle, et met un frein à l'instinct sans raison et ré-
« volté contre elle; car la chair convoite contre F esprit.
« et T esprit contre la chair à. Enfin il porte -a croix, c'est-
« à-dire qu'il porte avec lui la mort, ayant, dès cette vie,
« renoncé à toutes choses c. C'est lorsqu'il s'est rendu
« maître des passions de la chair, que l'esprit (tc rr/zao-
■< vi.v.ôv) règne avec un souverain empire. Le précepte : /'"
« ne convoiteras pas, veut donc dire : Tu ne seras pasl'es-
1 Strom. VI, Ki, i>. 808.— VIL 12, P- 880.
' Ibid. IV, 3, p. 567.
Und. VII, j>. 854 : M-'joç 9xpxi*9ç.
' Luc XIV, -2(i, 27.
'. Galat. V. 17.
Strom. 1'/. k>. |». 880.