LIVRE IV
« d'apathie n'existera donc qu'au moment où il n'y aura « nul péché dans l'homme. Pour le présent, c'est assez « bien vivre que vivre sans crime : mais prétendre vivre « sans péché ce n'est pas agir de façon à être exempt de « péché. Que si par le mot apathie on veut exprimer un « état où l'âme ne serait plus affectée d'aucun sentiment, « qui n'estimerait cette torpeur pire que tous les vices? « L'on peut donc dire sans absurdité que la parfaite béati- « tude sera un jour exempte de l'aiguillon de la crainte et « de toute tristesse : mais qui pourrait soutenir sans rompre « absolument avec la vérité qu'il n'y aura plus alors ni « amour ni joie ? Si donc on entend par apathie l'exemption « de toute crainte, l'absence de toute douleur, il n'y faut « pas prétendre en cette vie, mais nous devons évidem- « ment l'espérer dans cette autre vie bienheureuse et éter- « nelle qui nous est promise. »
Saint Augustin détermine ici les divers sens qui peuvent être attribués au mot apathie. Il en distingue deux principaux. On peut entendre d'abord par apathie un état où l'âme soit complètement exempte et libre des passions qui troublent l'esprit et sont contraires à la raison. iVpathie serait alors synonyme d'impeccabilité, et saint Augustin, d'accord en cela avec tous les docteurs catholiques, déclare que cet état, en tant qu'il exclut toute espèce d'imperfection, est sans doute souverainement désirable, mais n'est pas de ce monde. On peut entendre en second lieu par apathie l'état d'une âme devenue complètement inaccessible à toute espèce d'émotions et de sentiments, tels que la crainte, la tristesse, l'espérance, la joie et l'amour. En ce sens, apathie est synonyme d'impassibilité ou d'insensibilité. Saint Augustin n'hésite pas à dire que cet état qui condamnerait l'âme à une sorte de torpeur est pire que
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tous les vices et qu'il ne peul exister pour l'homme ni en ce monde ni en l'autre. N reconnaît cependant que l'idée de la vie bienheureuse, telle que nous l'espérons, exclu! certaines affections qui nous émeuvent ici-bas, comme, par exemple, la crainte et la tristesse ; mais il n'admet pas que nous puissions en être complètement exempts en ce monde. Ces distinctions établies, comment faut-il entendre l'apathie attribuée au sage par les stoïciens, et au gnostiquepar Clément d'Alexandrie?
Nous l'avons dit, saint Jérôme et saint Augustin ne sont pas d'accord sur le sens qu'il faut donner à l'apathie stoïcienne. Le premier suppose qu'il s'agit d'une apathie absolue qui rendrait l'homme tout à la fois impeccable et impassible, et il s'élève avec force contre l'orgueilleux • prétention de ces philosophes qui attribuent à la créature une perfection morale qui ne peut appartenir qu'à Dieu. « Peut-il y avoir, dit-il, une plus grande témérité que de « s'attribuer, je ne dis pas la ressemblance mais l'égalité « avec Dieu, et de concentrer ainsi dans une seule propo- « sition le venin de toutes les hérésies qui ont leur source « dans les philosophes, et principalement dans Pythagore « et Zenon, le chef de l'école stoïcienne. Car les stoïciens « prétendent que les émotions qu'ils appellent en grec pas* « sions, que nous pourrions nommer en latin perturbations, « à savoir la tristesse et la joie, l'espérance et la crainte, « dont les deux premières ont pour objet le présent et les « deux autres l'avenir, peuvent ('Ire complètement dé- « truites, de façon à ce qu'il ne reste plus dans l'homme, « par l'effet de la contemplation et d'une pratique con- « stante de la vertu, ni fibre ni racine des vices '. »
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