LITRE IV
se doivent prendre avec les tempéraments qu'exigent l'ensemble de sa doctrine et les restrictions qui sont évidemment dans sa pensée quand elles ne sont pas sous sa plume. 11 ne faut pas oublier que Clément voulait montrer au paganisme un sage plus grand et plus parfait que le sage du Portique ; mais cette préoccupation ne l'emporte pas jusqu'à méconnaître, comme l'avaient fait les stoïciens, les conditions de la nature humaine. Si donc il nous représente les apôtres et les parfaits comme exempts de toute espèce de passion, c'est à cause, dit Bossue! , que les apôtres et les parfaits, s'ils ne venaient pas tout à fait, comme Jésus-Christ, à n'avoir rien en eux d'involontaire, ils en venaient jusqu'au point qu'ils n'en étaient pas abattus, et que s'ils recevaient quelques blessures légères, non-seulement ils n'en recevaient point de mortelles, mais encore ils n'en recevaient point qui altérât leur santé. Ce langage d'ailleurs n'est point particulier à Clément. On le retrouve même dans les Pères de l'Église latine. «Telle est, dit « entre autres saint Ambroise, la puissance de la sain- « teté consommée qu'elle rétablit l'âme dans une sorte « d'enfance spirituelle qui ignore les voies de l'erreur, et, « voulût-elle commettre le crime, n'en a plus le pouvoir « parce qu'elle est désaccoutumée de savoir pécher1. »
On n'accusera pas le maître de saint Augustin d'avoir, plus que son illustre disciple, méconnu l'infirmité humaine au point de lui attribuer l'impeccabilité. Et cependant les expressions qu'il emploie sont au moins aussi fortes que celles dont s'est servi Clément d'Alexandrie. Mais, comme le remarque très-judicieusement le savant Potter,
1 Tanta vi.s consummatee emendationis est ; ut in quamdum pueritiœ redeat spiritualis n'tatem, quse vias erroris ignoret, crimen etiamsi velit, non possit uilmitterp. quia desueverit usum nosse peccandi. [Serin. XXTT, in p.ç, 118, §4.)
322 CLÉMENT D'ALKXANDRIE.
les Pères ont coutume d'employer, clans un eens large, tes termes d'apathie et d'impeccabililé pour désigner Cet état pacifié d'une âme qui, par l'habitude de la vertu, n'éprouve plus d'entraînement vers le mai et ne succombe pas à des péchés graves *.
Que telle soit la nature de l'apathie attribuée par Clément aux apôtres et aux parfaits gnostiques, l'on ne peut guère en douter quand on cherche sa pensée non dans un passage isolé, mais dans l'ensemble de sa doctrine.
Or, un premier point incontestable de cette doctrine c'est que seul Jésus-Christ est sans péché. Clément, nous l'avons vu, le déclare formellement, et la raison qu'il en donne c'est que « pécher est chose innée et commune à tous les « hommes 2. »
En second lieu, Clément n'enseigne pas moins exprès ment que l'homme est, par essence (x«r<* tfa ovotev) , sujet aux passions3. L'impeccabilité et l'apathie ne peuvent donc être dans l'homme une disposition naturelle, mais une habitude acquise. Voilà pourquoi le docteur alexandrin répète sans cesse que la vertu ne nous est pas innée, quoique nous apportions en naissant la faculté de l'acquérir \ Voilà pourquoi il dit que l'homme vertueux, que le gnostique « se crée et se fabrique lui-même dans ses actions "\ »
C'est de là qu'il faut partir pour apprécier à sa juste valeur la vertu et l'apathie gnostiques de Clément. Cette vertu et cette apathie sont essentiellement différenteâ de celles de Dieu et du Verbe incarné. Écoutons ce qu'il en
xeexisev. Maximinus, DeCarit., cent. I, cap. xxxvi, apud Potter. — Âwxtvif- 7c;, remarque Potter. et non ànivr/rof. — Pag. 90, note 4.
2 Pxdag. III, p 307.
1 Sir, m,. IV, 83, p. 632.
* Tbid. VI, 12. p. 788.
5 ïbid, T'//, Sj p, H.% ■ N«l y^v tetur&v xti'Ç«( /.A A]pcau/eyef.