‹ Clément d'AlexandrieChapitre 162 sur 226 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

« de plus grands ; ils ne persévèrent pas non plus dans « leur vocation par crainte d'être blâmés de ceux qui « partagent leur condition et leurs croyances ; mais ils « obéissent volontiers à leur vocation par amour envers « Dieu ne se proposant d'autre fin que de lui plaire, sans « regard à la récompense de leurs travaux.. . La charité est « à elle-même sa fin et ne se doit pas rapporter à autre « chose 1 . »

« La charité, dit encore Clément, n'est pas, dans celui « qui aime, un désir, mais une union de bienveillance %. »

Cette définition de la charité est parfaitement conforme à celle que les premiers éléments du christianisme apprennent à tous les fidèles, à savoir que la charité est une vertu théologale par laquelle nous aimons Dieu par-dessus toutes choses, et le prochain comme nous-même pour l'amour de Dieu. « Pour expliquer cette définition, dit le savant auteur « de Y Histoire littéraire deFénelon, les théologiens ensei- « gnent communément que la charité, considérée dans sa « nature et dans l'acte qui lui est propre, a tout à la fois « pour objet et pour motif la bonté ou la perfection infinie « de Dieu considérée en elle-même, et sans aucun rapport « à notre béatitude ; d'où ils concluent que le motif propre « ou spécifique de la charité est la bonté absolue de Dieu, « comme celui de l'espérance est la bonté de Dieu relative « à nous. Cette doctrine leur paraît solidement établie, « non-seulement par la tradition constante et par l'ensei- « gnement public de l'Église , mais par l'autorité même « des livres saints, qui nous obligent à aimer Dieu de tout « notre cœur, de toute notre âme, de toutes nos forces, c'est- « à-dire à tout rapporter à Dieu comme à notre fin cler-

1 Strom. VII, 11. p. 872 : IIe Sk ày&nri oùrït ai x'jtv.v où/iSTr,, oj oî vj).o ri.

2 Ibid. VI, 9, p. 776.

« nière, comme à l'être infiniment parlait qui, à raison de

« son excellence, mérite d'être aimé par-dessus toutes

« choses, et à la gloire duquel tout doit être rapporté,

« même notre béatitude K » C'est en effet ce qu'enseigne

Clément : « L'amour de Dieu, dit-il, ne se propose d'autre

« fin que de plaire à Dieu, sans regard à la récompense...

« La charité est à elle-même sa fin et ne doit pas se rap-

« porter à autre chose. » En d'autres termes, Dieu est tout

ensemble l'objet et le motif propre et spécifique de la

charité.

Cet amour désintéressé qui s'attache à Dieu pour luimême est le caractère propre de la perfection gnostique. Clément distingue, en effet, trois états habituels des justes sur la terre : les esclaves qui servent Dieu par la crainte du châtiment ou par la foi unie à la crainte; les mercenaires qui le servent par le motif de l'espérance ou de la récompense, et les enfants qui le servent pour l'amour de lui-même.

« Il ne faut pas, dit-il, demeurer dans l'incrédulité « mais passer des ténèbres à la vie, et, prêtant l'oreille à « la sagesse, accomplir la loi de Dieu, d'abord comme « esclave, ensuite comme serviteur fidèle qui craint le Sei- « gneur. Celui qui s'élève plus haut esl admis au rang « des enfants. Car lorsque la charité a couvert la multitude « des péchés par la perfection de la sainte espérance, le « fidèle, éle\é à la sublimité de cet état, peut être admis « au nombre des enfants adoptifs, adoption qui est appelée « l'amitié de Dieu2. Le premier degré du salut, dit-il en- « core, est la doctrine unie à la crainte par laquelle nous

1 Uisi . lin. de Fénelon. — Analyse de la Conli' <■ du Quiétisme, .ni. 1 $ l'r, 5.

■ Strom, l . L7. p. 143.

LI,VRE ÏV. 333

« nous abstenons du mal ; le second est l'espérance par « laquelle nous nous attachons aux biens suprêmes; le « troisième, qui couronne tout, c'est, comme il convient, « la charité, laquelle instruit spirituellement 1. »

Ailleurs, Clément dit dans le même sens : « Il en est « qui souffrent par crainte de plus grandes souffrances, « d'autres par l'espérance de certaines jouissances et de « certains plaisirs dont la mort les mettra en possession : « ceux-là sont encore enfants dans la foi, enfants heu- « reux, sans doute, mais n'étant pas encore parvenus à la « perfection de l'homme que donne la charité 2. » Et un peu plus loin : « Il est certains actes de vertu pratiqués « par quelques-uns d'une manière vulgaire, tels que la « tempérance. Ainsi, par exemple, les païens s'abstien- « dront d'un plaisir, ou par impuissance de se le procurer, « ou par crainte des hommes. Il en est de même parmi « les fidèles, dont quelques-uns pratiquent la continence « en vue des promesses ou par crainte des châtiments de « Dieu. Cette continence est bonne, car elle est le fonde- « ment de la gnose, l'acheminement vers un état meilleur « et l'impulsion vers la perfection. La crainte du Seigneur « est, en effet, selon qu'il est écrit, le commencement de la « sagesse. Mais celui qui est parfait souffre tout, supporte « tout par charité, non pour plaire aux hommes, mais à « Dieu*. »

Cette distinction des trois états, qu'on trouve pour la

première fois dans Clément, a été adoptée «en termes

« formels, dit Bossuet, de saint Grégoire de Nazianze, de

* Strom. : 'O //s'v oùv irp&ro; êotO/xoç tsO gm/jmtoç (t^s aùyrYipîxf), vj p.ity. piêw, ctôaaxaXîa, oY vjv àTrs^ô//.î9a ttî$ â.âtxlaç' ôsÛTîyoog ôï, v'j s^rrtj, oV yjv èfiifizQa. tôv

2 Strom. VII, 11, p. 871.

3 Tbid., |>. «73-874.

« saint Basile, de Cassien, parmi les lotira, fel de beau- « coup d'autres1. » Elle a été reproduite sous une autre forme par les mystiques modernes, qui ont partagé les justes en trois états, dont le premier est appelé vie purgative, parce qu'on s'y applique principalement à combattre ses vices et ses défauts ; le second, vie illui ni native, parce qu'on s'y exerce principalement à la pratique des vertus qui embellissent l'âme; le troisième, vie vnitire ou état passif, parce qu'on y vit en union avec Dieu et dans une entière dépendance des mouvements de la grâce 2. Le second et le troisième état de justes admis par les anciens Pères correspondent aussi à ceux que saint François de Sales, dans son Traité de l'amour de Dieu et dans quelques autres ouvrages , appelle Vétat de la résignation et celui de la sainte indifférence, qu'il définit en ces termes : « La « résignation préfère la volonté de Dieu à toutes choses : « mais elle ne laisse pas d'aimer beaucoup d'autres choses, « outre la volonté de Dieu. Or, l'indifférence est au-dessus « de la résignation, car elle n'aime rien, sinon pour l'a- « mour de la volonté de Dieu... 11 (l'indifférent) aimerait « mieux l'enfer avec la volonté de Dieu que le paradis « sans la volonté de Dieu 3. »

Dans leur controverse sur leQuiétisme, Bossue! et Fénelon s'accordaient à admettre le fait de cette distinction. Mais où ils cessaient de s'entendre, c'était sur le caractère distinctif des trois états. « L'amour désintéressé >"\ trouve « partout, disait Bossuet, puisqu'ils sont dans la charité « qui est la véritable justice, et que la charité, dont saint « Paul a dil qu'elle ne cherche point ses propres intérêts,

1 Cinquième écrit, ou Mon. de M. Vévéqu-e de Mtaux, S S ';' llist. Uti. deFénelon. — Controv. du Qui/tvnhë, art. I"r. ' .1 mour de Dieu . I i\ . I \ , ch . i v.

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