‹ Clément d'AlexandrieChapitre 170 sur 226 · LIVRE TV · texte numérisé non relu

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Mais qu'est-ce que la raison qui est la nature de l'homme, qui est l'homme tout entier. La raison de l'homme n'est autre chose que la raison absolue.

Pour les stoïciens le monde est Dieu. « De même, « dit Cornutus, le maître de Perse, que nous sommes « gouvernés par notre âme, de môme le monde a une « âme qui l'embrasse tout entier. C'est elle qu'on appelle a Jupiter ; c'est elle qui vit dans toutes les parties du « monde, et qui donne la vie à tous les êtres1. Jupiter, dit— « il ailleurs, est appelé le père des dieux et des hommes, « parce que la nature du monde est la cause de leur sub- « stance2. »

Or notre âme est un fragment, une émanation de l'âme du monde. « Le monde des stoïciens est animé, dit Dio- « gène Laerce ; on le voit par notre âme, qui en est une « portion^. » Sénèque dit à son tour: « L'âme du sage « est un dieu, hôte d'un corps humain 4. — La raison n'est « rien autre chose qu'une portion de l'esprit divin enseveîi « dans un corps d'homme 5. — Notre raison est émanée de « la raison divine ; elle lui est identique 6. »

L'on comprend maintenant le sens du principe stoïcien. Suivre sa raison, suivre sa propre nature, ou suivre la raison divine, c'est une seule et même chose. Nous sommes ainsi à nous-mêmes la règle du bien par notre raison qui est tout l'homme ; et pour bien vivre, il s'agit uniquement de distinguer les penchants factices et étrangers à la raison, des inclinations que nous dicte la nature. Ainsi, tout en

1 Cornutus, De Mal. Deorum, 2.

2 Ibid, 9.

3Diog. Laer.. VII, 143.

* Epît 31.

s Epît. 73.

6 Epît. 9-2.— Cf. 120.

reconnaissant la nature divine du bien absolu, les stoïciens ne le considéraient pas pour cela comme une loi supérieure à l'homme, l'homme étant, à leur sens, une émanation de Dieu1.

Nous avons établi que la morale du Gnosticisme hérétique reposait sur le même principe de l'émanatisme, ce qui faisait dire à saint Jérôme dans son Epître à Ctésip/wn : « Y a-t-il une témérité comparable à la prétention de s'ar- « roger, je ne dis pas la ressemblance, mais l'égalité avec « Dieu, et de concentrer ainsi dans une seule proposition « le venin de toutes les hérésies qui ont leur source dans « les systèmes des philosophes, principalement de Pytha- « gore et de Zenon 2?»

L'on sait combien Clément était opposé à cet excès d'impiété, comme il dit lui-même, et avec quelle force il établit la différence essentielle de nature entre Dieu et l'âme humaine. La formule qu'il emprunte aux stoïciens afin de traduire l'enseignement des saints livres, dans une langue connue des philosophes, a donc dans sa bouche et sous sa plume un sens tout différent. Pour lui, vivre conformément à la raison, c'est vivre conformément à la raison divine, au Verbe incarné. Sans doute, c'est vivre aussi conformément à la raison humaine, mais à la raison humaine éclairée par la raison divine, dont elle est l'image et à laquelle elle emprunte avec sa lumière la règle de jugements. Ainsi, d'après Clément, nous ne sommes pas à nous-mêmes la règle ihi bien. Le bien absolu est une loi réellement supérieure à l'homme, c'est la nature de Dieu : cette loi nous est notifiée naturellement par le Verbe cr< leur, se manifestant à notre raison comme auteur de notre

' Ci'. Félix Robiou, De l'Influence du stoïcisme, <•/<•.. p. 16-50 ■ 1 1 i.idii . ïnit.epist, ad Cîe*. adv, Prl.

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nature et surnaturelleuient par le Verbe réparateur, se ré- \ riant et se communiquant à nous comme auteur de la

grâce.

A cette première et fondamentale différence, se rattachent des conséquences non moins opposées dans le développement des deux théories.

L'homme, selon les stoïciens, étant tout entier dans sa raison, il s'ensuit, comme nous l'avons remarqué, que l'intelligence se confond avec la volonté, et que, pour vouloir le bien, il suffit absolument et toujours de le connaître. Cette doctrine, que nous retrouvons dans le Gnosticisme hérétique, tient aux entrailles du système stoïcien. Aussi se rencontre-t-elle dans les philosophes les plus raisonnables et les plus modérés du Portique. Nous n'ajouterons, pour établir ce point, qu'un nouveau témoignage à ceux que nous avons produits. Dans sa cinquième Tusculane, Cicéron, parlant en disciple de Zenon, dit entre autres choses : « L'esprit humain , fragment de l'àme divine « (decerptus ex mente divina), ne peut être comparé « qu'à Dieu, si toutefois cela est permis; si donc notre « esprit est assez cultivé, si sa vue est assez forte pour « n'être point obscurcie par des erreurs, il devient une « âme parfaite, c'est-à-dire cette raison complète qui est la « même chose que la vertu \ »

Ainsi, selon les stoïciens, comme le remarque M. Ravaisson2, la vertu ne procède que de la raison et ne tient rien d'aucune autre chose inférieure ou supérieure. Et comme elle n'est qu'une science, elle ne se perd plus une fois qu'elle est acquise.

1 Tusc. V, 13.—Virtus, dit Sénèque (Ep. 68), virtus non. aliud quam recta ratio est. Et encore (Ep. 31) : Quid ergo est borwm? Rerum scïentia. Quid malum est î Rerum imperitia.

2 Essai sur la Me'taph. d'Aristote, t. II, p. 19^-199.

La vertu ne rencontre dans l'homme qu'un obstacle, et cet obstacle n'est pas à proprement parler l'acte mauvais, mais le trouble de l'âme parles passions. Aussi l'apathie qui préserve l'âme de ce trouble est-elle la vertu suprême, pour ne pas dire unique, aux yeux des stoïciens. « C'est h « Y impassibilité philosophique, dit M. Robiou, que l'on « offrait des victimes peu différentes de celles que Vénus « recevait à Gorinthe ou à Papbos. C'est Yimpassibililé « seule et non la pudeur que veulent sauver les sages de « l'ancien Portique ; c'est pour ne rien perdre de leur séré- « nité divine, c'est pour ne troubler par aucune passion « l'émanation de l'Etre éternel, l'incarnation de la divinité « dans chaque homme, et en particulier dans eux-mêmes, « que les stoïciens dégradaient à ce point la nature hu- « maine ; c'est aux plus infâmes manifestations de leur dieu « Pan qu'ils demandaient la règle et le modèle de la vie. « Et si l'on hésitait encore à croire que les stoïciens rap- « portaient à la nature comme à son principe des horreurs « qui font frémir jusqu'à la nature la plus corrompue, je « n'aurai qu'à citer le passage où Chrysippe justifie les « noces de la mère et du fils, du père et de la fille, pai « V exemple des animaux \ conforme, dit-il. à la nature. « Après cela, il faut tirer le voile : ni lafparole ni la pensée « ne peuvent aller plus loin *. »

C'est en vertu de la même confusion de l'intelligence el de la volonté, et de l'kîamissibilité de la vertu que le Gnosticisme hérétique se précipita dans les derniers excès de

1 Plut., De Repuy. stotc, 22.

2 Félix Robiou, Op. cit., p. 54-55. — M. Robiou ajoute avec raison qu'il serait absurde de conclure de là, en tbrse générale, que l'enseignemenl du stoïcisme fut une propagande d'infamie. Heureusement, les stoïciens furent souvent en Contradiction avec eux-mêmes. Les grands plnl(>-<> pbes de Rome, en particulier, s'attachèrent moins que les l mx subtilités de l'école, et, par là, il leur fut p on vent permis de n'être pas très-lopiqups dans l'erreur,

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