‹ Clément d'AlexandrieChapitre 171 sur 226 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

la corruption. Voici comment, au rapport de Clément, un Gnostique célèbre prétendait justifier les principes et la conduite de sa secte : « J'imite , disait-il , ces transfuges « qui passent dans le camp ennemi sous prétexte de lui « rendre service, mais en effet pour le perdre. Un vrai « gnostique doit tout connaître, car quel mérite y a-t-il à « s'abstenir d'une chose qu'on ne connaît pas? Le mérite « ne consiste pas à s'abstenir des plaisirs, mais à tenir « la volupté sous son empire, lors même qu'elle nous tient « dans ses bras. Pour moi, c'est ainsi que j'en use, et je « ne l'embrasse que pour l'étouffer1. »

Clément, sans doute, unit intimement la connaissance avec le devoir ; la connaissance est à ses yeux une condition indispensable, soit pour pratiquer, soit pour conserver la vertu. Mais son gnostique n'est pas seulement un spéculatif; c'est un homme d'action, un homme qui se fait, se fabrique lui-même, suivant l'énergique expression qu'il emploie ; c'est, en un mot qui résume tout, un martyr. « Il sera, dit-il, martyr la nuit, martyr le jour, « martyr dans ses discours, dans sa vie, dans ses « mœurs. Habitant avec le Seigneur et vivant avec lui « dans une sainte familiarité, il demeure tout spirituel, « pur dans sa chair, pur dans son cœur, saint dans « ses paroles. Le monde, suivant la parole de l'Apôtre, « est un crucifié pour lui, comme il Vest lui-même pour le « monde. Portant avec lui la croix du Sauveur, il marche « sur ses pas, semblable à un Dieu et devenu saint des « saints 2. »

La nécessité de cette lutte, de cette mortification repose, selon Clément, et sur le fait de la concupiscence qui

1 Strom. Il, 20, p. 490.

9 Ibid. II, 20, p. 484.

combat on nous contre F esprit, et sur les tentations que nous suscitent les puissances malfaisantes, « Ces puissan- « ces, dit-il, font briller aux yeux des âmes qu'elles peu- « vent facilement séduire les images attrayantes de la a beauté, de la gloire, de l'adultère et de la volupté, à la a manière des bergers qui présentent du feuillage vert « aux troupeaux qu'ils conduisent l. » L'homme est donc dans la nécessité d'éviter ces embûches et de soutenir un combat incessant contre la volupté et les mouvements passionnés de l'âme. La paix et la liberté ne sont qu'à ce prix 2. i

Cette paix et cette liberté, c'est la véritable apathie gnostique, dont nous avons décrit la nature et qui diffère essentiellement de l'ataraxie stoïcienne par son caractère éminemment pratique comme par son principe. Le gnostique de Clément ne se repose jamais, et l'activité qu'il a d'abord tournée contre lui-même et ses passions, il doit l'employer ensuite à se maintenir dans l'état de sainteté et à faire le bien par le motif de l'amour pur de Dieu, ou de la charité parfaite.

De plus, l'amour de Dieu n'est pas seulement le motif de l'apathie du gnostique ; il est aussi le sentiment qui le rend plus fort que tous les plaisirs et toutes les douleurs de ce monde. S'il méprise les choses qui passent et sa vie elle-même, ce n'est pas, comme le stoïcien, pour se soumettre à la fatalité du destin, ou pour s'affranchir de la dépendance envers Dieu3. C'est, au contraire, pour se soumettre avec amour à l'Etre parfait et lui rendre témoignage. Il y a, en un mot, entre l'ataraxie stoïcienne et l'apa-

i Simm. II. 20. p. 487.

2 Ibid. p. 49-2.

3 Epictète, il est vrai, prêche la soumission aux dieux, mai- contraire inenl aux principes fondamentaux «lu stoïcisme.

Page 1