LIVRE IV
Sénèque, celui d'entre les philosophes stoïciens qui s'exprime en termes plus magnifiques sur la Providence, va plus loin encore : « Comme s'il voulait compenser les no- « tions plus hautes et plus pures qui se glissent dans ses « ouvrages, » — et qu'il devait probablement à l'influence du christianisme naissant, — « Senèque s'emporte, dans « le délire de son orgueil, à des blasphèmes où il égale et « surpasse peut-être ceux de l'ancien stoïcisme *. » Non content de faire Dieu de, même substance que l'homme, et de lui refuser toute supériorité réelle et nécessaire sur le sage 2, le précepteur de Néron dépasse le prince de l'orgueil de nos saints livres : ce n'est plus, comme Lucifer, l'égalité avec Dieu qu'il réclame : il veut se sentir au-dessus de lui ; il fait rendre par Dieu à l'humanité cet humiliant hommage : « Supportez courageusement ; c'est en « quoi vous êtes supérieurs à Dieu 3. » Et ce n'est pas là le vertige d'une exaltation passagère, c'est une thèse qu'il soutient ailleurs en ces termes : « Le sage embrasse dans « sa vie autant que Dieu dans son éternité. Il y a une « chose en quoi le sage est supérieur à Dieu : Dieu doit « à sa nature d'être inaccessible à la crainte, le sage le « doit à lui-même 4 . »
L'on comprend qu'avec une pareille théodicée il ne reste aucune place ni à la prière, ni à l'amour de Dieu. La prière suppose deux principes également niés par le
omnium mortalium est fortunam a Deo petendam, a se ipso sumendam esse sapientiam. — Horace exprime la même doctrine au nom des épicuriens : Det vitam, det opes : œquum mî animum ipse parabo.
1 Félix Robiou, op. cit., p. 130.
2 Epist. 73 : Plura Jupiter habet quse prœstat hominibus, sed inter duos bonos non est melior qui locupletior... Sapiens nihilo se minoris œstimatj quod virtutes ejus breviore spatio conchiduntur. — Cf. Ep. 48, et De Const.. sap., VIII.
3 De Provid. sub. fin. .' Ferte fortiter; hoc est quo Deum antecedatis.
* Ep. 53 ; Tantum sapienti sua^ quantum Deo omnis setas patet. Est aliquid quo sapiens antecedat Deum : Me beneficio naturse non timet, suo sapiens.
stoïcisme : la Providence et la dépendance de l'homme. Or nous venons de voir qu'en dehors de l'ordre général du monde, la Providence stoïcienne, ou plutôt le destin, n'intervient pas dans les choses humaines, et qu'il ne faut nullement attribuer à un secours de Dieu les actions vertueuses, ni lui en être reconnaissant. Aussi qu'est-ce que la prière pour les anciens stoïciens ? Ce ne peut être que l'aspiration d'une âme imparfaite vers les biens matériels et grossiers dont Jupiter dispose, aspiration dont le sage, « l'égal des dieux, et non leur suppliant1, » saura se débarrasser. Et, même dans cet ordre d'idées, on ne conçoit guère ce que peut valoir cet acte religieux, si le Dieu suprême c'est le destin, ou un enchaînement de causes sans fin 2.
On trouve sans doute dans Sénèque, et surtout dans Épictète3, des maximes sur la prière qui sont en contradiction avec la théodicée stoïcienne. Mais qu'en doit-on conclure? « Sinon que le stoïcisme du second siècle a pris « certaines vérités toutes faites dans le dogme comme « dans la morale, parce qu'il a été frappé de leur beauté, « ou terrassé par leur certitude, et que, désespérant de les « faire accorder avec ses principes, il a trouvé plus court « de dire à la fois oui et non 4. »
Quand à l'amour de Dieu il n'en est pas question dans la morale stoïcienne. Gomment aimer un Dieu dont les bienfaits sont le produit de la nécessité, et dont la substance
1 Deorum socius non suppléas, dit Senèque. Ep. 31.
2 Ep. 101 : Inexorabilis fatorum nécessitas.
s Itoga bonam mentem, bonam valetudinem animi, dcinde tune corpofis, dit Senèque., Ep. 10. — Cf. Ep. 41. — Epictète dit à son tour : « Nous offrons des sacrifices, parce que les dieux ont fait fructifier nos TÎgnea et nos champs; et, quand ils ont donné à l'âme ce fruii qui devait nous faire connaître le vrai bonheur, nous ne remercions pas Dieu ! (Epie t. Dissert. I, IV, n°32.)— « Souviens-toi de Dieu, appelle-le à ton aide, et qu'il soit ton soutien (Ibid. XI, 18. n» 29). »
4 F. Robiou, op. cit., p. 245.