LIVRE IV
est identique à celle de l'âme? Sénèque, il est vrai, parle quelquefois de l'amour de Dieu ; mais ce grand et premier commandement de la loi chrétienne appartient si peu au fond de la doctrine de ce représentant du stoïcisme à Rome, que, dans sa Lettre XCV, où il traite des premiers principes de la morale, il ne les fait point entrer dans les devoirs de l'homme envers Dieu, ou envers les dieux !.
Le sage du Portique doit au destin son existence et à lui-même ses vertus. Le stoïcisme, entendu dans la rigueur de ses principes, est donc incompatible avec la grâce, la prière, et surtout avec l'humilité et la charité chrétiennes. C'est-à-dire qu'il est précisément la contradiction systématique de la théorie morale et religieuse de Clément d'Alexandrie. Après tout ce que nous avons dit, il serait superflu de le démontrer de nouveau.
Qu'y a-t-il donc de commun entre les deux théories? Nous l'avons dit, quelques formules scientifiques empruntées au stoïcisme et interprétées par Clément dans un sens chrétien.
Clément, en traçant l'admirable portrait de son gnostique, avait les yeux fixés sur un modèle inconnu nonseulement de Zenon, mais de Socrate et de Platon luimême. Pourquoi il l'appelle gnostique, il est aisé de l'entendre si l'on se souvient de ces paroles de Jésus-Christ à son Père : « Ceci est la vie éternelle de vous connaître et « de connaître Jésus-Christ que vous avez envoyé 2. » Cette connaissance est une connaissance pratique, selon ce que dit saint Jean : « Celui qui dit qu'il le connaît et ne « garde pas ses commandements, est un menteur : celui
i Deum colit, quinovit... Primus est deorum cultus deos credere; deinde reddere illis majestatem suam, reddere bonitatem... satis illos cohiit quisquis imitatxis est.
8 Joann., xvn, 3.
« qui garde ses commandements, l'amour de Dieu est parce fait en lui, et c'est par là que nous connaissons que nous « sommes en lui i ; » ce qui emporte une habitude formée de vivre selon l'Évangile.
« Le gnostique, dit Bossuet, n'est donc autre chose « qu'un chrétien digne de ce nom, qui a tourné la vertu « chrétienne en habitude : c'est, en d'autres termes, cet « homme spirituel et intelligent qui est lumière en Notre- « Seigneur ; ce chrétien parfait qui est infailliblement con- « templatif, au sens que saint Paul a dit de tout véritable « chrétien, qu'il ne contemple pas ce qui se voit, mais ce « qui ne se voit point 2. Je ne vois pas qu'il y faille entendre « d'autre finesse, ni, sous le nom de gnose, un autre mys- « tère que le grand mystère du christianisme, bien connu « par la foi, bien entendu par les parfaits, à cause du « don d'intelligence, sincèrement pratiqué et tourné en « habitude. Saint Clément ne le laisse pas à deviner ; et « il répète cent et deux cents fois, que, sous le nom de « connaissance, il entend l'habitude de la vertu chrétienne « acquise par un exercice continuel ; et sous le nom de « gnostique, le chrétien qui a formé cette habitude 3. »
Le gnostique n'est donc pas seulement un sage dans le sens donné à ce mot par l'ancienne philosophie ; il est un saint formé sur le modèle et avec le secours du Verbe incarné. Ce saint, .c'est-à-dire l'homme le plus magnanime, le plus dévoué, le plus désintéressé, le plus charitable, le plus intrépide, le plus patient, le plus fort et le plus doux, le plus pur, le plus spirituel, le meilleur de toute manière, le plus semblable à Dieu, l'homme plus grand que l'homme, l'homme le plus divin sans être Dieu par nature. Clément,
1 Joann., II, 4 et 5.
« II Corinth., iv, 18.
3 Tradition des nouveaux mystiques, rh. m sort. 1.