‹ Clément d'AlexandrieChapitre 190 sur 226 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

« elle-même est la tradition transmise oralement par les « apôtres à un petit nombre1. »

Clément suppose ici, comme on le voit, l'existence d'un enseignement qu'il appelle tradition gnostiqiœ, enseignement donné par Jésus-Christ à ses apôtres et transmis oralement par les apôtres à un petit nombre de disciples.

Il dit encore dans le même sens :

« Le Seigneur n'a pas révélé à la multitude (ov noXloïc) « ce qui ne lui convenait pas, mais il l'a révélé à peu de « gens à qui il savait qu'il conviendrait, qui le recevraient « et qui se laisseraient former 2. »

Ailleurs Clément, commentant les Epîtres de saint Paul aux fidèles d'Éphèse et de Colosse, conclut des paroles de l'Apôtre qu'il y a une doctrine ou un enseignement spécialement propre aux parfaits 3, puis il ajoute : « Il y a des « mystères qui sont demeurés cachés jusqu'aux apôtres et « transmis par les apôtres tels qu'ils les avaient reçus du « Seigneur: mystères cachés dans l'Ancien Testament, « manifestés aux saints dans le Nouveau4. »

Expliquant sa pensée dans le livre suivant, Clément dit qu'avant la venue du Seigneur la sainte gnose n'était pas encore écrite, parce qu'elle n'était pas encore connue : ceuxlà seuls qui avaient le don d'intelligence, c'est-à-dire les prophètes, en avaient reçu la-connaissance de l'Esprit saint par une tradition non écrite. « Mais , ajoute-t-il , depuis « que le Sauveur a instruit lui-même les apôtres et qu'un « nouveau livre a été écrit, ce nouveau livre a, comme

1 Strom. VI, 7, p. 111 : 'H yvâaiç ot aÙTrç, vj xarà iïix$9%&s st* o\fyou$ è/. rfliv A7r57To'Âojv âypà.fji$ nv.fiu.ooOv.Qx 7uxxsk^ku9s-j . — Porro, dit ici Potter, yv&aiv appellat arcanorinn cognitionem .. qnam cum paucis tantum communicasse Christum alibi tradit.

8 Strom. 1,1, p. 323.

3 Ibid. V, 10, p. 682 : l'jtcv yv.p tj, xsh tîXîcwv p.ck9q7iç.

4 Ibid.V, 10, p. 682.

« ceux de l'Ancien Testament, sa tradition non écrite, lace quelle s'imprime par la puissance de Dieu dans des « cœurs nouveaux, et d'une manière conforme au livre « nouveau lui-même1. »

De tous ces textes, il résulte que la tradition gnos tique, contenue en germe dans l'Ancien Testament, n'a été clairement enseignée que par Jésus-Christ qui en a expliqué les mystères dans son enseignement oral. Cet enseignement, si l'on en croit le docteur alexandrin, Jésus-Christ ne l'aurait donné qu'à un très-petit nombre de ses auditeurs; peut-être même tous les apôtres ne F auraient-ils pas reçu directement de leur maître. Clément, il est vrai, déclare à plusieurs reprises que tous les apôtres possédèrent la science gnostique, mais il ne nomme que quatre apôtres: à savoir Pierre, Jacques, Jean et Paul comme l'ayant reçue immédiatement du Seigneur2. De plus, Eusèbe rapporte dans son Histoire ecclésiastique un passage d'un ouvrage perdu de notre docteur qui semble confirmer cette interprétation. « Clément, dit Eusèbe, au VIIIe livre de « ses II y pot y poses, parle en ces termes de l'apôtre saint « Jacques: Après sa résurrection, le Seigneur donna la « science de la (jnose à Jacques le juste, à Jean et à « Pierre; ceux-ci la transmirent au. v autres apôtres, et « les autres apôtres aux soixante-dix disciples, au nombre « desquels était Barnabas 3. »

Quoi qu'il en soit, Clément témoigne que cette science gnostique s'est transmise oralement depuis Jésus-Christ et les apôtres jusqu'à son temps, et qu'il a été assez heureux pour l'apprendre lui-même des disciples des apôtres.

1 Strom. VI, 15, p, W6.

2 Ibid. /. î, p. 322, et VI, 8, p. 774. ' Hist. eccl., liv. II. eh. i

L1VRK V. 391

« Ceux-là, dit-il, après avoir parlé de ses maîtres, conser- « vaient dans sa pureté la tradition de la bienheureuse « doctrine qu'ils avaient reçue immédiatement de Pierre, « de Jacques, de Jean, de Paul et des saints apôtres, « comme un fils de son père, — peu de fils, il est vrai, sont « semblables à leurs pères; — et ils sont parvenus jusqu'à « nous, par la volonté de Dieu, afin de déposer aans nos « cœurs les semences de cette science apostolique. Ils se « réjouissent, je n'en puis douter, de voir non pas expo- « ses au long, mais simplement indiqués, dans cet écrit, « les enseignements qu'ils nous ont laissés4. »

Clément explique ensuite pourquoi on ne trouvera pas dans ses écrits l'exposition claire et entière de la doctrine traditionnelle qu'il a reçue de ses maîtres. D'une part, ditil, il ne saurait reproduire dans un livre les discours animés d'un esprit tout divin qu'il a été jugé digne d'entendre ; d'autre part, bien des choses qu'il avait apprises se sont effacées de sa mémoire ; il n'a conservé de plusieurs autres qu'un souvenir confus. Enfin c'est à dessein qu'il s'abstient de révéler certains enseignements , ou ne les donne qu'à mots couverts. « J'ai donc fait un cnoix de ce « que je devais dire, ajoute-t-il, craignant de consigner « par écrit ce que je n'aurais même osé confiera un ensei- « gnement oral, non par un sentiment d'envie-— Dieu m'en « garde ! — mais par prudence ; car je devais craindre « que mes expressions venant à être prises dans un sens « contraire par mes lecteurs, je ne parusse, comme dit le « proverbe, mettre un glaive aux mains d'un enfant 2. Il « y a, en effet, un grave danger à découvrir les mystères « de la vraie philosophie à ceux qui, sans mesure et sans

i Strom. I, 1, p. 322-323.

2 Ibid. I, 1, p. 326.

« raison, sont toujours disposés à contredire tout le monde, « font, clans leur intempérance de paroles, un abus hon- « teux des termes du langage, et se trompent eux-mêmes « en aveuglant ceux qui les écoutent. Car ainsi que le « déclare l'Apôtre, les Juifs demandent des prodiges et les « Grecs cherchent la science*, »

Tels sont les motifs pour lesquels Clément insiste sur la nécessité de ne pas révéler à tous indistinctement les mystères de la tradition gnostique ; et, en conséquence, il déclare qu'on ne doit pas s'étonner de trouver des obscurités dans ses Stromates, où il s'efforce, dit-il 2, «de parler avec « réticence et de montrer la vérité sous des voiles. »

L'on ne peut douter, après ces témoignages, que Clément n'ait cru à l'existence d'une tradition orale qu'il appelle tantôt tradition gnostique, tantôt mystères divins et lumière sainte 3, laquelle s'était transmise et conservée depuis Jésus-Christ et les apôtres jusqu'à l'époque où il vivait lui-même. Mais le fait de cette tradition constaté, reste à en déterminer la nature. Était-elle distincte de la tradition de l'Église dont Clément oppose l'autorité aux hérétiques de son temps ? Et, s'il faut admettre entre la tradition gnostique et la tradition ecclésiastique une dilïérence qui ne permette pas de les confondre, comment doit-on l'entendre? Est-ce une différence qui allecte le fond même de la doctrine, de telle façon que la tradition gnostique contienne des dogmes particuliers, étrangers et inconnus à la tradition commune? Ou bien est-ce une dilïérence qui ne porte que sur la forme de la doctrine révélée, le [\md rotant le même?

i Strom, I. ■>. |». :j-27 328.

' Tbid. I. 1. p. 324, ; ïbié, 1. 1. p. 328.

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