‹ Clément d'AlexandrieChapitre 191 sur 226 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

Sur le premier chef, c'est-à-dire sur la distinction faite par Clément de deux traditions différentes, nous inclinons vers l'affirmative. Il nous semble plus probable que le docteur alexandrin a cru à l'existence d'une tradition gnostique réellement distincte de la tradition commune.

En effet, d'une part, il se sert de termes différents pour exprimer ces deux traditions : il appelle l'une la tradition ecclésiastique (sxx/yjfftaartkyj TiapdiâoGiç), la règle ecclésiastique [y.olvùv è%YJk-/}<jix<m7tàç) ; quand il parle de l'autre, au contraire, il emploie, comme nous l'avons vu, les termes de tradition gnostique (yvamv/jh Kapâdovic), de règle vénérable et glorieuse de la tradition [èvy.As-hç vœu cre[j.vbç trie, nxpaiï6<jE(Aiç zavwv) K Or cette différence dans les termes semble supposer une différence dans les choses.

D'autre part, Clément fait une obligation rigoureuse à

tout chrétien de se conformer à la tradition ecclésiastique,

déclarant que « celui qui la rejette du pied cesse par là

« même d'être homme de Dieu et fidèle au Seigneur 2. »

Il est clone nécessaire que cette tradition, qui doit être

observée et respectée de tout chrétien, ne soit ignorée

d'aucun fidèle. Or la connaissance de la tradition gnostique

ne doit être, selon Clément, que le partage d'un petit

nombre. « La gnose traditionnelle (77 yvàaiç $ï h. 7rapa$o-

« <7£w;) est donnée par la grâce de Dieu, et confiée comme

« une sorte de dépôt à ceux qui se sont montrés dignes de

« la doctrine 3. » — « Il y a, dit-il encore, une doctrine des

« parfaits 4 ; » et cette doctrine est précisément la tradition

gnostique, qui s'étend au delà de la catéchèse ou de la

première instruction. Clément distingue donc deux sortes

1 Strom. I, 1, p. 325.

~ ' K-jùy^Tioç, zhy.iro:ji-)-.oij /.'À 7UffTÀs" Tw h.vpioi cta/v.î'vîcv y.Tto\'jù iAi\>, (Ibid.)

5 Strom. VII, 10, p. 864.

4 Ibid V, 10, p. 682.

d'instruction : la première « la catéchèse, qui mène à la foi * » par les premiers éléments ; et la seconde, la gnose, qui mène à la perfection. Ces deux instructions, il les appelle, après saint Paul, lait et aliment solide. « Le lait, dit-il. « est la première instruction, la catéchèse, comme la pre- « mière nourriture de l'âme; et la nourriture solide, c'est « la contemplation des initiés (èivomim (kopta) , les chairs « et le sang du Verbe, c'est-à-dire la compréhension de « la puissance et de l'essence divine2. » Clément trouve dans cette distinction de lait et d'aliment solide un argument pour prouver « que la connaissance des mystères est « le partage du petit nombre, et qu'il ne faut pas tout « communiquer au vulgaire 3. »

Il y avait donc, selon cette doctrine du docteur alexandrin, deux enseignements dans l'Eglise : un enseignement commun donné à tous indistinctement, et qui contenait les éléments de la foi ; et un enseignement supérieur, s'il est permis d'employer ce terme, qui non-seulement devait demeurer caché aux infidèles, mais n'était communiqué aux fidèles eux-mêmes qu'avec discrétion, et à mesure qu'ils s'en montraient dignes. Cet enseignement supérieur et mystérieux se trouvait dans l'Écriture, mais sous le voile de symboles et de figures dont la tradition gnostiqne. qui de Jésus-Christ s'était transmise aux apôtres et à leurs successeurs, pouvait seule donner le sens di\ in et la signification authentique. De là l'importance donnée par Clément à l'interprétation du sens figuré des Écritures. Il insistait d'ailleurs d'autant plus volontiers sur cette distinction entre un enseignement commun et un enseignement

1 Padag. I, 6L i>. 11G.

1 Simm. !', 10, p. (!8.">.

»Ibtd. ï\ 10, p. 685.

plus approfondi et plus mystérieux du christianisme, qu'il y trouvait un moyen puissant d'exciter la curiosité de ses auditeurs, et une sorte de conformité avec la méthode suivie par les plus célèbres philosophes, qui devait les frapper et leur plaire. « Les pythagoriciens et Platon, leur disait-il, « ne sont pas les seuls qui aient eu des secrets dans leur « enseignement ; les épicuriens eux-mêmes prétendent « avoir certains dogmes cachés, et ne pas permettre à tous « la lecture des écrits qui les contiennent. Les stoïciens, à « leur tour, disent posséder certains écrits dont Zenon est « le premier auteur, et dont ils ne permettent pas aiséce ment la lecture à ceux de leurs disciples dont ils n'ont « pas à l'avance éprouvé par eux-mêmes le sincère amour « de la sagesse. Les aristotéliciens distinguent aussi leurs « écrits en ésotériques, ou intérieurs, et en eocotériqaes, ou « extérieurs et communs. Enfin, les philosophes qui ont « institué des mystères ont couvert leurs dogmes du voile « des fables, afin d'en cacher la connaissance à la foule. « Or si ces philosophes ont cru devoir tenir secrètes des « opinions humaines, et en écarter ceux qu'ils en jugeaient « indignes, n'était-il pas plus important encore de ne pas « divulguer la sainte et bienheureuse contemplation des « mystères de la vérité subsistante 1 ? »

Ces témoignages semblent suffisamment établir que Clément a réellement distingué, outre l'enseignement et la tradition commune dans l'Église, un enseignement plus relevé et une tradition gnostique 2. Mais ce qui est moins contestable encore, c'est que cette distinction, si elle existe,

i Strom, V, 9, p. (380-681.— Cf. Potter, Annal, m hune Iocvjh.

? Ce qui nous confirme dans cette opinion, c'est que l'on trouve la même distinction dans saint Denys, dont la doctrine, dit Bossuet [Tradit. des nouv. myst., ch. xvi, sect. 6), parait prise de quelques endroits de saint Clément d'Alexandrie. Saint Denys parle partout de traditions ca-

consiste tout entière dans la forme, et non dans le fond de la doctrine que renferment ces deux espèces de tradition. Guerike lui-même le reconnaît, bien qu'il y mette quelque hésitation 1.

En elfet, Clément ne dit nulle part que la tradition gnostique renferme des dogmes qui lui soient particuliers, mais seulement qu'elle entre plus avant dans la connaissance intérieure des mystères de la foi, qu'elle pénètre les sens les plus profonds des divines Écritures, et découvre la vérité divine sous les symboles qui la recouvrent et la cachent aux yeux du vulgaire et quelquefois du fidèle luimême. Quant au fond de la doctrine, il est le même dans la tradition commune que dans la tradition gnostique.

Clément définit l'objet de la tradition gnostique ou la connaissance qu'elle produit, « la science et la compré- « hension ferme et inébranlable des choses présentes, fu- « tures et passées, science enseignée et révélée par le Fils « de Dieu 2. » En vain demanderait-on cette science à la philosophie, ajoute-t-il, on ne pourrait l'obtenir « si, en se « rangeant sous la discipline de Jésus-Christ, on n'écou- « tait la voix prophétique où l'on apprend comment sont, « comment ont été, comment seront les choses péisséo.

chées, qu'il appelle hiérarchiques, sacerdotales, incommunicabi vulgaire. On ne devrait pas. selon Bossuet, comprendre les simples fidèles dans ce vulgaire, qui, d'après Clément et saint Denys, est exclu Je la connaissance des traditions cachées. — Il nous semble qu'il faut distinguer entre le fait et le droit. Sans doute, tous les fidèles sont appelés :t la perfection, et, par conséquent, à la connaissance des mystères les plus profonds de la foi; mais, de fait, le plus grand nombre ne répond pas à cette vocation et ne se rend pas digne de participer à cette connaissance. Nous «levons que, dans ce dernier sens, Clément a pu dire et a dit en effet que la gnose était dupetit nombre, et qu'il y avait une doctrine spécialement propre aux parfaits.

1 Dr Schol. Alex. cath. Theol., p. 1*3. Stram. VI, 7, p. 771.

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