CHAPITRE IV
Rapport de la Gnose avec la Philosophie.— Éclectisme de Clément d'Alexandrie.
Le mot de philosophie reçoit dans le langage ordinaire des acceptions fort diverses. Il signifie tantôt la raison humaine, tantôt la méthode ou les procédés qu'emploie la raison dans la recherche ou la démonstration de la vérité, tantôt enfin le corps de doctrines, les opinions ou les vérités adoptées et professées par les philosophes.
Nous avons vu, au second et au troisième livre de cette étude, ce que Clément pensait des rapports de la raison avec la foi et des procédés ou de la méthode philosophiques avec la gnose. La foi ne procède pas de la raison, mais elle la suppose, par le motif bien simple que pour croire à la parole de Dieu, il est nécessaire que l'homme l'entende. Pour ce qui regarde les procédés philosophiques, l'art de raisonner, et en général les divers exercices propres à développer l'intelligence et à guider la raison dans la recherche et la démonstration de la vérité, sans être absolument nécessaires à la science de la foi ou à la gnose , ils lui sont en général fort utiles, non comme cause efficace, puisqu'ils sont d'un autre ordre, mais comme préparation et secours1.
La question qu'il nous reste ici à résoudre est celle des rapports de la gnose, considérée comme doctrine, avec la
i Strom. VII, 3, p. 839.
philosophie dogmatique. En d'autres termes, il s'agit de savoir si, en principe, Clément d'Alexandrie a cru que le dogme chrétien peut s'enrichir de vérités prises au domaine de la philosophie, et si, en fait, il a lui-même puisé à cette source, pour les mêler à l'enseignement révélé, des doctrines professées par les philosophes.
La solution de ce problème de critique et d'histoire se trouve dans les principes de Clément sur l'éclectisme, et dans la manière dont il l'a pratiqué.
Il serait facile d'établir que, depuis saint Justin le martyr jusqu'à Bossuet, les plus grands apologistes de la religion chrétienne ont été plus ou moins éclectiques, et que Mgr. l'éveque d'Orléans n'était que l'éloquent écho de la tradition catholique, lorsqu'il prononçait devant I" académie française ces belles paroles :
« C'est précisément parce que j'ai l'honneur et le bon- « heur d'être chrétien, c'est parce que, à ce titre, je suis. « selon la langue de l'Apôtre, fils de la lumière, que je « vais avec confiance en revendiquer les rayons dispersés « partout où ils se trouvent. Oui, la lumière est à nous, « tous les siècles nous la doivent et nous l'envoient, et « voilà pourquoi je ne l'outrage nulle part. Je la recher- « che, je l'aime, je la célèbre partout où je la découvre: « je la recueille avec amour, ne fût-ce qu'une étincelle, « une flamme égarée : et ma joie est grande quand je puis « la ramener au foyer primitif et divin J. »
Ce langage, nous le répétons, fut celui de l'Église dès son berceau, et Clément d' Mexandrie n'est pas le premier parmi les Pères qui ait posé les principes et consacré l'usage de l'éclectisme. Déjà suint Justin le martyr, pour ne
1 Mgr. Dupanloup, Discours de réception à l'Académie fran*