LIVRE V
pas remonter plus haut, l'avait esquissé et pratiqué avant lui.
« Si j'ai quitté l'école de Platon, lisons-nous dans sa « Première Apologie, ce n'est pas que les doctrines de ce « philosophe soient absolument étrangères aux enseigne- « ments du Christ l ; seulement on y trouve de fréquentes « contradictions. Il en est de même des doctrines des autres « écrivains de la Grèce , des stoïciens , par exemple , des « poètes et des historiens. Philosophes et législateurs ont « dit dans tous les temps d'excellentes choses qu'on doit « attribuer à la raison dont ils ont été mis en participation « par le Verbe. Chacun d'eux, à la lumière de cette raison « dont le foyer est le Verbe, a vu et enseigné la vérité à « laquelle l'unissait une sorte de parenté naturelle 2. Mais « ils ne possédaient ni une connaissance irrépréhensible, « ni une science inébranlable (yvoxrtv) : aussi ont-ils pro- « fessé sur les choses divines des erreurs très-graves. Les « chrétiens seuls ont une doctrine complète, parce qu'ils « sont enseignés par le Christ, Raison absolue, Verbe par- « fait qui s'est fait homme pour nous afin de nous guérir « de nos maux en devenant notre frère. Voilà pourquoi « tout ce qui a jamais été dit de raisonnable nous appar- « tient à nous autres chrétiens 3. »
Saint Justin ne se contenta pas de poser ces principes, il en fit l'application dans ses controverses et principalement dans son Exhortation aux Gentils. Prenant pour règle de ses jugements la doctrine révélée, il rechercha, il approuva, il recueillit avec respect tout ce qui, dans les écrits des ( ii ecs, lui parut conforme à l'enseignement des saints livres,
1 OÙx <Stk\ÔTpidt ia-i zà I1)«twvos otoy.y/j.y.~y. to'j X^cstoj.
2 S. Just. Op. I Apolog., p. 48 et 51 , 5 Ibid.— Cf. II Apol.
heureux de ramener ces vérités éparses à leur véritable foyer, c'est-à-dire au Yerbe. Au contraire, il rejeta tout ce qui était contraire à cet enseignement, par cette raison que la vérité est une et ne peut jamais contredire la vérité.
Toutefois l'éclectisme n'est qu'esquissé dans saint Justin. Nous le trouvons dans Clément d'Alexandrie dessiné avec plus de netteté et pratiqué d'une manière plus large et plus complète.
Pour Clément, comme pour saint Justin, la philosophie ne peut être confondue avec tel ou tel système particulier de philosophie. S'attacher à un système à l'exclusion de tous les autres, ce serait prétendre que ce système contient toute la vérité et rien que la vérité. Or, dit-il, non-seulement aucune école philosophique ne possède toute la vérité sans mélange d'erreurs, mais la philosophie grecque ellemême prise dans son ensemble n'est qu'une science élémentaire, partielle et imparfaite, qui n'atteint que ce monde et ne connaît de Dieu que la providence et la manifestation de sa puissance dans les créatures J. Semblables, ajoute-til, aux bacchantes qui coupèrent et dispersèrent les membres dePanthée, les diverses sectes chez les Grecs et chez les Barbares se sont partagé l'indivisible lumière du Verbe, et chacune d'elles se glorifie de posséder la vérité qui lui est échue en partage. Celui-là seul qui saura réunir et ramener à leur unité divine ces fragments cli-p pourra contempler sans danger le Verbe parfait, la vérité absolue 2.
Voilà pourquoi Clément ne veut donner le nom de philosophie, « ni à la doctrine du Portique, ni à celle de Pla-
« Cf. Strom. VI, 8, p. 774.
■ Strom, F, 13, p. 34*. 349.