LIVRE V
« ton, ni à celle d'Épicure, mais seulement au choix qui « se compose des meilleures maximes professées par cha- « cune de ces écoles sur la justice , la science et la piété. « Quant à ce que les sophistes ont emprunté à la philo- « sophie en l'altérant , il n'en fera jamais l'œuvre de « Dieu1. » La vraie philosophie , dit-il ailleurs, se distingue surtout par son caractère pratique. Elle est l'accord d'une vie sans tache avec les dogmes irrépréhensibles qui appartiennent à chaque secte particulière 2.
Cet éclectisme de notre saint docteur n'est pas, comme on pourrait le croire, un syncrétisme qui mêle ensemble tous les systèmes, ni une juxtaposition arbitraire, sans lien scientifique, de quelques maximes extraites çà et là des écrits des philosophes. C'est une méthode à la fois philosophique et historique qui, en possession de la vérité, sait en retrouver partout les fragments épars et les ramener à leur unité primitive et scientifique. Ainsi compris, l'éclectisme, comme l'a remarqué M. Cousin 3, comprend trois choses : un point de départ, des procédés ou instruments, et enfin un but ou résultat.
Or, quel est le point de départ de l'éclectisme de Clément? Il l'a remarqué lui-même : pour choisir, pour discerner le vrai du faux, le bien du mal, il faut avoir un moyen infaillible de discernement. « On ne doit pas s'as- « seoir au comptoir d'un banquier quand on est incapable « d'éprouver les pièces qui sont présentées et de discerner « la bonne d'avec la fausse monnaie 4. » Où prendra-t-il la règle, la pierre de touche qu'on doit appliquer à tout système philosophique pour en séparer l'or pur de l'alliage
i Strom. I, 7, p. 338.
2 Ibid. VI, 7, p. 768.
3 Fragments phil., 4P édit., p. 89.
> Strom. VI, 10, p. 780.
408 CLEMENI D'ALEXANDRIE.
qu'il contient? Cette règle doit être la vérité, mais une vérité telle qu'elle n'ait pas elle-même besoin de contrôle, qu'elle soit au-dessus de la contestation et ne puisse jamais induire en erreur, ni être confondue avec l'erreur.
Cette règle ne peut donc être un système de philosophie particulier. Car, s'il se rencontrait un système de philosophie qui fût la vérité, rien que la vérité, toute la vérité, l'éclectisme serait sans objet.
Ce ne peut être non plus uniquement la raison humaine ; car, si la raison humaine est nécessaire pour la recherche et l'acquisition de la vérité, elle ne peut, par ses seules forces, écarter tout danger d'erreur. Dans le passé, elle n'a produit que des systèmes incomplets et erronés ; rien ne lui garantit pour l'avenir plus d'infaillibilité et de puissance. Quel titre aurait la raison privée d'un philosophe pour se poser en juge des spéculations et des doctrines de Pythagore, de Socrate, de Platon, d'Aristote et de tous les plus grands génies?
Clément ne croit donc pas que celui qui ne possède pas la règle de la vérité donnée par la vérité elle-même puisse éviter de grandes erreurs en traitant de grandes questions '.
Aussi, à l'éclectisme des alexandrins, il en oppose un autre d'un caractère différent dont la base et la règle est l'enseignement du Christ, connu par l'Écriture ei l'enseignement ecclésiastique. La foi est supérieure à la science et elle en est la pierre de touche 2. Nous avons, ajoute Clément, pour principe de notre doctrine le Seigneur qui. par les prophètes, par l'Évangile et par les bienheureux apôtres, nous conduit de l'origine au terme de la connaissance.
i S front. VII, 16, n. S'JO.
! IHd, II, 2, p. 486.