LIVRE V
« n'avoir pas le coeur droit, celui-là n'a pas la pierre de « touche des changeurs; il n'a pas la faculté du discerne- « meut, à savoir la droite raison \ »
Ce n'est qu'après s'être ainsi préparé par l'étude et par l'exercice de la vertu que l'éclectique chrétien peut enfin, sans danger, juger les systèmes philosophiques, reconnaître la part de vérités qu'ils contiennent, les erreurs qui les défigurent, rejeter celles-ci, ramener celles-là au foyer divin d'où elles dérivent.
Mais ici se présentait une objection que nous avons vu déjà se produire à propos de la philosophie en général. A quoi bon, disaient certains chrétiens, chercher avec tant de peine dans les systèmes humains quelques rayons dispersés d'une lumière que nous possédons tout entière dans la foi. Cette recherche est un danger, ou tout au moins une perte de temps, ne pouvant aboutir à aucun résultat utile 2. C'était, en d'autres termes et pour une meilleure cause, le fameux dilemme d'Omar, qui devait, quatre siècles plus tard, faire livrer aux flammes la bibliothèque de cette même Alexandrie où Clément prêchait la foi aux philosophes au nom de la science.
Nous connaissons l'admirable réponse de notre saint docteur. « L'éclectisme, dit-il en substance à ses détracteurs, « n'est ni dangereux, ni inutile. Il mène au contraire à deux « résultats d'une grande importance. En réunissant tous les « fragments de vérités répandus dans les diverses écoles, « on s'établit sur un terrain de conciliation ; on reconstruit « un système de vérités communes aux philosophes et aux « chrétiens, en même temps que l'ensemble de ces vérités « communes, mis en regard du symbole chrétien, fait res-
i Strom. VI, 10, p. 780.
2 tbid. I, 2, p. 327.
« sortir avec plus d'éclat l'identité et l'incomparable supé- « riorité de la foi. C'est donc un moyen puissant pour ame- « ner les Gentils éclairés à la doctrine de l'Évangile. Car « c'est leur prouver, par une autorité qu'ils acceptent, par « la philosophie elle-même, que la philosophie ne leur suffit « pas. D'autre part, loin d'être détournés du christianisme « par la comparaison qui en est faite avec les systèmes de « philosophie, ceux qui croient déjà se trouvent confirmés « dans leur foi par la démonstration plus éclatante que « produit le raisonnement et par les armes qu'il fournit « contre l'erreur. Car, de la comparaison des dogmes « contraires, la vérité jaillit avec plus d'éclat, et la science « en est le fruit. Le fidèle féconde ainsi le trésor des vérités « qui lui viennent de Dieu par le travail de son intell i- « gence, et sa foi, sans rien perdre de son caractère sur- « naturel, devient d'autant plus inébranlable, qu'elle s'im- « pose à sa volonté avec l'autorité de Dieu, et à son esprit « avec l'évidence d'une démonstration scientifique l. »
L'éclectisme de Clément a donc un caractère principalement apologétique. Le docteur alexandrin pose en fait que le genre humain n'a jamais été complètement déshérité de la vérité divine ; qu'il y a eu, dans tous les temps, dans tous les lieux, dans tous les systèmes, chez les Grecs et chez les Barbares, des fragments de vérité. Ces vérités partielles, quel qu'en soit l'objet, ont droit au respect du chrétien, parce qu'elles procèdent de la raison absolue, du Verbe, dont le christianisme est la manifestation et l'expression complète. Sans doute, la doctrine chrétienne est tout entière dans la révélation surnaturelle; elle ne procède que de la foi et \ trouve son complet développe-
i Strom. L l^. y. .Us 349.