‹ Clément d'AlexandrieChapitre 200 sur 226 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

ment1. En ce sens, elle se suffit à elle-même. Elle n'est point un système formé d'éléments divers, recueillis dans tous les systèmes, et coordonnés dans une sorte de syncrétisme universel. Mais il n'est pas moins certain que toute vérité, par cela même qu'elle est vérité, ne peut être ni étrangère, ni indifférente, ni contraire au christianisme. Car la vérité est une, et quelle que soit la manière dont elle arrive à l'homme, elle lui arrive d'un seul et même foyer divin. La vérité connue, c'est donc toujours le Verbe manifesté et connu, ou en lui-même, ou dans ses œuvres, ou directement par un enseignement positif et immédiat de Dieu, ou indirectement par le moyen des facultés propres à la nature humaine. Ces deux ordres de connaissance profondément distincts peuvent et doivent avoir des caractères, des effets et des fins différents, mais non contraires. Les vérités qui leur appartiennent, bien que distinctes, ont cependant dans leur diversité une origine commune d'où elles dérivent, et un caractère commun qui les unit. Car elles ne sont vérités qu'autant qu'elles procèdent de

la raison absolue et qu'elles expriment l'Etre absolu. Jl y a donc entre elles non opposition, mais harmonie, « et « celui, dit Clément, qui, recueillant ces vérités dispersées « çà et là dans la philosophie grecque et barbare, saura « les ramener à l'unité du système divin, celui-là pourra « sans danger contempler le Verbe parfait, qui est la « vérité subsistante 2. »

Le christianisme, en prenant possession du monde païen, ne voue donc pas au mépris et à la destruction tout ce qu'il y trouve. Le chrétien n'est pas semblable au fils aîné du père de l'enfant prodigue. 11 reconnaît dans ce Gentil

1 Strom. VII, 16, p. 890.

? Ibid. I, 13, p. 319.

qui s'est éloigné de la maison paternelle, et qui a dissipe sa substance dans la débauche, quelques traits d'une commune et divine origine. Sous les haillons de la misère qui cachent à peine sa nudité, il découvre quelques lambeaux de ce manteau royal qui lui fut donné à sa naissance. Il baise ces traits, il recueille ces lambeaux, preuves authentiques de sa fraternité, et il s'en sert pour se faire reconnaître lui-même à son frère et pour l'inviter à ressaisir ses droits à l'héritage paternel.

Du reste, si les chrétiens, en vertu des principes que nous venons de rappeler, ne pouvaient répudier l'héritage de la civilisation païenne, ils ne pouvaient non plus l'accepter que sous bénéfice d'inventaire. Voilà pourquoi Clément déclare répudier tout ce qui n'est pas conforme à In foi. Ce n'est pas qu'il prétende que la révélation surnaturelle soit le principe nécessaire de toute connaissant comme nous l'avons démontré; il soutient seulement- que la révélation surnaturelle venant directement de Dieu, tout ce qui en est la contradiction dans les systèmes philosophiques et les théories humaines ne saurait procéder de la même source, et, par conséquent, n'est pas la vérité, « Quant à ce que les sophistes, dit-il, ont emprunté à la « philosophie en l'altérant, il n'en fera jamais l'œuvre de « Dieu. » En ce sens, la foi est supérieure à la raison, et la doctrine révélée est le principe qui doit servir à distinguer le vrai du faux dans les théories humaines, et prémunir l'intelligence contre ses défaillances e! ses écarts.

Ces principes, Clément ne s'est pas contenté de les exposer ; il en a fait l'application dans ses nombreux écrits et principalement dans ses Stromates.

Il se montre éclectique dans toute rétendue de ce mol. C'esl ainsi qu'on le voit faire servir à la démonstration de

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la, vérité chrétienne les témoignages les plus divers : poètes, historiens, moralistes, philosophes, législateurs, tous comparaissent à leur tour et à leur rang pour rendre témoignage à quelque vérité de l'Evangile. Pline l'Ancien affirmait n'avoir jamais lu de livre si médiocre qu'il n'y eût trouvé quelque chose à apprendre et à retenir. Clément, dont l'érudition surpassait peut-être celle du naturaliste romain, pouvait se rendre le même témoignage, Il n'est pas d'école philosophique, pas de livre où il ne cherche quelque étincelle, quelque flamme égarée de la lumière divine, et dès qu'il la trouve, il s'empresse de la dégager des nuages qui la couvrent et de lui rendre avec son éclat primitif la place qui lui appartient.

Il interroge donc tous les sages, tant grecs que barbares; il veut que tous apportent leur pierre à l'édifice de la gnose, de la science chrétienne qu'il entreprend d'élever à la gloire du Verbe. Mais il faut que cette pierre se prête et s'adapte au plan divin du Christ révélateur. Tout ce qui ne cadre pas avec l'Évangile est impitoyablement rejeté de ce monument dont les apôtres sont le fondement et Jésus-Christ la pierre angulaire. Clément prend la vérité de toute main, cette main fût-elle celle d'Epicure1. Mais il ne veut pas qu'on jure sur la parole d'un maître humain, ce maître fût-il Pythagore ou Platon. La seule parole qui lui paraisse se suffire et porter sa preuve avec elle-même est la parole de Dieu. « W est-il pas absurde, dit-il, que les dis- « ciples de Pythagore le Samien exigent l'adhésion à « leur enseignement sans autre démonstration que cette « seule parole : Le maître l'a dit; et que l'on refuse « de croire sans démonstration à la parole du Fils de

» Stromm. IV, S, p. 594,

« Dieu, le seul maître véritablement digne de foi1? » Sans se faire le disciple d'aucune école de philosophie à l'exclusion des autres, Clément professe cependant certaines préférences. C'est ainsi qu'il met la philosophie barbare, c'est-à-dire les traditions et les doctrines de l'Orient au-dessus de la sagesse des Grecs, partagée en tant de sectes, parce qu'il y trouve conservés en plus grand nombre et avec plus de pureté les principes de la loi naturelle touchant la connaissance de Dieu, la règle des mœurs, la pratique des arts utiles, et en général Fart de bien penser plutôt que l'art de bien dire 2. Ces premiers principes, témoignages de la grandeur originelle de l'homme, restes précieux d'un héritage divin qu'il n'avait pu dissiper tout entier, on les trouve partout, même chez les peuples les moins civilisés. La seule différence, importante il es1 vrai, qui distingue sous ce rapport un peuple d'un peuple, un homme d'un homme, c'est la culture intellectuelle et la pratique morale de ces premières vérités 3.

Parmi les Grecs , Clément s'attache surtout aux sept sages, à Pythagore, à Platon et aux stoïciens dont son maître, saint Pantène, avait d'abord suivi l'école. Il invoque fréquemment leur témoignage, aimant à montrer, exagérant peut-être quelquefois la conformité de quelquesunes de leurs maximes et de certaines parties de leur enseignement avec le dogme chrétien. Il se plaît à les honorer de ses éloges : il admire particulièrement en Platon un ami de la vérité, un homme en quelque sorte inspiré*; il va même jusqu'à l'appeler un philosophe d'entre les Hébreux 5,

« Strom. II, 5, p. 141.— Cf. Ibid. I, p. 429.

- Ibid. I, 15, p. 354 sq.

r' Ibid. VI, 17, p. 819 sq.

4 Ibid. 1,8, p. 341 : '<) 'rùv.)r,0r.; [UstTWV, S I9« 0Î9J.C

' Ibid. : <»-:; ' r'oc«f''i>v 91*699909 nXîtrwv,

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