LIVRE V
part, toutes choses, si on excepte l'unité absolue, sont multiplicité; car, en dehors de l'Un, il n'est rien qui ne soit composé. Voilà pourquoi tout ce qui n'est pas le premier principe peut être appelé unité multiple [ïv izoïlà).
Cependant, cette appellation, ajoute Plotin, ne convient pas à l'Intelligence. Car l'Intelligence embrassant en elle-même l'ensemble des idées -formant le monde intelligible, et ces idées n'étant pas séparables à la manière des choses sensibles , on ne peut distinguer en elle de parties, et par conséquent de multiplicité proprement dite. Mais, comme d'autre part, quoique ces idées ne puissent être en dehors les unes des autres, elles sont cependant diverses ; l'Intelligence qui les contient n'est pas l'unité absolue. Elle est unique, sans être absolument une et simple. On doit, donc l'appeler non Y unité multiple (s'y nolïà), mais Y unité universelle (ïv Tiavra), comme étant le prototype ou la grande origine des choses (asyak-ri àpxn) 1.
« Ici encore , dit Doehne, les expressions de Clément s' éclairassent. Lui aussi ne veut pas qu'on se représente le Verbe, origine de tout ce qui existe (è'vfov xà navra) , comme étant multiplicité, mais comme étant l'unité contenant toutes choses (wç navra ïv) . »
Enfin Doehne interprète également le second texte de Clément (5£r. F. 11) par un passage analogue des Ennéades où Plotin définit la génération et la nature de sa seconde hypostase. La première émanation de l'Un, c'est l'Intelligence. Or l'Intelligence est aussi, suivant Plotin, le premier être et voici comment il l'explique. L'Un, ne pouvant
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contenir la force d'expansion qui est en lui , produit une émanation, laquelle se retourne vers son principe et le contemple. Or, cette émanation est l'Être (ri ov), en tant qu'elle se tient tournée vers son principe, et elle est l'Intelligence en tant qu'elle le contemple : elle est donc tout ensemble Intelligence et Etre, puisqu'elle est tournée vers l'Un pour le voir1. En d'autres termes la première émanation s'appelle l'Etre (to ov), en tant qu'elle est dans la nature des choses, le premier être réellement existant; car l'Un est au-dessus de l'être et de l'essence. Elle est l'Intelligence en tant qu'elle regarde et contemple l'Un. Or, continue Doehne, si l'on réfléchit que Plotin dit ailleurs que l'Un est indéterminé, n'a pas de situation (to h ziBivoa ovdév), mais que l'Intelligence, première émanation, est déterminée, a une situation (tôv voûv gt^u r.ordv), il n'est plus difficile d'entendre ce que veut dire cette unité de Clément ayant, pour ainsi dire, une situation (fjwvàç, mç cir.sh, çjLïvj 'ï/yj?y) . Nous ne voyons pas, dirons-nous d'abord avec Laemmer - , comment on peut inférer de ce dernier passage de Clément que le docteur alexandrin ait en effet mis entre le Père et le Fils la différence qu'il y a entre le point mathématique, ayant une situation qui le détermine, et l'unité absolue n'ayant aucune situation de ce genre. Que se propose Clément? Démontrer, en employant la dialectique platonicienne, comment nous pouvons nous élever scientifiquement jusqu'à Dieu. Pour cela, après avoir éliminé de l'idée de Dieu, tout ce qui est contingent, multiple, fini, il ajoute que l'intelligence du premier principe ne se peut obtenir
1 Kac •/] fùv Ttpbi ixzïvo irûaii olj-'Sj zb ôv inoi^t, -. :
voûv, èreeï buv loti npbi u'jzb ï-rx ?o\j, bfiiït V/j: ytverai y.x'i Bv. Enn , \ , 8, 1 — Cf. Doehne, p. 99 et 100.
- Chm. Alex. Dr \oyMI dnctnna. p, 56.
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que par le secours et à la suite du Christ. C'est ainsi que l'a compris Ritter lui-même dans son Histoire de la philosophie chrétienne1 .
Il y a plus d'analogie, il le faut reconnaître, entre les autres passages comparés par Doehne. Clément enseigne il est vrai que le Verbe en tant que Fils n'est pas absolument un comme le Père considéré comme premier principe, et sous ce rapport, il y a une certaine ressemblance de langage entre lui et Plotin. Mais, outre qu'il n'y a rien dans les expressions du docteur alexandrin qui ne puisse être interprété dans un sens rigoureusement orthodoxe2, on n'est en droit d'en conclure ni que Clément ait été le disciple d'Ammonius Saccas, ni que sa conception du Verbe ait rien de commun avec l'Intelligence de Plotin.
Il ne suffit pas, en effet, de signaler quelques analogies verbales pour prouver l'identité et la parenté réelles des doctrines. Or, en allant au fond des choses, on trouve que l'Un et l'Intelligence de Plotin sont essentiellement différents du Père et du Verbe de Clément d'Alexandrie.
L'Un de la trinité néoplatonicienne, nous l'avons dit, n'est ni être, ni intelligence, ni volonté : loin d'être toutes choses, on ne peut pas dire qu'il est quelque chose. Le Père de la Trinité de Clément est une substance divine, il a la plénitude de l'être, il est toutes choses 3 ; il a la plénitude de l'intelligence, il connaît tout; il a la plénitude de la puissance et de la volonté, il a tout créé. Quel rapport peut-on établir entre ce Dieu vivant et l'unité abstraite de Plotin?
L'Intelligence, seconde hypostase de la trinité néoplato-
1 Apud Laemm., Op. ]., p. 56.
2 Mgr Ginouilhac, Hist. chi dogme cath., i. II, liv. x et xn.
3 o" ovtw5 Qsbç- o âv oùrbç rv. tt^.vtz, y. t. /. (P-rdag.. I, 9, et III, 12, alias.)
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nicienne, sort de l'abstraction du premier principe, elle possède l'être et l'intelligence; mais, d'une part, elle n'a aucun rapport avec le monde qu'elle ne connaît pas et qui n'est pas son œuvre; et, d'autre part, elle est complètement séparée de l'Un et lui est inférieure 4. Le Verbe de Clément, non-seulement connaît le Père, mais il connaît et gouverne le monde qui a été fait paHui; il est distinct du Père sans en être jamais séparé ; il lui est égal par nature et véritablement consubstantiel. Doehne cite, il est vrai, à rencontre, après le P. Pctau, un passage où Clément dit, en parlant de l'excellence du Verbe divin : « Très-parfaite, très-sou- « veraine, très-dominante et très-bienfaisante est la nature « du Fils qui est très-intimement unie au seul Tout-Puis- « sant a. »
« Mais n'est-il pas évident, répond Mgr. révoque de Grenoble, qu'en ce passage le savant docteur n'entend point, par le mot de nature du Fils, la nature en général, en l'opposant à la nature du Père, mais la nature en tant qu'elle est propre au Fils? Et, sous cet aspect, n'est-il pas vrai de dire qu'elle est intimement unie à Dieu le Père, et qu'elle ne se confond pas, n'est pas absolument un avec lui? Sur quel motif prétendrait-on que Clément d'Alexandrie n'a pas pu prendre le mot nature en ce sens relatif. tandis que tant d'autres auteurs orthodoxes l'ont fait?
« Si l'on en juge par l'ensemble de sa doctrine, est-il possible de douter que Clément d'Alexandrie ait enseigné la consubstantialité, l'unité du Père et du Fils et aussi l'unité parfaite delà nature divine?... Veut-on juger du moins du vrai sens de ce passage par la suite de son discoui
1 Cf. Jules Simon, Hi&t. de l'École à* Alix ■ t. I'1. ch. in. - Tïlztorà.T/) ër, xscl dcytOTftT»}, xx't sùiôyaTt/.OJTCcTij rj rioî - WVT0X/MCT0/BI -pOG-yjST's-r,. Str<n)i. Vif, 2, p. M:U .
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qu'on en poursuive la lecture. On y verra ce savant prêtre ajouter immédiatement après, que le Verbe « est la souve- « raine excellence qui gouverne parfaitement l'univers, » et qui opère toutes choses « avec une indomptable et iné- « puisable puissance ; » que « jamais il ne quitte la hau- « teur d'où il contemple toutes choses, » c'est-à-dire évidemment le sein de Dieu ; « qu'il ne se divise ni ne se « partage, ni ne passe d'un lieu à un autre ; qu'il est par- « tout tout entier, sans être contenu nulle part ; tout intel- « ligence, tout lumière, tout œil, voyant tout, entendant « tout, sachant tout et pénétrant par sa puissance toutes « les puissances. » On y verra « que toute la milice des « anges et que tous les dieux sont ses sujets, » qu'il est « la Providence secrète, publique, universelle ; » qu'il a soin de tout, parce qu'il le peut et « que personne ne sau- « rait l'en empêcher, parce qu'il est le Seigneur de toutes « choses, » parce qu'il le veut, « et qu'il n'est susceptible « d'aucune affection humaine, lui qui est engendré sans « commencement et d'une manière impassible ; » parce que, enfin, « l'ignorance ne peut l'atteindre, vu qu'il est « Dieu; » et, en un mot, « qu'il est l'auteur et la cause « de tous les biens et une puissance incompréhensible J. » Devant un langage aussi plein d'élévation et de force, on ne s'explique pas les accusations portées contre Clément d'Alexandrie, relativement à la personne du Fils de Dieu, car on ne conçoit pas ce qu'il aurait pu dire de plus excellent de Dieu le Père ! Mais il y a ici quelque chose de plus frappant encore. Dans le cours de ses raisonnements, le savant alexandrin emploie, en parlant du Fils, des expressions qui indiquent, de la manière la plus claire, son
* Strom. VIL 2, p. 831-833.
unité parfaite avec le Père. Il dit donc que le Fils « esi « tout entier la lumière paternelle, » qu'il est « la vertu « ou la force du Père et sa sagesse ; » et, comme si ce n'était pas assez, qu'il est « la force paternelle, l'énergie pa- « ternelle l. » Ce qu'on redoute en lisant ces choses, ce n'est pas que Clément d'Alexandrie sépare la substance du Fils de celle du Père, mais qu'il les confonde 2. »
Nous n'insisterons pas davantage sur les caractères essentiels qui distinguent le Verbe de Clément de l'intelligence de Plotin et la Trinité chrétienne de la trinité néoplatonicienne. C'est là, du reste, un point de critique historique qui paraît définitivement arrêté. Depuis Souverain 3, Mosheim 4, Keil 5, la question du platonisme des Pères, relativement au dogme de la Trinité, s'est éclaircir à ce point, qu'aujourd'hui les critiques rationalistes euxmêmes avouent « que le dogme de la Trinité n'est pas « dans Platon, et que la trinité de Plotin n'a que des ana- « logies purement verbales avec la Trinité chrétienne G. » C'est aussi le sentiment de Laemmer, spécialement en ce qui concerne la doctrine de Clément d'Alexandrie, représenté par Mosheim comme le premier d'entre les Pères qui ait donné le funeste exemple d'altérer par des emprunts faits à la philosophie la pureté de la religion chrétienne. « Je ne partage, dit le critique allemand, ni le « sentiment de ceux qui prétendent que Clément a ensei- « gné, comme appartenant à la doctrine chrétienne, des
i Strom. VIL 2, p. 831-833.
2 Hist. du dogme cath.. t. Ier, liv. V, ch. XII, p. 425-426.
8 Le Platonisme dévoile, ou Essai touchant le verbe platonicien, Cologne. 1700.)
* De turbata per récent. Phtto),. écries. Commentûtio.
5 De doctoribus oeteris Ecoles, culpa corrupt» per Platon. »ententias théologie liberandis Cm,, ment. XXII. 1793-1816.)
e Juins Simon. Hist. de l'École d'Alex . t. T r. eh. iv. p, 910.