LIVRE V
Benoît XIV lui-même, que la plupart des écrivains modernes aient pu, sans encourir aucune censure et sans être taxés de légèreté, donner légitimement à Clément d'Alexandrie le titre de saint1. L'on s'explique aussi les réclamations que souleva delà part de quelques théologiens la noninsertion du nom de Clément dans le Martyrologe romain publié par l'autorité du pape Clément VIII, sur les instances et d'après les corrections du cardinal Baronius.
Malgré ces réclamations, Benoît XIV maintint le décret de son prédécesseur, et refusa d'ajouter le nom. du docteur alexandrin aux nouveaux noms qu'il fit insérer luimême dans une nouvelle édition du Martyrologe, publiée sous son pontificat et par ses ordres. Mais ce savant pape ne s'en tint pas là. Voulant donner une certaine satisfaction aux réclamations des théologiens graves et instruits qui se montraient jaloux de conserver à Clément d'Alexandrie le prestige de sa sainteté et l'autorité de son nom, Benoît XIV exposa, dans des lettres apostoliques au roi Jean V, de Portugal, et datées du 1er juillet I7/i8, les raisons qui l'avaient déterminé à se ranger au sentiment de Baronius et à maintenir la décision de Clément VIII. « Notre dessein, dit-il lui-même, en exposant les raisons « que nous allons produire, n'est pas de diminuer en quoi « que ce soit les éloges donnés à Clément d'Alexandrie, « mais de faire connaître les difficultés qui ne nous ont pas « permis d'insérer son nom au Martyrologe romain, quoi « qu'il en soit d'ailleurs de sa doctrine et de sa probité 2. »
1 Bened. XIV, Ibid., p. 123 : Ex quo factum est, ut scriptores plurimi, qui sancti titulum Clementi Alexandrino conciliarunt, Usuardi sententiam praetendenteS; quameumque sive invidiam, sive censuram effugerint.
2 Rationes quibus innitimur infra dabimus, non ut de Clementis Alexandrini laudibus quidquam detrahamus, sed ut pateant graviores difftcultates, qux nobis impedimento sunt quominus Clementis noinen, quidquid sit de ejus doctrina, ac probitatc. etc. (Ibid., p. 125.) — Benoit XI V adressa cette lettre
Benoît XIV s'applique ensuite à établir trois points principaux, à savoir : 1° que les vertus de Clément d1 Alexandrie, dans le degré qui fait les saints, ne sont attestées par aucun auteur, et que nous ignorons également et les détails de sa vie et le genre de sa mort ; 2° qu'il n'a jamais obtenu de culte public dans l'Église ; 3° enfin que ses ouvrages renferment certains passages dont la doctrine, si elle n'est pas erronée, reste du moins incertaine et suspecte 1.
Ce troisième grief, le seul qui se rattache immédiatement à notre étude, est le dernier qu'élève Benoît XIV contre notre illustre docteur, et la modération de ses conclusions montre assez que ce savant pape ne le considérait pas comme certainement incontestable. Voilà pourquoi, sans doute, il cite sans aucun blâme les apologistes de l'orthodoxie de Clément bien qu'il n'en partage pas l'opinion, et il rend hommage en particulier « à la grande exac- « titude et à l'érudition remarquable avec lesquelles dom « Le Nourry a analysé et commenté les ouvrages du « docteur alexandrin et cherché à le défendre contre « les erreurs qui lui étaient imputées 2. » Benoît X 1 \
au roi Jean V de Portugal, parce que ce prince avait voulu faire lui-même les frais de la nouvelle édition du Martyrologe. Du reste, loin d'être un jugement irréformable, comme on l'a prétendu, cette lettre n'est pas même un jugement doctrinal, mais une simple dissertation théologique et critique, à l'appui d'un acte pontifical, lequel a force de loi pour toute l'Eglise, mais pourrait être réformé lui-même par un souverain pontife. En vertu de cet acte pontifical, il est interdit de rendre à Clément d'Alexandrie le culte public de dulie, ou d'insérer son DOm dans le Martyrologe romain. Mais c'est à quoi se borne l'interdiction, et rien n'empêche d avoir de la vertu et de la doetrine de cet illustre prêtre la haute opinion qu'en ont professée saint Jérôme, saint Maxime, tant d'autres écrivains catholiques, et à laquelle ne contredit pas Benoît XI \ lui-même.
1 Clementis Alexandrin i opéra, sin minus erronea, saltem suspecta... Quisquis vitra, partiam studia, maturo iudicio secum expendat, qvus a nobis iuu- USque prolata sunt. profecto fatvri cogitur Clementis Alv.vamlrini (lovtri)iam dubiam saltvm suspectamque esse de erroribus. Ibid.. p. L26 et L28
2 Pater Nonrry, in Appamtn ml BibUothecam ma.rimam sanctorum P>itrum, tomo I", lia. III. summa ddiyvntia. ac eruditione, singula Clementis opéra recensetj illustrât j atque ah erroribus, quibus insimulantWj purcontenait. Ibid., p. 1 23.