LIVRE I
tions du langage et les rigoureuses mais lentes déductions de la science. S'ils n'avaient eu d'autres armes à leur service la philosophie aurait une secte de plus à compter dans ses annales, mais l'univers serait encore païen.
« La ruine de l'idolâtrie, dit Bossuet, ne pouvait pas « être l'ouvrage du seul raisonnement humain. Le raison- « nement n'avait point de part à une erreur si brutale : c'é- « tait un renversement du bon sens, un délire, une fréné- « sie. Raisonnez avec un frénétique et contre un homme « qu'une fièvre ardente fait extravaguer, vous ne faites « que l'irriter et rendre le mal irrémédiable; il faut aller « à la cause, redresser le tempérament et calmer les hu- « meurs dont la violence cause de si grands transports I. »
De louables efforts furent tentés par Socrate, par Zenon et son école, pour épurer les croyances et les mœurs. On vit même pendant le premier siècle de l'ère chrétienne des philosophes parcourir le monde en même temps que les prédicateurs de l'Évangile, pour exciter les hommes à la fuite du vice et à la pratique de la vertu2. Que gagnèrentils avec leurs discours pompeux, leurs sentences sublimes, leurs raisonnements si artificieusement arrangés? Socrate y trouva quelque gloire et l'accusation d'avoir corrompu par ses enseignements la jeunesse d'Athènes. On répéta les belles maximes des stoïciens, sans se croire obligé de les pratiquer; et les plus éloquents censeurs d'Athènes, d'Alexandrie et de Rome durent se contenter des largesses ou des applaudissements de leurs auditeurs, charmés et convaincus, mais très-peu convertis.
Il n'y a pas lieu de s'étonner de cette impuissance. La
* Hht. univ., c2e p., XL
3 Baron, ad Ann., 75, t. I, p. 705; éd. Antrerp., 1612.
science, avec ses démonstrations abstraites et interminables, avec son origine humaine, ses doutes, ses problèmes, son arsenal d'érudition, qui demande tant de loisir et de patience, pourra sans doute réunir quelques esprits d'élite sous les ombrages du jardin d'Académus , ou dans la paisible enceinte d'une école, et faire prendre une heureuse direction à leur activité morale ; mais elle ne sera jamais le patrimoine de la multitude, et demeurera toujours impuissante pour régler ses mœurs. Pour donner le courage de la vertu à cette foule, qui forme cependant la grande majorité de la société humaine, et sur laquelle pèsent tes privations, le travail et la souffrance , il faut autre chose que des idées abstraites, qu'elle n'a ni le temps ni le pouvoir de comprendre. Il lui faut une religion qui lui parle au nom de Dieu de ses devoirs et de ses destinées, une morale qui soit l'expression de la volonté divine, un autel près duquel elle puisse se réfugier dans sa détresse, un prêtre qui lui représente cette Providence dont elle a un si grand besoin, qui partage sa vie et en adoucisse les épreuves par ses consolations et par ses aumônes.
C'est parce que le christianisme réunit dès le principe ces divers caractères, qu'il n'eut besoin que d'être enseigné et connu pour s'établir et se propager, en dépit de toutes les oppositions et de tous les obstacles. Sa force était dans son origine et dans sa nature. On l'accepta, parce qu'on le crut divin, parce qu'il était prêché comme venant d'en haut par des hommes qu'on ne pouvait soupçonner d'imposture, et qui donnaient à leur témoignage nonseulement l'autorité de leurs vertus et de leurs bienfaits, mais encore la consécration de leur sa mx et de leurs miracles.
D'ailleurs . n'était-il pas lui-même un miracle perma-