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Ainsi, selon notre docteur, non- seulement l'homme peut connaître Dieu, mais la faculté de le connaître est le caractère distinctif de sa nature, ce qui le sépare essentiellement des êtres sans raison.
Clément nous a dit ailleurs * comment l'âme s'élève naturellement jusqu'à Dieu. Elle le connaît de trois manières différentes, par intuition [e^amç), par déduction (&ûÉ<pa<riç) , par sentiment (TTspt'cpac-tç), modes qui correspondent à trois facultés distinctes, l'intelligence (vovç), la raison (koyoç) et la foi ou le cœur (m'oriç). Par ces trois facultés naturelles, dont les deux secondes ont leur point de départ et de retour dans la première, l'âme saisit Dieu comme être absolu, comme le principe de tout ce qui existe hors de lui, comme la source de tout bien et de toute félicité.
L'illustre maître d'Alexandrie pensait donc qu'une certaine connaissance de Dieu, consistant à savoir qu'il est, que ce monde est son ouvrage, et qu'i/ gouverne tout par sa providence, ne surpassait pas les forces de la raison humaine, et ne supposait pas nécessairement un secours surnaturel de Dieu.
Mais ici se présente une difficulté qui demande à être éclaircie.
Clément, qui enseigne, comme nous venons de le rappeler, que « s'approprier Dieu par la connaissance et par « la démonstration, c'est le principal des enseignements « utiles à la vie2 ; » que « l'existence de la Providence est « manifeste par l'art et la sagesse empreints dans ses « ouvrages3, » semble affirmer ailleurs que Dieu est abso-
1 V. liv. II, ch. m, p. 113 sq.
2 Quis div. salv., p. 939.
3 Strom. F, 1, p. 646.
lument inaccessible à la raison humaine, qui ne peut, par ses forces naturelles, ni le concevoir, ni le comprendre, ni même en démontrer l'existence. Et non-seulement Clément affirme cette impuissance de la raison relativement à la connaissance de Dieu, mais il s'efforce d'en expliquer les causes, parmi lesquelles il met au premier rang notre nature elle-même.
Ainsi, il enseigne que le principe de toutes chose- es! difficile à trouver et que Dieu s'éloigne sans cesse1 de celui qui le cherche * ; il affirme que l'existence de Dieu ne peut être proprement démontrée ; que Dieu ne peut être l'objet d'une connaissance scientifique2; qu'il est incompréhensible parce qu'il est immense, infini, et comme tel ne peut être connu qu'à lui-même3 ; qu'il est Ineffable, innommable, de sorte que tous les noms que peut lui donner le langage humain ne sauraient exprimer ce qu'il est. « Reste donc, conclut-il, que nous connaissions celui qui « est inconnu par la grâce divine et par le Verbe qui seul « est en lui4. »
Pour comprendre le sens précis de ces affirmations, et montrer en quoi elles se concilient avec sa théorie, en apparence contradictoire, sur la connaissance naturelle de Dieu, il est nécessaire d'exposer avec plus de détail les raisonnements du savant maître d'Origène, el les divers rapports sous lesquels il a envisagé cette question souveraine.
Au second livre des Stromates, Clément voulant démontrer contre les philosophes païens que la doctrine chrétienne, ou, comme il l'appelle, la philosophie barbare, bien
1 Strom, il, 2, p. 431.
' Ibid. I, \>. p. 695;— IV. 25, p. 635.
i Ibid. I'. 12, p, 695.
• fbid. p. 696.
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qu'elle procède de la foi-, n'en est pas moins la science vraie et complète, allègue le passage du livre de la Sagesse i où il est dit : J'ai appris tout ce qui est caché et visible, parce que la sagesse même qui a tout créé me fa enseigné. « Ces paroles, continue Clément, sont l'expres- « sion abrégée de notre philosophie. De la connaissance des « choses visibles, unie à la pratique d'une vie vertueuse, « la Sagesse qui a fait toutes choses nous élève à celui qui « est le principe de toutes choses et qu'il est si difficile « d'atteindre parce qu'il s'éloigne sans cesse et se dé- « robe à qui le poursuit. Lui, qu'un immense intervalle « sépare de nous, s'en tient cependant tout près par une « merveille ineffable. Je suis un Dieu qui approche de « vous, dit le Seigneur 2. Dieu est loin quant à l'essence : « comment ce qui est inengendré pourrait-il être près de a ce qui est créé? Mais il est près par la puissance par la- « quelle il renferme tout dans son sein. Qui pourra, dit-il, faire quelque chose dans l'ombre et se dérober à mon regard? Dieu nous est donc toujours présent par son opération qui nous voit, qui nous fait du bien, qui nous instruit : sa puissance a la main sur nous. Voilà pourquoi Moïse, persuadé que Dieu est à jamais inaccessible à la science humaine : Montrez-vous à moi, dit-il 3, et en même temps il s'efforce de pénétrer dans le nuage d'où partait la voix de Dieu, c'est-à-dire de recourir aux notions obscures et indéterminées par lesquelles nous nous représentons l'Etre absolu. Car Dieu n'est ni dans les ténèbres, ni dans un lieu quelconque; il est au-dessus du lieu, au-dessus du temps, au-dessus de tout nom,
i Sap., vu, 17-21.
s Jérémie, XXIII, 23-24.
ïEccod., X'XXIIl, 13.
« au-dessus de toutes les propriétés des choses faites. C'est « pour cela qu'il n'est jamais nulle part ni comme conte- « nant, ni comme contenu, ni par circonscription, ni par
« division Il est donc évident que la vérité sur l'es-
« sence divine est chose cachée pour nous l. »
Clément répète le même raisonnement et presque dans les mêmes termes au cinquième livre des Stromates :
«Figure, mouvement, repos, trône, lieu, droite, « gauche, sont des expressions qu'on ne peut attribuer, « même par la pensée, au Père de toutes choses, bien que « l'Écriture les lui applique quelquefois, nous dirons plus « tard en quel sens. La Cause première n'est donc pas « dans un lieu, mais au-dessus du lieu et du temps, au-des- « sus de tout nom et de toute pensée. Voilà pourquoi « Moïse a dit : Montrez-vous à moi, voulant évidemment « faire entendre que Dieu ne peut être ni enseigné par « l'homme, ni exprimé par le langage humain, et que la « puissance qui procède de lui peut seule nous le faire « connaître. La recherche qu'on en fait est obscure et « aveugle : le connaître est une grâce qui vient de lui par « son Fils. »
Enfin, quelques pages plus loin, le docteur alexandrin, développant le texte tant commenté du Timée de Platon. « qu'il est difficile de connaître le Père de l'univers, » allègue plusieurs témoignages qu'il emprunte, selon sa coutume, aux auteurs anciens et à l'Écriture. Après avoir cité en dernier lieu ce verset de saint Jean : Personne ri a jamais vu Dieu; le Dieu Fils unique qui est dans son sein Va enseigné, il ajoute :
« De même que saint Jean appelle sein de Dieu ce qui
i SUrom. //, 2, p. 181.
> Ibid., V, 11, |». 689.