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CHAPITRE IV

De la Foi. — Sa nature.— Foi naturelle

Comme nous l'avons remarqué au livre premier de cette étude, la foi chrétienne avait, au second siècle, deux sortes d'adversaires : les philosophes et les Gnostiques.

Les premiers la réputant vaine et barbare, c'est-à-dire sans fondement rationnel, la condamnaient sans daigner l'examiner1. Par préjugé contre tout ce qui n'était pas d'origine grecque, et sans doute aussi, ajoute notre illustre docteur, par crainte de la mort dont les édits des Césars frappaient les chrétiens, les philosophes refusaient de reconnaître les harmonies de la raison et de la foi, et le lien providentiel qui rattachait la philosophie grecque à la foi chrétienne 2.

Par des raisonnements différents et même contraires, les Gnostiques aboutissaient à des conséquences à peu près identiques. Les Valentiniens professaient un souverain mépris pour la simple foi, qu'ils abandonnaient, comme les philosophes, aux pauvres d'esprit, et ils revendiquaient pour eux seuls la science absolue, la vraie gnose, inacces-

1 Strom. II, 2, p. 432.

2 Ibid. VI, 8, p . 773 : Ksfc'v oi pùoa^fOuvTes ~v. 'E^vj'vwv è9sloy.(^a&ai zr,-> y.'/rfîît'yy, i'itvzzuÇvJtzi t/jv ç-wv/jv -rvjv êxpëAptoV* rj x«ï itfopûfÂSVOt -?■> ^tïj^tvjfjiëvov z']> 7Ti5T&> /.y~v. T9vs TioïiTiy.bvi vo/jwuç ~o'j 6z\>v.-9u *tV<$uv©v.

sible, disaient-ils, aux simples fidèles l. Les Basilidiens,de leur côté, donnant à la gnose valentinienne le nom de foi,

la présentaient comme une faculté innée, comme un apanage propre à certaines natures qui la possédaient en vertu d'une prédestination divine sans rapport avec Fexercice personnel de l'intelligence ou de la volonté2.

L'on comprend à quoi menait cette conception de la foi. C'était tout ensemble le renversement du christianisme el de la morale. Clément ne manque pas de faire remarquer ces désastreuses conséquences, qui, du reste,, avaient, de son temps, passé du domaine de la logique dans celui des faits.

« Si la foi, dit-il, est une prérogative de la nature, croire « n'est plus un acte moral ; la foi et l'incrédulité étant éga- « lement nécessaires n'ont moralement aucune différence « et sont exemptes de mérite ou de démérite. Elles ne sau- « raient être imputées au fidèle ou à l'incrédule, puis- « qu'elles sont produites en lui par une prédestination né- « cessitante du Tout-Puissant. Comment concevoir alors la « pénitence de l'incrédule qui se convertit, etcommi ni cette « pénitence peut-elle lui donner le salut? On ne peut non « plus admettre raisonnablement ni le baptême, ni la con- « firmation, ni le Fils, ni le Père. Il ne reste plus d'autre « Dieu que cette impie distribution de natures qui t'ait re- « poser sur une foi nécessitante le fondement du salut .

Les adversaires de la foi que Clément avait à combattre partaient donc d'un principe contraire. Les Crées la considéraient comme incompatible avec la science proprement dite, et, à ce titre, opposée à la nature de l'homme raisonnable. Les Gnostiques, au contraire, n*\ voyaient qu'un

1 Utrorn. II, », p, l:i:i. | ' '.

"• Ibid., Il, 3, p. 134.

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l'ait de la nature et lui étaient ainsi tout caractère moral. Les premiers niaient l'ordre de foi, l'ordre surnaturel, les seconds confondaient les deux ordres. Les uns et les autres arrivaient à cette conséquence pratique que le salut s'opère avec les seules forces de la nature, indépendamment de la foi religieuse et des œuvres de la foi.

Ainsi les questions changent de forme suivant les temps et les lieux : le fond en est immuable. Nous retrouvons ici, à propos de la foi, le problème toujours résolu et toujours renaissant de l'existence et des rapports de l'ordre naturel et de l'ordre surnaturel.

Ce problème, Clément sut le discuter et le résoudre avec une précision et une profondeur qui ne demandent qu'à être connues pour être admirées. Il trouve dans les erreurs de ses adversaires l'occasion de définir la nature de la foi en général, de la foi chrétienne en particulier, de déterminer les éléments dont elle se compose, son principe, son objet, son motif, la part de Dieu et de l'homme dans son développement, son importance et ses rapports soit avec la raison, soit avec la liberté humaines.

Les philosophes grecs faisaient donc aux chrétiens du h' siècle l'objection que nous opposent les rationalistes du \ixe; croire et savoir, leur disaient- ils, sont deux termes irréductibles et inconciliables. Croire c'est tout ensemble abdiquer la raison et renoncer à la science. Un vrai sage, un vrai philosophe ne peut être chrétien.

Loin d'être opposée à la raison ou incompatible avec la science, répond Clément, la foi leur est au contraire indispensable. « Les premiers principes, les principes in- « démontrables doivent être admis de foi; la foi juge en « dernier ressort de la science elle-même. Anticipation « de la pensée (irpdAyj^iç) , elle est présupposée pour cher-

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a cher, pour discuter, pour prouver et surtout pour ap- « prendre1. »

Ces expressions, prises à la lettre, ne sont-elles pas excessives? Et Clément en attribuant à la foi un rôle si large et si souverain ne supprime-t-il pas celui de la raison? L'on ne voit guère, en effet, ce qui est exclu du domaine de la foi, s'il est vrai qu'elle précède la science comme anticipation de la pensée, qu'elle en est la base, qu'elle l'accompagne dans ses déductions et la couronne dans ses conclusions. Notre docteur serait-il tombé dans le fidéisme pour réfuter le rationalisme? — On l'a prétendu, mais sans fondement, et pour montrer, sur ce point, l'exactitude de sa doctrine, il suffit de l'expliquer.

Il est essentiel, d'abord, de remarquer que la foi dont parle ici Clément n'est pas la foi théologique, c'est-à-dire l'adhésion de l'esprit à une vérité révélée de Dieu, adhésion fondée sur l'autorité de sa parole. Ce n'est pas non plus uniquement la foi humaine, dans le sens ordinaire de ce mot, c'est-à-dire la croyance à l'autorité d'autrui. Clément attribue au mot foi un sens plus étendu et plus profond. Parmi les définitions qu'il en donne, les une- lui sont propres; il emprunte les autres à divers philosophes. Citons d'abord ces dernières.

« Epîeure, dit-il, cet homme qui met le plaisir à plus u haut prix que la vérité., défini! la foi une anticipation de « la pensée, c'est-à dire l'inclination de l'âme (èm%6X'hv) « vers quelque chose d'évident ou vers la compréhension « d'une chose évidente. \)o son côté, Aristote dit que la « foi est le jugement qui suit la science et par lequel on

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