II.EMKNT U'ALEXANÜKIE
feiiseuis de la loi contre les Gnostiques un homme qui plus tard devint lui-même un hérésiarque célèbre. Bardesanes, au témoignage de Nicéphore, écrivit un livre contre Marcion, et cinq autres ouvrages contre autant de Gnostiques dont les noms nous sont inconnus Saint Justin le Philosophe tourna aussi contre Marcion * et tous les hérétiques de son temps ® la science et le courage qui en firent l’un des adversaires les plus redoutables du paganisme. Enfin nous trouvons parmi les nombreux défenseurs de l’orthodoxie contre les Gnostiques du ii' siècle : saint Théophile d’Antioche *, Musanus Miltiade, que Tertullien appelle le Sophiste des Églises à cause de sa grande éloquence et de la profondeur de sa doctrine ® ; Modeste Rhodon, d’abord disciple de Tatien, puis son adversaire et celui du marcionite Apelle * Maxime , qui publia un traité sur l’origine du mal ®, et Apollonius d’Hiéraple ’®. Tous ces ouvrages, qui auraient pu nous fournir des documents si précieux sur les sectes gno.stiqucs, furent peu à peu négligés et sont aujourd’hui entièrement perdus. I>e livre de saint Irénée contre les hérétiques est le seul qui ait échappé au naufrage. Cependant grâce, à ce savant ouvrage du saint évêque de Lyon et aux indications que nous trouvons dans Clément d’Alexandrie, l’on peut se faire une
1 Voyez la ibène de M. l'abbé Lavigerie sur Ilègesippe.
* Ircn., j4dt'. ha-rcs, IV, 14; V'. 26 — Hier. Cat. scnpt. eccl., c. 2-1.
• l\ Apologie.
* Kuseb. Uist. IV, 21, p. 118.
* Id. ibid., IV, 28. p. 128. — Theodoret lui donne le titre de défmtntr de la vérité. IJæret. fab . c.21.
• Tertuî., A de. Valrnt., c. 5. — Cf. Eus., Hisl. eccl., lib. V, c. 17.
Id. ibid. c. 21.
• Eus. Uist. eccl., lib. V, o. 13, p. 143 sq . — Hier. Cal c. 37.
^ Eus. Htsl. eccl., v. 27, p. 158: 3fa.rimus snb Commodo et Severo famosam qumslionem insigni volumine venltlavil, imde malum et quod maleria a Deo facta sU. (Hier. Cal., c. 17.)
Eus. Hist. eccl., lib. V, c. 19, p. 151 .—Apollonius écrivit contre les .Montanistes et les Calaphrygiens.
UVKE I.
ih
idée assez complète du gnosticisme, de la doctrine et du caractère de ses principaux représentants.
Alexandrie, centre commun où l’Orient et l’Occident se donnaient rendez-vous, vaste Babel où tous les systèmes avaient leurs doctrines, toutes les religions leurs pontifes, devait être et fut en effet le foyer du gnosticisme. Les plus célèbres Gnostiques, Carpocrate, Basilides, Valentin y enseignèrent leurs funestes rêveries , et les sectes fondées par eux étaient encore florissantes au commencement du ni* siècle. On peut juger de l’importance qu’avaient obtenue ces hérétiques et du danger qu’ils faisaient courir àl’Égl ise par la vigueur avec laquelle les attaque Clément d’Alexandrie, ordinairement si calme dans la discussion et si bienveillant envers ses adversaires. Il les représente comme des hommes dévorés d’orgueil et d’ambition qui sacrifient la vérité au désir de briller et de se faire un nom parmi la multitude. « Divisés entre eux et se renvoyant mutuellement le mépris et les railleries, ils ne s’accordent, ditil, que dans la prétention qu’ils affichent tous d’être élevés par leur nature et par leur science au-dessus du reste des hommes ' . 11 n’est rû;n qu’ils ne tentent pour parvenir à leur fin. Aussi, plus ils se voient convaincus, plus ils redoublent de fureur contre ceux qui professent la véritable philosophie. Ils se jettent dans tous les excès, font mouvoir toutes les cordes, et ne craignent même pas de nier les écritures par une scandaleuse impiété, plutôt que de renoncer à la réputation dont ils jouissent dans leur secte, à ce siège si vanté dans leurs conciliabules en vertu duquel ils occupent la première place dans les festins qu’ils décorent faussement du titre sacré d’agapes *.
* Sirnm. r//, p, 890
•iü CIÆMKNl' JVALEXANDUIK.
< Parmi eux jl est des malades opiniâtres qui n'essayent même pas de prêter l’oreille aux ej^hortations de la vérité. Ils font plus, ils s’arment contre elle de bons mots et de blasphèmes , ils s’attribuent la connaissance des dogmes les plus relevés, et cela sans avoir rien appris, sans examen, sans effort préalable, sans le moindre raisonnement ; lamentable perversité qui mérite plus de pitié que de haine*. Il en est d’autres qui, maîtrisés par un vain amour de la gloire, éludent volontairement les doctrines confornjes aux Écritures divinement inspirées, telles que les bienheureux apôtres et nos maîtres nous les ont transmises, et opposent pai- des raisonnements étrangei-s les pensées de l’homme aux traditions de Dieu pour établir l’hérésie *. »
Tous les tînostiques se glorifiaient donc, comme on le voit par cette citation et comme leur nom l’atteste, de la possession d’une haute et mystérieuse science. C’était, suivant la remarque de Clément, le seul point qui leur fût commun. Cette science supérieure, quelle en était l’origine, la nature? Quel était son rapport avec la foi? Comment s’élever jusqu’à elle? Sur ces questions le partage commençait et les explications devenaient contradictoires. 11 n’entre point dans notre sujet d’analyser ces systèmes *. Nous nous contenterons d’exposer en peu de mots les principes des Basilidiens et des Valentiniens, plus savants et plus nombreux à Alexandrie que les autres Gnostiques, et pour cette raison plus spécialement combattus par notre zélé docteur.
' Strom. ni, p. 895.
• Ibid., p. S96.
3 Sur la question du gnosticisme, on peut consulter le savant bénédictin dom Heoé Massuet: />t5srr/ahonr5pran?i> iit Irenm libros^ et M. Mattcr: Histoire du gnostieitme. Ce dernier ouvrage ei»t très-diffus; mais on y trouve des indications utiles.
U\Ut 1. -27
Bilfiilides avait enseigné que la foi était un cluii naturel (fuffiz/iv ziauv), Cliacun n’y participait que dans la mesure déterminée à l’avance par celui qui existant de luimême avait produit et réglé toute chose L’élection et la liberté personnelles n’intervenaient dans la funnation de la foi (pi’on conséquence de cette élection primitive, de cette prédestination réglée à l’avance dans le monde supérieur (itiztpMcniy.rii èz/èyyî?). 11 s’ensuivait, comme le remarque Clément *, que la foi n’était plus un acte de dé^ termination volontaire, mais un privilège de la nature (nhov^TTiux c^ûuttùi). Dès loi s la foi comme l’incrédulité, dépourvues de tout caractère moral, échappaient à la récompense ainsi qu’au châtiment, puis<iu’elles dérivaient l’une et l’autre d'une nécessité naturelle et antérieure dont le principe était un décret divin Toutefois en ôtant à l’homme le pouvoir de déterminer sa foi, Basilides lui en avait laissé le libre usage. L’homme pouvait, à l’aide de cette foi que lui apportait sa nature supérieure, combattre et surmonter les appétits instinctifs de sa nature inférieure. C’est du moins l’enseignement du fils de Basilides, Isidore, qui avait adopté le système de son père L
Mais les disciples sont ordinairement moins scrupuleux que leurs maîtres ou plus habiles à déduire d’un principe les conséquences qu’il renferme. Les Basilidiens ne respectèrent pas plus sur ce point que sur bien d’autres l’en-
' s. Iren. Contr. Hær.. 1. 24, p. 101. Paris. 1710
• Slrom. Xlf p. 434.
* Z6iW. Cf. i>irom. V, 1, p. 644 sq. : BaùHdex con^mahat^ dit Pottery
interprétant ce passage très-obscur de Cléinent, rximiam
fidtm et regnnin cœleste ad quoüdam homines natura pertinere; et per naturam roj, non autem per rec/nm arhttni usam, Deo similes et propinquoa fieri, pro~ indefidemillii a prima creatione absque prævia exercitatione tel doctrina,inlitam e$se : unde eam vocal rrietrai (rrî st mnvM, «vi/rr/stfrrov)
Kà»\9i.
^Strom. U, p. 341.
Sx
CLÉMKN I' i) AI.KXA.NUKIE.
sfigiieiiienl de leurs premiers docteurs et de leurs |)ères en hérésie. Ils renversèrent la digue impuissante que Basilides et son fils avaient prétendu opposer aux débordements d’une volonté irresponsable, et tirèrent logiquement du principe de la foi naturelle les conséquences morales qu'il contenait. Les maîtres avaient dit : Telle nature, telle foi; les disciples ajoutèrent ; Telle foi, telle vie. 11 suflisait donc pour être sauvé d’être heureusement né (eînyuEî?) d’avoir une nature privilégiée. Le fidèle ne pouvait pas pécher, ou s’il péchait le péché était un accident, un phénomène de sa nature inférieure dont il n'était nullement responsable. La corruption ne pouvait souiller ce qu’il avait de divin en lui , pas plus que la boue ne saurait ternir l’éclat de l’or. Pour lui les actions étaient toutes indilTérentes, et il pouvait sans rien perdre de sa sainteté s’abandonner à toutes sortes de mauvai.ses passions *.
Clément avait sous les yeux le triste spectacle de la dépravation morale à laquelle avait abouti l’école de Basilides. Après avoir cité un passage des Morales d’Isidore, il ajoute: « J’ai reproduit ces paroles pour rappeler au devoir les Basilidiens, qui vivent dans le désordre et qui font de leur perfection {Tddcrmx) un prétexte pour commettre le mal, ou qui tout au moins se flattent d’être infailliblement {fjasi) sauvés, quand même ils pécheraient ici-bas, parce qu’ils sont prédestinés, disent-ils, par le privilège de leur nature (5ci TŸiv euïjtov ï/.Xoyév) . Évidemment les premiers auteurs de leur secte n’approuvaient pas une pareille morale. De grâce donc, ajoute le saint docteur avec une indignation contenue, qu'ils ne fassent plus blasphémer le nom de Jésus-
* Strom. I, [I. 311.
» Halere autem rt reliquariim operatioHum tMiim intlifftrentem ei univrru IiAidiiiù. (Ireii. Contr. Hier., I. 21, ji. 102-)
i.IVKK I.
Clirist en sc donnant pour chrétiens et en menant une vie plus licencieuse que les plus intempérants des gentils »
Valentin ne fit que développer et systématiser d’une manière plus savante les principes de Basilides sur la foi. « Les Valentiniens, dit Clément, nous accordent la foi à nous autres gens simples, mais ils revendiquent pour eux seuls la science supérieure et le salut par droit de naissance, privilège qu’ils doivent à la surabondance de la semence divine mêlée à leur nature. Quant à la foi , elle est aussi loin de la science que l’ànie de l’esprit »
Saint Irénée et Théodotc * éclaircissent et complètent celte notion de la gnose Valentinienne.
I.es Valentiniens partageaient le genre humain en trois classes essentiellement distinctes , descendant en droite ligne d’Adam par Caïn, Abel et Seth : les hommes matériels ou hyliques (ûJ-uxot), les hommes animiques ou psychi- (fues les hommes spirituels ou pneumatiques
(svEJwrrizot). Les hyliques n’avaient rien de divin dans leiii' nature, suivaient l’opinion comme règle de croyance et de conduite, et étaient comme Caïn nécessairement dévoués It la mort éternelle. Les païens et les infidèles appartenaient k cette catégorie qui comprenait la plus grande partie du genre humain. Les pneumatiques étaient ceux en qui dominait l’élément spirituel, le divin ané^ax, émané d’Achamot ou la sagesse. En vertu de cette nature privilègiée, ils avaient , comme Seth le premier Gnostique, la science (yvwoi?) et le salut. Élevés par droit de naissance
1 Sirom. i/r.ï, 3, 4, p. 510-529.
* OieèTîè o-xùxvTtvo;^ xr,v /l’vj TilxTiv ral« ànoytiuAvrtç ajxolç dV rr//
s(f^9iJdvoii xarâTO& oLxfi^oovroi Tr>c9vift«v ivü7tâyo;(4u
[txf.fiCti/i *i;fCi»j6W;(UvT]v ^ T9 îtviuaaruàv f\r/uov .
>S(rom. Il, U, 433» sq.)
* Iren. CorUr, Hrr. I, 6, p. 28.— Ercerp. Thtud^, liv. IV et VI, p. 982. 0pp. riem. Alea.\
:)0 i'I.kmENT D’ALEXANDHIE.
au-dessus de l’obligation morale, Ils n’étaient nullement tenus à l’observation des préceptes de la loi, ni la pratique des bonnes œuvres. Entre ces deux classes et à égale . distance de l’une et de l’autre se trouvaient psychiques, en qui l’àme, émanation du démiurge, dominait sur l’élément matériel. Comme Abel , les psychiques avaient en partage la raison et la liberté , et suivant l’usage qu’ils en faisaient ils pouvaient s’élever par la foi et par la pratique des préceptes évangéliques au rang des pneumatiques, ou s’abaisser par l’infidélité et la corruption à la triste condition des hyliques. L’activité intellectuelle et morale devait suppléer en eux à l'infirmité de leur nature incapable d’atteindre par cllc-niéme à la science et la sainteté du Gnostique. Les Valentiniens reléguaient avec mépris les chrétiens soumis renseignement extérieur do l’Église dans cette classe intermédiaire et leur lais.saiont la simple foi et la pratique des vertus morales et des préceptes évangéliques. Pour eux ils.se donnaient le droit de vivre comme les disciplesde Prodicus,lesqucls,dit Clément, n’avaient d’autre règle de conduite que leur volonté ou plutôt leurs passions'.
On le voit, il y a peu de diiïérencc entre la foi de Basilideset la gnose dcValentiii. L’une et l’autre ont le môme fondement psychologique, la mémo nature; elles dérivent de la mémo source et vont se perdre dans la mémo immoralité pratique. La gnose de Valentin comme la foi de Basilides est un privilège de la nature spirituelle et divine. L’on n’y participe (ju’autant que l’on participe à la substance divine. Plus l’émanation divine est abondante dans l’homme, plus il possède de connaissance. C’est là ce que Basilides appelle le privilège de la nature [T:hovh.tr,ux
* Viruni utiutfunl. rohtui nulfm tihiMfwxf.