I.IVUK V
Ailleurs après avoir dit que les hérétiques, selon leur caprice, excluaient du canon tel ou tel livre de l’Ancien et du Nouveau Testament, Clément ajoute:
« Alors même qu’ils veulent bien admettre les livres des « prophètes, tantôt ils ne les veulent pas tous, tantôt ils ne ■ les prennent pas dans leur entier, ni de la manière que « la liaison et l’ensemble de la prophétie l’exigent ; ils « cherchent au contraire quelques termes équivoques, les « interprètent selon leurs itlées particulières, en suppri- « ment un mot d’un côté, un mot de l’autre, ne s’occu- « pent pas du sens des expressions, mais seulement du son « tel qu’il se présente ... Voulant donc répandre des nouci veautés parmi le peuple, ils se mettent en contradiction •> flagrante avec tout le canon des Écritures, et toujours « confondus par nos réfutations, ils n’en continuent pas « moins à nous contredire, tantôt en refusant d’admettre « certain livre prophétique, tantôt en nous attribuant une « nature inférieure à celle dont ils sont partagés, laquelle . nous rend incapables de comprendre les vérités dont la « connaissance est leur privilège exclusif.... Leur règle
< constante est de préférer ce qui leur paraît évident à ce
< que le Seigneur nous a enseigné par les prophètes et par « l’Évangile, et à ce que les apôtres ont attesté et confirmé « par leur témoignage.... Cherchant, non à trouver la vé- . rité, — car ils méprisent comme indigne d’eux l’enseigne- « ment ordinaire et à la portée de tous que donne l’Église, « — mais à s’élever au-dessus de la foi commune, ils ont
< dévié de la vérité ’. »
A cette manière arbitraire d’interpréter ou plutôt d’altérer et de fausser le sens dos livres divinement inspirés.
1 Sirom. VII, IG, p. «iU, HÜV.
CltMEST n’AI.KXANDRIF.
Clément oppose la règle suivante, que nous trouvons dans saint Augustin et dans tous les eommentateurs calbaliques de l’Écriture
« Ce n’est point, dit-il, en changeant la signification « paroles sacrées qu’on trouvera la vérité; ce serait, aa « contraire, le moyen infaillible de détruire la vraie doc- « trine : on la trouvera, d’une part, en considérant ceqni ■ convient le mieux au Seigneur et au Dieu tout-puissant. « et ce qui est le plus conforme à la perfection de sa nat ture, et, d’autre part, en confirmant le sens d’un texte par « le sens d’un autre texte semblable, » c’est-à-dire en interprétant l’Écriture par elle-même*.
De ces passages comparés à ceax que nous avons produits dans les chapitres précédents, on peut remonter aui principes d’herméneutique sacrée, adoptés par Clément d’Alexandrie. D’après ces principes, le sens de la sainte Écriture se doit déterminer : 1“ par la comparaison d'un passage obscur avec ceux qui expriment plus clairement 1» môme vérité ; 2” par la tradition ; 3° par les interprétatioa' des apôtres et des Pères ; A” par la connaissance des langues et des sciences humaines, particulièrement de la philosophie, de la dialectique, de l’astronomie, etc., etc.; 5° par la considération attentive du contexte*. Enfin outre ces moyens extérieurs, Clément exige de l’interprète des dispositions intérieures, un désir ardent de la vérité, l'ab- .scnce de tout système particulier, adopté à l’avance, une intention pure et surtout une innocence de vie qui le rende digne de la lumière divine. Clément ne croit pas que l'intelligence soit indépendante du creur dans la recherche de
• Aug. Dr Ductrina chr., lib. III, cap. ii, iii, iv, et XXVII, xiviii. » SIrom, Vil, 10, p. ROI.
t P'iil. l, 0, p. :ill s:(|. -Cf. I, -3R p. lîl sq.. et rr, 10, p. 7R1.
Digilized by GoogI
i.ivRi; V. :m
la V(‘ritf'. « Telle psl, dit-il, la nature humaine: nous in- « tdinons plus volontiers l’oreille aux choses de l’opinion, « quelque contradictoires qu’elles puissent être, qu’à la « vérité elle-même, parce que la vérité est grave et aus- « tère’. »
IVous pourrions nous en tenir à ce simple exposé des l'èglcs auxquelles Clément soumet l’intei'préte des Écritures pour montrer que le docteur alexandrin n’a pu chercher, comme on le prétend, à affranchir la pensée philosophique des entraves de la parole révélée. Si, en effet, ces règles ont un objet, si elles accusent une préoccupation dans celui qui les a tracées, ce n’est assurément pas celle de soustraire, mais au contraire de soumettre et de suhoidonner le sens privé au sens divin des Écritures, \ussi elles ont paru si précieuses, si sages, si conformes au hon sens et à la foi, que les commentateurs catholiques {|ui ont traité la même matière après Clément n’ont eu qu’à le suivre et à le répéter
Mais allons plus loin, et voyons, dans le détail, les textes sur lesquels se fonde l’opinion des critiques que nous combattons.
Notre auteur dLstingue, il est vrai, avec tous les Pères de l’Église, deux sens dans l’Écriture sainte tant de l’Ancien que du Nouveau Testament, le sens littéral et le sens figuré; et il prouve cette distinction par l’Écriture ellemême. « Nous trouvons, dit-il, dans les psaumes une « preuve évidente que l’Écriture entière a un sens allégo- « rique ; car il y est dit : Ecoutez ma loi, 6 mon peuple,
« prêtez l'oreille aux paroles de ma bouche. Je vous par- « levai en paraboles, je vous parlerai en énigmes de ce gui
' S/rom. VJI, p. H94.
^ Voir Mpiiorhitis, cap. xxi.
:)«0 CI.ltMENT D AI.FXANDRIE.
« s'est fait dès te commencement du monde. grand \pû- « tre dit aussi dans le même sens : yotts prêchons la «-
• gesse aux parfaits, non pas la sagesse de ce monde. ...
• mais la sagesse de Dieu, renfermée dans le mystère, m- « gesse cachée qu'il avait prédestinée avant tous les siècles « pour notre gloire^. »
Clément interprète dans le même sens ees paroles dt Jésus-Christ à ses apôtres : Ce qui vous est dit à F oreille, prêchez- le sur les toits ; puis il ajoute : « Les prophètes, en « effet, et le Christ lui-même n’ont pas révélé les mystères « divins avec une clarté qui les rendît compréhensibles t pour tous, mais le Sauveur a parlé en paraboles. Les « apôtres disent aussi que le Seigneur enseignait toutes
• choses en paraboles et qu’il ne parlait quen figure. Or si « toutes choses ont été faites par lui et rien n’a été fait « sans lui, il s’ensuit que la prophétie et la loi sont aussi t son œuvre et ont été données d’une manière allégori- « que *. »
Clément distingue, conformément fi ce principe, deui sens dans les livres de la loi mosaïque : le sens naturel et le sens allégorique, et il divise ce dernier en sens mystique, moral et prophétique
Pour ce qui regarde plus spécialement l’interprétation du Nouveau-Testament, le docteur alexandrin en parle en ces termes :
« Sachant, à n’en pouvoir douter, que la parole du « Sauveur ne peut être regardée comme une parole hu- « maine, mais qu’il a instruit de toutes choses ses disciples « avec une divine et mystérieuse sagesse ; nous ne devons
• SIrum V, 4. p. 659.
« Ihid. VI. 15, p. 809 9q.
» Ibid. I, 28, p. 426.
LIVKE V.
« pas entendre scs discours d’une façon charnelle [axp- « mais en approfondir le sens caché par une re-
« cherche qui en soit digne, et avec toute la pénétration « dont notre esprit est capable... C’est pour nous un de- « voir, non d’entendre la parole divine d’une manière su- « pcrficielle, mais d’appliquer notre intelligence à l’esprit « même du Sauveur et au sens caché de sa pensée *. » Enfin, les apôtres eux-mêmes, suivant l’exemple de leur maître, ont aussi enseigné en paraboles les mystères du royaume de Dieu. « A. leur tour, dit Clément, les disciples « du Christ qui ont prêché l’Évangile, après que leur • Maître eut quitté cette terre, ont employé un langage « parabolique •
11 y a donc dans r Écriture, suivant le docteur alexandrin, un double sens, l’un ([u’exprime la lettre, considérée en elle-même et dans la signification que lui donne l’usage commun ; l’autre, plus profond, tout divin, et caché sous l’écorce des mots qui en sont les symboles, les signes, plutôt que l’expression rigoureuse. Suivant la comparaison de Clément, le premier sens est comme le corps des Écritures, et le second en est comme l’ànie et l’esprit. Comparant la divine parole à Moïse, vu par Josué sous une double forme, il ajoute : « Les uns voient le corps des Écritures, « à s<ivoir les phrases et les mots, c’est-à-dire le Moïse « corporel ; les autres pénètrent les pensées et les choses » qui sont exprimées par les mots, c’est-à-dire le Moïse « conversant avec les anges »
Par sa nature même, le sens figuré n’est pas aussi facile à saisir et à comprendre que le sens littéral. • L’Écriture,
* Qmw (iivcii snIvW, c. V, p. 938, 939.
• Strom. VI, 15, p. 804.
» /M. VI, 15, p. 809. s
jKi CLEMKNT I) ALKX AN DKIK.
« dil Cléim’iit, est claire pour tout le monde, si on U
• prend dans le sens littéral, lequel produit la foi du sini- € pie fidèle... Mais l’interprétation figurée suppose une foi
* perfectionnée et produit la gnose »
Mais, ici, s’oiTrait au docteur alexandrin une difficulté d’autant plus grave qu’elle semblait plus contraire à ses principes sur l’universidité du christianisme, et la vocation de tous les hommes à jouir de sii lumière cl de ses bienfaits. Pourquoi, pouvait-on lui dire, la parole de Dieu, qui semblerait devoir être si claire, si manifeste pour tous, estelle, au contraire, enveloppée de figures et de voiles, qui en cachent le sens au plus grand nombre? Pourquoi la vérité divine ne se découvre-t-elle qu’au prix d’une préparation et d’études dont la plupart des hommes ne sont pacapables?
Clément n’élude pas cette difficulté, il l’aborde franchement, et voici comment il y répond. Conformément à ces paroles de Jésus-Christ à ses apôtres, il n’est pas donne a tous de connaître les mystères du royaume de Dieu, le dateur alexandrin enseigne que si la foi, condition du salut, est accessible à tous, il n’en est pas de même de la sciente de la foi, c’est-à-dire de la gnose • Parce que, dit-il, la « vérité gnostique n’est pas pour tous, la prophétie voile « la vérité de plusieurs manières et ne fait bi iller la lii- « mière (ju’aux yeux de ceux qui, étant initiés à la gnose. . cherchent par amour la vérité. »
Clément trouve et donne d’autres rai.sons de l’obscurité des livres sacrés. « L’Écriture, dit-il, parle d'une manière « voilée, pour plusieurs raisons. C’est d’abord afin de « nous exciter à mettre toute notre attention et tous nos
* VI 15. p. H(Hi,
* Ibid. VI, 15, I». MOT : .>Ji; ive«u r/,v
LivHt; V.
if-.t
■ suiiis à riiitelligeiicc de la doctrine du salut. Üe plus, il
■ n’était pas à propos que tous eu comprissent le sens « caché ; car il aurait été nuisible à ceux qui auraient t abusé des paroles de l’Ksprit saint. Voilà pourquoi les
■ saints mystères des prophéties ont été réservés, sous le « voile des paraboles, pour les élus et pour les fidèles
• destinés à la gnose... Enfin l’usage des paraboles re- « montant, comme nous l’avons montré, à la plus haute « anti([uité, les prophètes les ont employées fréquemment,
« le .Saint-Esprit voulant montrer que les philosophes
• grecs, aussi bien que les sages d’entre les barbares,
• n’avaient connu à l’avance ni la venue du .Seigneur, ni « sa divine doctrine. Ce n’est donc pas sans raison que la
• prophétie qui a pour objet d’annoncer le Seigneur,
• énonce, sons des termes à double entente, des vérités
• qui, étant contraires aux opinions d’un grand nombre,
• auraient semblé à plusieurs des blasphèmes. Et de fait,
• malgré cette obscurité de langage, tous les prophètes
• qui ont annoncé l’avénement du .Seigneur et les saints « mystères de sa vie, ont soulTert la persécution, ont été . liv s à la mort, aussi bien ([ue le .Sauveur lui-même ■ qui leur a expliqué les Écritures*. »
11 est facile maintenant de comprendre pourquoi Clément attache une si grande importance à l’interprétation du sens figuré des Écritures, et pourquoi lui-même, à. l’exemple d’ailleurs des plus anciens et des plus illustres Pères de l’Église, s’y est livré avec tant d’ardeur. Ce n’est pas qu’il méconnût la légitimité et la nécessité du .sens littéral. Cuenke,qucl<pic peu favorable (|u’il soit à la méthode herniéiiculique de Clément, ne peut s’empêcher de le recoii-
' SIrom. VI. 15, p. 803 fl 804.
Digilized by Googte
384 CtKMENT IJ ALEXANDRIE .
naître i. Mais, tout en regardant le sens littéral comme le fondement et le point de départ du sens figuré, il est vrai de dire que c’est à la recherche et à l'interprétation de ce dernier sens que le docteur alexandrin réduisait à peu près toute la science de l’herméneutique sacrée. Il était convaincu que le sens littéral n’oITrait aucune difficulté, « qu’il était clair et intelligible même pour les esprits les plus ordinaires et les moins cultivés. L’Écriture, sous ce rapport, n’avait donc pas bespin de longues explications, ni de savants commentaires. Le sens figuré au contraire, doublement obscur et par sa nature et par l'intention de l’Esprit saint, exigeait, pour être compris et iiiterpnète. plus d’application et de science. 11 .se rattachait d’ailleuraux mystères les plus hauts de la religion chrétienne, d avait avec la gnose une liaison intime et nécessaire. Cl'ment, dont le dessein principal était d'opposer la véritable gnose à la Gnose hérétique, devait s’appliquer d’une manière toute particulière à l’interprétation figurée. Il le fit d’autant plus volontiers, que c’était la pente générale des esprits au temps où il vivait, et qu’il y était porté lui-iiiên» par l’inclination de son propre génie. Son admiration pour les commentaires de Philon sur l’Ancien Testament, aduiiration que partagèrent du reste la plupart des Pères de l’Église, l’entraîna à imiter quelquefois, dans la praliqu*', les interprétations forcées et arbitraires du .Tuif alexandrin.
Mais si Clément peut prêter le flanc à la critique pari» manière dont il a interprété certains passages de l’Écritun sainte, il faut l’attribuer, nous le répétons, aux influences du milieu dans lequel il vécut, et non à ses principes d’herméneutique, qui nous paraissent aussi sages que conformes
* Guerike^ De scholæ AfeXé catecfi. Tfteologia , p. 5.
Digilized by Googlc