‹ Clement d'Alexandrie, sa doctrine et sa polemiqueChapitre 142 sur 145 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

8a doctrine sur quelques points particuliers, n’en reste pas moins, dans l’ensemble, l’un des plus grands docteurs et des plus habiles apologistes de la religion chrétienne. C’est la conviction que nous laisse l’étude attentive de ses ouvrages. Il nous reste à dire, en terminant, sur quoi se fonde principalement notre admiration pour ce savant et illustre prêtre.

CONCLUSION

Nous touchons au terme de cette longue étude, et il nous est permis maintenant de juger dans son ensemble la doctrine de Clément d'Alexandrie, de signaler les caractères qui distinguent sa polémique , les traces que son enseignement a laissées dans l’Église.

Clément d'Alexandrie est à nos yeux le père de la philosophie chrétienne. Parmi les docteurs chrétiens dont les écrits sont parvenus jusqu’à nous, nul avant lui n’a uni au même degré l’érudition philosophique et la .spéculation rationnelle avec la soumission de la foi à l’enseignement révélé. De philosophe devenu chrétien, il ne pensa pas devoir sacrifier le premier titre au second, et il se persuada qu’entre la vraie philosophie et la vraie religion, qu’entre la rai.son et la foi, qu’entre l’honnêteté morale et la vertu

chrétienne, qu’entre la nature et la grâce, il n’y avait et il ne saurait y avoir ni répugnance, ni incompatibilité.

Non-seulement il se le persuada pour lui-même ; mais, éclairé par sa propre expérience et par la connaûssaccf profonde qu’il avait des besoins et des tendances de soo temps, il crut que le vrai terrain sur lequel devait se placer l’apologie chrétienne n’était pas, comme le voulaient quelques-uns de ses contemporains, la séparation et l’antagonisme absolu, mais au contraire la conciliation et l'unioa possibles de l’ordre naturel avec l’ordre surnaturel, et, par suite, de la civilisation de la raison, dans ce qu’elle avait de bon et de légitime, avec le christianisme. C’est à démontrer la nécessité de cette union, à établir les principe qui lui servent de base et les conditions dans lesquelle elle peut et doit s’accomplir que se rapportent, en dernière analyse, tous les travaux de Clément. C’est à ce point de vue qu’il traite non-seulement la question générale de rapports de la foi avec la science, mais les questions particulières et les sujets pratiques, tels que le libre arbitre, le mariage, 1a viginité, le martyre.

Nous avons vu avec quelle puissance de raisonnement, avec quelle hauteur de vues, s’inspirant de saint Paul et de saint Jean, il combat l’opposition radicale que, pour diverses raisons, les Ghostiques et quelques catholique mettaient, dans l’ordre de la connaissance, entre la raison et la foi. Nous ne saurions mieux résumer ses idées et son langage sur ce point que ne l’a fait naguère, par je ne sais quelle parenté de génie, de cœur et de doctrine, l’un des plus grands et, sans contredit, le plus éloquent de nos apologistes contemporains.

« Oui, dit le P. Lacordaire à son jeune disciple de Sor- € rèze, la raison et l’Évangile descendent du même foyer.

CONCLUSION

t le même souffle les communique à l’homme, et vous I n’entendriez pas la parole de Jésus-Christ si vous n’en- K tendiez pas celte du Verbe qui inspire votre intelligence » et lui donne en des idées primordiales le germe de toute « conception. C’est là ce que l’apôtre saint Jean nous ré- « vêle à l’ouverture de son texte. 11 a vu le Verbe dans le ■ sein de son Père ; il l’a vu créant toutes choses parce « que la vie est en lui ; il a reconnu que cette vie du Verbe « est la lumière des hommes, qu’elle les éclaire tous à « leur avènement en ce monde, qu’elle est dans le monde « avec eux, mais qu’elle y luit dans les ténèbres, parce « que le monde ne sait pas d’où elle vient et qui elle est ; « et qu’enfin le Verbe s’est fait chair pour manifester le « lien qui l’unit à nous dès l’origine, et consommer ainsi « par une effusion plus parfaite de la grâce et de la vérité • le mystère de notre prédestination à la vie même de « Dieu. Cette page si courte est le regard de l’aigle dans « l’infini...

« Là, Jésus-Christ nous apparaît tout entier, avant et « après son épiphanie terrestre. Verbe de Dieu, coétemel € à son Père, il a reçu de lui, parce qu’il est l’expression « de sa pensée, le ministère de la création, et, en particu- « lier, le ministère des intelligences dont il est le flam- « beau. Docteur universel, il parle intérieurement à tout « esprit, il meut toute conscience, et nul, quelle que soit sa « place dans la hiérarchie des êtres pensants, n’est dans « la vérité et la justice que par une conformité à ce qu’il « entend de lui. 11 est le père de notre raison, et par la « raison le père de toutes les vertus morales et politiques « qui font du genre humain une société. Le genre humain • est la première Église fondée par le Christ, Église qui ne « connaît pas son fondateur, mais qui vit sous ses lois et

« en appelle k lui, sous le nom de Dieu, toutes les fois que « le besoin de son salut lui inspire de regarder plus haut « qu’elle-même.

« Ce n’est donc pas seulement comme Verbe fait chair. < comme auteur de la foi, architecte et pierre angulaire • de l’Église catholique que Jésus-Christ est votre maîtri ; t il l’est aussi comme Verbe de Dieu, comme lumière in\i- « sible de la raison et chef méconnu de l’humanité. L’hu- « inanité et l’Église, la raison et la foi, la nature et la « grâce, ne sont pas des choses contraires ni même sépa- « rées ; elles sont unies dans le Christ, que Dieu a constitué « rhérüier de toutes choses, par lequel il a fait les siècles, « qui est la splendeur de sa gloire, la figure de sa sué- € stance et qui porte tout sur P efficacité de sa parole^. « C’est cette parole, secrète dans notre âme, publique € dans le monde, qui forme l’enseignement total du Verbe « et fait de lui notre Maître unique autant que souverain. « Il vous l’a dit, ne l’oubliez pas : n’avez qu'un

« Maître. Ou cela veut dire que l’Évangile est tout et la « raison rien, ce qui est absurde; ou cela veut dire que « l’Évangile et la raison, pages distinctes d’un seul texte, « renferment la même substance et .sont l’ouvrage d'un « même auteur*. L’Évangile affirme la raison ; la raison « ne nie l’Évangile qu’en se trahissant elle-même. I.«chré- ■ tien est homme par la raison, l’homme est chrétien par « l’Évangile; et ainsi l’homme et le chrétien se pénètrent « l’un l’autre pour ne former ensemble qu’un esprit qui

* Ep aâ Hehr. l, 2 et 5.

> uon pourrait trouver peut-être que ces expressions: texte.

substance, et autres semblables, ne sont pas rigoureusement exactes et tendent à identifier deuit ordres essentiellement distincts. Mais les re«' trictioDs qu'y apporte lui^méme l’illustre dominicain ne permetteot pu de se méprendre sur le fond de sa pensée, qui nous semble parfaitcœeai orthodoxe.

rovci.usroN.

« vient de Dieu, fils et reflet de son indivisible lumière...

« Nous nous mouvons dans deux sphères, celle de la « nature et celle de la grâce; mais l'une et l’autre ont le « Verbe, Fils de Dieu, pour auteur et pour flambeau... « Ne vous faites pas de Jésus-Christ notre Maître une « exception au cours général des choses; de l’Église, une « petite société perdue au milieu des âges et des nations ; « de la foi, une lampe obscure luisant en quelques âmes « privilégiées ; de la vie chrétienne, enfin, une existence « qui n’a de rapport qu’à elle-même et qui proteste contre « tout. Non, c’est lâ le thème de nos ennemis, ce n’est pas « le nôtre. Enfants de Dieu, l’univers est l’habitation de « notre corps, les siècles la me ure de nos jours, le genre « humain le compagnon et le théâtre de nos destinées, la « raison notre illuminatrice, la foi une seconde splendeur « née dans la première, l’Église un monde qui embrasse le « passé, le présent, l’avenir, les peuples de la terre avec « les esprits du ciel, et, entre ces deux extrémités, tout « ce que le Verbe de Dieu a pu concevoir sans nous le « dire, et faire sans nous le montrer. L’inconnu môme « est à nous ; il vit de notre vie, nous vivons de la sienne,

• et, au jour où le drame se clora par l’apparition totale « de e que nous sommes, il sera clair que l’unité régnait « du pôle visible au pôle invisible de la création, et qu’elle « y régnait par le Christ, image de Dieu, premier-né de

• toute créature, en qui tout a été fait aux deux et en terre, « ce qui se voit et ce qui ne se voit pas, les Dominations et « les Principautés et les Puissancés, tout enfin, et lui avant

• tout et tout en lui, lui le chef de l'Eglise comme il est le

• prindpe du monde, le premier-né des morts aussi, tenant « enfin la primauté en toutes choses, parce qu’il a plu à ■ Dieu que toute plénitude habitât en lui, et que le sang de

« sa croix réconciliât et pacifiât en lui tout ce qui est de k * terre et tout cc qui est du ciel *.

€ Voilà l’horizon du chrétien*... »

On croit lire une page des Stromales ou du Pédagogm. Ainsi l’apologiste du ii' siècle comme l’apologiste du en face, l’un et l’autre, des mêmes contradicteurs au dedans des mêmes adversaires au dehors, établissent sur le fondement inébranlable de la parole divine, que la lumière de la raison et la lumière de la foi s’échapp>ent du roâne foyer, que la philosophie et la théologie sont filles d'nn même père, et que vouloir les opposer l’une à l’autre c’est introduire la contradiction dans les desseins de Dieu et le dualisme dans ses œuvres. Au fond, c’est là l’erreur capitale et commune des fidéistes et des rationalistes exclusifs, de ceux qui n’admettent que la grâce et de ceux qui ne reconnaissent que la nature comme principe de vérité et de vertu. Voilà pourquoi Clément déclare, avec une sévérité qui n’est que justice, que c’est le propre des mêmes hommes de mépriser la foi et de fouler aux pieds la philosophie.

En insistant, comme il le fait, sur les rapports qui unissent l’ordre naturel avec l’ordre surnaturel. Clément d- Alexandrie pouvait tomber dans l’erreur contraire à celle qu'il réfutait, et confondre au lieu d’unir ce qui est essentiellement distinct. Cette confusion était d’autant plus à craindre que le docteur alexandrin entrait dans une voie inexplorée avant lui en traitant la question des rapports de la raison avec la foi, et que le goût comme la pratique de son temps était de mêler dans une sorte de syncrétisme la religion

1 Ep. ad CoJosi.^ I» 15 sq.

• Ire Lettre à un jeune homme sur ta vie chre't. {Correspondant, limis- de mars ia*>8, p. 388-;j»9.)

CONCLUSION

avec la philosophie, les traditions des sanctuaires avec les opinions des philosophes,

.Mais, comme l’a remarqué Mœhler*, grâce à l’extrême pénétration d’esprit dont il est doué et au jugement qui s’unit en lui à la science, Clément reste toujours maître de son sujet, et la vigueur avec laquelle il combat une erreur ne le jette jamais dans une erreur opposée. 11 a donc maintenu la distinction des deux ordres tout en montrant qu’ils ne pouvaient être opposés l’un à l’autre. S’il fait de la foi le point de départ de toute connaissance, il prend ce mot non dans son sens théologique, mais dans l’acception qu’il avait reçue d’Épicure et d’Aristote. S’il dit que la foi est le fondement de toute vertu, que sans la foi il est impossible de plaire à Dieu, c’est de la vertu dans l’ordre du salut qu’il entend parler; et il n’en reconnaît pas moins, d’autre part, qu’il y a eu chez les païens de vrais vertus morales, et que l’un des avantages de la philosophie, chez les Grecs, a été d’in.spirer le goût du bien et d’améliorer les mœurs. Ainsi, d’une part, il ne condamne pas la nature humaine, même dans son état présent, à une radicale impuissance de connaître le vrai et de pratiquer le bien dans l’ordre naturel ; mais, d’autre part, il n’est pas moins explicite pour établir que la connaissance surnaturelle de Dieu et la vertu dont cette connaissance est le fondement sont le fruit non de la nature, mais de la grâce et la condition indispensable du salut.

Une autre preuve que Clément ne confondait pas l’ordre naturel avec l’ordre surnaturel, c’est la supériorité qu’il attribue à la science de la foi sur la science purement rationnelle. Évidemment pour que l’une soit supérieure à

• Palrol., t. II, p. 41.

41B CLKMF.NT n AI.F.XANDRIK.

l’autro, il faut qu’elles soient distinctes. Or, Cl(^menl est le premier parmi les Pères de l’Église chez qui nous trouvions cette formule, consacrée plus lard par la scolastique, que la philosophie est la servante de la théologie. On peut même dire que toute la théorie du docteur alexandrin, sur les rapports de la nature avec la grâce, se résume dans cette comparaison entre la servante et la femme légitime (TAbraham, Agar et Sara.

L’une et l’autre sont fécondes et doivent leur fécondité à un même principe. Dieu d’abord, l’homme ensuite : voHi leur unité.

Voici maintenant ce qui les distingue. Agar est féconde avant Sara. De plus, Agar est naturellement féconde, Sara ne l’est que par grâce, quoique cette grâce suppose le concours de la nature. Enfin, Ismaël, le fils d’Agar, n’est pas l’héritier de la terre promise, son héritage est ailleurs : le fils de Sara, Isaac, est seul l’enfant légitime de la noaisoo. l’héritier des promesses.

Or, qui ne voit dans cette comparaison se produire d’une manière frappante les rapports de la foi avec la raison? L’une et l’autre ont un même principe. Dieu, un même maître ou époux, l’homme. L’une et l'autre deviennent fécondes en vertu d’une même action divine et d’un même concours humain. En ce sens, la foi et la raison sont sœurs; il n’y a pas et il ne peut y avoir entre elles d’opposition. Il y a seulement des différences essentielles.

La première, c’est que la foi n’est féconde qu’ après la raison, et par conséquent la suppose. Ce n’est donc pas la foi qui crée la raison. La seconde différence, c’est que la foi n’est féconde que par grâce, tandis que la raison est féconde par nature. Ix;s efforts et le concours de

CONfLL’SlUN 4-7

riiomnie sont sans cloute nécessaires à la fécondité de la, foi ; mais ils ne la peuvent produire par eux-mêmes sans un secours spécial, gratuit, surnaturel de Dieu. La raison, au contraire, produit naturellement son fmit. Les efforts d.e l’homme y suffisent, non en ce sens que l’action de Dieu soit absente, mais en ce sens qu’il n’est pas nécessaire que Dieu intervienne d’une manière surnaturelle. On trouve dans les effets de la foi et de la raison les mêmes différences que dans les causes qui les produisent. Seule, la foi enfante les héritiers de la terre promise, c’est-à-dire du salut. Les enfants de la raison ne peuvent prétendre à cet héritage, qui est au-dessus des droits de leur naissance et des exigences de leur nature.

Telle est au fond la théorie de Clément et la clef de toute sa doctrine. Nous ne prétendons pas qu’il se soit exprimé toujours en des termes aussi précis. Il faut même reconnaître que sa pensée, parfois flottante et indécise, doit plutôt s’interpréter par le sens général de son enseignement que par les termes vagues qu’il emploie. Mais, à part quelques obscurités qui ont exercé et exerceront longtemps encore la sagacité des critiques, l’on ne peut s’empêcher de reconnaître que le docteur alexandrin a mieux compris, au moins dans ses principes généraux, la question des rapports de la nature avec la grâce, que ne la comprennent, plus de seize siècles après lui, quelques apologistes modernes de la religion catholique. Là est, à nos yeux, l'un des principaux titres de Clément à notre admiration , et le caractère qui lui donne un rang à part parmi les Pères du II* siècle.

L’application qu’il fit do ces princiixîs daiissapoléniip contre les Gnostiques et les pliilo.^oplies païens n’est {»■ moins remarquable.

C’était au nom de la science que les premiers altéraiwil la pureté de la doctrine révélée et que les seconds repoissaient le christianisme.

Clément se place résolûment sur le terrain de ses adversaires. Il ne condamne la science ni au sein ni en deh-irdu christianisme. Mais il établit, contre les Gnostiques, que sans la foi pour principe et sans l’autorité de l’Église poor règle, il ne peut y avoir de vraie science chrétienne; et contre les philosophes païens, que le christianisme, cous- | déré comme science, laissait bien loin derrière lui les rési!tats, louables d’ailleurs, obtenus par le génie de leurs sagis. Ainsi il détermine d’un côté les vrais caractères de h science chrétienne ; et il montre , de l’autre , que cette science, mise en regard de la Gnose hérétique et de la philosophie naturelle, leur est très-supérieure non-seulenv’ni dans l’ensemble des principes, mais encore et sjvécialenhnit dans les points où la sagesse antichrétienne et lictérodov prétendait mériter la préférence.

L’apologie du christianisme prit ainsi, avec Clémeiii. un caractère conciliant et scientifique qui devait se niauilenir après lui, et servir efficacement non-seulement progrès extérieurs de la foi chrétienne, mais à son développement intérieur. Jusque-là l’Église avait vaincu laconnption des mœurs païennes par la sainteté de ses enfants, et la puissance des Césars par l’héroïsme de ses martj’fs.'o

CONCLUSION. 170

lui restait à vaincre le paganisme dans son dernier retranchement, dans cet éclat littéraire et cette gloire scientifique dont il honorait ses poètes et scs .sages et c.ssayait de couvrir ses misères politiques et sociales. Ce triomphe n’était ni le moins important ni le plus facile: car la victoire dans les faits n’est définitive qu’à la condition de s’accomplir dans les idées, et les idées, à leur tour, sont la force la plus résistante et la plus indépendante de ce monde.

Le grand titre de gloire de Clément d’Alexandrie est de l’avoir compris, et d’avoir préparé par ses efforts et par la manière dont il engagea le combat la soumission définitive de la science au christianisme.

« Quiconque, dit Mœhler*, lit avec attention les œuvres

• de Clément, ne peut s’empêcher de reconnaître avec

• admiration à quel point il a compris les besoins de son « temps. Une position hostile à l’égard de la science grecque « tout entière, telle que l’avaient prise Tatien et d’autres,

• ne pouvait servir en rien, soit aux progrès du christia-

• nisme , soit à son développement intérieur. Au lieu de « fouler aux pieds cette science, il valait beaucoup mieux « s’élancer par un vigoureux essor au-dessus de la philo- « Sophie grecque, et loin de prétendre lui enlever tout ce « qu’elle avait de réellement bon, faire tourner au contraire

• les résultats obtenus par le génie de l’homme à l’avan- « tage de l’Évangile. Par ce moyen, la route du christiat nisme était aplanie aux Grecs instruits, et le christia- « nisme lui-même acquérait une nouvelle puissance sur « les esprits et une position faite pour inspirer le respect. « C’est à Clément que l’on doit cet avantage : il eut le « grand mérite d’avoir le premier insisté sur la nécessité

• PalroL, t. II, p. 40.

C l,K M KN r I I A LK X A MJ Kl K.

4HÜ

« d’une instruction solide chez les chrétiens et d'avoir f»

« tous ses efforts pour introduire parmi eux l'étude de U « philosophie, afin de mettre le christianisme à même (!•■ se • défendre victorieusement contre les attaques des savaDls « païens. Dans ces soins, il ne dépassa pas les bornes cun- « venablcs... »

Pour comprendre toute la portée de cet éloge, il faut se rappeler l’importance et la difficulté de l’entreprise de Clément. Il s’agissait de prouver non-seulement que le christianisme n’était pas contraire à la science, mais qu’il était h religion de la science elle-même ; et qu’il pouvait satisfairt k toutes les exigences légitimes du philosophe, comme à tous les besoins de l’ignorant. Le savant, pour entrer dats le sein de l’Église, n’était pas condamné, en vertu même des principes de l’Évangile, àrenoncer à sa raison ni même k désapprendre tout ce qu’il avait appris. Le christianisme ne posait pas l’alternative, comme Cel.se l’avait prétendu, d’un choix à faire entre le raisonnement et la foi, entiv l’ignorance et les lettres; il provoquait au contraire rt-sprit humain à l’examen de ses titres, à la recherche et à l'iiitelligence de sa doctrine, et prétendait, même sous le rapport purement scientifique , reposer sur des bases plus solides, s’étendre plus loin et s’élever plus haut qu’aucun système humain. Poser ainsi la question, c’était porter le combat au cœur même de la place, et en enlevant au paganisme le prestige de sa science, lui ôter le dernier prétexte dont il pût couvrir sa résistance et son opposition k la religion de Jésus-Christ.

Concevoir un tel plan était sans contredit la preuve d’une grande élévation d’esprit; le réaliser avec succès pouvait paraître impossible au génie d’un seul homme. Et cependant, nous ne craignons pas de l’aflirmer. Clément a ac-

CONCU’SION

oîompli cette œuvre. Si l’on tient compte de l’état de la science à l’époque où écrivit ce grand docteur, on est forcé <Je reconnaître que sa démonstration scientifi{[ue laisse peu «de chose à désirer et que sa gnose est l’exposition rationnelle du christianisme la plus large, la plus complète, la plus savante, et nous ajoutons, la plus orthodoxe qui eût encore paru dans l’figlisi'. 11 n’est pas une question un peu importante agitée au .sein de l’Égli.s(} ou dans les écoles païennes qui ne trouve sa place et sa solution au moins indiquée dans le système théologique de Clément. Philosophie, histoire, poésie, sciences naturelles, arts libéraux, rien n’est exclu de la nouvelle science; tout, au contraire, lui apporte son s<-cours et son témoignage, et pour devenir chrétienne, la république des lettres, comme l’empire des Césars, comme l’ànie humaine elle-même n’a pas besoin de se détruire, il lui sufTit de se purifier et de s’élever.

C’est donc par la science que Clément .soumet la science à la foi ; c’est à la science seule qu’il emprunte les armes dont il frappe ses adversaires ; c’est en leur montrant que le christianisme e.st la plus haute , la plus complète des sciences, ou comme il le dit, la vraie sagesse, {[u’il veut les convaincre (pie h; chri.stianisme n’est ])as le système d’un homme mais la doctrine de Dieu.

Par là même qu’elle est vraiment scientifique l’apologie de Clément (!st conciliante, pleine de modération et d’équité. Quelles que soient les erreurs des .systèmes (pi’il combat, on ne le voit jamais port(>r des condamnations absolues et .sans preuves. Il s’élève contre cette méthode expéditive de défendre le christianisme, qui sous prétexte que l’Evangile contient toute vérité, rejette et méprise sans même l’examiner toute doctrine qui set produit en dehors de l’Église. On n’a pas le droit , dit Clément , de condamner ce (|u’on

CLKMKNT D ALEXANDIUE.

igiiorf. Nier n’t'sl pas réfuter, et la seule réfutation sérii-us»' est celle qui se fonde sur rexamen et montre l’erreur par U vérité.

Aussi, mettant lui-niénie en pratique ce qu’il recommande aux défensi'urs de la foi chrétienne, il ne se croit m droit de condamner l’erreur qu’après l'avoir préalablenwrit démontrée, et une cnvur si petite (|u’elle soit ne lui paraît jamais à dédaigner. A.ssurément l’erreur n’a et ne peut avoir à ses yeux aucun droit. Mais , l’erreur est rarement sans mélange de quelque vérité et, d’ailleurs, l’esprit humain ne s’attache ordinairement à l'erreur que parce qii’cllq se présente à lui sous les apparences du xTai. Ce sont ces apparences qu’il faut détruire. Clément le sait et voilà pourquoi il s’abstient de toute afTirmation gratuite ou absolue. Malgré la vigueur avec laquelle il combat les philosophes païens et les hérétiques, il n’en rcconnait pas moins ce qu’il y a de bien dans leurs doctrines. 11 aime assez la vérité pour la respecter même dans ses adversaires. Quc'lque défigurée qu’elle puisse être, il ne l’insulte jamais; mais, avant de lui rendre ses hommages, il la dégage d('s obscurités qui la couvrent pour la faire briller de nouveau, au flambeau de la foi, do sa pure et native beauté.

Clément n’est pas seulement attentif à respecter les droits iinpre.scriptibles de la vérité, en la séparant de l’erreur où elle se trouve mêlée; mais il évite encore de tomber dans un autre excès aussi contraire à la justice qu’à la charité chrétienne, en identifiant l’erreur avec ceux (jui se trompent. Nous ne connais.sons pas d’a]Ki|ogiste chrétien (jiii ait mieux pratiqué la devise de saint Augustin ; Exterminez la erreurs, chérissez /es /lommes'.' Jamais finjure, ni l’cxpres-

* Inicf ficite frroreSf diligite /lofiiiiiw.— LV^prit de l Kgîisc n'a pa^ cbao^

CONCLUSION’

î-ion du mé|)ris ii’éclmppe à l’ardeur de sa loi. Il se plaît au contraire à rendre hommage soit au.x ([ualitésde l’esprit, soit au.x vertus morales qui ont brillé dans les philosophes païens ou dans les hérétiques cpi’il combat. Ce n’est pas qu’il excuse ceux qui se trompent au point de les rendre irresponsables de leurs erreurs. Clément sait mieux que personne que l’erreur dérive autant de la dépravation de la volonté (luc de rinfirmité de rintelligence. Nul n’a flétri avec plus d’énergie les sophistes qui font un trafic de ce qu’il y a de plus saint au monde, et qui cherchent dans la culture des sciences et des lettres non la connaissance et la dilTusion du beau et du vrai, mais le triompl-.c de leur orgueil, la satisfaction de leur cupidité et l’a-ssouvissement de leurs passions. « Tous les hommes, dit-il en parlant des « hérétiques, ont à la vérité la même intelligence, mais ils « s’en servent d’une manière diflerente : les uns suivent • l’attrait de la grâce; les autres s’abandonnent au con- « traire â leurs passions, et détournent le sens de l’flcriture « d’après leurs caprices *. Tous ceux-là sont mus par l’am- « bition qui cherchent à détourner, par de fausses inter- « prétations, le sens des paroles qui nous ont été transmises « dans les livres inspirés de Dieu, ou bien qui, au moyen de « conclusions trompeuses , opposent les doctrines des « hommes à la tradition divine, afin de soutenir les opi- « nions <[ui leur sont propres. » On voit par ces l’epro-

depuis Clément et saint Augustin, et Home n’omet aucune occasion do

rappeler aux défenseurs de la religion, t l'otii . écrivait, il y a peu d'dunees, le souverain pontife nctuelloinent régnant; « vohis ulrirro, (iliisque quotqnot incodem studio vtstro deranent srriptohhus. illustre ad imitanaum proponemtis exempluin, Augustinum sri/iret, qui, in refelïendts sut temporis <Trori6ni. mrntfm rntjnhat pacatam ntque tranqniîlam, et mugis de h'tslium correctione quam de subversione cogitantnn. Quamquam enim J)ominuA prr snos servos régna subvetint erroris. ipsos tamen homines. in quantum hoimnes sunt. emendandos esse pfdiusquam perdendot esse jubet. [Bref de *V. S. P. Pie IX a J/, l'abbé Dupanluup, du *23 octobre 1848.^ »

* 8from. VU. 16, p. 89ü.

* Ibid., p. 896.

484 CLÉMKNT DALEXANOUIE.

ches que Clément n’absolvait pas l'erreur comme une nécessité invincible de la nature humaine, mais la considérait comme un phénomène moral très-complexe, où la nature, l’éducation, les circonstances, la volonté peuvent avoir plus ou moins de part.

En présence de ce fait, quel est le rôle du vrai philosophe et surtout la mission de l’apologiste chrétien? Est-ce de prouver à ceux qui se trompent qu’ils sont de mauvaise foi? Cette démonstration , (juand elle serait aussi aisée qu’elle est difficile, aurait toujours le grave inconvénient de rendre la vérité odieuse au lieu de la servir. L’axiome que l’on doit préférer la vérité à Platon est inconteslable ; mais cette maxime ne suffit pas pour former fapôtre et le vrai docteur chrétien. Il y faut joindre cet autre principe, que le soleil aveugle au lieu d’éclairer des yeux trop faibles pour en supporter le plein jour, et qu’il est souvent nécessaire d’en voiler d’abord l’éclat afin de ménager une transition prudente des ténèbres h. la lumière. Quiconque ignore ces ménagements commandés par l’infirmité humaine autant que par cette liberté du cœur qui peut être persuadée, jamais forcée, ignore l’esprit de Jésu.s-Christ et ne peut prétendre à la mission de l’apologiste. Rien n’est plus absolu que la vérité, rien ne s’impose moins aux hommes par violence. Bien que la maîtresse du logis, la vérité .se tient à la porte et elle frappe ’ en suppliante. Vouloir emporter l’entrée de vive force, c’est s’arroger un droit qu’elle se refuse à ellemême : ce n’est pas être son apôtre.

La conversion des âmes, le prosélytisme chrétien, l’apologie de l’Église est donc essentiellement une œuvre de science et de charité. Aussi Clément n’emploie pas d’autre<

f ad oitinm et pulso, {Apocal., 111, 20^

CONCLUSION

f4.rme.s. Au lieu de heurter violemment les préventions, l’orgueil, les préjugés des païens et des hérétiques, il s’applique au contraire, selon le précepte et la pratique de l’Apôtre, à se faire (!rec avec les Circcs, infirme avec les faibles. 11 insiste sur ce qui rapproche, atténue ce qui sépare, et sans rien sacrifier jamais de la doctrine de l’Église, il aime à la montrer par les cotés qui plaisent davantage à ceux qu’il veut convertir. Quant aux dogmes qui ne pouvaient être expliqués sans froisser les préjugés scientifiques des philosophes et sans leur inspirer pour le christiaiiLsme une aversion peutêtre irrémédiable. Clément croit qu'il est de la prudence de les passer provisoirement sous silence. « Je tais le reste, « dit-il simplement, en glorifiant le Seigneur '. »

Ces atténuations et ces réticences que des esprits absolus flétrissent aujourd’hui du nom de compromission, de confusion dogmatique, de complaisance pour l’erreur, de timidité et de juollesse, Bossuet, qui n’était ni complaisant ni timide, les jugeait au xvii' siècle « une parfaite apologie de la religion chrétienne. » Voici en effet le jugement que le grand évêque de .Meaux a porté des écrits apologétiques de notre illustre docteur. On trouvera tout ensemble dans la longue, mais lumineuse citation que nous allons faire, et l’explication des lacunes qui se rencontrent dans la doctrine de Clément et la justification des ménagements et de la modération prudente qu’il si; fit un devoir d’employer dans sa polémique contre les adversaires du christianisme.

. Les païens, dit Bossuet , ne voulaient que des vertus f triomphantes. C’était pour les attirer que saint Clément • expliquait k pleine bouche leur apathie, leur ataraxie,

< leur inamissible constance. Mais encore qu’il n’oubliât

' .sirom. viir, :). p. rf. ihn., p, aw.

488 qLKMENT D'ALEXANDRIE.

« pas les correctifs, il ne les étalait pas avec tant de force. « se contentant de les semer de çà et de là, et encore assez « souvent par de petits mots que nous avons remarqués; « mais il n’a jamais expliqué à fond cette sentence de saint € Paul, qui fait la merveille de la perfection de cette vie: t Ma force se perfectionne dans r infirmité; en sorte que « plus on a de cette sorte de faiblesse, plus on est libre, plus « on est parfait, plus on est assuré, plus on est bumble. « Loin d’exposer cette belle idée, saint Clément semble « plutôt avoir voulu la cacher aux platoniciens, aux stoi- « ciens, aux autres philosophes, dont l’orgueil n’aurait pas t pu la porter, non plus que l’accommoder à l’idole de la « vertu qu’ils s’étaient formée. C’a été dans cet esprit qu’il « a caché à ces superbes les infirmités du Dieu-Homme « agonisant dans les approches de la mort, et les faiblesses « des apôtres, Icure petites aigreurs, leurs gémissements « secrets, et l’humble reconnaissance de leur infirmité, né- « cessaire pour rabattre en eux les sentiments d’orgueil. € Saint Clément n’ignorait rien de tout cela, et ignorait « encore moins que tout cela était un moyen d’élever la t perfection chrétienne jusqu’au comble; mais il n’a voulu « montrer aux philosophes que le côté qui leur pouvait « plaire, en attendant que le baptême et la simplicité et « docilité de l’enfance chrétienne les rendît capables du « reste. C’était aussi à ce temps qu’il leur réservait la pleine « compréhension de la corruption originelle qu’on ne con- « naît jamais assez, que lorsque, par le désir du baptême, « on sent le besoin de renaître. Dans cette renaissance du « chrétien, la continuation des mauvaises inclinations resf tées pour le combat et pour l’exercice était encore un « des mystères réservés par notre prudent auteur...

« La .secondf* partie du .secret de s;iint Cli-ment consiste

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CONCI-USION.

a dans les dogmes sublimes el impénétrables de notre re- « ligion , que saint Clément insinue plutôt par ci par là, « qu’il ne les montre tout de suite et à découvert. C’est « donc là une partie, et sans doute la principale, de son « secret. Car encore qu’en quelques endroits il semble le

• renfermer tout entier dans la doctrine des mœurs, il ne « parle pas toujours de même ; et en tout cas, il faut se « souvenir (pie dans ces endroits où il semble tout réduire « aux mœurs, il met parmi les monirs le culte de Dieu et « de son Fils; et c’est là qu’il ne dit pas tout et ne parle « que confusément de la Trinité et du culte du Saint- « Ksprit, enveloppant même souvent la génération du « Verbe dans des termes ambigus ; car s’il avait tout « expliqué, les philosophes n’auraient pu porter une si « pure lumière.

« Je mets parmi les mystères celui de la grâce et de la

• prédestination, que saint Clément enveloppe sous des « expressions assez imparfaites, encore que par ci par là « il jette des semonces claires de la vérité, qui, en se cou- « vrant aux profanes, selon son dessein, se faisait sentir « à tous ceux (]ui étaient instruits.

« C’est encore un grand mystère (pic celui des sacrc- « ments de l’Église, en particulier du Baptême, dont il n’y « a presque rien dans saint Clément, et de la sainte Eucha- « ristie, dont il parle encore moins, n’en jetant que deux « ou trois mots capables de réveiller l’attention des fidèles,

« et de renouveler dans leurs cieurs la merveille de leur « incorporation à Jésus-Christ, sans néanmoins que les « païens y pussent rien comprendre.

« Il ne faut pas non plus chercher dans saint Clément t d’Alexandrie, dans toute son étendue, cette admirable « familiarité et ces doux colloques de l’âme avec Dieu,

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488 CLÉMENT D ALEXAXDKIE.

« comme d’égal à égal ; et ce Père se contente d’en poser « les fondements certains, mais encore assez éloignés. « C’est pourquoi on n’y trouve point ces douces idées de « noces spirituelles, ni rien du Canlû/ue des cantiques, non

• plus que de V A{>ocalypse, où ces secrètes caresses et

• correspondances sont expliquées.

« Quand je dis rien sur V .4 pocalppse, je veux dire si peu

• de chose, qu’il semble n’en avoir parlé que pour mon- « trer qu'il n’était pas de ceux qui rejetaient ce divin livre. « Mais, au reste, il n’a osé étaler aux païens la gloire de « la céleste Jérusalem, le règne des saints avec Jésus- « Christ, leur séance dans son trône, ni le reste en quoi « consiste la gloire des saints, qu’il ne montre qu’obscu-

• rémeiit et en général aux païens, et encore, autant qu’il I le peut, selon les idées des philosophes; parce qu’ils « n’auraient pas pu soutenir le riche détail des récom- € penses éternelles, ni comprendre que l’homme ail pu « être élevé si haut.

« Pour toutes ces raisons et pour beaucoup d’autres, qu'on

• aurait pu recueillir avec plus de soin, il ne faut pas être

• surpris que ce docte Père, dans les endroits où il semble

• avoir pris son cours pour énoncer les choses les plus « merveilleuses..., se réprime lui-même, et dise tout à « coup : Je tais le reste en glorifiant le Seigneur.

« Il proposait en ce lieu les châtiments, qui sont de deux « sortes : châtiments correctifs et émendatifs, s’il est pennis

• d’inventer ce mot, par conséquent temporels, ou pure- « ment vindicatifs, où la justice divine se satisfait elle- « même par des supplices éternels. On sait sur cela les « sentiments de Platon et des philosophes, qui n’admet- « taient des peines que du premier genre. Il entre dans leur « sentiment en proposant des châtiments nécessaires ,

CONCLUSION

■ disait-il. à la honlé ilii grand jage‘, pour empêcher le • cours (les crimes, ou corriger, à la l'm, ceux qui les com- « mettent. Jusque-là les philosophes étaient contents. Mais <1 pour ce (jui est de ces pures peines, que la justice ren- « dait éternelles pour S(.‘ contenter elle-mémc', ils ne les « pouvaient supporter, aimant mieux admettre des ré- « volutions infini(‘s dans les àuK's, qu’une .si affreuse « éternité.

€ Pour n’entrer donc pas dans ces peines, qui eussent « trop effrayé les païens, comme elles ont fait Origène « même, disci])lc, mais non en cela, de saint Clément, ii c évite cette question, et se contente de dire en général « qu’il y aura vn jugement parfait en toutes ses parties ; ce € qui signifie bien en général un jugement sans miséri- « corde, sans ménagement, sans rés(Tve, et dont l’effet est « éternel ; mais comme ce n’est pas tout dire, et au con- € traire que c’est éviter le particulier, pour la rai.son qu’on « vient de voir, il a raison d’ajouter : Je tais le reste, pas- « sant aussitôt à la gloire des bienheureux dont il ne craint « point de montrer l’éternité. On voit donc... qu’il a raison

• de se taire, comme il dit, en glorifiant le Seigneur, et « pour ne point exposer aux bbesphèmes des infidèles, la € sévère et implacable ju.stice de Dieu, dont aus.si je ne « vois pas qu’il ait rien dit dans tout son ouvrage.

« On pourrait peut-être montrer des raisons particulières « de se taire, dans la plupart des endroits où il en revient t au silence; mais ce .serait un soin superflu, et il suffit

• que nous voyions en général dos raisons solides de sup- « primer beaucoup de choses excellentes, et même de . déclarer l’affectation de les supprimer, qui, entre tous les « bons effets quelle produisait, avait encore celui-ci que

' SIrom. VU. p. (W.'i.

490 rr.ÉMENT D'ALEXANDRIE.

€ saint Clément répète souvent, d’aiguiser les espriLe. et € de les exciter à la connaissance de la vérité.

( Voilà sans doute un dessein digne d’un grand homme, • et une parfaite apologie de la religion chrétienne •

L’on voit par ce jugement de Bossuet que le devoir d’un apologiste chrétien consiste autant dans l’opportunité que dans la vérité de la doctrine qu’il expose, et que si le dogme a ses droits, les âmes ont leurs besoins et même leurs infirmités qu'il faut savoir ménager.

Au reste on connaît un arbre à ses fruits. Quand la méthode suivie par Clément n’aurait pas pour elle les raisons et les autorités qui viennent d’être rappelées, il lui resterait encore l’autorité du succès et la gloire d’avoir été suivie depuis seize siècles par les plus grands apologistes du christianisme.

L’histoire ne permet pas de nier l’immense influence exercée par Clément d’Ale.xandrie tant au sein qu’au dehors de l’Église. Il agit sur les païens non-seulement par les conversions nombreuses qu’il opéra et dont son disciple saint .Alexandre nous a laissé l’honorable témoignage, mais encore par celles qu’il prépara en faisant tomber les préjugés qui élevaient entre les savants et la religion nouvelle une barrière insurmontable.

Par la forme scientifique qu’il donna à l’exposition de la doctrine catholique, par la comparaison rationnelle qu’il lit de ses dogmes avec les opinions des philosophes, il

< Tradifion dfs nouveaiKT ch. xvn, sect. 1.

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CON'Cl USION’.

montra que le christianisme n'était pas une superstition aveugle, contraire à la raison, incompatible avec la science, comme s(’s contempteurs affectaient de le dire, et que ne le considérât-on que comme un système philosophique, il avait, à ce titre seul, des droits sérieux k n’étre pas condamné sans examen. Cette méthode habile, jointe à l’éclat de son enseignement, attira sur le christianisme l’attention de tous ces Grecs chercheurs et curieux, réunis en si grand nombre à Alexandrie ; et le christianisme , grâce à ses efforts continués par Origène et ses successeurs, prit ainsi dans les écoles savantes la place qu’il avait déjà conquise dans la société civile et politique.

La victoire remportée sur le mépris et le dédain des esprits cultivés du paganisme ne fut pas le seul effet de l’apologie de Clément. Cette apologie exerça au sein du christianisme une action peut-être encore plus féconde.

Clément parvint à faire comprendre aux catholiques quelle utilité ils pouvaient tirer de la culture des lettres profanes et de la science en général, soit pour défendre la doctrine de l’Église contre les attaques des païens et des hérétiques, soit pour acquérir eux-mêmes une connaissance plus étendue et plus profonde du dogme révélé. L’école chrétienne d’Alexandrie prit définitivement, sous sa direction, ce caractère littéraire et scientifique qui la rendit dans les lettres humaines l’émule respectée des écoles profanes. L’Écriture sainte demeura toujours la principale étude des maîtres illustres qui s’y succédèrent et le plus important objet de leur enseignement. Mais après l’explication de l’Écriture sainte, et dans une assez large mesure, il y eut place pour la grammaire, l’éloquence, l’histoire, les mathématiques, la musique, l’astronomie et surtout pour la dialectique et la philosophie. Nous trouvons des traces de cet

4iU CI.EMF.VT D'AI.EXANDRIE.

enst'ignoinpnl dans les éoiits qui nous restent de l’école d’Alexandrie. Le huitième livre des Stromales, par exemple, traite exclusivement de logique et de dialectique, et Mœhlcr qui, malgré des autorités contraires, regarde ce livre comme authentique, remarque que Clément s’y était proposé de réveiller dans les chrétiens le goût de l’étude de la philosophie et des belles-lettres, afin de leur faire acquérir en tous les genres la supériorité sur les païens L On peut en conclure aussi que Clément ne se bornait peis à l’enseignement de la religion, mais initiait de plus scs auditeurs aux sciences profanes, méthode fidèlement suivie par ses successeurs.

Saint Grégoire le Thaumaturge rapporte en effet qu’Origène, disciple de Clément, enseignait non-seulement la philosophie, mais encore la physique et l’astronomie, pour mieux faire comprendre à ses auditeurs les œuvres admirables de Dieu *, et qu’il leur exposait ensuite tout ce que les auteurs païens avaient écrit sur les vérités, objets de son enseignement^. Eusèbe nous apprend, à son tour, qu’Origène enseignait à ceux de ses disciples qui les ignoraient le cercle entier des lettres et des sciences humaines, afin de les rendre plus propres, par ces connaissances préliminaires, à acquérir la science divine de la religion L

Ainsi la méthode si vivement recommandée et défendue par Clément prévalut après lui, non-seulement dans Origène qui s’en servit avec tant d’éclat et de succès, mais dans les maîtres qui lui succédèrent, Héraclas, saint Denys,

> Palrol., t. II, p. 35.

> s. Greg. Thauin., In Origrn., p. 64.

* Ibid,, p. 66.

* Eu«(*b., Hisf. «•cl., VI, 8.

CONL'USION.

xirnomiiié le (Jniiicl, l’iciiiiSj Théogiio.ste, Sérapion, saint *icrre le Martyr, Macaire, Didymc et Rhodon, auxquels l faut probablement adjoindre saint Athanase, saint Cyrille, ït le jeune Arius, alors qu’il s’appliquait à croire plutôt ju’à innover L'histoire aussi bien que leurs écrits té- Tioigne de rinfluence qu’exercèrent ces grands docteurs, des services qu’ils rendirent à l’Église. De l’école d’Alexandrie, comme d’un autre cheval de Troie, suivant la comparaison d’un auteur ecclésiastique, sortirent un grand nombre d’hommes apostoliques, éminents en science, en doctrine et en piété, qui, dans les diverses Églises de l’Orient, servirent avec éclat et succès la cause de l’Évangile *. Nous avons déjà cilé saint Alexandre, d’abord évêque en Cappadoce, puis à Jérusalem, qui parle avec, tant de reconnaissance de ses maîtres, saint Pantène et Clément. On peut nommer, en outre, parmi plusieurs autres, Julius l’Africain, disciple d’IIéraclas ; saint Pamphile, disciple de Piérius; saint Jérôme, Rulin, Pallade, disciples de Didymc; Philippe de Side, qui suivit les leçons de Rhodon. Il n’est pas douteux que la même école d’Alexandrie n’ait produit et formé les évèciues et les prêtres qui, durant le ni' et le IV' siècle illustrèrent le siège et l’Église d’Alexandrie.

Outre les docteurs qu’il fournit à cette Église, Origène, forcé de s’en éloigner, forma, tant à Césarée en Palestine qu’à Césarée en Cappadoce, un grand nombre d’illustres élèves, entre! autres saint l.ucien d’Antioche, Athénodore et saint Crégoirc le Thaumaturge. Par le moyen de ces savants hommes, les théories de Clément se répandirent dans l’Orient proprement dit, où elles eurent deux centres

* Ouerike. /)e»Sr^o?. catech.,i. I*', p. 105-106. — Cf. P. M. Cruice, Essai ertl. *wr l'Hfsafm. tir saint Basile, p. 19.

* Ho$piinanus» I)e Templts, p. 419.— Cf. Guerike, 1. 1., p. 107.

4U Cl.KMKNT D'ALEXANDRIE.

principaux, Antioche en Syrie, et Cc'sarée en Capp<idoce. L’on connaît les écrivains fli.stingiiés rjui sortirent de ces deux grande.s écoles, dont la première s’attacha davantage à l’herméneutique et à l'iiistoire, la seconde à la mystique et la métaphysique chrétiennes. L’auteur de la Préparation évanyéli</ue, saint Jean Chrysostome, saint Grégoire de Nazianze, saint Basile, saint Grégoire de Nysse, et beaucoup d’autres docteurs chrétiens, dérivent de cette source, et se rattachent à Clément par son disciple Origène. Leurs écrits prouvent que Clément ne se trompait t)as lorsqu’il alTirmait que la philosophie profane pouvait servir k relever et à corroborer la théologie chrétienne. 11 est constant que tous ces illustres docteurs ne s’élevèrent à cette hauteur de doctrine et à cette magnificence de langage qu’en detneurant fidèles à la méthode indiquée et pratiquée par le savant prêtre d’Alexandrie, et en mettant, comme lui, au service de la science sacrée, les lettres et les sciences naturelles.

Outre ce résultat immédiat et déjà si considérable, l’école d’Alexandrie eut une influence plus générale encore. A son exemple et sur son modèle, un grand nombre d’autres villes, telles que Nisibe, Séleucie, Edesse, Side en Pamphilie, virent s’élever, dans leur sein, des écoles chrétiennes, la plupart munies de riches bibliothèques, qui rivalisèrent de science et d’éclat avec les écoles tant vantées du paganisme, et finirent par les éclipser.

L’Occident ne demeura pas étiangcr à ce mouvement. Rome, depuis saint Justin l’Apologiste qui y enseigna et y combattit le philosophe (’rescent, eut, au.ssi bien que les Églises nais-santes des Gaules, ses docteui's, ses orateurs et .ses poètes sacrés. Saint Hilaire, saint Ambroise, saint Augu.stin, siiint Paulin, saint Eucher, saint Léon et saint

CONCLLsilON.

(îrt'goire le (’iraml furent tous versés dans lesconnaissanccs profanes ; tous, ils se servirent de la théologie pour guider leur philosophie, et usèrent de la philosophie pour jeter du jour sur la théologie. Saint Grégoire le Grand, (pi’on a si faussement accusé de s’ètre montré contraire à l’étude des lettres et des sciences profanes, n’hésitait pas k signaler comme un piège du démon le préjugé de certains chrétiens de son temps qui méprisaient les sciences du siècle et en négligeaient la culture :

« Les malins esprits, dit-il dans son Commentaire sur « le livre des Hois, ôtent du cœur de quelques personnes « le désir d’apprendre; de sorte que, d’une part, ils igno- « rent les sciences séculières, et, de l’autre, ils n’arrivent

• pas à la connaissance sublime des sciences spirituelles. « C’est donc très-justement qu’il est écrit que « les

« listins avaient pris rjarde que les Hébreux ne forgeassent « des épées cl des lances. Les démons savent très-certaine- « ment que lorsque nous nous remplissons de la connais- « sauce des lettres humaines, nous y trouvons un puissant « secours pour la connaissiince dos choses divines. Ouand

• donc ils nous détournent de les apprendre , quel est

• leur motif en cc'tte conduite , sinon d’empêcher que

• nous forgions des lances et des épées?... Dieu a placé

• cette science séculière comme dans une espèce de plaine t où il faut entrer d’abord, parce que, ayant résolu de « nous élever jusqu’à la hauteur des divines Keritures, il « a voulu que ces lettres séculières nous servissent de t degrés pour y monter. G'est dans ce dessein qu’il a voulu « nous faire commencer par là, afin de nous apprendre, par « cet exercice préliminaire, à passer à la recherche des « vérités spirituelles. De là vient (|ue Moïse, (|ui nous a « laissé par écrit le commencement des divines Écri-

ri.KMENT f) ALEXANDKIE.

• Uiirs, n'a pas conimencL- lui-mènie à les appreiwlrç « d’abord ; mais, alin de devenir capable de les comprendrç

• et de les exprimer, étant encore dans l’ignorance, il s’eS

• rempli de toutes les sciences des Égyptiens. C’est aussi « pour cette même raison qu’Isaïe a été plus éloquent qu^ « tous les autres prophètes, parce qu’il n’a pas été d'A-

• natliot comme Jérémie, ni pasteur de troupeaux comme

• Amos ; mais qu’il a reçu une éducation noble et libérak

• con)me la reçoivent les personnes de qualité. Enfin c’esi « pour la même considération que saint Paul, ce vase dV-

• lection, a été instruit aux pieds de Gainaliel avant que « d’être ravi dans le paradis et d’être enlevé jusqu’au « troisième ciel : et c’est peut-être pour ce sujet qu’il i « excellé en doctrine au-dessus des autn*s apôtn;-s. Car.

• ayant à converser dans le ciel et à traiter de chose* « toutes célestes, avant d’arriver à cet état, il a commenco

• par l’étude des choses inférieures et terrestres'. »

Ainsi les idées de Clément sur l’union de la scienœ

sacrée avec les connaissances profanes avaJent fini par prévaloir dans l’Église universelle; et c’est en effet à 1» victoire qu’elles avaient remportée sur les opinions contraires que nous devons, avec la conservation des chefsd’œuvre classiques de l’antiquité païenne, le ir et le V siècle de notre ère, les plus beaux et les plus grands de la littérature et de la théologie chrétiennes.

Mais il n’y a jamais ici-bas, dans le domaine des diK-

' S. (iri'g., lib. V, In I, Regum. c. xv.

CONCLUSION. 497

trines comme dans celui des faits, de victoire définitive. Les thèses débattues au n* siècle par Clément et ses adversaires ont été reprises au xix* siècle avec la même ardeur que si elles n’avaient jamais été traitées et résolues, et nous voyons aujourd’hui remettre en question, au dehors comme au sein de l’Église, des principes que la consécration de la science et l’expérience des siècles semblaient devoir rendre à tout jamais incontestables. Sous ce rapport, le docteur alexandrin offre tout l’intérêt d’un apologiste contemporain de la religion ; et ses écrits, sans presque y rien changer, nous semblent répondre merveilleusement aux besoins des esprits en ce temps et en ce pays.

En dehors de l’Église, la philosophie incrédule est, k peu de chose près, ce qu’elle était au ii' siècle. Nous avons nos athées matérialistes, dans MM. Taine, Dolfus et l’école positiviste ; nos athées panthéistes et néoplatoniciens, dans MM. Littré, E. Renan et l’école critique ; nos Gnostiques, dans MM. Enfantin, Proudhon, Pierre Leroux, Gabet, A. Comte, l’école humanitaire et socialiste. Plus près de nous, l’ancienneécoleéclectique,dontM. JulesSimonoccupe le côté extrême, accepte du christianisme tout ce qui n’implique pas l’idée d’une intervention positive et surnaturelle de Dieu. Sans s’expliquer clairement sur le fait historique de la révélation, elle pose en principe que la révélation n’est pas moralement nécessaire, et que l’homme trouve dans sa raison, comme dans sa conscience, tout ce qu’il lui faut pour connaître le vrai, pratiquer le bien, et atteindre ainsi sa destinée *.

< Les deux derniers ouvrages de M. Jules Simon, le Devoir et la Religion naUirelle^ ont pour objet, d’une part, do réfuter le panthéisme et le maténaiisme, et. a'autre part, d'établir que l'homme, pour être religieux et vertueux, n'a besoin d'autre règle et d'autre secours que de ceux qu'il trouve dans sa raison et dans sa conscience, et que, par conséquent, la rcvélation surnaturelle est superflue.

CLEMENT U ALEXANÜKIE.

Aujourd’hui donc, comme au n* siècle, le christianisme se trouve en présence des mêmes systèmes, des mêmes erreurs, des mêmes adversaires. C’est toujours l’athéisme, le panthéisme, le matérialisme et le déisme que l’apologie chrétienne rencontre devant elle. Sous ce rapport, notre condition est celle de tous les siècles chrétiens, même de ceux où la religion régnait avec le plus d’empire. — Non-seulement les systèmes qu’on nous oppose ne sont pas nouveaux, mais, pour les faire prévaloir, l’incrédulité moderne s’est à peu près contentée des moyens qu’elle tenait de ses ancêtres. Sa métaphysique n’est pas plus élevée, sa psychologie plus profonde, sa logique plus serrée, sa méthode plus savante. Le seul avantage dont elle puisse se prévaloir sur les anciens adversaires du christi^inisme, c’est celui de la critique historique et de l’exégèse scripturaire. Des travaux considérables en cette matière ont été accomplis depuis un demi-siècle en Amérique, en Angleterre, et surtout en Allemagne, et imposent à l’apologie chrétienne de nouveaux devoirs. Mais, là encore, pour être plus savante, l’incrédulité n’est pas plus invincible. De récents travaux publiés parmi nous * y ont ouvert la voie à une défense scientifique qui n’a besoin que d’être soutenue et continuée pour être victorieuse. A mesure qu’ils seront examinés de plus près, ces édifices élevés par la critique sceptique à si grands frais de textes, d’hypothèses et de paradoxes contre

1 L'on oe saurait trop applaudir au bon exemple que viennent de nous donner M. l’abbé Maignan, M. H. Wallon, de l’Institut, et M. l'abbé Cruico par la publication des Prophftifs mrsùamques, de la Crayance due à vrtnÿilr. et des Ktur/es fur lex PhiloxopHitmena. 11 est important que l'on entre dans cette voie» où nous appelle la aUematiae^ et que l’on ne

permette plus aux disciples de Hegel.de Strauss, d’Ewald et de Feuer- Dach de dire insolemment h la France catholique : t Quant à la question du fait de la révélation et du surnaturel, la science indéneiiaanie la Muppoae antérieurement résolue. » (Ktucie^' d'hutoire miÿieuAs, par 11. E. Renan.)

CONCLUSION

l’aulhenticité de nos saints livres et la divinité des origines chrétiennes, laisseront voir les fondements ruineux sur lesquels ils reposent et la vanité des efforts qui les ont construits. 11 en résultera même, en fin de compte, cet avantage que la controverse religieuse sera portée sur son véritable terrain, qui est celui des textes et des faits.

Ainsi, à ne la considérer qu’en elle-même, la science antichrétienne de ce temps ne nous paraît pas plus forte ni plus redoutable qu’au xvi' et au xviii' siècle , et elle a de moins qu’au u. et au in' l’appui de César et la violence du glaive. D’où viennent donc ces inquiétudes d’hommes graves et religieux qui semblent redouter pour la foi des dangers extraordinaires? Pourquoi ce cri d’alarme jeté dans notre camp par des chrétiens qu’on ne saurait accuser d’ignorance ni de pusillanimité ? Pourquoi, dans le camp de nos adversaires, cette audace sûre d’elle-même qui ne prend plus la peine de dire, avec Voltaire : Écrasons l'xnfâme, ni même de raconter, avec Jouffroy, comment les dogmes finissent, mais, les supposant écrasés et finis, parle et agit comme s’ils étaient définitivement morts? 11 y a là un symptôme qui ne saurait s’expli({uer suffisamment par l’incurable présomption des ennemis du christianisme, ni par les préoccupations d’une foi prompte à s’alarmer. La situation présente du catholicisme en France* recouvre autre chose que des craintes exagérées d’un côté, et des espérances présomptueuses de l’autre. Il y a, croyons-nous, un danger plus qu’ordinaire qui doit moins que jamais permettre aux défenseurs du christianisme, sous prétexte <iu’il est immortel, de s’endormir dans une paisible et

' Nous ne parlons que du catholicisme en France, et nous envisageons U question principalement au point de vue du mouvement scientiûque des idées.

5Ü0 CLEMENT D’ALEXANDKIE.

fatale sécurité. Mais ce péril, tel qu’il nous apparaît, est bien moins dans la force et la nouveauté de l’attaque que dans la faiblesse et la direction de la défense.

Il faut bien en faire l’aveu, l’apologie chrétienne a dévié, parmi nous, de sa voie traditionnelle, pour se jeter dans des sentiers nouveaux, qui, outre l’inconvénient de ne pas conduire à l’ennemi, pourraient avoir, si l’on ne s’arrête à temps, celui de mener à des abîmes. « Depuis plus de

• trente ans, dit le P. Chastel *, une l’ouïe de penseurs, « dans un but très-louable sans doute, mais plein d’illusion

• et de péril, ont mis toute leur philosophie, moins à étu- « dierla raison qu’à la déconcerter. » Il suffit, pour se convaincre de la vérité de ce fait, de lire la plupart des écrits philosophiques publiés en faveur de la révélation, depuis les traités de M. de Bonald jusqu’aux récentes productions du Traditionalisme. La même pensée, le même esprit, quand on y regarde de près, anime, à des degrés divers tous ces apologistes : établir les fondements de la foi sur les ruines de la raison, et la nécessité de l’ordre surnaturel sur la négation de l’ordre naturel.

Déjà, au xvn* siècle, Huet, le célèbre évêque d'Avranches, avait essav-é de pousser dans cette voie l’apologie philosophique du christianisme. S’étant persuadé que la philosophie qui s’abstient de toute affirmation dogmatique est la philosophie la plus favorable au christianisme ; qu’elle dispose, par l’incertitude où elle jette les esprits, à se soumettre à la foi et à se placer sous la conduite de Dieu , il fit tous ses efforts pour établir que la raison humaine, abandonnée à elle-même, ne peut, en aucun cas, parvenir à une certitude pleine et entière ; que la foi seule

I Dt la Valeur de la raiton humaine, Introd., p. 13, Paris, lSô4.

CONCLUSION. 501

peut suppléer à ce qui lui manque, et conduire ses jugements du probable au certain La même tendance, produite par des causes différentes, se fait remarquer çà et là dans les Pensées de Pascal. Mais le siècle de Descartes, de Leibnitz et de Bossuet avait trop de raison et trop de science pour goûter la théorie fidéiste de l’évêque d’Avranches, ou pour prendre au sérieux la boutade janséniste de Pascal, que V abêtissement est la condition de la foi *. Huet et Pascal n’eurent donc pas, de leur temps, une influence marquée sur la direction de l’apologie chrétienne. Mais ils préparèrent le mouvement presque général qui s’est manifesté parmi les catholiques de France au commencement de ce siècle, mouvement auquel M. de Bonald prêta l’appui de sa haute intelligence, s’il n’en fut le premier promoteur.

M. de Bonald a été, sous la Bestauration, l’un des adversaires les plus honorables et les plus autorisés de la Révolution. Profondément convaincu que les malheurs et les bouleversements dont la France venait d’être le sanglant théâtre avaient leur cause dans l’oubli de la foi et des principes sociaux qu’elle a inaugurés ou raffermis dans le monde, l’auteur de la Législation primitive conçut le dessein de ruiner parla base le rationalisme en montrant, par l’étude approfondie de la raison humaine, que non-seulement la révélation lui était nécessaire, dans sa condition présente, pour se préserver de l’erreur, mais encore qu’elle était une condition es.sentielle de son existence. Au fond, c’était la thèse renouvelée de l’évêque d’Avranches. Mais

* Voir ses Questions <i''*4ufnay, ot son Traité phiïosophiiiue.-^CT Etude sur Daniel Huet, év/que d' Avranrhes . par M, Tabbé Flottes, et le compte rendu de ce travail dans i’/lmi de la lieligion, n“ 63<î2, t. CIAXXI.

* l>es gnostiques anciens et les rationalistes modernes sont, sur ce point, en parfait accord avec Pascal et les tidéistes. On connaît la théorie de M, R(«nan sur les parties simples de l'hunianiti^.

ce qui fait l’originalité et le caractère propre de la doctrine de M. de Bonald ce sont les principes ou plutôt le principe unique qui sert de fondement à tout son système, à savoir t qu’il ne peut y avoir de pensée ou de perception mentale « sans parole, sans instruction, et qu’en dernière anal^-se,

• l’enseignement est nécessaire pour acquérir toute idée « générale, morale ou religieuse »

Ce principe vraiment nouveau renfermait des conséquences qui ne furent ni énoncées, ni peut-être entrevues par M. de Bonald lui-même, mais qui ont été logiquement déduites par ses nombreux et ardents disciples. De là k système du sens commun de M. de Lamennais, qui du reste puisa èi plusieurs sources et se rattache par des liens aussi étroits k Jean-Jacques Rousseau et à Pascal * qu’à M. de Bonald et au comte de Maistre®.

Le traditionalisme s’est élevé sur les ruines du Mennaisianisme, condamné par les évêques de France et par le pape Grégoire XVI.

Le traditionalisme forme moins aujourd’hui , parmi nous, une école qu’un parti ; il a un esprit et des tendances, plutôt que des principes et des doctrines. Aussi le définir n’est pas chose facile; et parmi la diversité mobile de ses formules et la contradiction de ses affirmations, l’on ne rencontre guère qu’un côté permanent et saisissable,

1 Voir la consciencieuse analyse du système de M. de Bonald, ptrlc p. Chastel, dans son livre De la Valeur de la raieon p. 31-^

* c pascal est, sans contredit^ le représentant le plus pur du jaesé* nisme... A voir les extrémités où se réfugie cette grande 4me, on sent qu'elle est en proie à de maladives ardeurs et qu’elle cède è une socq* bre épouvante au moins autant qu’à une conviction réfléchie... Parce qu'il a découvert que la raison ne peut pas tout connsitre, Pascal asârmerait volontiers qu'elle ne peut rien savoir; parce qu'il croit la phtlo- Sophie insuffisante, il la proclame impuissante et digne d'èire moquée > (M. Nourrisson, £T.«sai sur la philosophie de Bossuet, p. 329.)

s Ce n'est pos par ses idées philosophiques, mais par ses opinion* théolugiques et le caractère de sa polémique que M. de l.amennaU se rattache au comte .T. de Maistre.

CONCLUSION

üOS

celui de SOS lu'-galions. Le Iradilioiialisiine, sous ce rapport, res.soinble beaucoup à une iiégatiou de l’ordi e naturel. Il paraît n’admettre en dehors de la foi, en didiors do renseignement traditionnel qui en est la source, ni vérité, ni bonté, ni beauté, ni vertu, ni religion, ni droit, ni civilisation véritables. 11 est difficile, du moins, de rattacher logiquement à un autre principe scs thèses contre la philosophie, contre les classiques païens, contre les arts grecs et romains, contre les législations tant anciennes que modernes, contre la liberté, contre l’économie politique, contre l’industrie, en un mot, contre tous les efforts et les conquêtes de la raison et de l’activité humaines. Il y a sans doute dans la condamnation de toutes ces choses des ménagements impérieusement commandés par les définitions de l’Église. Mais, malgré les restrictions nécessaires pour se maintenir dans les limites de l’orthodoxie qu’il ne veut pas franchir, le traditionalisme obéit au même esprit qui lui donna naissance et préfère se contredire plutôt que se déiavouer. Le traditionalisme maintient donc , en principe, la distinction de l’ordre naturel et de l’ordre surnaturel ; il signe volontiers les propositions qui sauvegardent les droits légitimes et inaliénables de la raison. Mais dans la pratique, il met la raison dans une dépendance si absolue, si universelle de la révélation, il amoindrit tellement son rôle, il exagère et étale avec tant de complaisance ses erreurs, scs incertitudes et sa faiblesse, que, tout compte fait, il ne laisse guère de milieu entre le scepticisme et l’Évangile, entre la folie et la foi.

Cette méthode d’apologie n’a pas produit, jusqu’à ce jour, les heureux résultats qu’en attendaient et qu’en espèrent encore ses promoteurs et ses partisans. Il est même dans la nature des choses qu’elle en produise de tout con-

traires. Les extrêmes appellent les extrêmes, ils ne les détruisent jamais. Loin d’arrêter le mouvement du rationalisme parmi nous, le traditionalisme n’a fait que l’accélérei et le précipiter plus rapidement dans les excès où il tend par son propre poids. La raison philosophique, comme on l’appelle’, loin de consentir à reculer jusqu’aux limites de l’impuissance que lui assigne la raison catholique, est au contraire encouragée par là même à ne reconnaître , à ne respecter aucune limite. On lui refuse d’être humaine, elle affecte de se proclamer divine.

Par son principe fondamental, l’apologie traditionaliste se condamne à l’impuissance contre le rationalisme, puisque, entre elle et lui, il ne reste plus de terrain commun ni de lieu de paisible rencontre. Cet inconvénient est grrave, mais il n’est pas le seul.

C’est un fait historique et incontestable qu'au lieu d’apporter une fotee nouvelle aux défenseurs de la religion, le nouveau système les a considérablement affaiblis par la division qu’il a introduite et qu’il entretient dans leurs rangs. Qu’on veuille bien réfléchir .sur ce qui se passe parmi nous depuis plus de trente ans. Les catholiques combattent sans relâche. Mais contre qui sont dirigés leurs efforts les plus opiniâtres, les plus ardents? Ce n’est pas contre leurs adversaires communs. Semblables à des alliés, unis pour défendre la même cause, mais divisés par leurs préjugés ou leurs intérêts personnels, ils ne s’enteu-

* Ces termes de raison phiJosophi//ue et raison ratholiqus sont aussi DMveaux que le système. Jusqu'ici, les Pères et les apologistes D'araiest connu qu’une rni>on, qui est la raison /lumm’nc, laquelle peut être écl«rée par la foi ou privée de cette lumière divine, mais n’en demeure pw moins, dans son fond, toujours la même. Aujourd'hui, comme au teœp* des G^nostiques. les catholiques, paralt-il, ont leur raison propre, rente de la raison des philosophes. Le moyen que ces raisons s'cnlrsdenl?

CONCI.USION.

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