LIVRE II
oisive qui ne se manifesterait pas par des actes de bienfaisance • ? Il est des questions que l’on ne peut soulever sans se rendre coupable et mériter le châtiment. Telle est celle (jui mettrait en doute l’existence d’une Providence. La Providence brille d’un si vif éclat dans l’ordre et l’harmonie de l’univers, que c’est presque lui faire injure ([ue de la démontrer. Aussi Épicure, qui rejette le dogme de la Providence, ne peut être compté au nombre des philosophes *.
Ainsi la Providence est une suite nécessaire de la création, l’une ne va pas sans l’autre. I.a Providence est de même nature que la création. Elle a le même caractère d’universalité : Dieu prend soin de tout ce qu’il a créé. Ces deux opérations divines, bien que diverses, ont un principe commun, la bonté de Dieu, et une même fin, le salut du genre humain. Pierre dit dans les Actes des apôtres : « Je crois fermement que le Seigneur ne fait acception de personne, mais qu’en toute nation quiconque le craint et pratique la justice lui est agréable. Ce n’est pas dans un temps restreint ipie Dieu no fait acception de personne, c’est de toute ctemité, puisque sa bienfaiscincc, éternelle comme lui, n’est soumise ni aux conditions de temps et de lieu, ni aux distinctions de personnes; elle n’est ni partielle, ni exclusive *. »
C’est par l’intermédiaire du Verbe que Dieu créi-, gouverne et sauve le genre humain. l.,e Verbe est la sagesse créatrice du Père, le Dieu qui n’a point de commencement, le parfait commencement de toutes choses celui qui est le commencement sans temps et sans commencement et le
Strom. VI, li, p. 79i.
* C. L P 646. — Cf. FiHijtn. fin livre Lie Ifl l^rovid., apud Pollor p. 1016 sq.
’thid. r/,8, p. 772.
'Ibid. ;r, 2,6, p. 6.38.
HS
Cl.ÉMENr U’ALKXANUKIE.
prcniii'i’ des êtres ^ C’est par lui que tout a été fait, et rien de ce qui a été fait ne l’a été sans lui *.
C’est à lui aussi qu’appartient le gouvernement du monde. Le Verbe du Père qui a créé l’homme prend soin de toute créature, et dès l’origine des choses il a eu pitié lie notre égarement
Ce fils, le plus sublime de tous par sa nature, règle toutes choses d’après la volonté de son Père, et gouverne runivers avec une sagesse égale à sa puissance, parce qu’il voit les pensées mystérieuses et cachées de Dieu. Car le fils ne sort jamais de la présence du Père. Présent partout et toujours, sans séparation, sans éloignement, sans changement de lieu, ne pouvant être contenu dans rien: tout esprit, toute lumière du Père, tout œil ; voyant, entendant, sachant toutes choses, pénétrant toutes les forces par sa force. Toute la milice des anges lui est soumise. Les hommes lui sont soumis également, parce qu’il s’est chargé de leur rédemption Comme il est la vertu du Père, il exécute sans peine tout ce qu’il a résolu, présent aux plus minces détails de son gouvernement, sans qu’un seul puisse échapper à sa vigilance. De plus, il est le Sauveur et le Médecin des hommes, et non pas de ceux-ci k l’exception de ceux-là. Pour accomplir notre rédemption, il n’a pas dédaigné la faiblesse de notre chair, et s’en est revêtu afin de sauver tous les hommes sans distinction En un mot, le Verbe est le Fils de Dieu, notre Créateur, notre Précepteur et notre Sauveur. En lui et par lui s’accomplissent la Création, la Providence et la Rédemption.
* S/roiii. VII, 1, p. 8-29.-Cf. V, 3. p.G5J.
5 Ibid. V, ü, p. 06'J.-Cf. VI, 16. p. 812. — Joauii. I, 3.
* Cohi)Tt. adOenl. 1,1.
* Strom. VII, *i. |». H’U stj.
> Ihd. VII, 1». sti.
UVRK II.
Il y a donc unité de cause, unité d’action, unité de fin dans la création, le gouvernement du monde et le salut du genre humain. Ces trois œuvres d’un seul et même üieu ont entre elles des rapports qu’on ne peut itiéconnaîfre sans briser l’unité du plan divin. Le Verbe qui a tout créé et qui gouvenie toutes les existences n’est pas diflërent du Verbe rédempteur; et ses opérations, quelque diverses, quelque multipliées qu’elles paraissent dans leur mode et dans le temps, partent d’une même cause, la bonté, et se coordonnent à une même fin , le salut universel ' .
Tels sont les principes généraux qui dominent et expli- (luent la doctrine de Clément d’Alexandrie sur les rapports du divin et de l’humain, de la grâce et de la nature, et par suite du christianisme et de la civilisation païenne. Il rejette et combat avec saint Paul et saint Jean le dualisme juif et gnostique qui divisait la nature et le genre humain en divisant son principe.
Le salut du genre humain est le terme de la pensée et de l’opération du Verbe, aussi bien que la loi suprême de sa providence dans le gouvernement du monde, et ce principe qui doit dominer toutes les législations humaines : Snlus populi suprema lex esta, est à la tête du code divin 'jui régit les opérations du fils de Dieu. On doit donc rappirter au Verbe créateur, maître, rédempteur, tout ce qui se trouve de bien et de vrai tant chez les Crées que chez les barbares, c’est-à-dire tout ce qui de près ou de loin prépare et conduit l’homme au salut.
Le salut s’accomplit par l’union de l’homme avec Dieu, et la condition de cette union est la ressemblance qui
' CoVorl. nd flrrc. /, 0. 7.
' Htrom. II. 19, p. 4(jo.
'lu I I.È.MK.M U AI.KXANUUIK.
s’opère pai' la oomiaissance el la sainteté. La sainteté d<> pend de la connaissance, et la connaissance qui sullit au salut ne peut s’obtenir que par la grâce et renseignement du Verbe, c’est-à-dire par la foi surnaturelle*.
La foi surnaturelle est donc la seule voie directe, la voie royale et nécessaire (jiii mène à la vérité, à la sainteté, au siilut. Mais si la vérité n’a qu’une voie directe, d’autres ruisseaux lui ai rivent de divers côtés et se jettent dans son lit comme dans un fleuve éternel Le cercle des études humaines : les sciences, les arts et la philosophie sont au nombre de ces affluents divins. Ils viennent de Dieu et \ ramènent l’homme par des circuits plus ou moins longs, pourui qu’une force étrangère et perverse ne vienne en détourner la direction,
1 SIrowi. Il, i, p. 430, 43.1. — l'f. Ibid., 0, p. 443.
a /6id. J, p. 331.
( irAPlTHK II
nature dee arit et des eciencea humaiDes. Qu'lU sont tout à fait conformes à U nature de rbomme, A ses destinées et aux desseins de Dieu.
(^ue sont en oiix-mèrnus les arts ot les sciences luiinaiiies? C'est d’abord une sorte de gyninasticjue intellectuelle et morale qui développe les facultés de l’àine, qui donne à l’esprit plus de force et de pénétration pour connaître et comprendre, qui lui fournit des procédés, des moyens pour atteindre plus vite et plus sûrement la vérité. C’est encore un ensemble de connaissances spéculatives et pratiques, Envisagés sous ce double point de vue, les arts, les sciences et la philosophie, loin d’être un mal, sont tout à fait conformes à la nature de l’homme et k ses destinées.
Connaître Dieu d’une connaissance complète, inébranlable et pratique, est la fin dernière de l’homme, et tout, dans sa nature, est conforme k cette haute destinée. 11 se compose d’un corps (jw/wt) , d’un principe animique (me-jux â).^yov, axwtxiv, vwuxTtxv} , et d’un principe supérieur et dirigeant, l’esprit (Ij/v) hyixvi, voî/ç, tô r>/e- ,aov(ziv 1), Le corps a été formé de la terre, comme nous l’apprend Moïse, et après lui Platon, qui l’appelle une lente, terrestre Le principe animique, créé de Dieu, est
'Siroiii. V. 14, (I. 7ul; V'I, 8, i., *74; VI, Iti. (i. 808.
'iîiia. p. 703.- Cf. //, 11, p. 455.
CLEMKN f I) ALEXANDRIE.
uni au corps avec l’acte de la génération Cette uniot: , constitue l’esprit corporel, lequel possède en lui le priis j cipe vital, c’cst-à,-dire une force de développement, d’accroissement, en un mot, une force de mouvement. Dow de la plus grande mobilité , ce principe se porte en tou5 lieux par les sens et par le reste du corps, qui lui fait subir d’abord des sensations *. Le corps et le principe animique qui le pénètre sont une partie constitutive de l’homme, mai' ne sont pas l’homme tout entier. Ce qui le constitue définitivement à l’état d’être complet, c’est le principe supérieur qui lui vient, non de la terre, mais du ciel C’est un soutïle divin, comme parle l’Écriture, répandu sur ta face de l’homme; c’est l’èmc raisonnable douée de liberté, et, par conséquent, capable de recherche, d’enseignement fl de connaissance (-/vtôïiç ').
L’i'ime est l’image du Verloe, raison divine et royale, image sub.stantielle du Père • Mais, bien qu’cite vienne « de Dieu, l’àme n’a avec Dieu aucun rapport de nature « (c/eViv) , comme le veulent les hérésiarques. Prétendre « que nous sommes une portion de Dieu et que noW'
« avons avec lui une même essence, c’est un blasphème « ([ue nul homme ne peut entendre de sang-froid, s’il coii- « naît la nature divine et considère les maux dont notre « vie est mêlée. Il s’ensuivrait, chose horrible dire, que « Dieu peut pécher dans quelques parties de lui-inénic,
• pui.srjuc les parties appartiennent au tout, et que le toiil ■ se complète par scs parties. Il n’en est rien. Dieu, natu- « rellement riche en miséricorde, par un pur effet de sâ
• SIrom. VI, 16, n. 808.
® Ihid. VI, 46, p.640 : o^/5yv /.%-:aLniar,v:v.t oiÿîo éirt T*x ïîrT'y
* Ibid. VI, 16, p. 808.
‘ Ibid. V, 14, p. 703.-Cf. Coh. ad Græc., 10, p, 78.
UVRK 11.
« bonté, veille sur nous, qui ne lui sommes rien, ni par « nature, ni j)ar essrmce, mais seulement par sa volonté. « qui nous a tirés du néant ^ »
Ainsi, l’homme est le centaure fabuleux de la Thessalic, composé d'un élément animal et d’un principe raisonnable : le corps et l’àme. Le corps s’occupe des choses d’icibas et se courbe vers la terre; l’àme s’élance jusqu’à Dieu ; éclairée par la philosophie véritable, elle se hâte d’aller rejoindre là-haut ses sœurs divines {cvy/tviTç), après s’ être affranchie de l’empire du corps *. Le corps, avec le principe qui l’anime, ou esprit charnel, n’a par sa nature ni bonté, ni malice morales. Il est, à la vérité, la partie inférieure de l’homme, tandis que râmo en est la partie supérieure ^ ; il est, de plus, une occasion et une cause de péché, un obstacle à la vertu * et une prison pour l'âme Car la chair, dit l’Apôtre, s'élève contre l’esprit, rebelle toujours prête à se jeter dans les e.xcès et dans la honte contraire à sa nature ®. Cependant, malgré ces tendances du corps, c’est une impiété de le condamner, comme le font quelques hérétiques téméraires, qui ne considèrent pas que sa stature est droite et faite pour contempler le ciel ; que ses organes sont formés et disposés pour l’acquisition de la connaissance (yv'Jjji?), et que ses membres et toutes ses parties sont combinés pour la prati(|iie du bien et non pour la volupté L'homme dont l’organisation tombe sous les sens est donc composé de deux principes différents, mais non op-
* Strom, II, 16, p. 467 sq.
* Ibid. xr,3, p. 567; — T, l.p. (U7.
* Ibid. IV, 26, p. 039.
‘ Ibid. VII, 12. p. 880.
‘ Ibid. VII, 7. p. 851.
‘ Ibid. VI. 16, p. 808.
’ Ibid. IV. 20. p. 038.
( • I .K M K N T IV A I.KX A X n Rî E .
|V)sës Loin do là, il y a eulro eux une admirable harmonie, une merveilleuse unité. Le corps .sert d’intermédiaire entre l’ànic et la matière ; par les organes des sens, l'àm» se met en rapport avec le monde sensible ; elle le connait sous ses formes diverses, et cette connaissance la pi'épare et la dispose à celle du monde de la pensée, qui dépasse la portée dessens et n’est perceptible qu'à rintelligence Elle s’élève de degré en degré, en vertu de son activité intellectuelle et de la lumière que lui départit le Verbe, de la perception sensible à la perception des idées, et de la perception des idées à la cnnnais.sance de Dieu par la foi. Caria foi, comme nous le verrons au livre suivant, apport» avec elle un .sens particulier et divin, différent du .‘;«'n> physique et du .sens philosophiciue ; de sorte que le fidèle acquiert une faculté de connaissance plus puissante que le .simple philosophe, par .son union plus intime avec le Verbe.
f.a considération .seule de la nature de l’homme prouve donc, qu’il est fait pour la connaissance. C’est vers ce lait que tendent les facultés dont il n été doué, depuis les organes des .sens jusqu’à la perception rationnelle. Mais ces aptitudes naturelles à la connaissance ne .sont pas la connais.saiice elle-même. Dieu a donné à notre âme la raison, et, par conséquent nous avons avec la philosophie qui repo.se sur la raison une sorte d’affinité. Mais il n’est pas vrai de dire pour cela que nou.s naissons philosophes, pas plus qu’il n’est vrai de dire que nous nais.sons vertueux, parce que nous avons des aptitudes naturelles à la vertu. La volonté de Dieu est que nous soyons les artisans de notre salut. Voilà pourquoi notre Ame a le privilège des*
• Slrovx. 1. I.
» Ifn.t. I. 1.