‹ Clement d'Alexandrie, sa doctrine et sa polemiqueChapitre 97 sur 145 · I.IVUK IV · texte numérisé non relu

I.IVUK IV

« elle e.xclul tout troublo ot tout rliangomont Dion ne

• peut donc pratiquer la continence, u’étanl sujet à aucune « émotion qu’il lui soit nécessaire de contenir*. »

Telle est la nature de l’apathie divine : elle est ab.solue. üieu est essentiellement et absolument e.xempl de toute émotion passive et de tout sentiment qui implique en lui trouble, succession ou changement. Il est, suivant l’e.vpression adoptée par l’École, un acte pur.

En est-il de même du Verbe incarné, et Clément a-t-il attribué à Jésus-Christ une apathie de même nature que celle de son Père? On l’a prétendu^ en se fondant précisément sur le passage du sixième livre dont nous cherchons à déterminer le sens. Cette prétention n’est pas fondée. Clément dit, il est vrai, que le .‘'amour « était absolu-

• ment impassible, n’ayant aucun mouvement de passion,

• ni de plaisir, ni de douleur. » E.«t-ce dire, au pied de la lettre, cjue, d’après notre .saint docteur, le Sauveur n’avait le sentiment ni de la faim ni de la soif, ni de la douleur ou de la tristesse, ni de la frayeur et de tant d’autres pas.sions marquées expressciment dans l’É.vangile? Dans ce cas, il faudrait ranger Clément parmi les Docètes et soutenir qu’il n'a pas admis la réalité de l’incarnation. Or les textes les plus formels s’oppo.sent à ce qu’on attribue cette hérésie au savant prêtre d’Alexandrie.

En effet, il enseigne pour ainsi dire à chaque page de ses c'erits l’incarnation du Verbe et la double nature, divine et humaine, du Sauveur. « Le Verbe, dit-il après saint

• Jean, s’est fait chair afin de se rendre visible*. Pareil à

• une perle précieu.se dont le corps transparent et lucide

* •S'from. //. 16, p. 466.

* Ihid. p. 471.

* Doebne» De I vwîif, p. 105. Alii.

* ‘S‘/roni. r, 3, p. 654 : ôrav ô yrfvïrfac . .

;ilH CI.ÉMF.NT l> ALEXANDRIE.

« semble rayonner de lumière et de vie à travers laco- « quille et le corps d’un poisson, ainsi le Verbe, Dieu iit- « carné (ffapxMQei;) , resplendit, lumière des âmes, à tra- « vers son corps transpai ent et radieux *. Le Verbe, Filsd? « Dieu, s’est revêtu d’une chair accessible aux einqsens^i Le Verbe s’est donc incarné: il a pris un corps réel, un corps sensible. Mais n’a-t-il pris que le corps humain? Non, répond Clément, il a pris l’homme tout entier: il s’est fait homme. « Le Verbe de Dieu lui-même te parle. « dit-il au monde païen, afin de faire rougir ton incrédu- « lité; oui, dis-je, le Verbe de Dieu, qui s est fait homme. « afin que tu puisses apprendre d’un homme comment un « homme peut devenir Dieu*. Crois îi l’ Homme-Dieu. « homme ; crois au Dieu vivant qui a souffert, qui es) « adoré; croyez, c.sclaves, à celui qui est mort L • Que peut-on demander de plus clair et de plus formel sur la double nature de Jésus-Christ? Il n’est pas étonnant, aprèf cela, que Clément range les Docètes au nombre des hérétiques séparés de la véritable Église*. Sa doctrine sur fincai nation du Verbe est donc orthodoxe. Le Fils de Dieu s’est fait homme : il a réellement pris un corps et une àine semblables aux nôtres.

Or il suit de là, par une conséquence nécessaire, que le Sauveur n’a pu être, sous tous les rapports, complètement impassible. L’homme, en effet, d’après Clément lui-même, est essentiellement (jcarà riiv oÙTÏav) sujet aux passions. D Verbe, prenant la nature humaine, a dù prendre ce qui est

‘ Fragm. Clem. Aîej:., p. lOH.

* Strom. Vf 6, p. 665.

* Cohort. C. I, p. 8 : ô Tsiwcîî» ytvd^iva,*.

* Ibfd. c. X, p. 84 : ritïTfyiov, /ai (iiy -

xeOp'jiir:t, n«» iraOivTt xal WvTt.

9 Strom'. vrr, 17, p. 900.

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essentiel à cette nature, et par conséquent devenir passible en se faisant homme. C'est une conséquence qui n’a pu échapper à un aussi grand docteur que Clément. Aussi n’hésite-t-il pas à dire que le Verbe incarné a souffert, qu’il est mort. 11 donne de plus la raison pour laquelle il a voulu prendre une chair passible et la nature Inimaine. « Le Verbe du Père, dit-il, sa vertu, sa puissance et sa « sagesse, est aussi le maître de ceux qui ont été formés « par lui. Nul plaisir ne peut le distraire du soin qu’il a « des hommes, lui qui, après avoir pris une chair passible « par nature, l’a formée îi devenir impassible par habi- • tilde '. Ayant pris une chair sensible, il est venu mon- « trer aux liomines qu'ils avaient des forces sufïisantes « pour observer les commandements^. »

Il faut tenir compte de ces déclarations pour déterminer le vrai sens du passage cité du sixième livre. Évidemment elles ne permettent pas qu’on prenne au pied de la lettre ce que Clément y dit de l’apathie du .Sauveur. En ôtant à Jésus-Christ la faim, la soif, le plaisir, la douleur et les autres passions de l’àme, ce n’est pas le sentiment qu’il lui veut ôter, mais la sujétion, la néccs.sité, en un mot, l’involontaire. Et tel est, en elVet, le caractère de l'apathie du Verbe incarné. Elle diffère de l’apathie divine proprement dite en ce que Dieu n’éprouve et ne peut éprouver ni émotion sensible, ni mouvement pas.sionné quelconque, tandis que l’ Homme-Dieu sur la terre demeurait par sa nature humaine sujet au sentiment du plaisir et de la souffrance, de la joie et de la douleur. Ce qui le distinguait sous ce rapport du reste des hommes, c’est que,

’ S/rom. Vllt 2, p. 832 : *0> yt tr.v t>;v yfvo/*cv>;v

JVO I) AI.KXANUklE.

d’une part, il était absolument exempt de la concupiscenp^. et que, d’autre part, il ne se produisaiten lui aucun mouv^ ment de passion involontaire. Tout, dans sa double nature, était soumis à la personne divine. La nécessité n’y avaiî nulle part.

En était-il de mémo des apôtres, et le gnostique, If chrétien parfait peut-il s’élever en cette vie jusqu’à n’avoir plus aucun mouvement de passion involontaire?

D’après l’enseignement commun des docteurs cathc>liques, non-seulement les apôtres parvenus au plus haïr degré de perfection gnostique restaient sujets aux moiivc ments involontaires, mais encore, par la faiblesse commune de l’humanité dont ils ne pouvaient être tout à fais exempts, ils leur cédaient quelque chose. « Qu’y a-t-il, dû « saint Augu-stin, chez le nouveau peuple de Dieudcplit « saint que les apôtres? Et cependant le Seigneur leur a « ordonné de faire cette prière : l^ardotmez-uous mof- « fenses. Il n’y a donc pour toutes les r'imes pieuses qu; « gémissent sous le poids de celte chair corruptible ptdari' « l’infirmité de cette vie qu’une seule espérance, c’est que « nous avons pour avocat auprès du Père, Jésus-Christie « juste , et c’est lui qui nous obtient le pardon de n(s « péchés '. »

Nous pensons avec l.e Nourry et Bossuet que O'ment n’avait pas un autre sentiment. Les fortes expref sions qu’il emploie au sixième livre de ses Stromales pour nous peindre l’apathie gnostique des apôtres et des parfait'-

* Lib. III, Couir. dua» Pt‘ï<iù.,c. v, 15: Quitl sandiW, m

popvlo, apoitoUi f Et tamen prreepit et-« Dontiims m ora/ioii^ dicerf nobis débita nontra. Otnnmnt lyt/wr pionim, hoc onere corruptibilis et in istius vit^e infirmitate gementium , xpex nna ext quod adx'ocatnm ad Patrem Jexum Chrixtum juitum et ipse ext r.roralw peecatorvni. — Ofjttir. in P». 14*2, 135 im

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I iviii-: IV.

e doivoni prendre avec les teinpi'Taments qirexigent l'enenihle de sa doctrine et les restrictions qui sont évidemiieiit dans sa pensée quand elles ne sont pas sous sa plume.

1 ne faut pas oublier <pic Clément voulait montrer au lapani.sme un sage plus grand et plus parfait (jue le sage lu Portique; mais cette préoccupation ne l'emporte pas usqu’à méconnaître, comme l’avaient fait les stoïciens, CS conditions de la nature humaine. Si donc il nous re- )résente les apôtres et les parfaits comme exempts de oute espèce de pa.ssion, c’est à cause, dit Bossuet, que les ipôtres et les parfaits, s’ils ne venaient pas tout îi fait, comme .Tésus-Christ, à n’avoir rien en eux d’involontaire, ils en venaient jusqu’au point (|u’ils n’en étaient pas abattus, et (pie s’ils recevaient quelques blessures légères, non-seulement ils n’en recevaient point d(' mortelles, mais encore ils n’en recevaient iwint qui altérât leur .santé. Ce langage d’ailleurs n’est point particulier à Clément. On le retrouve même dans les Pères de l’Bglise latine. «Telle est, dit

• enti e autres saint Ambroise, la puissance de la sain-

• teté consommée qu’elle rétablit l’àmc dans une sorte « d’enfance spirituelle qui ignore les voies de l’erreur, et,

• vouhït-fllc commettre le crime, n’en a plus le pouvoir

• parce qu’elle est désaccoutumée de .savoir pécher '. »

On n’accusera pas le maître de saint Augustin d’avoir,

plus que son illustre disciple, méconnu l’infirmité humaine au point de lui attribuer l’impcccabilité. Et cependant les expressions (|u’il emploie sont au moins aussi fortes nue celles dont .s’esi servi Clément d’Alexandrie. Mais, romine le remarque très-judicieusement le savant Potter,

* Trin/zï t'ts ron.<umm<if^ ; ui in quarntiam juieritisf redcul

*ptrituaUt qu3p vitia errori^ ignoret, crivien eiiamsi veUt, non po»Mit

tfiiia usum no^se vi'rrundi. ^Scrm. Xyfl. in vx, IIH.

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les Pères ont coutume d’employer, dans un =ens large. I» termes d'afxithie et d' impeccabiltlé pour désigner cet état pacifié d’une àmequi, par l’habitude de la vertu, n’épnwïf plus d’entraînement vers le mal et ne .«uccombo pas à péchés graves

Que telle .soit la nature de l’apathie attribuée par Clément aux apôtres et aux parfaits gnostiques, l’on ne peut guère en douter quand on cherche sa pensée non dan.« lai passage isolé, mais dans l’ensemble de sa doctrine.

Or, un premier point incontestable de cette doctrine c’est que seul Jésus-Christ est sans péché. Clément, nous l'avons vu, le déclare formellement, et la raison qu’il en donw c’est que «pécher est cho.«e innée et commune à tousli* « hommes »

En second lieu. Clément n’enseigne pas moins express^ ment que l’homme est, par essence (-/.arà -rh ov-rtxv), saf aux passions^. 1,’impeccabilité et l’apathie ne peuvent doK être dans l’homme une disposition naturelle, mais une habitude acquise. Voilà pourquoi le docteur alexandrin répd-: .sans cesse que la vertu ne nous est pas innée, quriq» nous apportions en naissant la faculté de l’acquérir *. pourquoi il dit que l’homme vertueux, que le gnostkjift’ « se crée et se fabrique lui-même dans ses actions \ «

C’est de là qu’il faut partir pour apprécier à sa ja'k valeur la vertu et l’apathie gno.stiques de Clément Otif vertu et cette apathie sont essentiellement différentes à celles de Dieu et du Verl)e incarné. Écoutons ce qu'il «

< (fntv ti<ir,vvnr, rxO ’ ^ yiv*roa

X2x('av. Maximiiius, DeCarit.^ cent. î, cap. xxxvi, apud Pottrr.^^»^^ T5ÿ, remarque Potier, et non clxtvyjrcÿ. — Pag. 99, note 4.

* Pxdag. III, P 307.

> Strom. IV, p. 632.

* Ibid. VI, 12. p. 788.

* Ibid. VII, 3, p. 836 : Sx\ ix'jîbv xa^

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l.IVRE IV.

■Ji.i

il : « 1,'àmo de l'homme juste devient de jour en jour meilleure par raccoinpiissement de la loi divine ; et chacun des progrt's qu’elle accomplit la rapproche de riiabitude de l’apathie jusqu’à ce qu’elle parvienne à l’état d'homme parfait, c’est-à-dire jusqu’à la possession suréminente de la gnose et de l'héritage Pour de parfait en toutes cho.ses, je ne .sais .s'il y en a d’autre que Celui qui s’est fait homme pour nous » c’est-à-dire, ins difficulté, je n’en connais point.

Quant à celui qui est au comble de he perfection à lauelle il puisse atteindre en celte vie, voici le portrait qu’en •ace notre saint docleur : « L’opération du parfait gnostique consiste à converser avec Dieu par le grand pontife,

I après s’étre rendu autant que possible {lii oùvxuiv) sem- ' blable à Dieu par .sa piété en toutes clioscs... Il s’elTorce I d'imiter autant (|u’il le peut m uxM~a) , par l’apathie 1 qui est en lui le fruit de l'c.xercice, l'aj)alhie naturelle de < Dieu, lui demeurant inséparablement et étroitement uni I dans .sa vie et ses teuvres*. » Enfin revenant sur le même ujet et s’inspirant de .saint Paul Clément dit au même ivre : . Celui qui s’attache au Seigneur en esprit est tout ' rds, saint, irnpas.<il)le, gnoslique, parfait, formé par la I doctrine du Seigneur, alin qu’ après s’être uni au Sei- ' gneur par ses œuvres, ses paroles et son e.sprit lui-même,

> il soit mis en pos.session de la demeure réservée à celui ' qui est ainsi parvenu à la plénitude de l'homme. .l’en ai ' dit assez i>our ceux (pii sont initiés à la gnose et qui ' cüiniu’ennent en quel sens il a été dit par le Seigneur :

' Sirom. VII, 2, p. 834. -Cf. Kph. IV, 13.

* Ibid. IV, 21. p. 6i3 : IIx.tx sî i,u-/î> tiXji»;, sO' «i tu à»S,5M7tûiv, tu 'mV I1/ï;v piàyûy b oV r,«5; Kv9cw7rov lvo'>oâ.uCvO{.

’ Sirom. VII, 3, p. 8.3.Î-836.

‘ 1 Cor. VI, 11, 9<p

Cl.EMKN T IVAI EXANnUIK.

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