‹ Clément Marot et le Psautier Huguenot (volume 2)Chapitre 2 sur 177 · PIERRE CERTO · texte numérisé non relu

PIERRE CERTO

«Pierre Certoii. niaîlip des enfants de chœur de la Sainfe-(]ha|)elle. lient, dit M. l*Vti.s. une place distingut^e parmi les compositeurs français de la première moitit' du xvi' siècle. Rabelais l'a placé dans la liste des musiciens célèbres de son temps. Un recueil de Irenle et un psaumes à (piatre parties, dont il a composé la musique, a paru à Paris en i.'i/it]. Un autre recueil de chansons françaises de ce musicien a été publié par Nicolas du Chemin, Paris, i5.5;î.i — Peut-être M. Fétis s'est-il trompé en écrivant le nom de l'imprimeur.

Il existe, en effet, à la Bibliothèque nationale (ténor, superius et bassus), un Premier hurede chansons en quatre volumes, nouueUemeut composées en musique à quatre parties par M. Pierre Certon, maistre des en fans de h Sainte-Chapelle du palays à Paris, Paris, Adrien Le Rovet Robert Ballard, 1 552, in-8° obi., contenant seize morceaux. Aurait-il paru la même année chez Du Chemin un autre recueil du même auteur? Il y a encore seize autres chansons de Certon dans les recueils de Le Roy et Ballard publiés de i553 à i55G, et deux dans le Second Trophée de musique, composé des plus harmonieuses et excellentes chansons choisies entre la fleur et compositions des plus fameux et excellens musiciens, tant anciens que modernes, le loul à quatre parties, en quatre volumes, Lyon, Robert Granion, i55() (Biblioth. nation.).

La Tonwerke de C. F. Becker mentionne une messe (5i/r le pont d'Avignon^ du même compositeur, imprimée à Paris par Adr. Le Roy et Rob. Ballard, en 1 558. Fétis en cite une autre de la même date [Le temps qui court).

Quel était le texte des trente et un psaumes mis en musique à quatre parties par Certon, et publiés dès lô'ifi? — M. Bovet n"a pas l'air de

douter que ce ne fût la Iraduction de Marot, puisqu'il les range (p. a 56) parmi les éditions du Psautier des Eglises réformées, ainsi que la tabulature de luth qu'en fit imprimer Guill. Morlaye , en 1 5 5 'i , in-S" obi. , chez Michel Fézendat, à Paris. Dans un travail récent sur la Musique de chambre au xri' siècle '•^K M. Lavoix fils, qui n'a pas vu l'ouvrage, a aussi émis l'idée que trCerton s'était servi de la traduction de Cl. Marot.-' Fétis, Choron, Delaborde, Brunet. gardent le silence sur ce point, et Burney '-' dit positivement qu'il ignore si Certon a travaillé sur le latin ou sur la version de Marot.

Il nous semblait impossible d'admettre que, sitôt après l'arrêt rendu contre cette version, un catholique, et surtout un chantre de la Sainte- Chapelle, l'eût mise en musique pour ainsi dire sous les veux de la LSorbonne; mais le législateur du Parnasse l'a dit :

Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.

Deux de ces psaumes'^', qui nous ont été envoyés de Munich et qu'on n vus plus haut, ne laissent aucun doute à cet égard : c'est bien sur le texte de Marot que le compositeur a travaillé. Ses mélodies n'ont, du reste, aucun rapport avec celles de notre Psautier.

Comme Certon était encore à la Sainte-Chapelle en 1 552, il n'y a pas lieu de supposer qu'il eût embrassé la Béforme en i5/i6; nous pensons donc qu'il n'appartient pas à l'histoire de l'harmonie protestante, et que l'apijarition de son ouvrage ne fit que redoubler l'envie qu'avait Bourgeois de publier le travail harmonique qu'il avait sans doute préparé depuis plusieurs années.

Les psaumes de xMarot étaient chantés depuis huit ans, quand parurent les Cinquante Pseaulmes de Dauid roy et prophète, traduictz en vers francois par Cl. Marot et mis en musique par Loys Bourgeoys, à quatre parties, à voix de contrepomct égal consonnante au verbe. Tousiours mord enuie. Lyon, Godefroy et Marcelin Beringen, 15/17, in-4° obi. avec la dédicace suivante, dont

'' Voir la /fcDîM et GazeUf musicale de Pans seignemenl dû à l'obligeance de M. Lavoi.x fils. ) du 5 octobre 1S7.3. ^' Empruntés au recueil de Morlaye.

'■-' A gênerai hislnry of nmsic , \U , iG \ . {Ren- '' Voir les chapitres xxi et xxii.

f, LES II Vr.MOlMSTKS 1)11 l'SAIiTIKR.

nous (levons une copie à M. le docleiir Birk, conservateur de la Hlbliollnrn augnslina palatuia de Vienne :

A ANDltli CIIENKVARD l-OYS BOVIIGEOÏS, SALVT ET FÉLICITÉ.

Il me soiiuienl quelquefois, \n)ui- le vouloir que lu aiiois eiuiers uioy, tu uie tenois propos de mettre en lumière quoique œuure entier de nia composition en musique, ce que ie ne peuz pour lors prœster, à cause que ne Irouvoyc nialieic pour mVxercer. Car deslors ie commencoye à auoir en desdaing ces chansons dissolues, desquelles on ne peut rapporter aulcun fruict poui' le contentement de l'esprit. Mais maintenant que, paila grâce diuine., nous aunns certains pseaulmes de Dauid Iraduictz par feu de mémoire éternelle Clément Marol, en telle félicité que pour l'intelligence d'iceulx ne nous est ia besoing dauoir recouis aux langues estrauges. et que ia en plusieurs lieux on a commencé à les chanter, i'ay jiensé que ie ne pourroye faire chose meilleure, ne plus agréable à ceulx qui prennent plaisir à louer Dieu de voix et pensée (iouxte le dire de l'Apostre) que conformer au subiect et chant conuuun desdictz pseaulmes trois parties concordantes opposant note contre note. Et iasoil que la gentillesse et friandise de musique me retirasl de reste eiitreprinse, toutesfois ie n'ay point preste courage à ce conseil. Car il m'a semblé que ceste musique efféminée, qui est pour exprimer ou la volupté ou langueur d'amour, ne conuienl point à la niaieslé de ces affections saincles et diuines. Et combien qu'aux maisties musiciens Iresexpertz ie semble parauenture ridicule, i'aime niieulx estre enuers eulx en telle réputation, qu'estimé lascif et mol entre ceulx qui craignent Dieu, esquelz en mon entreprinse i'ay eu seulement esgard. comme à ceulx qui n'abusent des choses saincles, et qui auec iugement puiseront le bon vouloir que i'ay de proficler aux rudes, lesquelz ne doiuent estre priuez de ceste saincte délectation. le confesse bien, pouree que ie me suis en tout assubiecty au subiect, qu'on pourra trouuer quelques mesures qui ne conuiennent point au signe dict voulgairement Mineur imparfaict; mais ce vice ne me doibt estre imputé, car dudici subiect ie n'ay rien voulu imnmer. Quoy que ce soit, ie t'ose bien affermer (amy Irescber) que les maistres musiciens mesmes. ceulx (|ui vouidront iugei' à la vérité, ne mespriseront point nostre labeur, et que les oreilles repurgées y prendront délectation non petite, ioinct qu'auec tout cecy telle musique est coustumierement appropriée à tous inslrumentz.

Au i-este, pour ceulx rpii ne se contenteront de cest ouurage, j'en ay basty sur la mesme matière desdictz pseaulmes vn aultre vn peu mieulx en liberté, respondant toutesfois (tant qu'il est possible) à la granité de la chose saincte. Et le tout, tant pour l'ainitié de longtemps, que pour le bon désir que tu as à l'aduancement des bonnes sciences, ie dédie à ton nom, suppliant tous amateurs d'honnesteté peser la bonne affection de l'vn et l'autre, puis que nous taschons d'apporter en commun chose en-

seuiijle vtile et délectable, qui esl la chose grandement désirable pour le contentement

de cesle vie'".

Cette remarquable dédicace, si différenle de tant de pièces du même genre où s'étale pompeusement une plate adulation, peint le sérieux chrétien de l'artiste zélé, que nous avons vu donner tant de soins à nos mélodies. Ce dédain des chansons dissolues est bien la manjue du huguenot plein de ferveur, qui n'hésite point à sacrifier sa réputation pour lutter contre le goût dépravé do l'époque, donnant par là un exemple bon à mettre sous les yeux des artistes et des écrivains de tous les temps. On aime aussi à retrouver dans cette belle page le souffle démocratique qui porte la Réforme à élever les rudes, les déshérités, au niveau de l'art régénéré, en même temps qu'un témoignage de la vive affection de l'illustre musicien pour .Marot, qu'il ne jugeait point avec le rigorisme impérieux de Calvin. Ces mots : feu de mémoire étemelle Clément Marol. sont une éloquente protestation contre ie despotisme clérical de Genève, et contre le déni de justice et l'ingratitude dont le réformateur se rendit coupable envers le traducteur des Cmquanle Psalines, et nous savons gré à Bourgeois de l'avoir fait entendre alors qu'elle pouvait lui attirer quelque désagrément.

Il n'a point suivi dans cette publication l'ordre de la numérotation biblique, mais celui d'une série de cinquante : le psaume xxxv porte le n° 9 1, et le cwin, le n° lili. De même que dans tous les recueils qui n sont point destinés au chant de l'Eglise, la composition musicale n'y est suivie que de quelques strophes et non du psaume entier.

L'autre ouvrage que Bourgeois avait wbasty sur la mesme matière... vn peu mieulx en liberté tî parut la même année ; Le premier Hure des Pseaulmes de Daiad, contenanlxxiv Pseaulmes. Composez... en diuersttéde musique, ascauoir, jmiuhere ou vaudeudle, aullres plus musicales. Lyon, Godefroy et Marcelin

'" Ce morceau est suivi du k DixAi.v de Gvil- En respcril aucun coiilenlemcnt.

LAVBE Gterovlt, XATIF DE I\ov EN , PARLANT (c'est- "«'» '« doiilceur conteiile entièrement

à-dire : s'adiessant) av presest livre. - ^^ '"» chrestien qui »»n vray Dieu reclame;

Car il te peut sentïv apertement

Le plaisant bruit d'accordc mélodieux, * Plaisant au corps et profictable à rame.

Vray cmiemy de langueur et tristesse ,

n , ■ III- Le dernier vers rappelle le relrnin ilu tioi-

Et mis ,o;,au: mign.cnlcr leur licsc. '!«'"<' ''''"'«' '«y' de Maiol :

C'est vn heur grand; iouicsj'ois il ne laisse Sanlé au corps et paradis à l'amc.

6 LES HAUMUiMSTES DU PSAUTllill.

Beringen, 16/17, ''i-^'" ol^'- (Bibliothèque de Munich.) — Ce recueil, sans préface ni dédicace, n'a rien de commun avec le précédent, excepté les paroles, et les mélodies eji sont bien inférieures à celles du Psautier huguenot. Bourgeois, qui fut l'un des réformateurs de la musique, et dont les mélodies ecclésiastiques ont exercé une si grande et si heureuse influence, ne nous paraît plus ici qu'un contrapontiste ordinaire, qui sacrilie l'expression, c'est-à-dire l'accord intime de l'air et des paroles, à des combinaisons purement harmoniques. Nous donnerons plus loin deux de ces compositions à quatre parties, les psaumes xiv et xxxviii, le premier du geni'c familier ou vaudeville, le second plus musical, c'est-à-dire en style fugué, et deux psaumes (i et cwiii) en harmonie consonante;

Trois ans plus lard, il fil paraître un livre qui contribua beaucoup à la vulgarisation de l'art du chant : Le droict cliemm de musique, comvosé par Loys Bourgeois, aiirr la mauierc de clianter les pseaumes par rsage ou par ruse, comme on cognoisira au xxxir'''', de nouueau mis en chant, et aussi le cantique de Simcon. Genève, 1 âSo, in-8°. — Des exemplaires de ce livre mentionnent Lyon comme lieu d'impression, avec la date de i55o; mais c'est, dit-on, la même édition, dont le frontispice a été changé. L'ouvrage a bien été imprimé à Genève, ainsi qu'il résulte de cette résolution du lundi 12 mai i55o, extraite par M. Henri Bordier des registres du Conseil : w Icy monsieur Caluin a raporté auoir vehu le liure de maistre Loys Bourgeois en iaict de chanlrerie, et a dict cpie son aduys est qu'il sera bon l'imprimer: sur quoy est arresté qu'il soit imprimé aux despens de l'autheur. n

Voici l'analyse qu'en donne M. Kétis :

Cet ouvrage est le j)ieiiiiei- où I on a proposé (Jabundoiiiier la méthode de la iiiaiii musicale, attribuée à Gui d'Arez/.o, el d'apprendre la musique par lusage du solfège. Bourgeois avait reniarqui- que la désignation des notes de l'échelle générale, telle qu'on l'avait laite dans les siècles précédents, et telle qu'elle existait encore de son temps, avait Tinconvénient grave de mêler les trois genres par bémol, par bécarre et par nature (voy. le Eéniiiiié philosophique de l'hisloire de la musique, t. I, p. clxvi à CLXxu de la Biographie universelle des musiciens); il proposa de faire cette désignation de manière que rarrangeiiienl des syllabes indiquât le nom de chaque note dans chaque gamme par bémol, par nature el par bécarre, el selon im ordre uniforme et régulier. Ainsi, on disait autrefois F/a ul, G sol ri ut, A la mi ré, B/a mi, C sol/a ut, D la sol ré

' Il ImiiI liif' \\n ,111 lieu (!■■ \\\i\ : ruv m deriiior. Inidiiil par Bczo, ne fiil publii.' qu'en i 53 i .

el E la mi, en sorte que les Irois [ii-emières syllabes des tiois premières désignations étaient les noms des trois premières notes par nature, les trois suivantes appartenaient à la gamme par bémol, et la dernière à la gamme par bécarre'"'. De là résultait une grande confusion dans le nom réel des notes de chaque gamme. A ces appellations irrationnelles Bourgeois substitua les suivantes, où la première syllabe est toujours le nom de la note de la gamme par bémol, la seconde appartient à la ganmie par nature, et la troisième à la gamme par bécarre : F ut fa, G ré sol ut., A mi la ré, Bfa 0 mi, C sol ut fa, D la ré sol, E o mi la. Les écoles de musique d'Italie continuèrent de faire usage des anciennes désignalions, mais les protestants de France adoptèrent celles de Bourgeois, et l'usage s'en répandit insensiblement dans toutes les écoles l'rançaises de musique. Ce qu'il y eut de plus singulier, c'est que, après l'introduction de la septième syllabe (si) dans la gamme, on continua à se servir de ces désignations F ut fa, G ré sol, A mi la, etc., qui ne signifiaient plus rien, puisqu'il n'y avait plus gamme (?); on disait seulement Bfa si au lieu de Bfa mi; il n'y a pas plus de trente ans que l'usage de ces appellations a cessé en France.

Bourgeois a fort bien démontré l'inconvénient des muances nudlipliées '"' , dans un

"' Pour l'éclaircissement de ce passage, nous croyons devoir ajouter qu'avant de s'appeler iU, ré, mi, fa, sol, la, fa, les notes de la gamme étaient désignées par des lettres, ^a note la plus grave: la, s'appelait A; la suivante, B; la troisième, C, etc. Pour distinguer le si naturel du si' bémol, on leur donna des signes différents; le si bémol s'écrivait h ou b minuscule, et le st naturel fc| ou B carré : d'où notre bémol el notre bécarre. Plus lard on ajouta un sol grave, qui s'appela T (^afifia), d'où le nom de gamme donné à réchelle musicale.

En Allemagne, on se sert encore aujourd'hui des appellations suivantes :

~rr

-cr

-TT-

'^' Ces nuiances étaient si compliquées que, dans certains Psautiers du xvi' siècle, ou a imprimé à coté des notes le nom qu'on devait ieur donner en solfiant. Le psaume cxix nous en fournira un exemple indispensable :

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Uji cliaulre de Ninics qui avail comjiosc des mélodies pour les psaumes de Godeau trouva

8 LES HAi'.MUNlSTES DU PSAUTIEU.

cliapilie s|)écial tie son livre sur celte nialiùre (De l'abus des muances); mais il n'a point aperçu la possibilité de i'aire disparaître eetle absurde dilliculté par le moyen de l'addition d'une septième syllabe.

Ainsi c'est de Genève, et avec l'approbation de Calvin, qu'est parti l'un des premiers, sinon le premier livre français du xvi" siècle qui avait pour but la simplification de la musique.

Le lecteur se rappelle que, l'année qui suivit la publication de cet ouvrage, Bourgeois fut mis en prison comme un malfaiteur, pour avoir introduit sans autorisation quelques mélodies nouvelles dans le Psautier;

inojon di' diminuer- le nombre de ces muances et de remédier du même coup anx inconvénients, jjraves pour les non-initiés, de la ditTérence des ganjmes par nature, par B-mol et par B-carre, de la diversité des clefs et de la variabilité de la position de la clef d'u(. Pour cela il n'employa que la clef d'ttt placée sur la troisième ligne, et en l'armant d'un ai [j afin de pouvoir constamment nommer nt la note placée sur la ligne inférieure de la portée. (Voir la préface des Psaumes de Diniid mis m rime francvisc pur Cl. Marol et Th. île Beze, réduits nmmellement à une t/rieue et facile metlwile pour apprendre le chant ordinaire de t'egtise, par Antoine Lardenois , Cliarenton , Ant. Celber, 1669, in-18.) Les muances n'ont pas encore absolument disparu de ce système; le si naturel y garde son nom, mais le si o s'y appelle encore fa :

~rr-

zaz

TT-

Vt Ré

Mi

Fa Soi La

Si

Ut Ré

Ut

FA La Sol Fa

LarJenois n'a pas suivi sa nouvelle niélbojo dans les psaumes de Godeau imprimés sans nom lie lieu on i(')6S. — Les gammes par B-mol et par B-carre reparaissent encore dans le Psautier de Marc Micbel Boy, d'Amsterdam, 1770, in-12. Dans la gamme par B-niol, la note placée sur la ligue de la clef s'appelle sol, et ut dans la gamme par B-carre.

(JAMME l'IR li-M(IL.

lOI

Ih O O igi

-Tf-

L'I Ré Mi l'a Sol La Si Ut Ré II FA La Sol Fa GiMMt l'An B-cir.nt.

Sol L,i

Ut Ré .Mi Fil Sol

En revaiR-lic, nous rclroinoiis le système de Lardenois dans le Psautier de Bàle 17HV!, in-12, dans ceux de Lau^anno 1807, in-i:>, ol 1817, Iu-Sl».

il demeura pourtant encore six années à Genève, souffrant de la pauvreté non moins que de l'aversion de Calvin pour l'harmonie. Enfin, n'y tenant plus, il retourna à Paris (iSôy), qu'il avait quitté depuis seize ans, au risque d'y être victime de la persécution, et y importa ses psaumes à quatre parties, qui furent chantés au Pré-aux-Clercs avec un succès alarmant pour les persécuteurs. Ce ne fut qu'un triomphe d'un instant et comme un rayon de gloire, récompense d'une vie obscure et laborieuse toute consacrée à une seule pensée.

Il se remit ensuite à l'œuvre et prépara une dernière publication, dans laquelle il fit entrer toutes les mélodies qu'il avait arrangées à Genève pour le Psautier ecclésiastique : Quatre-vingt-trois Psalmes de Daiud en musique (fort conuenable aux instrumens) à quatre et cinq et six parties, tant à voix pareilles qu'autrement; dont la basse-contre tient le suiet, ajîn que ceux qui voudront chanter auec elle à l'misson ou à l'octaue accordent aux autres parties diminuées; plus le cantique de Simeon, les Commandemcns de Dieu, les prières deuant et après le repas, et vn canon à cinq parties et vu autre a huit. Paris, Le(]lerc, lôGi, in-8°.

Disons maintenant un mot de l'apparition de l'harmonie protestante, dont Bourgeois est le père.

Le Pré-aux-Clercs était, au printemps de l'année i558, la promenade favorite des Parisiens, comme le fut depuis le Cours-la-Reine. Cette promenade, située hors la ville, s'étendait sur la rive gauche de la Seine depuis la porte de Nesle (aujourd'hui l'Institut), le fossé des fortifications (aujourd'hui rue Mazarine) et l'abbaye Saint-Germain-des-Prés, jus(|u'en face de l'ile des Cygnes, c'est-à-dire un peu au delà de l'esplanade actuelle des Invalides"'. Le fleuve, non encore enfermé dans ses parapets de pierre et ses quais de granit, coulait entre ses rives verdoyantes et ombragées. C'est là que l'Eglise réformée allait énergiquement affirmer son existence en bravant les lois criminelles qui la jiroscrivaient.

C' t^ L'île des Cygnes, située au-dessous ilu sur lu quai d'Orsay, eu indique encore la

pont actuel de la Concorde, près de la rive position. Au mois d'août 157:!, onze cents

gauche, y a été réunie en 1780. Elle était cadavres, provenant des massacres de la Sainl-

l'ormée des deux îles dites des \achesetdes BartliélemyetjetésàlaSeine,vinrents'écliouer

Treilles, dont fort anciennement on n'avait sur les bords de cette ile. On les fit enterrer sur

l'ait qu'une seule. Des cygnes que l'on y avait les rives voisines par les fossoyeurs de l'église

laissés en liberté lui donnèrent leur nom. La des Innocents. ■! {Magasin pillni-esqiie, iSCi.'i,

rue actuelle de l'Ile-des-Cygnes, qui débouclie p. 35i.) — Voirie plan de Lacaille.

LES HAKMOMSTES UU PSAUTlEli.

Au mois de juillet 1557, on altentlail à Genève kM. de Coulonge, lequel estant par trop descouuert à Paris, où il faisoil odice de pasteur, auoit prins congé d'icelle Eglise'".» Le k septembre de la même année, des Parisiens qui célébraient leur culte dans une maison de la rue Saint-Jacques, au nondjre de cent vingt à cent quarante, avaient été arrêtés au milieu de scènes de meurtre et de carnage '2)^ (,[ conduits au Châtelet. Deux d'entre eux avaient été brûlés le a octobre; trente étaient encore emprisonnés au mois de janvier i558, et quelques-uns eu lévrier

La persdculion '^' cuida (pensa) se ralluniei- à Paris. L'occasion fut telle: Quelques escholiers estans au Pré-aux-Clercs''', lieu public, aux laubourgs de Paris, pendant que les autres s'amusoyent aux esbats qui s'y font, cuiniuencerent à chanter les pseaunies de Dauid, en petit nombre, ne pensans point inciter les autres à Ihire le semblable. Toutefois il aduint (ju incontinent tous ieux laissez, la plupart de ceux qui estoienl au pré les suyuirent, chantans auec eux. Cela fut continué par (juelques iours en nombre infini de |)crsonnes de toutes sortes " ; et plusieurs grans seigneurs francois '"' et d'autre nation''' estoyent en la troupe, marcbans des pi'emiers. Et combien que trop grande multitude, en autres choses, ait accoustunid d'engendrer confusion, toutefois il y auoit vn tel accord et telle reuerence, quvn diacnn en estoit raui; ceux qui ne pouuoyent chanter, niesmes les poui-es ignoraiis. estoyent la montez sur les lieux les

"' Rejjislivs (le In Compagnie des jiusleiini de (jeiiève.

'-' A. Coqiierel fils, Hisl. de l'Egl. réf. de Paris, 1,19.

•'• Crespin, fol. i/11.

'*' C'était au mois de mai ; car Calvin écrivait le 19 juillet i,5.)8 au marquis de Vico : ttD» cosié de France il aduint, il y a enuiron deux mois, quelque escannoucbe à Paris, pour ce (|u'en vue place nommée le Pré aux Clercs, plusieurs gens en grande assemblée auoienl commencé et poursuiuy à chanter les pseaumes. Mesmes le roy de Nauarre, auec telle suyile que vous pouuez estimer, s'esloit mis de la bande. Plusieurs, à ceste occasion, ont esté pris. Tant d'edicts ont esté publiés auec grosses menaces, que la chose a cessé." (J. Bonnet, Lettres fr. de Cnirin, It, 319.)

'*' Un historien |i;ulc de fi, 000 personnes:

M. Waddington (Ilnmiis, p. 101 ) dit 8,000, d'après lièze et Uu Boulay.

"> Outre le roi de Navarre, Antoine de Bourbon, on y voyait sa femme, Jeanne d'AIbret, le prince de Coudé et la plupart des grands seigneurs huguenots. (Voir Bèze, Histoire eccUs., II, l'ii, et Jérémie de Pours, La Divine Mélodie, p. 78 1 , cité par Bayle.)

Dandelot, accusé d'avoir pris part à ces réunions, répondit à Henri II : ^11 ne se trouvera pas que j'aye esté au Pré-au\-Clercs, comme l'on m'en accuse. Que si j'y avois esté, je ne penserois pas pour cela avoir rien lait contre Dieu, ni contre Vostre Majesté. -^(Crottet i83.) Il ajouta qu'avec le secours de la grâce de Dieu, il ne retournerait jamais à la me.sse. Sur quoi le roi lui ordonna de sortir de sa présence, et le fit arrêter par ses gardes.

'* (tDcs seigneure écossais,-' dit Michclel.

LliS HAliMOMSTES UU l'SAUTllin.

plus eiiiinents aulour du pré pour ouïr la mélodie, rendans tesmoigiiage ijue c'estoit à lort que le chant de choses si bonnes estoit défendu '-.

Cependant les prestres, sorbonistes, et autres aduersaires de l'Eglise, pensans auoir tout perdu '"', comme forcenez coururent vers le roy, qui lors estoit près son camp à Amiens et luy font entendre que les Luthériens auoyent esmeu sédition en la ville de Paris, prests de ietter sa Maiesté hors de la possession d'icelle. Qu'ils se trouuoyenl en troupe innombrable, équipez de pistoles et autres armes pour coniurer contre luy. Qu'il pouruoye, s'il ne veut que l'Eglise soi! abatue. et son sceptre luy soit osté. Voilà leur rapport. Or il n'y a personne de ceux qui estoyent lors en la ville qui ne sache tout le contraire. Car il n'y auoit aucune marque de sédition. On cbantoit là en toute simplicité; raesmes les pseauraes qui estoyent pour la prospérité' du roy et de son royaume estoyent tousiours chantez les premiers, et ne portoyent espe'es que les gentils hommes qui i'auoyeut accoustume'. Toutefois ils vserent de calomnies, et forgèrent des tesmoins d'entre leurs prestres , et firent entendre que c'estoit sédition '^'. Pourtant le roy manda qu'inliibition fust faite de plus chanter en telle assemblée; et le garde des seaux fut enuoyé pour informer contre ceux qui s'y estoyent trouuez, auec deffenses de ne se Irouuer audit pré, sous peine d'estre pimy comme séditieux. Ceux qui auoyent la conduite de l'Eglise, voyans que le roy tiroit soupecon de sédition contre la personne de telles assemblées publiques, mesmes que l'ordonnance estoit fondée sur le crime de coniuration, pour ester toutes occasions de mal penser d'eux, aduertirent leurs gens de ne se plus trouuer la en telle troupe. .Nonobstant ce, le garde des seaux

'" Nous pensons avec M. Lutlerolh {La Réfurmaiion en France , Paris, 1809, p. 117) qu'il y avait dans ces rassemblemenis une intention (rès-niarquée d'opposition et de pi'ole.<:lalion contre les atrocités qui se renouvelaient chaque jour, et contre l'élévation toujours croissante des principaux perséirileurs. Les réformés en s'y associant songeaient seulement à faire connaître combien ils étaient nombreux, et le parti des politiques voulait surtout montrer (pi'il se rappelait la prophétie attribuée à François I", à savoir que les Guise mettraient ses enfants en pourpoint et son pauvre peuple en chemise. Tous témoignaient à leur manière leur déplaisir de voir les Lorrains trop rapprochés du trône par le mariage de la nièce de ces princes avec le Dauphin, depuis François 11.

- Tout n'élait-il pas perdu, en eflet, pour les persécuteurs, si la mciiie foule, naguère si

fanatisée contre les réformés, prenait plaisir à leurs chants? (Puaux, Hist. de la ReJ.J'r.. I,38o.)

^ Les persécuteurs ne manquèrent certainement pas de rappeler la (|uerelle des étudiants et des moines de Saint-tiermain-des- Prés, pour la jouissance du Pré-aux-Clercs. Elle avait recommencé le 19 mai iô'ô-j avec tant de violence que des coups de lusil furent tirés (les moines avaient fait venir de l'artillerie) et que le sang coula dès le premier jour. Un écolier condamné, le 20 mai, à être pendu et hrùlé, fut exécuté le même jour.

Par un édit du a 3, le roi conlisipia le Préaux-Clercs, et ordonna à tous les étudiants étrangers de sortir du royaume dans la quinzaine.

Raniiis lit révoquer l'édit et sauva la vie lies autres étudiants condamnés. (Waddingloii , llamus, p. I I !i ù 1 lO.)

12 LES HARMOiMSTES DU PSAUTIEU.

passa outre, et en fit einjjrisoiiner vn grand nonibi'e: lesquels toiiterois furent relaschez, pour ce que la cause de I emprisonnement ne sembla cstrc sullisante. Les prcscheurs papistes, voyans que le roy leur lenoit la main, s'eschaull'ojent en cLaire. et donnovent congé de tuer le premier luthérien qui sei'oit rencontré, et cela engendra des grandes insolences. Un poure j)apiste pour Intheiien fut laissé pour mort à Saint-Eustache, et eut la Cour fort à faire pour les reprimer.

Le jésuite Mairabourg apprécie le fait d'une tout autre façozi"' :

Les calvinistes, dit-il, chantèrent les pseaumes poiu' la première fois publiquement... choisissant mesmes pour cela, par une espèce d'insulte qu'ils faisoient aux catholiques, le lieu le plus fréquenté de Paris pour la promenade en esté, ce qui irrita tellement le bon bourgeois, qui s'est montré de tout temps tres-zelé pour la vraye religion, que l'on alioit prendre les armes pour se ietler sur eux , si le magistrat n'eust pronqitemenl appaisé ce tumulte, par l'emprisonnement de ceux qui furent trouuez les plus echaufez à chanter d'une manière si séditieuse.

Maimbourg n'est ici que l'écho adouci de la fureur des prêtres et des moines, alors presque tout-puissants par les Guise: ces chants maudits qui gagnent les cœurs à la Réforme, les voilà qui sortent du sein de la nuit et des lieux écartés où on ne les chantait qu'à demi-voix, pour éclater devant tout Paris, au Pré-aux-Clercs, pres(|ue à l'endroit même où, six mois auparavant, on avait brûlé en compagnie de deux huguenots « plusieurs Bibles, Nouueaux Testamens et autres Hures saincls, •/> des Psautiers de Marol sans doute''-'. Et ce «bon bourgeois,» qui alors, plein de zèle, faisait la besogne du bourreau, ce «bon bourgeois» qui bientôt empoignera le couteau de la Saint-Barthélémy et de la sainte Ligue, le voilà qui écoute, admire, ravi, transporté, et s'étonne qu'on défende de si belles et bonnes choses. Admirable instinct du peuple, quand il n'est point

'" Hist. du calvinisnw, p. 99. de l'asserahlée. t< Le peuple , furieux, ditCrespin

'■'' Le 3 octobre i.'i.'jy, au pilori du fau- (fol. i.36),lespoHrsuyuoitavecloulessotlesd'in-

bourg Saint-Germain, qui était silué au iures et lilasphemes, et voulul-ou faire l'exe-

camlonr (place Goziin) où débouclient au- cution maugré le bourreau , lelleaienl que ce

jourd'iiiii les rues de i'Echaudé, de Buci, de fut vne mort la plus cruelle du monde. Car ils

Montlaïuon, du Four et Goziin, et qui est tra- lurent longuement tenus en l'air à petit feu, et

verso par le boulevard Saint-Germain, avaient auoycnt les parties basses toutes bruslées, (|ue

peri Pierre (îabarl et Nicolas Lccène , cou- le haut n estoil point encores ofl'ensé. Toutefois

paldes d'avoir assisté à l'assemblée du U sep- pour le tourment ils ne laisserenl poini, la

tembrc, dans la rue Saint-Jacques. Le méde- veue tournée vers le ciel, de monslrer tes-

ciii Leccne était arrive à Paris le jour même moignages iulinis de leur foy el constance.-'

LES FIARMOMSTES DU l'SAUTfER.

égaré par les passions : la vérité va droit à son ànip. il sent le beau et le bien, hélas! pour l'oublier peu après et s'abandonner à la frénésie.

L'exaspération du fanatisme n'a rien ici de surprenant : c'était un coup hardi que cette psalmodie qui bravait la Sorbonne et les édils des parlements.

Les conducteurs de l'Eglise de Paris furent certainement étrangers, au moins dès le début, à ce coup de tête de la jeunesse qui lançait sans réflexion le protestantisme dans une entreprise des plus hasardeuses. Mais, une fois l'c'lan donné, les prudents eux-mêmes se laissèrent entraîner, et les chants du Pré-aux-Clercs devinrent réellement une manifestation protestante'". Forts de leur nombre qui allait croissant, enhardis par l'appui du roi et de la reine de Navarre , du prince de Condé, des Châtillon, etc. , qui se trouvaient dans leurs rangs, les persécutés crurent le moment venu de ne plus se cacher, et saisirent l'occasion de réclamer et de prendre leur place au soleil. En outre, dans ce Paris qui fut toujours la ville de l'opposition par excellence, la manifestation prit très-promptement une couleur politique et lut comme le prélude de la conjuration d'Amboise (1.3 Go). Des catholiques humains, modérés, à qui les supplices répugnaient, et qu'indignaient la cruelle tyrannie des Guise, leur insatiable soif de pouvoir, d'or et de sang, se mêlèrent aux huguenots et peut-être même essayèrent-ils de chanter avec eux. Les Guisards, au contraire, feignaient de rire, de se moquer, et il en résulta, dit-on, quelques duels, chose des plus fréquentes alors.

Mais quelle fut l'origine de la manifestation? Voilà ce que les historiens ne se sont guère demandé. Est-il donc si naturel, si ordinaire, f{ue des étudiants, même protestants, quittent leurs ébats pour entonner un chant proscrit, quand ce chant est un chant d'église? Et d'ailleurs pourquoi le chanter plutôt en 15.58 qu'une année ou deux auparavant? Ce

' Elle fui répétée à Bourges Tannée suivante. «L'an 1059, despuis le commencement du mois d'apurii el tout le temps d'esté ensuj uant . on clianloit à grandes troupes tous les soirs, tant testes que iours ouuriers, les psalmes de Dauid, au lieu qu'on appelle pretz Ficliault, et se assembloient audict lieu tous les soirs du monde innumerabie, chantant en grande mélodie les dictz jisaluies. Plusieurs defl'cnses

lurent faictes par criz public de non plus chanter lesdiclz psalmes, sur peine de la liart, et l'ut csleué vue potence au milieu dudici pretz Fichault, pour plus grandement déterrer (efTrayer) ceux qui chanteroyent lesdictz psalmes; toutefois, nonobstant toutes les choses susdicles, on ne cessa point de chanter audict lieu tout durant l'esté." (Ms. inédit de Jean (ilaumeau, apiirt Ihillftii) , V, 3qo.)

m LES HARMONISTES UH PSAUTIEfî.

fait ne s'ex|)li({ue |)oiiU par l'attrait de la nouveauté, car ros éliKliants fréquentaient les assemblées, et chacun avait depuis longtemps son Psautier.

Avec sa divination de grand historien, et en dépit de la confusion des dates et des noms qu'il brouille étrangement'^', M. Michciet nous paraît avoir rencontré le vrai. La nouveauté qui seule e.xplique l'enthousiasme des étudiants, celui de la foule et la colère redoublée du clergé, c'est l'apparition de l'harmonie, la première exécution publicpie d'une véritable et splendide musique, religieuse à quatre parties. Revenu à Paris pour la faire connaître. Bourgeois réussit peut-être au delà de ses espérances, et devint, sans le vouloir etparses élèves, la cause déterminante de la manifestation du Pri'-aiix-Clercs.

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