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Ses rites étranges, ses cérémonies pompeuses, le dogme du purgatoire, le canon de la messe où l'iiostie prend la place de Jésus et celle de Dieu , l'organisation du monachisnie en milice pontificale, sont l'œuvre de ce pape (590-Go/i), qui exerça sur une partie de l'Italie fous les droits de la souveraineté, et contribua plus que nul autre à élever l'évéque de Rome au-dessus des rois et des empereurs'". Le prêtre domine tout à cette époque: le chœur de l'église lui appartient: comme les temples païens, ce chœur est fermé auv fidèles, réduits au rôle muet d'assistants, ainsi qu'on l'avait prématurément décidé à Laodicée '-'. Aussi le chant grégorien, c'est-à-dire le chant du prêtre et de ses acolytes, n'est plus que le plain-chant, canlilène monotone et endormante, imitée des mystères d'Eleusis.
On s'étonne, après cela, qu'un chercheur comme M. Fétis se soit incliné sans examen devant l'opinion commune'^', et n'ait point vu claire-
"* Eue. Haag, Hist. des dogmes chrctiem. Paris, i843,in-8°, t. I, p. 3J7.
'^' H en était ainsi déjà bien avant i'avènementdeGrégoire, témoince canon du concilede Tours, tenu en 067 : Lt laici seciis allare quo sacra mysteria celehrantitr inler clericos , tant ad vigilias quant ad missas, ttare peniUis uim prœsnmant; sed pars illa quœ a canrelhs versus aitare dividetur chuns lantum psaUenlium paleal clerieorum. (DOrtigue, Dictioiiit. , col. Ob'].)
L'hérétique Pélago entendait les choses tout autrement; il avait organisé le chant des psaumes Je manière que les jeunes filles y prissent part avec les hommes ; c'était là un crime capital aux yeus du pape Gélase, mort en iigtj. (Jacq. Basnage, Hist. de l'Eglise, I, 7!!5.)
Saint Césaire d'Arles (470-.5i2) n'eût guère été plus d'accord avec ce pape; car il lobligea le vulgaire des laiiques à se procurer les psaumes et les hymnes, et à chanter à haute voix et avec harmonie comme les clercs, les uns en grec, les autres en latin, les proses et les antiennes.ïi (D'Ortigue, Dictionnaire, col. 1969.)
'^' s Ce qu'il y a d'admirable, lit-on col. So-j du Dictionnaire de ^[. D'Ortigue, c'est que l'Église, en s'emparaut du chant, non dans le
but d'en faire un art. mais seuiemenl comme d'un clément spirituel..., sau\a l'art et la science d'une ruine certaine. 1
Oui, à peu près comme les moines du moyen âge ont conservé, sauvé l'antiquité. — K Ecrivains infatigables, ces bons Bénédictins copiaient, multipliaient les livres. Et voilà justement où était le mal. Plût au ciel que les Bénédictins n'eussent su ni lire ni écrire! Mais ils eurent la rage d'écrire et de gratter les écrits. Sans eux, la fureur des Barbares, des dévots, n'eût pas réussi. La fatale patience des moines fit plus que l'incendie d'Omar, plus que celui des cent bibliothèques d'Espagne et tous les bûchers de l'inquisition. Les convents où l'on visite avec tant de vénération les manuscrits palimpsestes (c'est-à-dire grattés et regraltés), ce sont coiix où s'accomplirent ces idiotes Saint-Barthélémy des chefsd'œuvre de l'antiquité.
ffMe trouvant au Mont-Cassin,je demandai r. humblementla grâce de visiter la fameuse bi- (tbliothèque.Unmoineme dilsèchement: Montt tez, la porte est ouverte. — Il n'y aval t ni porte , r ni clef. L'herbe poussait sur la fenêtre ; les livres ^dormaient surles bancs dans une épaisse pous- -sière. J'ouvrisforcelivresanciens, mais pas un
:î32 influence de la reeuume sur, la musique.
ment que, loin d'avoir sauvé l'art musical au moyen âge, l'Eglise l'a, au oontrairc, entravé et dénaturé'". Elle fut, en effet, grâce à son système aristocratique, absolutiste et imn)obiliste, le constant adversaire du rliythme et de la tonalité populaire.
Ce fait capital n'a point échappé à M. De Coussemaker, qui s'exprime ainsi, page 82 de son Hislou-e de l'harmonie au moyen âge, Paris, 1802, in-/i" : (t Malgré les circonstances défavorables où elle s'était trouvée, maigre'^ tout ce qu'on a pu faire pour l'anéantir, ia musique vulgaire a traversé le moyen âge, pour se réveiller plus vivace qu'auparavant. Elle a été non seulement négligée ou dédaignée, elle a eu, en outre, pour adversaires tous les didacticiens et presque tous les artistes '-'. On ne reconnaissait, nu moyen âge, qu'une musifjue artistique, le plain-chanl. Les barmoiiisateurs n'accueillaient les mélodies profanes que lorsqu'elles se pliaient aux exigences de la tonalité du plain-chant'-". »
Ce dédaigneux mépris de l'art populaire et de la nature, que. dans sa fausse et malsaine spiritualité, l'Eglise poussa non seulement jusqu'au célibat des prêtres, des moines et des religieuses, jusqu'à la mutilation de
"Complet; aux uns il n:ian(|uait dos cahiers, à "d'auUes on avait coupé des feuillets pour " profiler des marges blanches. Je descendis "les larmes aux yeux, et je demandai pourf quoi cette mutilation barbare. Un moine me rdit que ses frères, pour gagner quatre ou cinq f.sous, arrachaient, grattaient un cahier, et «vendaient aux enfants de petits psautiers,aux «femmes de petites lettres (sans doute des larrlismans).^ Tel estle récit naif de Benvenuto d'Imola.i (Michelet, la Renaissance , p. ho.)
"' K Chose remarquable ! quand vint le triomphe universel de la foi catholique, de lette foi qui devait régénérer le monde et lui ilonner la liberté (laquelle?), le monde se trouva plongé dans un abrutissement dont il n'y avait point eu d'exemple jusqu'alors.... A cette époque de dégradation progressive de l'espèce humaine, la musique eût donc disparu do l'Occident, si l'instinct de sensibiHté relii;ieuso, ([ui, de tout temps, a dirigé tous les peuples, n'avait inspiré aux chrétiens de mêler le chant à leurs prières. L'art n'avait plus rien à faire dans le monde: il se réfuria dans
l'Église : ce fut-elle qui le sauva, mais on le transformant. !i {Biogr. des musiciens, inlrod.,
p. CXLÏll.)
Quelques pages plus loin , M. Félis s'est réfuté lui-même : "La domination des Lombards en Italie, dit-il, dura plus de deux cents ans. Pendant ce long espace de temps, ils répandirent en Europe non seulement les faibles connaissances d'harmonie qu'ils possédaient, mais on leur dut les première» notions d'une notation musicale, qui lui certainement l'origine de celle dont on se sort aujourd'hui. r< (Ibid., p. CLii.) Et il ajoute (p. clx) : "Achevons de démontrer que les fondements de la umsique de l'Europe moderne sont d'origine septentrionale. -^
'-) "Les ouvrages sur la musique antérieurs à la fin du onzième siècle ne traitent que du chant ecclésiastique ; il n'y est question ni de musique mesurée, ni de musique mondaine.' ( De Coussemaker, Ilislotvp de l'Iiarmnme au moyen âge, p. 78.)
^' Voir aussi Fétis, Biographie f/fs iniisic,
ililrOll., p. CLXXTII.
INFLUENCE DE f, A RÉFORME SUR LA MUSIQUE. 'HV.)
ses chantres''', MM. D'Orligue'^' et Félix Clément ^' rexpriment plus énergiquement encore que Bossuet, qui, en fait de musique, ne connaissait que deux choses : les chants Je Babylone (musique rhythniée) et les citants de Sion (plain-chant). «11 ne faut pas , disent-ils , que le diable batte la mesure dans le sanctuaire, b
La musique rhvthmée et mesurée, voilà donc l'ennemi; et, proscrite depuis le vii° siècle, elle ne pénètre encore qu'exceptionnellement dans le culte romain. t^Les cantiques en langue vulgaire, dit M. l'abbé Arnaud t'', n'ont jamais été admis par l'Eglise catholique comme pp.rlie intégrante du culte public : elle ne fait que les tolérer, et à condition que la musique sera grave, décente, religieuse (?). "
M. D'Ortigue s'exprime en ces termes '^' :
L"art chrétien se fait une condition principale de la monotonie, monotonie dans l'unité des voix, dans l'unité de la mélodie comme aussi dans l'unité d'un seul ton; car, on ne saurait trop le ra])peler, il n'y a pas de tons dans le plain-chant. il n'y a que des modes
Cette expression calme, grave, impassible au point de vue humain, cette image de continuité, de permanence, d'immutabilité, propre à cette sorte de chant qui a directement Dieu pour objet, tient au principe constitutif du système des tons ecclésiastiques, système privé de la faculté de moduler, de l'élément de la transition, et dont l'harmonie, lorsque ce système la comporte, toujours consonanle, fait naître siuchaque accord le sentiment irrésistible du repos. On peut dire de cette musique qu'elle ondule et ne module pas. Ramené à son type le plus parfait, ce système ne saurait comporter la mesure , expression du sentiment humain . en ce qu'elle exprime les modifications de la durée. Il ne comporte guère qu'une mesure abstraite
Nous ne voulons pas faire ici de comparaison entre le plain-chant et la musique ; on ne compare pas entre elles des choses tout à fait dissemblables.
'" Dès le commencement du douzième siè- Paris, iSôi, in-i°, p. 3), prouve seulement
cle, les castrati apparaissent dans la chapelle la corruption des moeurs du clergé dans ces
pontificale, où il s'en trouve encore. Au qua- temps barbares. (Voir la déploratimi de l'E-
trième siècle, l'historien Socrate mentionnai! gUse, par Jean Bouchot, dans le Bullelin, V.
déjà l'eunuque Brison, comme préposé à l'en- 266.)
seignement des chantres. ''' La musique à l'église, Paris, Didier,
Les catholiques, même les plus ardents, n'o- i86i,in-8°, préface, p. xviii.
sent dire que l'art musical exigeait que l'on •■' Hist. générale de la musiq. yelig. , Paris,
fit des sopraiii masculins , en raison de ce que Adrien Leclère, iSfjo, in-8°, préface, p. x.
les femmes étaient exclues du chœur; car cette '*' D'Ortigue, Dicdonn., col. aSa.
exclusion, imitée du paganisme grec (Georges '^' D'Ortigue, La musique à l'église, p. a'm
Kastner, Les chants de ta ne, cycle choral, et aS.3.
334 INKLliKNCi: DE I.A RKFORMK SUR LA MUSIQUE.
Mainzer''' Kii'husile pas à alTirnier que, le jour où un décrut poiUifical a autorisé la réception du Miserere de Baini, la chapelle Sixtine a fait le premier pas vers sa décadence,» parce que Baini «reproduit le changement des idées suivant le sens des paroles,» et parce qu'il a introduit dans ce morceau «la peinture des sons.»
En vérité, avoir fait du chant religieux quelque chose d'informe qui ne ressemble pas à la musique, lui avoir donné pour loi la monotonie, l'impassibilité, l'immutabilité, l'absence de mesure, et lui avoir défendu d'exprimer le sens des paroles, est-ce avoir sauvé ou entravé l'art? — Qu'on ne nous objecte pas les (juelques hymnes dont la majesté touche au sublime; elles sont en fort [)elil nombre, et quand des artistes les font entendre, ils leur donnent le cachet d'un moderne récitatif et non celui d'une antienne à noies égales. La question n'est pas de savoir s'il existe quelques morceaux splendides dans les chants du moyen âge ou d'une époque antérieure, mais bien de savoir si le système ecclésiastique, qui exclut et combat le rhythme et la tonalité populaire, a favorisé l'art.
«Sans le rhythme, dit Rousseau''^', la mélodie n'est rien, et par luimême il est quelque chose, comme on le sent par l'effet des tambours.»
«Une mélodie non rhythmée, dit Berton ''', n'est qu'une chose inerte, un corps inanimé, auquel le rhythme seul peut donner le mouvement et la vie. . . Le rhythme est l'àme de toute composition musicale.»
«La musique sans rhythme, dit aussi M. De Coussemaker'''', est incapable d'exprimer la vivacité des images, la puissance des sentiments qui régnent dans les chants populaires. »
Qu'y avait-il d'artistique dans la psalmodie lente et lugubre de notes toutes égales? Car «ce n'est que depuis le concile de Trente '5' qu'on a introduit dans le Graduel et le Vespéral les quantités de l'accentuation latine, pour ne point blesser les oreilles des érudits de la Renaissance,» et les Chartreux ont constamment repoussé cette modification.
Qu'y a-t-il d'artistique dans le nasillement de l'évangile et de Yépili-e, qui se chantent sur une seule note"'', dans le chant en ison, qui n'a que deux notes et que quelques ordres religieux ont conservé ''"; dans le plain-
<'' ;4p«rfD'0rtif!;ue, Dictîonn., col. 36 1. '=' D'Ortigue, Dtcd'onn., col. i3.
'-' Dictionn. de musique. '" Ibid., col. Sgg.
t'I Ennjdop. moderne, art. Mélodie. <'' Berton, Encyclopédie moderne, article
'*' Hist. de t'Iinrmoitie au moyen âge, p. 7'i. Chant.
INFLUENCE DE LA RÉFORME SUR LA .Ml:SIQUE.
chant lui-même , dont les plus chauds défenseurs sont contraints de diro aux évêques '" : «Nous repoussons toute méthode qui reposerait sur l'exécution à notes égales ou de valeur proportionnelles?
Qu'y avait-il d'artistique dans la manière de chanter de ces religieux du xvif siècle, dont se plaignait maître Dubellay Pilhois Camus, dans son Apocalypse de Méliton ou révélation des mystères céiwlntiques '-' ? r D'où vient , dit-il, que les nouvelles réformes de divers ordres (de moines) ont non seulement osté la musique, les orgues et l'usage de tous les instruments harmonieux, du chant et de l'oflice de l'Eglise , mais encore la note grave et dévotieuse que l'on appelle le plain-chant, pour réciter les pseaumes, les hymnes et les cantiques (Fune façon si plate, qu'elle rubbat plustôl les esprits qu'elle ne les élève à la contemplation des choses célestes? i> Et la réponse qu'il fait à cette question est celle-ci : L'office serait trop long à chanter, et les moines ne veulent pas être obligés d'apprendre la musique.
Non seulement le plain-chant est un art contre nature et improgressif '^ . l'art hiératique par excellence, qui ne pouvait durer, comme il a fait, que grâce à la main de fer du pouvoir le plus conservateur et le plus routinier qui fût jamais; non seulement il est raide, froid, sans mouvement et sans vie, comme les statues des cathédrales gothiques avec leurs membres grêles et démesurés '*'; mais encore il a reculé au delà même de la barbarie.
''' Adresse du congrès pour la restauration, etc., aptid D'Orligue, La miisiq. ù légl.,
'*' Cliez Noél et Jacques Chaitier, 1O62, in-3a, p. 87.
''' K Le résultat de la conservation perpétuelle d'un système de tonalité, ou de la forme de la gamme, est l'impossibilité absolue du progrès dans l'art. (Biogr. des music, introd. , p. lï. )
"' «11 est triste et monotone pour nos oreilles, dit M. Schuré {Le drame musical, I, 332, 225), parce qu'il est sans rliythme. La parole y est dissoute dans le son et perd à peu près toute signification , de même que l'intelligence du croyant abdique devant un sentiment sans limite. Que nous dit ce cliant grave et d'une monotonie parfois funèbre? Que ce soilie TeDeum, le Magnificat, ou le Miserere, toujours il semble raconter la misère inéluctable de rhuniiinilé résignée à souffrir, son
appel à la justice éternelle et à la rédemption dans l'autre monde. Le rbytlime, qui est la vie , le verbe, qui est la lumière, sont absent.^. Car ce n'est pas le verbe vivant, créateur di' la libre mélodie, qui traverse ces litanies. Sévère, triste, inflexible, la mélopée se prolonge dans le mode mineur sous les voûtes sombres de la basilique. On dirait la marche lente de l'humanité sans espérance à travers
la vallée de l'ombre de la mort
"Ainsi l'âme clirélionne entonne le sinistre Miserere en poursuivant son interminable pèlerinage à la recherche de Dieu. Mais alors même qu'elle l'invoque, elle en est loin. Le chant grégorien avec son monotone unisono exprime cet éternel appel , ce cri des masses humaines : De prqfundis clamavi ad te, cette mélodie de la résignation , sans autre espérance que l'audelà. Sous cette mélodie funèbre le Ironpeau des fidèles se courbe dans la nef téné-
INFLLIENCi: DE LA REFORME SUT, LA MUSIOIJK.
En oll'et, sans rennonler jusqu'aux chansons populaires du 536, que nous a laissées Anne Comnène"*, on sait que «les chants cadencés et rhvthniés ont précédé l'institution du chant grégorien,» et Mahillon rapporte que saint Adeliue, évêque de Sherbone, en Angleterre, ssut adroitement se servir, au vu' siècle, de chants rhythmés, pour gagner à Dieu quantité de peuples''^'. Evidemment, ajoute M. D'Ortigue, ces chants devaient avoir beaucoup de ressemblance avec les chants mondains, u Winferfeld'^' a reproduit la mélodie rhythmée du cantique : Cliriste, der du bist Tag und Licht, qui date, selon lui, du viii' siècle. Du siècle suivant nous possédons''' plusieurs morceaux latins également rhythmés : deux odes de Boèce, la chanson composée par Angelbert sur la bataille de Eontenai (S/ra), le chant d'Eric, duc de Frioul. une lamentation sur la mort de Charles le Chauve, la complainte de l'abbé Hugues, celle deGodeschalk, etc. Voici le début caractéristique de la première ode de Boèce et le chant, si mélancolique! (|u'on le dirait presque écrit d'hier, du moine de l'abbaye de Fiilde et d'Orbais, e\ilé comme prédestination, vers 8/i5, à l'instigation de Raban Maur et d'Hincmar, puis enfermé dans un couvent où il mourut en 8(J8, après une captivité de plus de vingt ans.