‹ Clément Marot et le psautier huguenot (volume 3)Chapitre 12 sur 178 · HUGUES SUREAU DU ROSIER · texte numérisé non relu

HUGUES SUREAU DU ROSIER

L'histoire, parfois si avare de renseignements sur telle personnalité glorieuse et respectée, nous en fournit abondamment de déplorables sur un harmoniste que ni Bayle ni la France protestante ne rangent parmi les musiciens, et dont le nom fut répété par tous les échos du xvi" siècle.

Originaire de la Thiérache, comme Georges Magnicr de Lemé, Jean Morand ^ et Gardien Givry de Vervins, ses compatriotes et les nôtres, et comme eux prédicateur de l'Évangile, Sureau n'eut ni la foi courageuse qui conduisit le premier aux galères et le second en exil, ni la simplicilé et la droiture de caractère du troisième, qui racheta un instant de faiblesse par un dévouement héroïque, et mourut dans les cachots de l'île Sainte- Marguerite, victime de sa repentance (2).

Hugues Sureau naquit à Rosoy-sur-Serre , d'où son surnom de Du Rosier. C'était un homme instruit, mais ambitieux et faible, «d'un esprit contredisant et amateur de nouveauté.?? D'abord correcteur d'imprimerie, il se voua ensuite au saint ministère, et succéda, en 1662, à Conrad Radius comme pasteur d'Orléans (3^. C'est dans cette ville qu'il composa divers ouvrages de controverse contre Gentien Hervet et l'ouvrage suivant : Les cl Pseaumcs de Dauid mis en rime francoise par Clément Marot et Théodore de Besze, et mis nouuellement en musique à quatre parties commodes à chanter, le chant vsité garde en son entier, par H. Sureau. Imprimé chez Abel Clémence, t 5 6 5 , en un volume in- 12 (Bibliothèque de l'Arsenal), avec un avis au lecteur chresùcn , dont nous extrayons ce qui suit :

... Or puis que le Seigneur a tant fauorisé nostre nation, qu'elle a auiourd'huy les diuins cantiques et Pseaumes de Dauid en son vulgaire, non seulement tournez selon la vérité hébraïque, mais aussi ornez de la grâce de la rime, et mis surchans conuenables h la matière, il a semble' qu'il restoit encor ce poinct d'y adiouster l'harmonie telle, qu'elle aidast à les rendre encor plus attrayans, afïin qu'on y print tout plaisir et récréation chrestienne. 11 est vray que plusieurs bons musiciens ont trauaillé après, et trauaillent tous les iours : en quoy ils méritent louange de leurs intentions excellentes. Mais telle musique, d'autant qu'elle est fort artificielle, souuent est chantée par ceux qui en reportent plustost le plaisir de l'aureille que le contentement de la conscience. Pour le moins il en reuient ceste incommodité, que souuent plusieurs de la compagnie n'en ont profit que d'ouïr, qui desireroyenl bien communiquer au principal fruict. Pour ces

(|) Docteur de Sorbonne et vicaire de Té- vin. Au retour de celui-ci, il dut quitter ta

vêque d'Amiens, Jean Morand, de Vervins, ville. En i5/i2 nous le retrouvons pasteur à

dont les sermons furent condamnés par la Fa- Cully, sur le lac, entre Lausanne et Vevey.

culte de théologie le i5 juillet i53A, se ré- (Epistre de Malingre, Herminjard , IV, 335 , et

tracta le même jour. Quelques années après, Galifle, Nouvelles pages , etc.) il s'enfuit à Genève, où il arriva au mois de (2) Voir les appendices de noire Intolérance

décembre 1 53y; il y devint pasteur et continua de Fénelon. ses fonctions pendant le bannissement de Cal- ^ Bulletin, XTI, 8.

causes il nous a semblé bon de les mettre en telle musique, qu'ils seruissent pour chanter aux assemblées publiques, selon la façon de chanter accoustumée, et aux compagnies particulières aussi, voire en telle sorte que chacun, moyennant quelque petite connoissance de Part, y puisse tenir sa partie, et continuer chaque pseaume iusques à la fin. Ce qui ne se pouuoit bonnement faire en aucuns imprimez en parties, ausquels n'y auoit que le premier verset imprimé ou quelque peu d'adioustez. Pour à quoy paruenir, nous auons non seulement fait la musique fournie d'accords harmonieux, mais aussi chaque partie la plus commode à chanter qu'il a esté possible. En ce liurc donc vous trouuerez en l'vne des parties le chant vsité aux églises, sans estre en rien changé, assauoir, en la partie nommée superius pour les Pseaumes lesquels aux limes imprimez iusques ici ont la clef de dessus, c'est-à-dire en la plus basse ligne; et se doyuenl chanter en voix de dessus, ou d'enfant : i'enten quand on veut chanter en partie (sic). Pour les autres Pseaumes, on le trouuera en la taille ou ténor, et se doyuent chanter en voix muée. La lettre suyuant le premier verset de chaque pseaume est en partie sous la taille, et le reste sous la basse-contre. Vous auez donc ce qui nous semble pouuoir sufhïe a donner contentement honneste aux chrestiens, qui se pourront seruir de ce liure, tant pour porter aux assemblées generalles, y chanter à la façon accoustumée, comme pour se recréer particulièrement, en chantant d'esprit et d'intelligence, afin qu'en toutes nos compagnies Dieu soit par nous serui et glorifié de cœur et de bouche. Amen.

Songer à «rendre les pseaumes encore plus attrayants?? par l'harmonie1 proscrite et conspuée par Calvin, et se livrer soi-même à ce travail pour les faire «chanter aux assemblées publiques», c'était de la part d'un pasteur un acte louable d'indépendance au point de vue ecclésiastique, et peutêtre de présomption au point de vue artistique Les hommes du métier en jugeront par les spécimens que nous donnerons plus loin. Il est digne de remarque que Sureau répète les propres paroles de Calvin contre «le plaisir de l'aureille», au moment même où il secoue le joug de l'autorité du réformateur, et qu'il s'en sert pour décrier l'œuvre de ses devanciers, sous prétexte que leur musique est fort artificielle et peu propre à être chantée par tous. Cela n'était vrai que des psaumes de Goudimel en contre-point double et en forme de motets, aussi bien que de quelques-uns de ceux de Jambe-de-Fer; l'harmonie de Bourgeois et celle de plusieurs psaumes de Philibert était aussi simple que celle de Sureau, et celui-ci eût fait preuve de bon goût en n'en médisant point.

(,) Cependant Clatidin Le Jeune s'est rencontré avec lui, ou l'a copié, dans los premières plirases du psaume premier.

Nous ne savons de quel œil les anciens du consistoire d'Orléans et les collègues de Sureau le virent publier cette composition musicale, bientôt éclipsée; cependant, ses liaisons avec des gens d'une orthodoxie suspecte, sans doute Morelli et Bergeron, qui réclamaient une organisation plus démocratique de l'Eglise, firent craindre qu'il ne provoquât un schisme, et l'on crut prudent de le placer dans les environs de Paris, sans doute h Melun (,), pour le mieux surveiller.

L'année qui suivit celle de la publication de ses psaumes, il fut accusé d'être l'auteur du fameux pamphlet antimonarchique imprimé en 1 563 : Défense ciuile et militaire des innocents et de l'Eglise de Christ®, et mis à la Bastille au mois de juin. «On arrêta, dit Charles Drelincourt w, un ministre nommé Sureau , qui enseignait que le meurtre de Charles IX et de sa mère était permis, du jour où ils refusaient d'admettre l'évangile calvinien; mais il fut relâché» au bout de quelques semaines. Aux yeux de Birague, son accusateur, le véritable crime de Sureau était bien moins sa participation imaginaire au libelle incriminé, que l'apologie qu'il avait faite de Poltrot, l'assassin du duc de Guise. L'assassinat, quel qu'en soit le mobile, est toujours un crime; mais si Coligny, le plus grand caractère du siècle, déclara franchement que «depuis qu'il savait que Guise cherchait à se défaire du prince de Condé et de lui, il n'avait nullement détourné ceux qui parlaient de tuer Guise (4), v n'est-il pas permis de réclamer les circonstances atténuantes en faveur des Orléanais ? 11 ne faut pas oublier que le prince qui les assiégeait avait juré de raser leur ville et d'y tuer tout jusqu'aux chats®. Or, avant de célébrer un attentat qui avait sauvé

O II nous apprend lui-même qu'il élait à une journée de Paris, et que la première ville qu'il rencontra en se dirigeant vers Bàlo fut Moret. D'un autre côté, M. F. de Schickler, qui s'est fait une spécialité de la géographie huguenote, nous affirme que le Meullenl qui figure dans la liste des églises existantes en 1 562 , dressée par les frères Haag, n'est autre que Melun.

(2) Ce libelle, paru à Lyon et attribué aussi à Charles Du Moulin, fut réprouvé par les pasteurs lyonnais, comme «plein de fausse et mauvaise doctrine, conforme en plusieurs points à celle des anabaptistes, induisant les

hommes à sédition, à rébellion et désobéissance aux rois et princes, contre l'exprès commandement et ordonnance de Dieu." (La France protestante, IV, hik.)

W Labitte, Démocratie de la Ligue, p. li.

(/|) Michelet, Guerres de religion, p. 3 16. On sait ce qu'en pensait Calvin lui-môme. Voyez aussi le chansonnier huguenot, p. 2 5?,- 259, 271 et suiv.

(5) Dans une circonstance analogue, lorsque l'autre Guise, le Balafré, fut assassiné par ordre de Henri III, les Rochellais, délivrés de leur plus redoutable ennemi, voulaient tirer le canon en signe de joie. Dnplessis-Mornay

sa vie et celle d'un grand nombre de ses coreligionnaires, Sureau avait subi toutes les horreurs du siège. En glorifiant la Saint-Barthélemy, qui faisait dire à Jean de Serres (n : 0 ma France! les cheveux me liérissonnent, le pape était bien loin d'avoir la même excuse.

Aussitôt après sa sortie de la Bastille, le trop fougueux ministre fut choisi, à défaut de Barbaste, pour servir de second à Jean de l'Epine, dans une dispute publique avec les théologiens catholiques Vigor et De Sainctes (2). Cette conférence eut lieu à l'instigation du duc de Montpensier, qui voulait ramener au catholicisme son gendre et sa fille, le duc et la duchesse de Bouillon. Commencée le o, juillet, dans l'hôtel de Nevers, à Paris, elle dura plusieurs jours, et eut un résultat contraire à celui qu'en avait espéré le promoteur; aussi Catherine de Médicis ne manqua-t-elle point l'occasion qui lui fut offerte, en 1672, de venir en aide «à ses controversistes, en administrant à Bouillon le poison dont il mourut deux ans plus tard.

Rentré dans son église, Sureau paraît s'y être fait oublier jusqu'à la Saint-Barthélemy. Il essaya alors de s'enfuir et fut arrêté le 29 août, sur la route de Baie. «l'estoy, dit-il (3), demeurant en France en vue petite église, distante d'vne iournée de Paris, où estant auerti du massacre fait en ladite ville, ie prins délibération quatre iours après de me sauuer hors du royaume. . . Dès le lendemain., estant arriué à la première ville (Moret), ie fus enquis qui i'estois. » — La prison le convertit avec une rapidité foudroyante; car, le jour même de son arrestation, il fit connaîlre au lieutenant de la ville sa résolution d'abjurer. « Tant s'en faut, dit-il (/,), que i'aye regardé h sauuer ma vie, qu'au contraire c'a esté vne disposition dernière pour receuoir la mort, que ie pensoy estre prochaine. » — Malgré cet empressement, dont la sincérité dut paraître au moins suspecte, la

s'y opposa, «afin qu'il ne fût point dit que ceux de la religion approuvassent par un acte solennel une action trop ambiguë."

M Le véritable inventaire de l'hist. de Finance, Rouen, Jacq. Cailloué, 1660, in-fol.,p. 5i2.

- Voir à la Bibliothèque du protestantisme : Les actes de la conférence tenue à Paris es moys de iuillet et aoust i566, entre deux docteurs <lr Sorbonne et deux ministres de Caluin, Paris. Jean Fouché, i 568, in-8° de 578 feuillets.

! Confession et recognoissance d'Hugues Sureau, dit Du Rosier, touchant sa cheute eu lu papauté et les horribles scandales parluy commis ( t. JI , p. 1 of) des Mémoires de V Estât de France sous Charles neujiesme).

W Confession de foy faicte par IL S. Du Rosier avec obturation et détestât ion de la pro fession huguenotique , olc, Paris, Sébastien Nivelle, 1570, in-8°.

prison , où il se trouvait encore lorsqu'il écrivit sa Confession de joy, datée du 16 septembre 1 5 7 ^ , ne s'ouvrit que tardivement. Enfin il fut permis au néophyte subitement touché de la grâce d'aller abjurer solennellement à Paris, en présence du roi.

Ce premier pas fait dans la voie de la duplicité fut suivi de beaucoup d'autres moins excusables : le pasteur devint le tentateur et le convertisseur de ses frères; aussi la postérité, qui a entouré de l'auréole du martyre les noms de Goudimel, de Ramus et de Goujon , a-t-elle flétri celui de Sureau.

Charles IX le conduisit auprès du roi de Navarre et du prince de Condé, qu'il avait mis sous les verrous lors du massacre. A la menace du roi : « Messe, mort ou Bastille!» Condé avait fièrement répondu : « Les deux derniers, à votre choix. » Les deux princes parurent frappés de l'éloquence du controversiste, affirmant que Rome était la véritable Eglise, et déclarèrent, à la grande joie du monarque, qu'ils détestaient leurs anciennes erreurs.

Condé ne s'était cependant rendu qu'à demi ; il prit Sureau en particulier : «Ce que vous avez déclaré publiquement, lui dit-il, est-il vrai? N'est-ce pas la crainte qui vous a fait ainsi parler? » — Sureau l'assura que non, et « renchérit, écrit De Thou, sur tout ce qu'il avait déjà dit. » Vaincu en partie par les arguments du convertisseur, et en partie par la crainte du logement qu'on lui préparait à la Bastille, le prince abjura.

Ce succès inespéré fut un triomphe pour le parti qui venait de se baigner dans le sang, et couvrit d'une gloire criminelle l'apostat, que le jésuite Malclonat fit prêcher dans les principales églises de Paris, et employa à catholiciser les protestants qui avaient échappé au massacre. Toutefois, à mesure que diminuait la frayeur de Sureau, son zèle se ralentit; peutêtre la résistance de Condé avait-elle réveillé et aiguillonné sa conscience. Envoyé, le k novembre, à Sedan, pour endoctriner ce même duc et cette même duchesse de Bouillon, en présence desquels il avait naguère soutenu la cause protestante, il laissa son collègue Maldonat s'acquitter seul et sans succès de cette tâche. A Metz, où ils allèrent ensuite, mandés par le cardinal de Retz, Sureau se contenta de prêcher une seule fois sur la succession épiscopale, et dès qu'il apprit que sa femme et ses enfants étaient en sûreté à l'étranger, il sortit secrètement de la ville avec l'aide de ceux qu'il était venu tourmenter, gagna Strasbourg, puis Heidelberg, où il

fit reconnaissance publique de sa faute. Mais ni la rétractation qu'il fit imprimer, ni son Traicté des marques de la vraye Eglise de Dieu (Heidelberg, 167/1, in-8°), ne lui rendirent l'estime de ses frères; il eut le sort des traîtres, méprisés de tous. Depuis ce temps, dit La Popelinière, «il vesquit en grande angoisse d'esprit. » Il se retira bientôt après à Francfort, où il reprit son métier de correcteur d'imprimerie, qu'il n'eût jamais du quitter, et y mourut de la peste avec toute sa famille, vers 1 5 7 5 .

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