A MONSIEVR ODET DE LA NOVE, SEIGNEVR DE THELIGNY
Monsieur,
Combien que l'iniure du temps mauoit retenu de ne mettre en lumière aucunes de. mes œuures, si est-ce que, ne pouuant plus endurer les prières par trop importunes de mes amis, qui en auoient ia gousté quelques eschantillons, ie me suis mis à reuoir mes papiers, entre lesquels s'est offert premièrement en mains ce liure des Meslanges, lesquelles (sic) i'auoye du tout proposé de supprimer et enseuelir comme choses friuoles et vaines. Mais craignant qu'on ne les eust imprimé (sic) sans mon sceu, en quoy faisant il s'y fust(sans aucune double) commis beaucoup de faultes, ie me suis tant plus facilement laissé persuader à les diuulguer, estant présent, iusqu'à ce que i'en puisse bailler d'aultres plus au goust de cest eage. D'autant doncques, Monsieur, queie cognois que ce mien labeur a besoing de quelque bon protecteur pour le défendre contre les
1 C'est ainsi que le qualifie le privilège du Liure des Meslanges , daté du fi 8 janvier i582. Nous n'avons pas trouvé la preuve qu'il ait
eu le même titre auprès de Henri III, mais il Peut sous Henri IV.
langues médisantes, ic me suis adressé à V. S., estant esguillonné du bon naturel qu'elle a de ses tant nobles et vertueux parens. auec la prompte inclination à ceste science, laquelle i'ay apperceue en luy proposant les premiers rudimens. Souhaitant aussi grandement que toutes les fois que ce mien Hure se présentera deuant voz yeux , qu'il puisse d'vne part seruir de louable regaillirdissement [sic) et de rafreschissement d'esprit, et, d'aultre part, pour tesmoignage de la bonne et entière affection que ie porte à V. S. , laquelle ie prie Dieu vouloir mainctenir en sa saincte garde.
Votre humble et affectionné seruiteur, G. LE IEUNE.
Nous n'avons point rencontré l'ouvrage suivant : Recueil de plusieurs chansons et airs nouueaux mis en musique par Clauclin Le hune, Paris, Adrien Le Roy et veuve Ballard, 1 5 9 4 , in- 16 obi., qui fut suivi d'un autre encore publié du vivant de l'auteur :
Dodecacorde contenant douze pseaumes de Dauid mis en musique selon les douze modes approuuez des meilleurs autheurs anciens et modernes; à deux, trois, quatre, cinq, six et sept voix , par Claucl. Le leune, compositeur de la musique de la chambre du Roy. La Rochelle, Hierosme Haultin, i5g8, six vol. m-l\° obi., avec privilège du 8 septembre 1696. (Complet à la Biblioth. Sainte-Geneviève; — à la Biblioth. nation., taille, basse-contre, cinquième, sixième ou second dessus). Ces psaumes sont les suivants : cxxxviii, du premier mode, authentique; xxxv, du second mode, plagal; xlv, du troisième mode; xxm, du quatrième mode; en, du cinquième mode; lî, du sixième mode; cxxiv, du septième mode; lx, du huitième mode; xlvi du neuvième mode; lxxvi, du dixième mode; lxxiï, du onzième mode; cxn, du douzième mode. — Ici notre mélodie ecclésiastique reparaît, tantôt a une partie, tantôt à une autre; mais les parties d'accompagnement diffèrent à chaque strophe, et parfois aussi le nombre des voix, qui varie de deux à sept. Ce sont de véritables motets, comme ceux de Goudimel. L'auteur a, on peut le dire, épuisé le sujet dans la multitude des combinaisons harmoniques des seize versets du psaume en, trop long pour que nous le reproduisions. On trouvera plus loin le cxxxvm , qui, bien que n'ayant que quatre versets, forme déjà un morceau assez étendu.
Le Dodecacorde est, selon M. Fétis, un des meilleurs ouvrages et des mieux écrits de Le Jeune. Le portrait de l'auteur, téte chauve et barbe blanche, est dans l'exemplaire de Sainte-Geneviève; il a été reproduit au
burin par Hawkins dans son Histoire générale de la musique (t. M, p. 20 U). Pierre Ballard a réimprimé ces psaumes en 1608 et en 1618, m-k° obi. L'édition de 1618 (Bibliotli. Sainte-Geneviève, basse-contre, taille, cinquième et sixième") a subi une modification contraire à celle des chansons de R. De Lattre, auxquelles on mit des paroles de psaumes : Dodecacorde selon les clouse (sic) modes à deux , trois, quatre, cinq , six et sept voix, par Cl. Le Ieune , compositeur de musique de la chambre du Roy, sous lesquels ont esté mises des paroles morales.
Voici la dédicace de la première édition :
A MONSEIGNEVR LE DVC DE BOVILLON , VICOMTE DE TVRENNE, M A R ESC H AL DE FRANCE, CON- SEILLER DV ROY EN SES CONSEILS D'EST AT ET PRIVE, ET GENTILHOMME DE LA CHAMBRE DE SA MAIESTÉ(I).
Monseigneur,
le ne pourrai' vous faire don de ce qui est né sous vous et les vostres; seulement veux-ie l'honneur d' estre présentateur, pour recognoistre celuy que i'ay d'estre vostre domestique. I'ay pensé estre à propos, en vn temps où tant de discords sont accordez , donner aux François de quoy vnir les tons comme les pensées et les voix aussi bien que les cœurs. Si ceste musique est pesante et graue, i'ay estimé que nous deuons estre lassez et de nos modulations légères et de nos légères mutations. Pleust à Dieu pouuoir par le mode dorien esteindre les fureurs que le phrigien peut auoir esmeues, et estre aussi puissant aux effects de mon harmonie , comme Possidonius tesmoigne auoir esté Damon milezien. Aussi fout-il d'autres mouuements plus énergiques pour esteindre les phrigiennes fureurs des François. A tels effects ont eu plus de puissance l'heur et la vertu du Roy, que tous les tons du monde. Sa magnanimité n'a point eu besoin des modes, desquels Timothée resueilloit le cœur d'Alexandre. Sa patience et probité ont esté naturelles, sans que les mesures doriennes ayent fomenté les esprits. Et pour l'aduenir, ie ne voudroy pas tant de force à la musique comme luy en ont attribué les anciens. Mesmement ie n'oseroy dire d'elle ce qu'on dit des astres, asçauoir que, si elle ne violente, pour le moins elle encline. le me contenteroy de remarquer que les appétits des peuples en l'élection des modes et des mesures sont eschantillons certains de l'affection dominante en eux. Et pour ce que l'affection engendre les effects, ces mesmes marques en sont les présages. l'osera y donc conuier mes compagnons à honorer nostre musique d'argumens, de tons et de mesures sérieuses, pour donner opinion aux plus aduisez des nations voisines que nos legeretez et mutations ont acbeué leur cours, qu'vne constante harmonie est establie en nos cœurs, et que la paix qui est appuyée sur
1 Henri de la Tour d'Auvergne, devenu duc de Bouillon et possesseur de la principauté de Sedan par son mariage avec Charlotte de la Marck ( 1 T>c) 1 ).
nos constances est vne tranquillité de durée et non pas vn nie d'Alcions. Pour toucher vn mot du particulier de mon ouurage, deux raisons m'ont empesché de cotter tous les modes par leurs noms. Premièrement i'ay voulu fuir l'ostentation des vocables recherchez, puis après, la dissension des anciens et leurs diuersitez d'opinions sur tels noms requiert vn plus curieux esprit que moy, qui ay mieux aimé estre leur disciple que leur iuge. Je diray en passant que les diuersitez d'opinions sur l'ionien s'appointent par la différence du premier ionien et du dernier, estant le premier louable, auant le passage des Ioniens en Asie, lesquels depuis ont chanté, comme vescu, avec mollesse et lasciueté de mœurs. Quant au lidien, on l'a départi en mixolidien , pour appaiser le différent d'Olimpe et de Pindare, le premier et le plus ancien desquels s'en est serui aux chants funèbres et aux Epicedies; le second, plus nouueau, aux Epithalames. El pour ce que cette matière meriteroit vn traitté à part, que ie prendray courage de faire, selon le traitement que receura des François ce mien premier part, lequel s'en va se ietter à vos pieds, auec asseurance que, pour l'amour de son pere, vous l'honorerez tant, Monseigneur, que de luy mettre la main sur la teste, et me tenir à iamais
Vostre tres-humble et tres-obeissant seruiteur.