C. LE JEVNE
Si, comme la précédente, cette préface n'offre aucune trace de la piété naïve et expansive de Bourgeois, de Jambe-de-Fer et de Servin, on y retrouve pourtant encore le sérieux huguenot qui avait porté Claudin à vouloir supprimer, « comme choses friuoles et vaines??, les chansons honnêtes mais amoureuses des Meslanges. Celle-ci a le même caractère de gravité qui convenait à une œuvre entachée d'un peu de pédantisme (nous voulons parler de la composition d'un morceau dans chacun des douze modes, affectation qui reparaît dans plusieurs ouvrages posthumes du même auteur), et de plus elle exprime le sentiment du patriote et de l'artiste, qui voudrait que la musique française cessât de mériter sa réputation de légèreté, en même temps que la vertu de l'intègre citoyen, qui, au sortir des guerres civiles, forme des vœux pour la durée de l'union et de « la paix appuyée sur nos constances. »
«Le P. Mersennc rapporte, dit M. Fétis, une curieuse anecdote sur le danger que coururent Claude Le Jeune et ses meilleurs ouvrages pendant la guerre de la Ligue contre Henri IV, et sur le secours que Mauduit leur porta dans cette circonstance. Pendant le siège de Paris, dit-il, Claudin Le Jeune s'enfuyait parla porte Saint-Denis, emportant ses compositions non encore publiées, notamment le Dodécacorfle. 11 fut arrêté par des sol-
dats de la Ligue, et ce fut Mauduit qui arrêta le bras du sergent, au moment où celui-ci lançait toutes ces compositions dans le feu du corps de garder Mauduit parvint ensuite à faire relâcher le musicien, qui lui dut sans doute de n'avoir pas le sort de Goudimel.
L'année même de l'impression du Dodécacorde , il obtint un privilège pour ses deux Psautiers complets à trois et à quatre voix; mais de même que son confrère Du Caurroy, qui mourut au moment de mettre sous presse ses Mélanges, dédiés par son neveu au duc de Bouillon, il ne vit point paraître ces publications. De ses douze ouvrages connus, il n'en publia lui-même que quatre ; ainsi se réalisa une fois de plus la mélancolique devise qu'il avait mise dans ses armoiries (une ruche et cinq abeilles, dont une rentre au logis) : Sic vos non vobis. Ce fut sa sœur Cécile, esprit ferme et distingué, qui fit imprimer les autres. Encore ne put-elle accomplir jusqu'au bout la tâche qu'il lui avait léguée à l'heure suprême ; elle fut remplacée, pour le dernier ouvrage, par une nièce, Judic Mardot, non moins jalouse de l'honneur de l'artiste. Claudin fut inhumé à Paris, le 26 septembre 1600, dans le cimetière protestant de la Trinité, rue Saint-Denis, et eut pour successeur, comme compositeur de la musique du roi, Guedron, qui publia en cette qualité des airs à quatre et cinq parties, en 1608.
Tous les ouvrages de Claudin qu'il nous reste à citer sont donc posthumes, et attestent la grande renommée qu'il avait su conquérir, à une époque si troublée et si peu favorable aux beaux-arts.
Les cl Pseaumes de Dauid mis en musique à quatre parties par Claud. Le Jeune, natif de Valent, etc. (sic), Paris, veufue feu Ballard et son fils Pierre Ballard, 160 1, en 5 vol. in-i 2 obi., dédiés au duc de Bouillon, prince de Sedan (Collect. de M. Lutteroth, basse-contre et taille); — réimprimés à la Rochelle par J. Haultin, en 1608, in-4°, avec un titre plus exact : Les Pseaumes de Dauid mis en musique à quatre et cinq parties par Claud. Le Jeune, etc. — L'édition de Ballard renferme aussi les psaumes à cinq voix, mais comme ils ne sont qu'au nombre de douze (lxvii, lxix, lxx, lxxii, lxxxii, lxxxvi, xc, xcv, cxi, cxvin, cxxxix et cxlii), on a cru pouvoir ne pas les mentionner dans le titre de l'ouvrage. Bien que la même inexactitude ait été reproduite par plusieurs des éditions postérieures, il n'y a en réalité qu'un seul travail, sous des noms différents. La cinquième partie est la mélodie tantôt chantée au soprano aigu, tantôt à la contre-basse. Les réimpressions
en sont nombreuses : Paris, Pierre Ballard, 161 3, in-12 obi. (Collection de M. Lutteroth, basse-contre; Bibliothèque nationale, haute-contre) ; — Paris, Pierre Ballard, 1 6 1 5 , in-8°; — Genève, François Le Febvre, 1617, in-12 obi. (Collection de M. Alf. André, ténor) ; — Genève, Jean De Tournes, 1627, petit in-4°, musique à chaque verset, mais tous les versets n'y sont pas. On trouve dans le cinquième fascicule la Suite des Pseaumes de Dauid à cinq et six parties, iusques au nombre de trente-huit, nouuellement adioustez aux douze de Claudin Le Jeune far Jean Le Grandi. Ces trente-huit psaumes portent les numéros suivants : 1, 11, ni, iv, v, vi, vu,
VIII, IX, X,XV, XXIII, XXVIII, XXXII, XXXIII. XXXIV, XL, XLU, XLV, XLVIT, L,LVM , LIX, LXI, LXII , LXV, LXVI, LXXIV , XC1I , XCIX , C , CX , CXXXI1I , CXLVI , CXXXVI ,
exix, cxlviii et cl (Biblioth. nation., basse-contre; Collect. de M. Henri Bordier, toutes les parties complètes, sauf le ténor des huit premiers psaumes). Il y a dans cette édition deux portraits en regard, celui de Marot et celui de François 1er. — Amsterdam, 1629, 1 6 3 3 ; — Leyde, Justus Livius, 1 6 3 5 , in-12, avec un portrait de Le Jeune et ses armoiries; — Amsterdam, Louis Elzevier, 16/16, in-12 (Collect. de M. Fétis); — Paris, Pierre Ballard, i65o, in-12 (Collect. de M. Fétis); — Schiedam, 166/1, in-i 2 , avec une traduction hollandaise sous ce titre : Psalmen Davids op viif Stemmen, door Cl. Le Jeune, et enfin une de 1 6 6 5 en cinq volumes.
Cet ouvrage a «eu beaucoup de succès, dit M. Fétis, et l'on en a fait plusieurs éditions et des traductions anglaises et hollandaises, à Paris, Genève, Leyde, Amsterdam , Londres, etc. Ces psaumes sont écrits presque tous en contre-point simple de note contre note, sur les mélodies du culte protestant, placées dans la partie de ténor, comme les psaumes de Goudimel; mais ceux-ci sont mieux écrits. On a ajusté sur la même musique la version allemande d'Ambroise Lobwasser. » On Irouvera plus loin quelques-uns de ces psaumes.
Voici la dédicace de ce Psautier :
A M. MONSEIGNEVR LE DVC DE BOVILLON, PRINCE SOVYERAIN DE SEDAN ET RAVCOVRT, VICOMTE DE TVRENNE , CAPITAINE DE CENT HOMMES D'ARMES DES ORDONNANCES DV ROV, PREMIER GENTILHOMME DE SA CHAMBRE, MARESCHAL DE FRANCE.
Monseigneur,
Dieu vous auoit donné vn seruiteur entre plusieurs, et à moy vn seul frère, qui, sur la cognoissance qu'il eut de sa mort, de tout ce qu'il laissoit eut particulièrement soing
'' Jean Le Grand manque à la France protestante.
de m'obliger à faire après luy ce qu'il auoit résolu durant sa vie, touchant l'impression de ses œuures en musique, et nommément des Pseaumes de Dauid, desquels il vous en présenta douze, comme pour eschantillon, il y a quelques années, auec dessein, quand il auroit ourdi tout l'œuure , de le vous offrir, à fin qu'il eut cest honneur, ayant à voyager par le monde, d'auoir tousiours pour sauf conduit le tiltre de vostre illustre nom, qui n'apporteroit moindre bon heur à l'ouurage que vos mains ont exercé de libéralité entiers l'ouurier. Or, Monseigneur, le sexe dont il a pieu à Dieu de m'abbaisser et les sérieuses occupations qui vous détiennent, estant ce que vous estes en son Eglise, et en cest Estât, m'interdisent d'vser de grand langage sur ce subiect. Car ie croy de vostre pieté qu'elle aura pitié de cest orphelin, que le pere desiroit vous présenter auant que luy défaillir, ce que ie vien faire à ceste heure , obéissant à sa dernière volonté. Et quoy que peut estre vous ne le cognoissiez par les mains qui le vous offrent, ie m'asseure que, s'il vous plaist seulement l'ouir, sa voix suffira pour le vous faire recognoistre, et que vous daignerez bien l'accueillir, à fin que comme il a esté conceu en lieu de vostre authorité, et nourri sous l'ombre de vos faueurs , il puisse comparoistre plus hardiment en public, s'il a ceste grâce que vous estimiez qu'il en est digne. Car vostre iugement, grand es plus grandes choses, mais tres-grand en la musique (comme ie l'ay souuent entendu du deffunct, professeur de vérité et non de flatterie), vostre iugement, dy-ie, Monseigneur, luy seruira de garantie contre les atteintes de ceux qui pensent cacher leur ignorance par reprendre ce qu'ils n'entendent pas, ou calomnier ce qui est préférable à ce qu'ils peuuent. Si vous en receliez du plaisir, le public y en cerchera à vostre exemple; et moy accomplissant en cecy le désir de l'autheur, lors que ie le suiuray où il est, au moins i'emporteray ce contentement qu'en lui rendant cest office, vous , Monseigneur, aurez aggréé le deuoir où s'en est mise vostre tres-humble et tresobeissante semante.
CECILE LE JEVNE.
Suivent plusieurs pièces de vers concernant l'auteur; en voici cinq que nous n'avons pas encore citées :
EP1TAPHE DE CLAVD. LE JEVNE, CELEBRE MVSICIEN. '
Lame par qui viuoit le corps Qui rend ce tombeau vénérable Eust bien fait la mort pitoyable Par ses mélodieux accords;
Car es deux elle auoit appris , Auant qu estre à son corps vnie.
Les vrais tons de leur harmonie, Qui sont infuz en ces escrits.
Mais elle, venant seiourner Où le discord teigne et Venuie , Voulut a sa première vie Libre s'en pouuoir retourner.
Du Maurier.