‹ Clément Marot et le psautier huguenot (volume 3)Chapitre 160 sur 178 · PIERRE ALEXANDRE ET PIERRE RRLJLLY · texte numérisé non relu

PIERRE ALEXANDRE ET PIERRE RRLJLLY

Errdre humauum est, et les rectifications elles-mêmes sont parfois sujettes à d'étranges vicissitudes. Celle-ci était prête pour l'impression lorsque1 nous avons été contraint de la refondre, pour substituera la conclusion que nous avions d'abord adoptée, et non à la légère, une conclusion diamétralement opposée. Nous reproduisons pourtant entre guillemets le commencement et la fin de notre première rédaction; on verra tout à l'heure pourquoi.

tf Calvin, avons-nous dit, était sur le point de quitter Strasbourg ou venait d'en sortir, lorsque Pierre Alexandre y arriva; car il s'écoula moins de six mois entre le départ du réformateur (2 septembre i54i) et l'apparition du Psautier pseudo-romain publié par son successeur, et achevé d'imprimer le 1 5 février i5/i2. Nous éprouvons le besoin de revenir sur ces lignes, qui tranchent peut-être trop catégoriquement et, dans tous les cas, trop brièvement, une question résolue jusqu'ici d'une façon différente, savoir celle du successeur de Calvin à Strasbourg.

«Les prolégomènes du tome VI (p. xv) des Opéra Calvini, en cours de publication, contiennent sur ce point un passage très important, dont les éditeurs ne semblent pas avoir entrevu toute la portée. «Nous avons, disent-ils, trouvé ff certaine lettre datée du 26 mai 1 56 2 , adressée par Pierre Alexandre, pas-

«leur de l'Eglise française de Strasbourg, au magistral de notre république et cr conservée dans les archives de la ville, lettre dans laquelle l'auteur rapporte rr qu'il a récemment fait imprimer [novam editionem curasse] une nouvelle édition ^cle la lilurgie [et du Psautier français j, la précédente étant vendue ( . . .hab nichjrantzosischen gesang psalmen, gemeine gebet und formulai- der Sacrament Hand- «lungcn diser Kirche allhie, weil keine bûchlin mehr vorhanden, widerumb in druch cr verfertiget) ; qu'il en a envoyé à Metz près de six cents exemplaires, lesquels

PIERRE ALEXANDRE

«ont été saisis et retenus aux portes de cette ville par ordre des consuls, prince «paiement parce que le typographe avait mis à la fin de l'opuscule (vs «vnbesonener gewarsamkeit , . . . us vnberathenem iiberigen vleis, comme il dit cr lui-même) : Imprimé à Rome avec privilège du pape. Il demande ensuite au k magistrat strasbourgeois d'intervenir auprès des autorités messines, afin que «les volumes soient remis à ceux auxquels ils avaient été adressés dans un «but excellent et en vue du progrès de la cause évangélique. d

«Bien que MM. Baum, Gunitz et Reuss paraissent dire ici que Pierre Alexandre était pasteur de l'Eglise française en i5&2 , c'est Pierre Brully qu'ils désignent plus loin (XI, 622) comme le successeur de Calvin; mais leur opinion a pu se modifier depuis la publication de notre premier volume, où se trouve décrit le Psautier pseudo-romain, qu'ils croyaient à jamais disparu.

«Quoi qu'il en soit, essayons de nous représenter ce qui a dû se passer à

la fin' de l'année i5/u : les trois premières éditions du Psautier calviniste

à peine ébauché sont épuisées, et l'on continue à en demander des exemplaires

de divers côtés. La publication d'une édition nouvelle est indispensable. Qui

en prendra l'initiative? — Evidemment le pasteur français, le successeur de

Calvin qui vient de retourner à Genève; c'est lui que concerne ce soin, c'est à lui de répondre aux besoins de son Église et aux besoins des Eglises qui parlent la même langue. On ne peut soupçonner l'imprimeur Jehan Knobloch d'avoir, de son propre chef et sans consulter personne, mis le nouveau Psautier sous presse; car ce Psautier ne reproduit pas purement et simplement le texte et la musique des éditions précédentes. Tandis que celles-ci ne renfermaient que dix-huit psaumes et trois cantiques, l'édition de i5/i2 en renferme plus du double et huit mélodies nouvelles; douze psaumes seulement y restent sans musique, parce que le temps avait manqué pour trouver ou composer des chants qui pussent s'y adapter.

«Des additions si considérables nécessitaient le consentement des chefs de l'Église et, avant tout, celui du pasteur, ou, pour mieux dire, comme le premier recueil (1539) avait été formé par Calvin lui-même, et comme le troisième recueil (i5/i5 fut formé par l'un de ses successeurs, Jean Garnier, le second recueil doit aussi avoir été l'œuvre du pasteur français, surtout si celui-ci était à la fois poète et musicien, comme nous savons que l'était Pierre Alexandre. Voilà l'idée la plus naturelle qui s'offre d'abord à l'esprit. A tout le moins faut-il reconnaître que le pasteur français n'a pu rester étranger à des changements dont la responsabilité retombait directement sur lui, et que, s'il

l) Auquel, d'après une noie des Opéra Calvini(X\, 71 3), le pasteur Poullain, prédécesseur de Garnier, pourrait bien avoir pris quelque part.

ET PIERRE BRULLY.

ne les a pas faits lui-même, ils ont été réalisés par son ordre ou avec son autorisation.

ce Admettons que Pierre Brully, succédant à Calvin, ait vu arriver, encore tout plein de son sujet, l'auteur poursuivi du Psautier d'Anvers (1 54 1) ; admettons qu'il ait vécu en bonne harmonie avec Pierre Alexandre, et que celui-ci l'ait, entretenu de la nécessité d'accroître le Psautier, comme Poullain l'a probablement l'ait plus tard; admettons que Brully ait partagé les idées de Pierre Alexandre et lui ait laissé carte blanche pour la musique aussi bien que pour les paroles, qu'il l'ait, en un mot, chargé de toute la besogne, y compris la correction des épreuves; mais alors ne paraitra-t-il pas étrange que Pierre Alexandre ne prononce pas le nom de Brully dans sa lettre, et qu'il ne dise pas : Nous avons fait, ou bien : J'ai été chargé de faire, mais : J'ai fait une édition? — Si donc l'hypothèse d'après laquelle Pierre Alexandre aurait succédé à Calvin ne soulève jusqu'ici par elle-même aucune difficulté, il en est autrement de celle qui attribue le même rôle à Pierre Brully. Mais poursuivons.

te L'Église de Metz, qui n'avait encore que très peu de Psautiers, demande un grand nombre d'exemplaires de la nouvelle édition. A qui les demandet-elle? A l'imprimeur? — Non; à Pierre Alexandre. Et pourquoi les lui auraitelle demandés, s'il n'était pas le pasteur français? Comment aurait-elle été en rapport avec lui, comment même eût-elle su son nom, s'il n'avait été qu'un simple réfugié parmi tant d'autres? Si Pierre Alexandre avait reçu du pasteur la mission de faire imprimer le Psautier, il devait s'effacer et disparaître, une fois sa tâche remplie, c'est-à-dire une fois l'édition achevée. Cependant il continue de s'en occuper. Dira-t-on qu'il était aussi chargé de l'expédition? — Impossible; car, dans ce cas, il eût expédié les exemplaires au nom de Brully, tandis que, loin de parler en subordonné, il dit nettement : J'ai envoyé six cents exemplaires à Metz, comme il disait plus haut : J'ai fait imprimer une nouvelle édition. Voilà bien des difficultés qui surgissent, si Pierre Alexandre n'était pas le pasteur français, et qui s'évanouissent, s'il l'était. Nous ne sommes pas au bout.

«En sortant de Strasbourg, ces exemplaires deviennent une marchandise prohibée qui sent le fagot, aussi bien que l'expéditeur et le destinataire. On saisit le ballot aux portes de Metz. Qui va le réclamer? L'imprimeur? — Non. — L'ami du pasteur français, son délégué, son factotum? — Nul ne croira que, en pareille circonstance, un personnage connu, officiel, un pasteur, qui n'avait qu'à paraître pour être écouté, ait abandonné à l'un de ses inférieurs, peut-être inconnu du magistrat strasbourgeois, le soin d'écrire à celui-ci pour le prier de s'entremettre obligeamment dans une affaire grave et délicate. Ici, nous louchons à l'absurde. Pierre Brully aurait manqué au plus élémen-

PIERRE ALEXANDRE

taire de ses devoirs en laissant présenter la réclamation par Pierre Alexandre , au lieu de la présenter lui-même; car il ne s'agissait pas seulement d'éviter une perte matérielle, mais aussi de poursuivre un but excellent, de favoriser le progrès de la cause évangélique. Evidemment la réclamalion officielle a été laite par la seule personne qui avait qualité pour la faire et l'autorité nécessaire pour la faire accepter, c'est-à-dire par le pasteur français. Or elle a été faite par Pierre Alexandre et en son propre nom.

«En résumé, nous n'avons pas la preuve formelle, positive, que Pierre Alexandre ait été le pasteur français de Strasbourg à la fin de i5/u et au moins durant les six premiers mois de 1 54 2 ; mais la publication de son Psautier pseudo-romain, l'envoi qu'il en fit à Metz, la réclamation adressée par lui au magistrat, constituent en sa faveur les présomptions les plus fortes et les plus concluantes, à moins, bien entendu, que cette preuve formelle et positive n'existe en faveur de Pierre Brully.

r Existe-t-elle en effet. . . ?

«Les lettres du temps ne désignant le pasteur français que sous le nom du ministre Pierre, n'a-t-on appliqué à Pierre Brully rien de ce qui concernait Pierre Alexandre?

«Brully ne fut très probablement que le successeur de Pierre Alexandre; mais, quant à présent, il nous est impossible d'élucider cette obscure question, sur laquelle nous nous bornons à appeler l'attention des écrivains compétents, et tout particulièrement celle du jeune érudit strasbourgeois qui semble le mieux placé pour la résoudre. r>

Ce jeune érudit était M. Rodolphe Reuss, auteur du remarquable travail

intitulé : Pierre Brully, ancien dominicain de Metz, ministre de V Eglise française de Strasbourg, Strasbourg, Treuttel et Wurtz, 1879, in-8°, qui complète beureu-

sèment le Procès de Pierre Brully, successeur de Calvin comme ministre de T Eglise française réformée de Strasbourg , etc., par Charles Paillard. Paris, Fischbacher, 1878, in-8°.

Nous lui soumîmes les pages qu'on vient de lire, et quelques autres dans lesquelles son assertion relative au premier successeur de Calvin était fortement combattue. Animé de cet esprit de confraternité scientifique qu'on est (oujours heureux de rencontrer, M. R. Reuss se donna une peine infinie et infructueuse pour retrouver la lettre de Pierre Alexandre, sur laquelle roulait tout le débat. Cette lettre a dû être égarée : elle n'existe ni aux archives, ni à la bibliothèque de l'Université de Slrasbourg; mais elle a laissé des traces dans les Procès-verbaux du Conseil des XXI, conservés aux archives. On y lit, à

' ET PIERRE BHLLL Y. 653

Ja dale du 25 mars (non pas mai) i5/i2, ce qui suit : Der prediger und die brader der franzœsischen gemeinde siipplitiren umb furschrifft an die von Met:, etlicher welcher getruckter psahnbùchlin halber, so inen in. Metz genommen. Erhandt : sogïeich undt frûntlieh schriben, und sein sie hier getruckt nndt den psahnbùchlin allhie gemess, schriben. . . En d'autres termes : «Le prédicateur et ïes frères de la communauté française supplient qu'on écrive à ceux de Metz au sujet de quelques Psautiers qui ont été saisis à Metz. On décide d'écrire immédiatement et amicalement. Ces Psautiers ont été imprimés ici et sont conformes à ceux d'ici. n

MM. Reuss père et fils pensent que la lettre adressée au magistrat ou Conseil des XXI par l'Eglise française n'avait d'autre signature que : Pierre, ou bien : Le pasteur et les frères de T Eglise française, et que c'est en voulant préciser ou éclaircir cette désignation que l'un des éditeurs des Opéra Calvini a écrit, par distraction, Pierre Alexandre (qui fut, en effet, pasteur de cette Eglise en 1 555) au lieu de Pierre Brully.

La thèse que nous soutenions, reposant tout entière sur la lettre du 2 5 mars i5Zi2, dont elle n'était que la déduction logique, s'écroule, du moment qu'il cesse d'être prouvé quc-*cette lettre a été écrite par Pierre Alexandre, et qu'il devient très probable qu'elle lui a été attribuée par erreur. Dès lors la tradition locale et le témoignage de Crespin M, confirmés par le Catalogus ministerii Argentorensis , que M. R. Reuss aurait bien fait de mentionner dans son ouvrage, reprennent toute leur autorité.

Mais si la lettre n'a pas élé écrite par Pierre Alexandre, elle l'a nécessairement été par Brully, en vertu des raisons alléguées dans la discussion qu'on a vue plus haut. D'où il résulte :

i" Que Brully est l'auteur du Psautier pseudo-romain;

2° Que M. R. Reuss, qui ne parle pas de ce Psautier, doit ajouter un chapitre à son livre;

3° Que le nom de Brully doit être substitué à celui de Pierre Alexandre dans les pages 34/i, 345, 3/17 et 35 1 de notre premier volume, et que les neuf dernières lignes, d'ailleurs peu importantes, du premier paragraphe de la page 3/17 doivent être supprimées;

U° Qu'il faut également effacer les lignes de la page 333 relatives à la fuite de Pierre Alexandre et à son arrivée à Strasbourg en i5£t, parce que La lettre du 2 5 mars était la seule preuve que nous eussions de sa présence dans celle ville à la fin de 1 5 A 1 et dans les premiers mois de i5/i2. Nous savons que le prédicateur de la reine de Hongrie, l'auteur du Psautier d'Anvers (i5Ai),

'1} fM. Jehan Caluin eut la charge d'y prescherdu commencement ; puis M. Pierre Brully, dont nous auons à traitter l'histoire, luy succéda.')

PIERRE ALEXANDRE

fut poursuivi comme hérétique et ses livres brûlés à Bruxelles; mais sa coudamnation n'ayant été prononcée que le 2 janvier 1 5 û 5 (Bulletin, 2P série, XII, 396), il ne nous est pas démontré qu'il ait quitté les Pays-Bas longtemps avant cette date, et ce point reste dans l'ombre comme tant d'autres.

Le nom de Pierre Alexandre n'apparaît dans la correspondance de Calvin qu'au mois d'avril i546. Par un édit du 3 janvier de cette année, l'électeur palatin Frédéric II avait introduit la Béforme dans ses Etats, et l'ancien moine carmélite la prêchait à Heidelberg avec une ardeur que Calvin ne jugeait pas de très bon aloi. ce Je ne m'esbahis point, écrivait-il à M. de Falais, si maistre Pierre Alexandre est hardy, ayant le menton ainsi soubstenu, auec ce qu'on est tout accoustumé à Heidelberg d'ouir ceste doctrine desià de long temps. Mesme il scait qui! na aultre moyen pour aduancer. Ainsi ce nest pas merueille sil en vse hors de tout péril. Mais ie voy bien quil n'est pas homme trop suffisant [trop capable], et ne fust que par ses conclusions. Qui pis est, il y a vne lourde faulle, en ce quil dit le iurement estre défendu de Dieu : auec vn blasphème, en ce quil attribue auctorité à sainct Paul de permectre ce qui a esté défendu de son maistre. Mais ce sont les resolutions magistrales. r> ( Opéra Calvini , XII , 3 2 1 . )

Ce fut sans doute YIntérim (i5 mars i5Â8) qui força Pierre Alexandre à quitter Heidelberg pour se réfugier auprès de Cranmer, à la cour d'Edouard VI, comme il y avait également conduit Bucer et Fagius, qui s'y trouvaient en même temps que lui. (Ch. Weiss, Hist. des réfugiés prot. , I, 267.) L'atroce persécution à laquelle se livra Marie la Sanglante (1 5 5 3- 1 558) obligea Pierre Alexandre à quitter l'Angleterre. Il se rendit ensuite à Strasbourg. Une lettre adressée par lui à Calvin, le 12 octobre i555, atteste qu'il servait l'Eglise française depuis un temps assez long pour que, tout en l'invitant à ne plus mêler de formules latines à ses discours, le réformateur l'eût déjà félicité du renouvellement qui s'était opéré au sein du troupeau. Il avait donc gagné dans l'estime de Calvin, à tel point que, quelques années plus tard, le 10 septembre 1 558 , celui-ci le recommanda aux fidèles de Metz, qui manquaient de pasteur : cr Si vous pouviez l'obtenir par les soins des magistrats de Strasbourg, écrivait-il, vous ne pourriez mieux faire; car il est bourgeois de leur ville, et si le roi de France venait à le toucher, ces magistrats s'en formaliseraient. r> — Cependant Pierre Alexandre n'alla point à Metz, et lorsque, deux mois après, la chaire lui eut été brusquement fermée, à l'instigation de Pierre Marbach et du parti luthérien, qui firent appeler un nouveau pasteur, Calvin prit la défense de l'ancien moine et écrivit à l'Église, le 10 décembre : « Touchant lacté présent, sil est ainsi que nostre frère maistre Pierre Alexandre nous a escript, cest quil na esté accusé de personne, et quon luy a deffendu

ET PIERRE BRULLY. G55

la chaire sans luy dire pourquoy. Nous trouuons ceste façon bien estrange, comme de faict elle ne se pourroit excuser, w

La mort de Marie Tudor ayant mis fin à la persécution, Pierre Alexandre retourna en Angleterre, et Agnew le cite comme le seul homme distingué parmi les protestants réfugiés en ce pays. (Protestant Exiles from France, II,

2 7 h.) Il fut nommé pasteur de l'Eglise française de Londres en 1 56 1 et eut des démêlés assez vifs avec son collègue Des Gallars, que Calvin y avait envoyé l'année précédente. (France prot. , IV, <ikkb.)

Si l'on parvenait à retracer avec les développements nécessaires la vie aventureuse de ce Provençal, poète à ses heures et reviseur maladroit des psaumes de Marot, de plus moine, courtisan et pasteur, toujours ballotté par la tempête, sa biographie offrirait certainement un haut intérêt.

Quant à Brully W, né vers 1 5 1 5 à Mercy-le-Haut, canton d'Audun-le-Roman, près Metz, il avait revêtu le froc, aussi bien que Pierre Alexandre. Mais, s'étant mis à prêcher les doctrines de la Réforme, il fut chassé du couvent des dominicains de Metz à la fin de i5fro, et s'éloigna, dans les premiers mois de l'année suivante, après avoir quitté l'habit monastique et s'être marié. La diète impériale venait de s'ouvrir à Ratisbonne, où Mélanchthon et les délégués de Strasbourg, Bucer et Calvin, luttaient contre les docteurs catholiques. Des Messins, persécutés pour cause de religion, s'y rendirent, afin de chercher un appui qui leur permît de rentrer librement dans leurs foyers. Brully était du nombre; mais, arrivé à Ratisbonne et n'y trouvant plus Calvin, retourné à Strasbourg en juin, il se fit donner pour lui des lettres de recommandation par Frecht et Bucer, et les lui remit à Strasbourg en juillet. Le 2 5 de ce mois, le réformateur écrivait à Viret et Farel : «Le prédicateur messin, jeune homme pieux, docte et modeste, est logé chez moi, attendant le retour du docteur Bruno, ambassadeur de Metz à Strasbourg, qui s'est chargé de soutenir énergiquement sa cause devant les magistrats^.?? Brully prolongea donc son séjour dans la cité hospitalière, où, dès i538, Calvin avait fondé une petite Eglise (ecclesiola) , composée d'environ un millier de fugitifs de langue française : Suisses, Français, Belges, Savoyards, qui, ayant sacrifié leurs biens et leur patrie à leur foi, se trouvaient, pour la plupart, dénués de toute ressource, dans un pays dont ils n'entendaient pas la langue.

* L'année i54i, dit M. Rodolphe Reuss (3), fut passablement agitée pour la vieille ville libre impériale. Non seulement on y suivait avec le plus vif intérêt

'Xl Voir la note 2 de la page 33a de notre premier volume. — M Opéra Calvini, XI, a58. — M Pierre Brully, p. 2 5.

PIERRE ALEXANDRE

les discussions de la diète de Ratisbonne, mais des questions d'un intérêt plus immédiat sollicitaient l'attention du public. En juin mourait l'évêque de Strasbourg, Guillaume de Honstein, et il fallut lui choisir un successeur; on fut assez heureux pour le trouver dans le tolérant Erasme de Limpourg. En automne éclatait une maladie pestilentielle, qui ne s'arrêta qu'en hiver et fît beaucoup de victimes; parmi elles, Capiton, l'un des principaux réformateurs de notre ville, la femme de Bucer et plusieurs de ses enfants.

tr Au milieu de l'agitation inhérente à une situation de ce genre, Calvin dut accepter avec plaisir le concours d'un homme jeune, intelligent et pieux, prêt à se laisser diriger par un maître de peu son aîné, mais d'une activité dévorante et d'un esprit supérieur. Il avait d'autant plus besoin d'un aide qu'il ne tenait plus, pour ainsi dire, que par un fil à sa position de Strasbourg. Cédant aux instances réitérées du sénat de Genève, le magistrat strasbourgeois s'était enfin décidé, bien qu'à contre-cœur, à permettre le départ de Calvin pour la Suisse, où ses amis, victorieux dans les élections politiques, réclamaient instamment sa présence. Les théologiens de Strasbourg l'avaient seulement prié d'attendre le retour de Bucer. Celui-ci revint de Ratisbonne vers le 8 août, et, les premiers épanchements passés, Calvin poussa les préparatifs de son départ avec une ardeur qui blessa un peu ses amis, mais qu'expliquent, outre la présence de la peste, les appels presque désespérés de Farel. Dans ces circonstances, les services de Brully furent doublement les bienvenus, et l'on comprend que Calvin, en attendant que le fugitif pût retourner à Metz, se décida facilement à lui confier sa succession spirituelle à Strasbourg. Car il n'est pas admissible, à coup sûr, que Brully ait pris la place de Calvin sans avoir été choisi par lui.

rrCe fut le 2 septembre i5/ii qu'eut lieu le départ du réformateur génevois. Dès le 7, il annonçait à ses amis son arrivée à Neuchâtel. C'est donc à cette date aussi que commence le véritable ministère de Brully à Strasbourg, au sein de la communauté réfugiée française.1»

C'est alors aussi que, ayant entre les mains le Psautier de Pierre Alexandre imprimé la même année à Anvers, Brully lui emprunta un certain nombre de morceaux, auxquels il fit adapter des mélodies, et mit sous presse le Psautier pseudo-romain. Il n'avait pas encore quitté Strasbourg au mois de juin îblik, quand Valerand Pouîlain, qui fut son successeur, l'entretint de la nécessité d'ajouter à ce Psautier des cantiques extraits de la sainte Ecriture, dont Calvin ne voulut pas entendre parler. (Voir ci-dessus, I, 278.)

Cependant les réformés de Tournay avaient écrit à Bucer pour lui demander un prédicateur capable d'organiser leur Eglise clandestine et celles des environs. Bucer leur recommanda Brully, et, au mois de septembre, celui-ci se

ET IMËRKE iUiULLV

dirigea vers la Flandre, accompagné de Claude de Perceval el d'Antoine Pocquet, l'un des aumôniers de Marguerite de Navarre. 11 avait heureusement accompli sa mission à Tournay, Valenciennes, Douai, Lille, et rencontré à Valenciennes l'avocat Jean Crespin, le futur auteur du martyrologe, et le jurisconsulte François Baudouin, qui furent condamnés par contumace pour avoir assisté à ses prédications. De Lille Brully devait partir pour Anvers et regagner de là Strasbourg; mais il repassa, on ne sait pourquoi, par Tournay, et y tint de nouvelles assemblées à la fin d'octobre. Un faux frère s'y était glissé. Le 3 novembre, les portes de la ville restèrent closes, et les perquisitions commencèrent. Brully s'échappa la nuit par les remparts, en descendant dans le fossé à l'aide d'une corde; il était sauvé et occupé à détacher la corde, quand un ami, se penchant pour lui dire adieu, lit tomber une pierre, qui lui brisa la jambe. Bamassé au malin par le guet, il fut mis en prison, jugé et condamné à être brûlé vif. Son supplice eut lieu le 19 février i5û5. Les persécuteurs, irrités de sa constance et de la fermeté empreinte dans les lettres touchantes qu'il écrivait durant sa captivité, firent jeter ses cendres dans l'Escaut; mais le souvenir du martyr resta gravé dans les cœurs. Sa veuve épousa l'ancien prieur du monastère de Liessies en Hainaut, maître Elie, qui devint le premier pasteur de l'Eglise réformée de Sainte-Marie-aux-Mines.

Page 1