À ANDRÉ CHENE VARD LOYS ROVRGEOYS , SALVT ET FELICITE
Il me soimient quelquefois, pour le vouloir que tu auois enuers uioy, tu me tenois propos de mettre en lumière quelque œuure entier de ma composition en musique, ce que ie ne peuz pour lors prœster, à cause que ne trouvoye matière pour m'exercer. Cor deslors ie commencoye à auoir en desdaing ces chansons dissolues, desquelles on ne peut rapporter aulcun fruict pour le contentement de l'esprit. Mais maintenant que, par la grâce diurne, nous auons certains pseaulmes de Dauid traduictz par feu de mémoire éternelle Clément Marot, en telle félicité que pour l'intelligence d'iceulx ne nous est ia besoing d'auoir recours aux langues eslranges, et que ia en plusieurs lieux on a commence' à les chanter, i'ay pensé que ie ne pourroye faire chose meilleure, ne plus agréable à ceulx qui prennent plaisir à louer Dieu de voix et pensée (iouxte le dire de l x4postre) que conformer au subiect et chant commun desdictz pseaulmes trois parties concordantes opposant note contre note. Et iaso.it que la gentillesse et friandise de musique me retirast de ceste entreprinse, toutesfois ie n'ay point presté courage à ce conseil. Car il m'a semblé que ceste musique efféminée, qui est pour exprimer ou la volupté ou langueur d'amour, ne conuient point à la maiesté de ces affections sainctes et diuines. Et combien qu'aux maistres musiciens tresexpertz ie semble parauenture ridicule, i'aime mieulx estre enuers eulx en telle réputation, qu'estimé lascif et mol entre ceulx qui craignent Dieu, esquelz en mon entreprinse i'ay eu seulement esgard, comme à ceulx qui n'abusent des choses saincfes, et qui auec iugement poiseront le bon vouloir que i'ay de proficter aux rudes, lesquelz ne cloinent estre priuez de ceste saincte délectation. le confesse bien, pource que ie me suis en tout assubiecty au subiect, qu'on pourra trouuer quelques mesures qui ne conuiennent point au signe dict voulgairement Mineur imparfaict; mais ce vice ne me doibt estre imputé, car dudict subiect ie n'ay rien voulu immuer. Quoy que ce soit, ie t'ose bien affermer (amy trescher) que les maistres musiciens mesmes, ceulx qui vouldront iuger à la vérité, ne mespriseront point nostre labeur, et que les oreilles repurgées y prendront délectation non petite, ioinct qu'auec tout cecy telle musique est coustumierement appropriée à tous instrumentz.
Au reste, pour ceulx qui ne se contenteront de cest ouurage, i'en ay basty sur la mesme matière desdictz pseaulmes vn aultre vn peu mieulx en liberté, respondant toutesfois (tant qu'il est possible) à la grauité de la chose saincte. Et le tout, tant pour l'amitié de longtemps, que pour le bon désir que tu as à l'aduancement des bonnes sciences, ie dédie à ton nom, suppliant tous amateurs d'honnesteté peser la bonne affection de l'vn et l'autre, puis que nous taschons d'apporter en commun chose en-
semble vtile et délectable, qui est la chose grandement désirable pour le contentement de ceste vie
Cette remarquable dédicace, si différente de tant de pièces du même genre où s'étale pompeusement une plate adulation, peint le sérieux chrétien de l'artiste zélé, que nous avons vu donner tant de soins à nos mélodies. Ce dédain des chansons dissolues est bien la marque du huguenot plein de ferveur, qui n'hésite point à sacrifier sa réputation pour lutter contre le goût dépravé de l'époque, donnant par là un exemple bon à mettre sous les yeux des artistes et des écrivains de tous les temps. On aime aussi à retrouver dans cette belle page le souffle démocratique qui porte la Réforme à élever les rudes, les déshérités, au niveau de l'art régénéré, en même temps qu'un témoignage de la vive affection de l'illustre musicien pour Marot, qu'il ne jugeait point avec le rigorisme impérieux de Calvin. Ces mots : feu de mémoire étemelle Clément Marot, sont une éloquente protestation contre le despotisme clérical de Genève, et contre le déni de justice et l'ingratitude dont le réformateur se rendit coupable envers le traducteur des Cinquante Psalmçs, et nous savons gré à Bourgeois de l'avoir fait entendre alors qu'elle pouvait lui attirer quelque désagrément.
Il n'a point suivi dans cette publication l'ordre de la numérotation biblique, mais celui d'une série de cinquante : le psaume xxxv porte le n° 21, et le cxviii, le n° kk. De même que dans tous les recueils qui ne sont point destinés au chant de l'Eglise, la composition musicale n'y est suivie que de quelques strophes et non du psaume entier.
L'autre ouvrage que Bourgeois avait «basty sur la mes me matière... vn peu mieulx en liberté» parut la même année : Le premier Hure des Pseaulmcs de Dauid, contenant xxiv Pseaulmes. Composez... en diuersitéde musique, ascauolr, familière ou vaudeuille, aultres plus musicales. Lyon, Godefroy et Marcelin
(1) Ce morceau est suivi du « Dixaln de Gvil-
LAVMK GvEROVLT, NATIF DE KoVEN, PARLANT (c'esl-
à-dire : s'adressanl) av présent livre. h
Le plaisant bruit d'accordz mélodieux, Vray ennemy de langueur et tristesse, Peut esiouir cœurs melancholieux , Et aux ioyeux augmenter leur liesse.
C'est vn heur grand; toutes/ois il ne laisse
En Vesperit aucun contentement.
Mais ta donlceur contente entièrement Le bon chreslien qui son vray Dieu réclame ; Car il te peut senti)4 apertement Plaisant au corps et proftclable à rame.
Le dernier vers rappelle le refrain du troisième Chant royal de Marot:
Santé au corps et paradis à l'aine.
Beringen, 16/17, ]n"^° (Bibliothèque de Munich.) — Ce recueil, sans préface ni dédicace, n'a rien de commun avec le précédent, excepté les paroles, et les mélodies en sont bien inférieures à celles du Psautier huguenot. Bourgeois, qui fut l'un des réformateurs de la musique, et dont les mélodies ecclésiastiques ont exercé une si grande et si heureuse influence, ne nous paraît plus ici qu'un contrapontiste ordinaire, qui sacrifie l'expression, c'est-à-dire l'accord intime de l'air et des paroles, à des combinaisons purement harmoniques. Nous donnerons plus loin deux de ces compositions à quatre parties, les psaumes xiv et xxxvm, le premier du genre familier ou vaudeville, le second plus musical, c'est-à-dire en style fugué, et deux psaumes (1 et cxvni) en harmonie consonante.
Trois ans plus tard, il fit paraître un livre qui contribua beaucoup à la vulgarisation de l'art du chant : Le droict chemin de musique, composé par Loijs Bourgeois^, auec la manière de chanter les pseaumes par vsage ou par ruse, comme on cognoistra au xxxiv de nouueau mis en chant, et aussi le cantique de Simcon. Genève, 1 55o, in-8°. — Des exemplaires de ce livre mentionnent Lyon comme lieu d'impression, avec la date de i55o; mais c'est, dit-on, la même édition, dont le frontispice a été changé. L'ouvrage a bien été imprimé à Genève, ainsi qu'il résulte de cette résolution du lundi 12 mai i55o, extraite par M. Henri Bordier des registres du Conseil : «fcy monsieur Caluin a raporté auoir vehu le Hure de maistre Loys Bourgeois en faict de chantrerie, et a dict que son aduys est qu'il sera bon l'imprimer; sur quoy est arresté qu'il soit imprimé aux despens de 1'autheur. »
Voici l'analyse qu'en donne M. Fétis :
Cet ouvrage est le premier où l'on a propose' d'abandonner la méthode de la main musicale, attribue'e à Gui d'Arezzo, et d'apprendre la musique par l'usage du solfège. Bourgeois avait remarqué que la désignation des notes de l'échelle générale, telle qu'on l'avait faite dans les siècles précédents, et telle qu'elle existait encore de son temps, avait l'inconvénient grave de mêler les trois genres par bémol, par bécarre et par nature (voy. le Résumé philosophique de l'histoire de la musique, t. I, p. clxvi à clxxii de la Biographie universelle des musiciens); il proposa de faire cette désignation de manière que l'arrangement des syllabes indiquât le nom de chaque note dans chaque gamme par bémol, par nature et par bécarre, et selon un ordre uniforme et régulier. Ainsi, on disait autrefois F fa ut, G sol ré ut, A la mi ré, B fa mi, C sol fa ut, D la sol ré
1 II faut lire xxiv au lieu de xxxiv: car ce dernier, traduit par Hèze, ne fut publié qu'en 155)
et E la mi, en sorte que les trois premières syllabes des trois premières désignations étaient les noms des trois premières notes par nature, les trois suivantes appartenaient à la gamme par bémol, et la dernière à la gamme par bécarre De là résultait une grande confusion dans le nom réel des notes de chaque gamme. A ces appellations irrationnelles Rourgeois substitua les suivantes, où la première syllabe est toujours le nom de la note de la gamme par bémol, la seconde appartient à la gamme par nature, et la troisième à la gamme par bécarre : F ut fa, G ré sol ut, A mi la ré, B fa o mi, C sol ut fa, D la ré sol, E o mi la. Les écoles de musique d'Italie continuèrent, de faire usage des anciennes désignalions, mais les protestants de France adoptèrent celles de Rourgeois, et l'usage s'en répandit insensiblement dans toutes les écoles françaises de musique. Ce qu'il y eut de plus singulier, c'est que, après l'introduction de la septième syllabe (si) dans la gamme, on continua à se servir de ces désignations F ni fa, G ré sol, A mi la, etc., qui ne signifiaient plus rien, puisqu'il n'y avait plus gamme (?); on disait seulement B fa si au lieu de B fa mi; il n'y a pas plus de trente ans que l'usage de ces appellations a cessé en France.
Rourgeois a fort bien démontré l'inconvénient des muances multipliées (2) , dans un
(1) Pour l'éclaircissement de ce passage, nous croyons devoir ajouter qu'avant de s'appeler uty ré, mi, fa, sol, la, fa, les notes de la gamme étaient désignées par des lettres. La note la plus grave: la, s'appelait A; la suivante, B; la troisième, G, etc. Pour distinguer le si naturel du si bémol, on leur donna des signes différents; le si bémol s'écrivait oub minuscule, et le si naturel fcj ou B carré : d'où notre bémol et notre bécarre. Plus tard on ajouta un sol grave, qui s'appela T (ya(x(xa), d'où le nom de gamme donné à l'échelle musicale.
En Allemagne, on se sert encore aujourd'hui des appellations suivantes :
(2) Ces muances étaient si compliquées que, dans certains Psautiers du xvie siècle, Cm a imprimé à côté des notes le nom qu'on devait leur donner en solfiant. Le psaume cxix nous en fournira un exemple indispensable :
sol si -.il ^-J
mi
mi^ ° ° h a
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lin chantre de !\îmes qui avait compost'' dos mélodies pour les psaumes de Godeau trouva
chapitre spécial de son livre sur cette matière (De l'abus des muances); mais il n'a point aperçu la possibilité de faire disparaître cette absurde difficulté par le moyeu de l'addition d'une septième syllabe.
Ainsi c'est de Genève, et avec l'approbation de Calvin, qu'est parti l'un des premiers, sinon le premier livre français du xvie siècle qui avait pour but la simplification de la musique.
Le lecteur se rappelle que, Tannée qui suivit la publication de cet ouvrage, Bourgeois fut mis en prison comme un malfaiteur, pour avoir introduit sans autorisation quelques mélodies nouvelles dans le Psautier;
moyen de diminuer le nombre de ces muances et de remédier du même coup aux inconvénients, graves pour les non-initiés, de la différence des gammes par nature, par B-mol et par B-carre, de la diversité des clefs et de la variabilité de la position de la clef d'wL Pour cela il n'employa que la clef d'ut placée sur la troisième ligne, et en l'armant d'un si \> afin de pouvoir constamment nommer ut la note placée sur la ligne inférieure de la portée. (Voir la préface des Psaumes de Dauid mis en rime francoise par Cl. Marot et Th. de Beze, réduits nouuellement à une brieue et facile méthode pour apprendre le chant ordinaire de l'église, par Antoine Lardenois , Charenton , Ant. Cellier, iG5q, in-18.) Les muances n'ont pas encore absolument disparu de ce système; le si naturel y garde son nom , mais le si \> s'y appelle encore fa :
p: „ o ta o t> |,0
Ut Ré Mi Fa Sol La Si Ut Ré Ut FA La Sol Fa
Lardenois n'a pas suivi sa nouvelle méthode dans les psaumes de Godeau imprimés sans nom de lieu en 1668. — Les gammes par B-mol et par B-carre reparaissent encore dans le Psautier de Marc Michel lîey, d'Amsterdam, 1770, in-12. Dans la gamme par B-mol, la note placée sur la ligue de la clef s'appelle sol, et ut dans la gamme par B-carre.
Gamme par B-mol.
XO—
Ul
Ré
Mi
Fa
Sol
La
Si
Ut
Ré
Ut
FA
La
Sol
Fa
Gamme par B-carre.
Sol La Si Ut Ré Mi Fa Sol
En revanche, nous retrouvons le système de Lardenois dans le Psautier du Bàle 1782, in-12, dans ceux de Lausanne 1807, in-12, et 1817, iii-02.
il demeura pourtant encore six années à Genève, souffrant de la pauvreté non moins que de l'aversion de Calvin pour l'harmonie. Enfin, n'y tenant plus, il retourna à Paris (i55y), qu'il avait quitté depuis seize ans, au risque d'y être victime de la persécution, et y importa ses psaumes à quatre parties, qui furent chantés au Pré-aux-Clercs avec un succès alarmant pour les persécuteurs. Ce ne fut qu'un triomphe d'un instant et comme un rayon de gloire, récompense d'une vie obscure et laborieuse toute consacrée à une seule pensée.
Il se remit ensuite à l'œuvre et prépara une dernière publication, dans laquelle il fit entrer toutes les mélodies qu'il avait arrangées à Genève pour le Psautier ecclésiastique : Quatre-vingt-trois Psalmes de Daind en musique (fort conuenable aux instrumens^ à quatre et cinq et six parties, tant à voix pareilles qu'autrement; dont la basse-contre tient le suiet, afin que ceux qui voudront chanter auec elle à V unisson ou à Foctaue accordent aux autres parties diminuées; plus le cantique de Simeon, les Commandemens de Dieu, les prières deuant et après le repas, et vn canon à cinq parties et vn autre à huit. Paris, Le Clerc, i56i, in-8°.
Disons maintenant un mot de l'apparition de l'harmonie protestante, dont Bourgeois est le père.
Le Pré-aux-Clercs était, au printemps de l'année 1 5 58, la promenade favorite des Parisiens, comme le fut depuis le Cours-la-Reine. Cette promenade, située hors la ville, s'étendait sur la rive gauche de la Seine depuis la porte de Nesle (aujourd'hui l'Institut), le fossé des fortifications (aujourd'hui rue Mazarine) et l'abbaye Saint-Germain-des-Prés, jusqu'en face de File des Cygnes, c'est-à-dire un peu au delà de l'esplanade actuelle des Invalides (IJ. Le fleuve, non encore enfermé dans ses parapets de pierre et ses quais de granit, coulait entre ses rives verdoyantes et ombragées. C'est là que l'Eglise réformée allait énergie} uement affirmer son existence en bravant les lois criminelles qui la proscrivaient.
1 L'île des Cygnes, située au-dessous du pont actuel de la Concorde, près de la rive gauche, y a été réunie en 1780. Elle était formée des deux îles dites des Vaches et des Treilles, dont fort anciennement on n'avait lait qu'une seule. Des cygnes que Ton y avait iaissés en liberté lui donnèrent leur nom. La rue actuelle de l'Ile-des-Cygnes , qui débouche
sur le quai d'Orsay, en indique encore la position. Au mois d'août 1 5 7 , onze cents cadavres, provenant des massacres de la Saint- Barthélémy et jetés à la Seine, vinrent s'échouer sur les bords de celle ile. On les fit enterrer sur les rives voisines par les fossoyeurs de L'église des Innocents.» (Magasin pittoresque, 1 863 , p. a5i.) — Voir le plan de Lacaille.
Au mois de juillet 1 5 5 7 , on attendait à Genève «M. de Coulonge, lequel estant par trop descouuert à Paris, où il fa isoit office de pasteur, auoit prins congé d'icelle Eglise Slhv Le k septembre de la même année, des Parisiens qui célébraient leur culte dans une maison de la rue Saint-Jacques, au nombre de cent vingt à cent quarante, avaient été arrêtés au milieu de scènes de meurtre et de carnage (2), et conduits au Châtelet. Deux d'entre eux avaient été brûlés le 2 octobre; trente étaient encore emprisonnés au mois de janvier* 1 5 58, et quelques-uns en lévrier 1 559.
La persécution (3) cuida (pensa) se l'allumer à Paris. L'occasion fut telle: Quelques escholiers estons au Pré-aux-Clercs (,J) , lieu public, aux faubourgs de Paris, pendant que les autres s'amusoyent aux esbats qui s'y font, commencèrent à chanter les pseaumes de Dauid, en petit nombre, ne pensans point inciter les autres à faire le semblable. Toutefois il aduint qu'incontinent tous ieux laissez, la plupart de ceux qui estoient au pré les suyuirent, chantans auec eux. Cela fut continué par quelques iours en nombre infini de personnes de toutes sortes (5) ; et plusieurs grans seigneurs francois (0) et d'autre nation (7) estoyent en la troupe, marchans des premiers. Et combien que trop grande multitude, en autres choses, ait accoustumé d'engendrer confusion, toutefois
11 y auoit vn tel accord et telle reuerence, qu'vn chacun en estoit roui ; ceux qui ne pouuoyent chanter, mesmes les poures ignorans, estoyent la montez sur les lieux les
M Registres de la Compagnie des pasteurs de Genève.
(2) A. Coquerel fils, Hist. de VEgl. réf. de Paris, I, 19.
(3) Crespin, fol. A/11.
(4) C'était" au mois de mai ; car Calvin écrivait le 19 juillet 1 558 au marquis de Vico : «Du costé de France il aduint, il y a enuiron deux mois, quelque escarmouche à Paris, pour ce qu'en vue place nommée le Pré aux Clercs, plusieurs gens en grande assemblée auoient commencé et poursuiuy à chanter les pseaumes. Mesmes le rov de Nauarre, auec telle suytlc que vous pouuez estimer, s'estoit mis de la bande. Plusieurs, à cestc occasion, ont esté pris. Tant d'edicts ont esté publiés auec grosses menaces -, que la chose a cessé." (J. Bonnet, Lettres jr. de Calvin, II, ai a.)
(5) Un historien parle de 6,000 personnes:,
M. Waddington (Ramus, p. 10 j ) dit 8,000, d'après Oèze et Du Bonlay.
(0) Outre le roi de Navarre, Antoine de Bourbon, on y voyait sa femme, Jeanne d'Alhret, le prince de Condé et la plupart des grands seigneurs huguenots. (Voir Bèze, Histoire ecclés., II, 1A1, et Jérémie de Pours, La Divine Mélodie, p. 781, cité par Bayle.)
Dandelot, accusé d'avoir pris part à ces réunions, répondit à Henri 11 : sïl ne se trouvera pas que j'aye esté au Pré-aux-Clercs, comme l'on m'en accuse. Que si j'y avois esté, je ne penserois pas pour cela avoir rien lait contre Dieu, ni contre Vostre Majesté. » (Crottet 1 83. ) Il ajouta qu'avec le secours de la grâce de Dieu, il ne retournerait jamais à la messe. Sur quoi le roi lui ordonna de sortir de sa présence, et le lit arrêter par ses gardes.
7) ce Dos seigneurs écossais, ^ dit Michèle!.
plus eminents autour du pré pour ouïr la mélodie, rendans lesmoignage que c'estoil à tort que le chant de choses si bonnes estoit défendu
Cependant les prestres, sorbonistes, et autres aduersaires de l'Eglise, pensans auoir tout perdu (2), comme forceriez coururent vers le roy, qui lors estoit près son camp à Amiens et luy font entendre que les Luthériens auoyent esmeu sédition en la ville de Paris, prests de ietter sa Maiesté hors de la possession d'icelle. Qu'ils se trouuoyent en troupe innombrable, équipez de pistoles et autres armes pour coniurer contre luy. Qu'il pouruoye, s'il ne veut que l'Eglise soit abatue, et son sceptre luy soit osté. Voilà leur rapport. Or il n'y a personne de ceux qui estoyent lors en la ville qui ne sache tout le contraire. Car il n'y auoit aucune marque de sédition. On chantoit là en toute simplicité; mesmes les pseaumes qui estoyent pour la prospérité du roy et de son royaume estoyent tousiours chantez les premiers, et ne portoyent espées que les gentils hommes quil'auoyentaccoustumé. Toutefois ils vserent de calomnies, et forgèrent des tesmoins d'entre leurs prestres , et firent entendre que c'estoit sédition (!). Pourtant le roy manda qu'inhibition fust faite de plus chanter en telle assemblée; et le garde des seaux fut enuoyé pour informer contre ceux qui s'y estoyent trouuez, auec deffenses de ne se trouuer audit pré, sous peine d'estre puny comme séditieux. Ceux qui auoyent la conduite de l'Eglise, voyans que le roy tiroit soupecon de sédition contre la personne de telles assemblées publiques, mesmes que l'ordonnance estoit fondée sur le crime de coniuration, pour oster toutes occasions de mal penser d'eux, aduertirent leurs gens de ne se plus trouuer la en telle troupe. Nonobstant ce, le garde des seaux
(l) Nous pensons avec M. Lutteroth (La Réformation en France, Paris, 1809, p. 117) qu'il y avait dans ces rassemblement une intention très-marquée d'opposition et de protestation contre les atrocités qui se renouvelaient chaque jour, et contre l'élévation toujours croissante des principaux persécuteurs. Les réformés en s'y associant songeaient seulement à faire connaître combien ils étaient nombreux, et le parti des politiques voulait surtout montrer qu'il se rappelait la prophétie attribuée à François Ie', à savoir que les Guise mettraient ses enfants en pourpoint et son pauvre peuple en chemise. Tous témoignaient à leur manière leur déplaisir de voir les Lorrains trop rapprochés du trône par le mariage de la nièce de ces princes avec le Dauphin, depuis François II.
' Tout n'était-il pas perdu, en effet, poulies persécuteurs, si la même foule, naguère si
fanatisée contre les réformés, prenait plaisir à leurs chants? (Puaux, Hist. de laRéf.fr., I,38o.)
(3) Les persécuteurs ne manquèrent certainement pas de rappeler la querelle dos étudiants et des moines de Saint-Germain-des- Prés, pour la jouissance du Pré-aux-Clercs. Elle avait recommencé le ts mai 1507 avec tant de violence que des coups de fusil furent tirés ( les moines avaient fai t venir de l'artillerie ) et que le sang coula dès le premier jour. Un écolier condamné, le 20 mai, à être pendu el brûlé, fut exécuté le même jour.
Par un édit du 28, le roi confisqua le Préaux-Clercs, et ordonna à tous les étudiants étrangers de sortir du royaume dans la quinzaine.
Ramns fit révoquer Tédit et sauva la vie des autres étudiants condamnés. (Waddington , IlomuH , p. 11 '1 à 1 1 1). )
passa outre, et en fit emprisonner vn grand nombre : lesquels toutefois furent relaschez , pour ce que la cause de l'emprisonnement ne sembla estre suffisante. Les prescheurs papistes, voyans que le roy leur tenoit la main, s'eschauffoyent en chaire, et donnoyent congé de tuer le premier luthérien qui seroit rencontré, et cela engendra des grandes insolences. Un poure papiste pour luthérien fut laissé pour mort à Saint-Eustache, et eut la Cour fort à faire pour les reprimer.
Le jésuite Maimbourg apprécie le fait d'une tout autre façon w :
Les calvinistes, dit-il, chantèrent les pseaumes pour la première fois publiquement... choisissant mesmes pour cela, par une espèce d'insulte qu'ils faisoient aux catholiques, le lieu le plus fréquenté de Paris pour la promenade en esté, ce qui irrita tellement le bon bourgeois, qui s'est montré de tout temps tres-zelé pour la vraye religion, que l'on alloit prendre les armes pour se ietter sur eux , si le magistrat n'eust promptement appaisé ce tumulte, par l'emprisonnement de ceux qui furent trouuez les plus echaufez à chanter d'une manière si séditieuse.
xMaimbourg n'est ici que l'écho adouci de la fureur des prêtres et des moines, alors presque tout-puissants par les Guise : ces chants maudits qui gagnent les cœurs à la Réforme, les voilà qui sortent du sein de la nuit et des lieux écartés où on ne les chantait qu'à demi-voix , pour éclater devant tout Paris, au Pré-aux-Clercs, presque à l'endroit même où, six mois auparavant, on avait brûlé en compagnie de deux huguenots « plusieurs Bibles, Nouueaux Testamens et autres Hures saincts, 11 des Psautiers de Marot sans doute (2^. Et ce «bon bourgeois,?? qui alors, plein de zèle, faisait la besogne du bourreau, ce «bon bourgeois» qui bientôt empoignera le couteau de la Saint-Barthélemy et de la sainte Ligue, le voilà qui écoute, admire, ravi, transporté, et s'étonne qu'on défende de si belles et bonnes choses. Admirable instinct du peuple, quand il n'est point
W Hist. du calvinisme, p. 99. de l'assemblée. «Le peuple , furieux, ditCrespin
(2) Le 2 octobre 1 5 T> 7 , au pilori du lau- (fol. h 3 6), les poursuyuoit avec toutes sortes d'in-
bourg Saiut- Germain , qui était situé au iures et blasphèmes, et voulut-on faire l'exe-
carrct'our (place Gozlin) où débouchent au- cution maugré le bourreau , tellement que ce
jourd'bui les rues de l'Échaudé, de Buci, de fiit vne mort la plus cruelle du monde. Car ils
Alontl'aucon , du Four et Gozlin, et qui est tra- turent longuement tenus en l'air à petit feu, et
versé par le boulevard Saint-Germain, avaient auoyent les parties basses toutes bruslées, que
péri Pierre Gabart et Nicolas Lecène , cou- le haut n'estoit point encores offensé. Toutefois
pables d'avoir assisté à l'assemblée du h sep- pour le tourment ils ne laissèrent point, ta
tembre , dans la rue Saint-Jacques. Le méde- veue tournée vers le ciel, de monstrer tes-
cin Lecène était arrivé à Paris le jour même moignages infinis de leur foy et constance.';
égaré par les passions : la vérité va droit à son âme, il sentie beau el le bien, hélas! pour l'oublier peu après et s'abandonner à la frénésie.
L'exaspération du fanatisme n'a rien ici de surprenant : c'était un coup hardi que cette psalmodie qui bravait la Sorbonne et les édits des parlements.
Les conducteurs de l'Eglise de Paris furent certainement étrangers, au moins dès le début, à ce coup de tête de la jeunesse qui lançait sans réflexion le protestantisme dans une entreprise des plus hasardeuses. Mais, une fois l'élan donné, les prudents eux-mêmes se laissèrent entraîner, et les chants du Pré-aux-Clercs devinrent réellement une manifestation protestante^. Forts de leur nombre qui allait croissant, enhardis par l'appui du roi et de la reine de Navarre, du prince de Condé, des Châtillon, etc., qui se trouvaient dans leurs rangs, les persécutés crurent le moment venu de ne plus se cacher, et saisirent l'occasion de réclamer et de prendre leur place au soleil. En outre, dans ce Paris qui fut toujours la ville de l'opposition par excellence, la manifestation prit très-promptement une couleur politique et fut comme le prélude de la conjuration d'Amboise (i56o). Des catholiques humains, modérés, a qui les supplices répugnaient, et qu'indignaient la cruelle tyrannie des Guise, leur insatiable soif de pouvoir, d'or et de sang, se mêlèrent aux huguenots et peut-être même essayèrent-ils de chanter avec eux. Les Guisards, au contraire, feignaient de rire, de se moquer, et il en résulta, dit-on, quelques duels, chose des plus fréquentes alors.
Mais quelle fut l'origine de la manifestation? Voilà ce que les historiens ne se sont guère demandé. Est-il donc si naturel, si ordinaire, que des étudiants, même protestants, quittent leurs ébats pour entonner un chant proscrit, quand ce chant est un chant d'église? Et d'ailleurs pourquoi le chanter plutôt en 1 5 5 8 qu'une année ou deux auparavant? Ce
1 Elle fut répétée à Bourges l'année suivante. "L'an i559, depuis te commencement du mois d'apuril et tout le temps d'esté ensuyuant , on cliantoit à grandes troupes tous les soirs, lant lestes que iours ouuriers, les psalmes de Dauid, au lieu qu'on appelle pretz Fichault, et se assembloient audict lieu tous les soirs du moiide innumerable, chantant en grande mélodie les dictz psalmes. Plusieurs deiïenses
furent faictes par criz public de non plus chanter lesdictz psalmes, sur peine de la harl, et fut esleué vne potence au milieu dudict prelz Fichault, pour plus grandement déterrer (effrayer) ceux qui chanteroyent lesdictz psalmes; toutefois, nonobslant toutes les choses susdictes, on ne cessa point do chanter audict lieu tout durant l'esté.") (Ms. inédit de Jean Glaumeau, apud Bulletin, Y, 3oo«)
l/i LES HARMONISTES DU PSAUTIER.
fait ne s'explique point par l'attrait de la nouveauté, car ces étudiants fréquentaient les assemblées, et chacun avait' depuis longtemps son Psautier.
Avec sa divination de grand historien, et en dépit de la confusion des dates et des noms qu'il brouille étrangement (1) , M. Michelet nous paraît avoir rencontré le vrai. La nouveauté qui seule explique l'enthousiasme des étudiants, celui de la foule et la colère redoublée du clergé, c'est l'apparition de l'harmonie, la première exécution publique d'une véritable et splendide musique religieuse à quatre parties. Revenu à Paris pour la faire connaître, Bourgeois réussit peut-être au delà de ses espérances, et devint, sans le vouloir et par ses élèves, la cause déterminante de la manifestation du Pré-aux-Clercs.