AV ROY
Sire, ce n'est sans grande occasion que vos très humbles serai teurs et suiels louent continuellement Dieu de ce qu'il luy a pieu leur donner vn Roy tant doux et débonnaire , et amateur de toute honorable science et vertu : qui est vn exemple non seulement pour ceux de vostre maison, mais aussi pour tous ceux de vostre obéissance, voire des estrangers , pour les inuiter à imiter les mœurs louables et exquises vertus d'vn prince tel que vous. En quoy (Sire) vous auez emporte' la louange et le pris sur beaucoup d'autres plus aagez, comme le tesmoignage en est très certain: à l'imitation du feu Roy François, vostre bon ayeul, qui a acquis vn tel degré d'honneur (pour la perfection dont il abondoit aux lettres et disciplines), que la postérité en fera lousiours mémoire, semblablement au Roy Henry, vostre magnanime Pere. C'est ce qui m'a incité (Sire) de vous offrir ce petit présent, qui est soixante des psaumes que ce Royal prophète Dauid chantoit continuellement en son temps, pour louanges et actions de grâces à l'Eternel nostre Créateur, lesquelz i'ay mis en musique à quatre parties , auec le suîet, pour en donner quelquesfois plaisir à vostre Maiesté, attendant le surplus, que i'espere (moyennant l'aide de Dieu et la vostre) aussi mettre cy après en chant, quand i'auray connu que vostre Grandeur les aura receus en bonne part, comme elle faict sans cesse toute bonne et vertueuse chose. Pendant (Sire) ie supplie l'Eternel vous augmenter en tous ses dons, et vous donner auec contentement très heureuse santé et longue vie.
Vostre très humble, très obéissant , très affectionné seruiteur.
THOMAS CHAMPION, dit MITHOU.
Le ton de ces lignes est (à part la flatterie) assez protestant, mais elles ne prouvent point suffisamment que€hampion ait réellement appartenu à
notre Eglise; car à cette date la moitié de la cour inclinait vers l'hérésie. C'est ce qui explique comment l'organiste de la chambre du roi put nonseulement s'occuper des psaumes de Marot et de Bèze, mais harmoniser nos mélodies. (M. Georges Becker nous a envoyé la partie de contra du psaume xxv, traité en forme de motet; elle s'adapte naturellement à notre mélodie.) — La guerre civile qui éclata l'année suivante ne permet pas de penser que Champion ait pu publier le reste de ce travail, dont la suite eût été, quelques années plus tard, fort mal renie a la eour.
Ce compositeur protestant, qui est aussi le plus ancien de nos instrumentistes, appartient à la famille des Jean Cousin, des Goujon, des Goudimel, des Palissy, sur lesquels on n'a presque aucun renseignement, et dont la vie n'est guère connue que par leurs ouvrages. Les siens sont d'une excessive rareté, et les quelques exemplaires que nous en connaissons sont tous incomplets. On ne peut même faire que des hypothèses sur l'origine de son surnom de Jambe-de-Fer, analogue à celui de Bras-de-Fer donné à Lanoue, parce qu'il avait remplacé par un bras artificiel celui qu'il avait perdu au siège de Fontenay.
Philibert Jambe-de-Fer naquit à Lyon, selon La Croix du Maine, et habita quelque temps Poitiers; il y fut sans doute attaché au chœur de Sainte-Radegonde et sous les ordres du chantre Jean Poitevin (2), dont il mit la traduction des psaumes en musique. Il a, selon M. Fétis, daté de cette ville la première édition des cent psaumes à quatre parties.
Retourné ensuite dans sa ville natale, il y fît paraître plusieurs autres publications à partir de i55o,. ce On ignore, dit M. Fétis, s'il avait cessé de vivre avant la Saint-Rarthélemy , ou s'il périt dans cette catastrophe. »
Il figure, à côté de Clemens non papa (3), P. Colin et P. de la Farge, dans YHarmonidos ariston, recueil contenant huit messes, imprimé à Lyon chez Jacob Moderne, en 1 548, in -fol. (C. F. Recker, Die Tonwerke)\ mais on n'en saurait conclure avec certitude qu'il fût encore catholique à cette époque , car cet ouvrage peut n'être qu'une réimpression de morceaux déjà publiés. Toutefois c'est un indice, et il nous paraît probable que Philibert n'embrassa le protestantisme que lors de son retour à Lyon. Cette conversion fut des plus sérieuses , ainsi qu'on le verra par la dédicace de son Psautier huguenot.
Il a aussi composé des morceaux de viole qui parurent vers i55o ^, comme ceux de Gervais , de Vermont et de Parenti.
Celui de ses ouvrages qui eut le plus grand nombre d'éditions est intitulé : Les cent psalmes de Dautd mis en francois par Iean Poicleuin, à quatre parties par Philibert lambe-de-Fer, Poictiers , chez Nicolas Peletier, 1 5 à u ,
(,) Voir la Biographie des musiciens. — (2) Voir I, h 56. — (3) Sobriquet qui fait allusion au pape Clément VII. — (4) Félis, Biogr. des music, p. ccxxxin.
in-8°. — Ce millésime, admis par l'unanimité des bibliographes, soulève une difficulté qu'ils n'ont pas remarquée , et nous le croyons erroné. L'édition sans musique des psaumes de Poitevin, qui est à la bibliothèque Mazarine, ne fut imprimée que l'année suivante par Nicolas Peletier, en vertu d'un privilège du 1 d avril i 55o. Il n'y a pas lieu de soupçonner ici quelque confusion de l'ancien et du nouveau style, puisque l'année i 55o commença le 9 avril Or, comme il n'est pas admissible que l'édition avec musique et harmonie ait précédé d'un an l'édition sans musique, il faut, ou que la date de 1 5 6 9 soit fausse, ou que le nombre des psaumes contenus dans cette édition soit inférieur à cent. De cette dernière conclusion il résulterait que Poitevin aurait publié quelques-uns de ses psaumes avant d'avoir achevé les cent dont Marot ne s'était pas occupé, et que c'est ce premier essai que Philibert aurait mis en musique et publié en 16/19.
Les auteurs qui font réimprimer l'édition de Philibert par Nicolas Peletier en 1 55 1 , in-8°, ne l'auraient-ils pas confondue avec l'édition sans musique, de la même date et du même imprimeur, qui est à l'Arsenal?
L'édition avec musique fut encore publiée en 1 558 , dans le format in-8°, par le même imprimeur de Poitiers (Die Tonwerke), et à Paris, chez Nicolas Du Chemin ( La Croix du Maine) , puis en 1 55 9 à Lyon , par Angelin Benoist, d'après Du Verdier.
Rentré à Lyon et avant d'harmoniser le recueil des Eglises protestantes , Jambe-de-Fer, toujours séduit parla poésie des psaumes, en mit encore quelques autres en musique. C'est l'un de ceux-là que nous avons trouvé dans le premier Trophée de musique composé des plus harmonieuses et excellentes chansons choisies entre la jleur et compositions des plus fameux et cxcellens musiciens tant anciens que modernes, le tout en quatre parties en quatre volumes, Lyon, Robert Granion, 1559, obi. Les paroles, anonymes dans ce recueil, sont la traduction du psaume xli (notre xlïi) de Cl. Le Maistre, Lyonnais, ami de Marot et sans doute disciple de la Réforme, de même que Granjon. Bien que la partie de ténor manque à l'exemplaire de la Bibliothèque nationale , nous reproduirons plus loin cette composition , n'en ayant pas rencontré d'autre de Jambe-de-Fer qui soit antérieure à son Psautier huguenot.
Les vingt-deux octonnaires du psalme cxix de Dauid, traduicts par lean Poicteuin, mis en musique à quatre parties par Philibert ïambe-dc-Fer, Lyon,
(|} Boyer, Traité complet, du calendrier , Paris , i 82 2,in-8°.
chez Thomas de Straton, 1 56i , ne sont sans doute pas la moins curieuse de ses œuvres. Le titre même indique que l'auteur ne trouvait pas convenable que les vingt-deux sections de ce psaume , qui comprend cent soixanteseize versets, se chantassent sur un même air, et qu'il a cherché à exprimer par des mélodies différentes le sens de chaque section ou octonaire. U serait fort intéressant de pouvoir comparer cet ouvrage avec les psaumes en forme de motets de Goudimel et le Dodécacorde de Claudin Le Jeune; mais où le trouver?
Enfin, à peine Bèze avait-il achevé notre Psautier que Jambe-de-Fer s'en empara, et fit paraître Les cent cinquante Pseaumes de Dauid, mis en rime francoise par Cl. Marot et Th. de Beze, à quatre et cinq 'parties par Philibert îambe-de-Fer, Paris, Nicolas Du Chemin, i56i, m-k° oblong(1).
Nous n'avons pas vu d'exemplaire de cette première édition. En i56/i il en parut deux autres à Lyon; elles sont semblables, bien que les titres en soient fort différents :
Les cl Pseaumes de Daniel, mis en rime francoise par Cl. Marot et Th. de Beze. Et mis en musique à quatre et cinq parties par Philibert lamhe-de-Fer, auec vn sonnet sur la deuise du roy Charles IX de ce nom. Reueus et corrigés par l'autheur mesme, pour la seconde édition. A Lyon, par Philibert Iambede-Fer et Pierre Gussonel et Martin la Roche, 1 5 6 A , in-32 obi. — A la fin de l'ouvrage: « par Pierre de Mia, i56/i.»
Les cl Pseaumes de Dauid, mis en rime francoise par Cl. Marot et Th. de Beze. Auec les dix commandemens de la loy, le cantique de Symeon et le cantique de Moyse, les prières auant et après le repas, Foraison de nostre Seigneur lesus- Christ, les articles de la foy , dixain de la loy et de la foy , vn autre dixain de saint Paul aux Romains chap. i, huictain du pseaume cxvm, et à l'entrée il y a: Qui d'vn sainct roy. Le tout mis en musique à quatre et cinq parties par M. Philibert lambe-de-Fer. A Lyon, par Antoine Cercia et Pierre de Mia, i56/i, avec priuilege du roy pour neuf ans, obi.
Nous ne connaissons de ces deux éditions que les fragments suivants:
De la première: superius, à la bibliothèque de Hambourg; ténor, collection de M. Baum, bibliothèques de l'Oratoire, du protestantisme (2) et de Hambourg; bassus, collection de M. Baum et bibliothèque de Hambourg.
(1) Cette date est celle du privilège ; l'ouvrage ne parut que Tannée suivante; voir ci-dessus, I, 56i.
^ L'exemplaire de la Bibliothèque du j)rntestantisme manque de litre, mais la dédicace est du 9.5 décembre 1 563.
De la seconde : superius, collection de M. Lutteroth; allus, collection de M. G. Becker.
Ce n'est qu'à l'aide de ces fragments épars, que nous avons pu reconstituer la partition de deux psaumes, qu'on trouvera plus loin. Ceux de Jambe-de-Fer ne sont pas tous en faux-bourdon, comme ceux que Bourgeois avait publiés en 15/17; quelques-uns sont en style fugué et en forme de motets. La mélodie est au ténor, sauf dans les dix-huit qui portent les numéros xxviii, xxx, xxxiv, xxxv, xl, xliii, lxi, lxiii, lxxvi, lxxvii, lxxxi,
lxxxvi, CIX, CXVII, CXXV1I, CXXIX, CXXXIX, CXLVÏ.
L'œuvre de Philibert ne paraît pas avoir eu le même succès que celle de quelques-uns de ses successeurs; nous ne sachions pas que son harmonie ait été adaptée, comme le furent celles de Goudimel et de Le Jeune, à des traductions allemandes et hollandaises.
Voici un extrait de la dédicace des deux éditions de 1 5 6/1 :
AV ROY DE FRANCE TRES CHRESTIEN , CHARLES NEVFVIESME DE CE NOM, SON PRINCE ET SOVVERAIN SEIGNEVR, PHILIRERT IAMRE-DE-FER , PAIX ET SALVT EN IESVS CHRIST.
... Or il a pieu à Dieu, Sire, vous faire cest honneur et ceste grâce, que, sous vostre règne , les bouches d'vn nombre infini d'hommes et de femmes et de petits enfans , qui au parauant auoyent esté closes pour chanter les louanges et la gloire de Dieu , et qui n'ont esté ouuertes sinon pour le blasphémer et deshonorer par chants lubriques et chansons deshonnestes et infâmes, et par blasphèmes énormes, soyent maintenant ouuertes, non pas seulement pour l'honorer des leures par voix extérieure , mais aussi de cœur, de l'abondance duquel la bouche parle, selon le tesmoignage de Iesus Christ. Car ce ne seroit pas louer Dieu comme saint Paul nous y exhorte, si nous nous contentions de paistre seulement nos oreilles delà mélodie et du plaisant son du chant des pseaumes, si par mesme moyen nos cœurs n'estoyent aussi esmeus et incitez aux louanges de nostre Dieu, par l'instrument de nostre bouche, et autres instrumens de musique, desquels le droit vsage doit seruir à cela. Et pour autant qu'il y en a plusieurs qui prennent plaisir à chanter les pseaumes, non seulement en ce simple chant, duquel on vse ordinairement es Eglises reformées selon l'Euangile, qui est le plus propre pour rassemblée publique des fidèles, mais aussi en vn chant plus mélodieux selon l'art de musique, hors les assemblées publiques en compagnies particulières, i'ay bien voulu trauailler pour ceux-là, selon le don que i'ay receu du Seigneur en ceste science, estant esmeu du désir que i'ay que toutes les folles et vilaines chansons (ausquelles par le passé ceste belle science vilainement profanée a plus seruy qu'aux louantes de Dieu) soyent tellement arrachées de la bouche de tous les Ghresliens, qu'on n'oye plus
resonner en icelle , en tous lieux et toutes places et toutes compagnies , sinon pseauines et chansons spirituelles et actions de grâces en l'honneur de Dieu par nostre Seigneur Iesus Christ. A ceste cause i'ay trauaillé à mettre tous les pseaumes entièrement en chant de musique à quatre et cinq parties, retenant le suiet du chant ordinaire qui se chante en l'église, comme ils sont translatez en nostre langue et poésie francoise, accommodant le chant et la note le mieux que i'ay peu aux paroles et sentences, et à la maiesté de l'esprit de Dieu, qui en est l'autheur, et duquel Dauid et les autres prophètes qui les ont composez ont esté la bouche et les instrumens.
Et combien, Sire, que ie ne suis rien, pour faire apparoistre deuant vostre Maiesté aucune chose qui puisse procéder de moy, toutesfois ie me suis enhardi de vous faire présent de ce mien petit labeur, en recongnoissance du grand bénéfice que nous auons receu de Dieu, sous vostre règne, et sous vostre Maiesté et protection, par le moyen de la liberté qui est donnée aux vrais enfans et vrais seruiteurs de Dieu, de le Jouer et inuoquer, non pas en ténèbres et en cachette, ou à demy bouche, comme ils ont esté contrains de le faire par cy deuant vn long espace de temps, mais en pleine lumière et publiquement et à pleine bouche. De quoy comme nous en rendons tous à Dieu grâces éternelles, ainsi ce vous sera, Sire, vne gloire immortelle et deuant Dieu et deuant les hommes, qu'il ait tant honoré vostre Maiesté et vostre règne, qu'il soit honoré et glorifié en iceluy , comme le Roy des Roys et le Prince des Princes.
Lyon, 2 5 décembre i563.
Le pieux auteur de ces lignes naïves, qui ne craint pas d'attribuer à la puissance divine la tolérance dont fait preuve le souverain auquel il s'adresse, n'était certes pas un courtisan, mais un de ces hommes trop rares qui respectent leur talent, parce que l'Évangile leur a appris aie consacrer à Dieu seul, auquel appartient l'empire de l'art aussi bien que celui de la conscience.