‹ Clément Marot et le psautier huguenotChapitre 11 sur 135 · janvier · texte numérisé non relu

janvier

1 6 février.

26 février.

1 3 mars.

Hugues Nyssier, jeune clerc, brûlé vif devant le Temple.

Un jeune enlumineur, pendu, étranglé et brûlé au bout du pont Saint-Michel.

Six supplices, dont nous donnerons le détail plus loin.

Une femme brûlée vive pour avoir mangé de la chair le vendredi.

Antoine Augereau, imprimeur, pendu, étranglé et brûlé en place Maubert. (Il avait imprimé le psaume vi.)

Soixante et treize luthériens qui s'étaient enfuis de Paris, sommés à son de trompe de comparoir en personne, sous peine d'être bannis, condamnés au feu, et leurs biens confisqués.

Étienne de la Forge ®, brûlé vif au cimetière Saint-Jean.

Un jeune mercier, brûlé vif au bout du pont Saint-Michel; un écolier brûlé.

Un chantre de la chapelle du roi, qui avait affiché le placard au château d'Amboise, brûlé vif près de Saint- Germain-l'Auxerrois, etc.

(1) Barthélémy Masson écrivait à Érasme, le 29 juin i535, que le placard avait coûté la vie à vingt-quatre personnes, toutes Françaises de nation (Herminjard, III, 2G7 et 3o5).

(2' Journal (V un Bourgeois de Paris , p. h h h , »'t Ms.dc Soissons. Bulletin, XI, 9,53.

(3) ce Marchand de Paris, protecteur et fjrand ami de Calvin et de Farel, et chef de l'Église naissante de Paris, » selon M. Banin. (Procès de Baudichon de la Maison Neuve, accusé d'hérésie a Lyon en t53â, Genève, Fick , 1878, in-i 6.)

Revenons au 21 janvier Pour venger la sainte messe des outrages du placard, le roi, rentré à Paris (2\ ordonna une procession solennelle, à laquelle assistèrent les cardinaux de Tournon, de Lisieux, de Châtillon, plusieurs évêques, tout le clergé parisien, prêtres, moines et. religieuses de tout ordre et de toute couleur, toute la cour, tout le Parlement, etc. ; elle est célèbre d ans l'histoire sous le nom de procession généralissime. On promena les reliques qui n'étaient pas sorties de la Sainte-Chapelle depuis que saint Louis, revenant de la croisade, les y avait apportées; les châsses de sainte Geneviève et de saint Marceau ; un morceau de la vraie croix, la couronne d'épines, le fer de la lance, l'éponge, un des clous, le carcan et la chaîne qui avaient attaché Jésus à la croix, la touaille (toile, linge) où il avait fait la Gène, et autres dignes reliques de sa passion (3). Les quatre bâtons du dais, sous lequel se trouvait l'hostie consacrée, étaient soutenus par trois fils du roi et par un jeune prince allemand^. Le roi venait ensuite, à pied, une torche de cire ardente à la main, comme tous les assistants (5). La procession, partie de Saint-Germain-l'Auxerrois, musique en tête(G), se dirigea vers Notre-Dame. Des reposoirs avaient été dressés à la croix du Trahoir (rue Saint-Honoré) et aux Halles; en face s'élevaient des bûchers. Pour accroître la durée et l'atrocité du supplice, on imagina de suspendre les martyrs à des chaînes de fer attachées à une balançoire, qui, se baissant et se relevant à volonté , retirait du feu les victimes â demi brûlées et les y replongeait ensuite. Gela s'appelait Y estrapade, ou bien, selon le père Daniel, «un exemple signalé de piété (7). » Six luthériens, trois rue Saint- Honoré et trois aux Halles, furent ainsi estrapadés (8). Aux féroces accla-

') C'est la date donnée par J. Bouchet, par la Chronique inédite du roy François Ier et le Bourgeois de Paris. M. A. Coquerel fils (Histoire de l'Eglise reformée de Paris) a suivi Bèze, qui la fixe au 29 , sans doute par erreur.

(2) Il était encore à Châtellerault au mois de décembre. (Herminjard, III, 2 3 8.)

(3) Annales d' Aquitaine , p. /179.

(4) Le quatrième était M. de Vendôme, selon Fontaine.

(5) Journal d'un Bourgeois de Paris.

(6) «Et sembloit le bon roy avoir voulu assembler en un toute la musique, pour resiouir et conforter les esprits chrestiens, enviez gran-

dement du deshonneur procuré contre Dieu.r (Fontaine, Histoire catholique, p. 190.)

(7) « François Ier voulut, pour attirer la bénédiction du ciel sur ses armes, donner cet exemple signalé de piété et de zèle contre la nouvelle doctrine. » ( Daniel, Histoire de France, V, 654.)

(8) D'après Sleidan (De statu religionis et reipuhlicœ, Strasbourg, 1 5 5 9 , in-fol., liv. IX, f° 98), répété par l'introduction aux Mémoires de Martin Du Bellay, de la collection Petitol ( XVII , 1 2 h ) , par M. Schmidt ( Gérard Roussel, p. 107), par les éditeurs strasbourgeois de Calvin (t. III, p. xvm), et par M. Merle d'Au-

LE PLACARD DE 1 5 3 h .

mations d'une populace en délire se mêlaient l'horrible psalmodie et les implacables prières du clergé Le roi dîna à l'évêché et fit publiquement un long discours (2), qu'il termina en jurant de ne pas épargner les membres mêmes de sa famille qui se laisseraient infecter d'hérésie. Du Bellay, évêque marié, le remercia de son zèle pour la foi catholique, et Guillaume Budé le loua d'avoir ordonné cette cérémonie (3). Ainsi se termina recette procession merveilleuse qui frappa tant l'imagination des chroniqueurs, » dit M. Charles d'Héricault (OEuvres de Marot, Paris, Garnier frères, 1867, in-8°, p. xcvn).

Les trois victimes de la croix du Trahoir ou du Tiroir furent maître Simon Fouhet, chantre du roi, Audebert Valleton, receveur de Nantes, dont les livres hérétiques (Bible et traités) furent brûlés avec lui, et maître Nicole, clerc du greffier du Châtelet. Les trois autres réformés suppliciés aux Halles étaient Jean Lenffant, fruitier, un faiseur de petits paniers et un menuisier; ce dernier seul fut étranglé avant d'être brûlé {k\

L'insulte faite au saint sacrement n'était point encore, paraît-il, suffisamment expiée par cet holocauste, digne des plus sanguinaires divinités du paganisme; car, huit jours après, le 29 janvier, parut un édit portant peine de mort contre les hérétiques et ceux qui leur donneraient asile®, et

bigné [Histoire de la Réforme au temps de Calvin, III, 180), qui va jusqu'à prononcer le mot divertir, le roi assistait à cet horrible spectacle; mais ni Bèze, ni Crespin, ni le Bourgeois de Paris n'en disent mot. MM. Michelet et Henri Martin n'ont pas ajouté foi à ce bruit, qui fut répandu en Allemagne. D'après Luther (Propos de table, p. 3o5), François 1er aurait mis lui-même le l'eu au bûcher. " Il y a souvent dans l'histoire des hommes, ajoute en note le traducteur, des traits qui souilleraient celle des bètes féroces. Quelques auteurs ont prétendu que François Ie' portait une torche et que, parvenu auprès du bûcher, il la remit au cardinal

de Lorraine. Voir Belcarius, liv. xx,

p. C)hh ; Garnier, t. XII, p. 65a; Daniel, t. V, p. 65 A; Gaillard, Histoire de François l*rf t. VI, p. 458; Sismondi, Histoire des Français, t. XVI, p. 65a, etc.?}

(,) Krasine, qui avait prédit la Ligue à François I"r, avait-il aussi entrevu dans l'avonir

cette autre procession colossale, où plus de cent mille Parisiens, portant des cierges, pleurant les Guise assassinés, crieraient : Dieu, éteignez la race des Valois, en même temps que les curés perceraient au cœur l'image de Henri III placée sur l'autel? (Labitte, Démocratie de la Ligue, p. hb.)

(2) Conservé dans les Annales d'Aquitaine.

(3) Budé ne voulait, comme Du Bellay, qu'une demi-réforme. On voit par son testament (;?3 juin 1 536 ) qu'il mettait toute son espérance de salut en la miséricorde de Jésus- Christ, rayant aussi grande confiance en l'intercession de la glorieuse et unique mère et vierge, r» etc. (Herminjard, III, 2 3g.)

'l) Bulletin, XI, 257.

^ C'est alors que Marguerite écrivit à Anne de Montmorency: r* le croy que iamais le Boy ne feit chose qui estonnast tant ceux quy n'ont mestier que de mal parler, que en quy a esté laict. L'on est à ceste heure à par-

promettant aux délateurs le quart des biens des victimes (La France protestante, pièces justificatives, III).

On est heureux de voir un pape s'opposer à cet abominable fanatisme ; toutefois, il faut se demander si Paul III (Alexandre Farnèse), qui, demipaïen comme Léon X, ne croyait qu'à l'influence des astres, n'avait d'autre culte que celui des belles-lettres, sacrifiait tout aux intérêts de ses bâtards et reconstitua, sept ans après, l'inquisition dans toute l'Italie, pour y détruire la Réforme, n'obéit pas plutôt ici aux exigences de sa politique qu'à un sentiment véritable de pitié et d'humanité (2). Il devait ménager les luthériens allemands, qu'il allait appeler au secours de ses neveux. Quoi qu'il en soit, les sentiments chrétiens qu'il exprima, dans cette occasion, forment un admirable contraste avec les auto-da-fé (actes de foi) de François Ier (3). Le bruit se répandit, en juin 1 53 5 , écrit le Bourgeois de Paris (p. 458), que le pape, «averti de l'exécrable et horrible justice que le roy faisoit en son royaume sur les luthériens, » lui manda que Dieu le créateur, «estant en ce monde, avoit plus usé de miséricorde que de rigoureuse justice, et qu'il ne faut aucunes fois user de rigueur, et que c'est une cruelle mort de faire brusler vif un homme, dont par ce il pourroit plus qu'autrement renoncer la foy et la loy. » Le pape priait et requérait le roi de vouloir apaiser «sa fureur et rigueur de justice, en faisant grâce et pardon aux luthériens. » Le roi, continue le Bourgeois de Paris, modéra la sévérité du Parlement, fit relâcher les prisonniers de la Conciergerie et du Châtelet, et permit aux luthériens fugitifs de rentrer à Paris. — On trouve , en effet , dans Isambert (Becueil des anciennes lois françaises, XII , 4 o 5) ,

faire le procès de maistre Gérard (Roussel), où i'espere que, la fin bien congneue, le Roy trouvera qu'il est digne de mieulx que du feu , et qu'il n'a iamais tenu opinion pour le mériter, ny quy sente nulle chose hérétique." (Génin, Lettres de Marguerite d'Angoulême , p. 299.)

(1) Il donna l'investiture de Parme et Plaisance à son exécrable fils, le bâtard Pierre- Louis Farnèse, nouveau César Rorgia. On lit dans les Propos de table de Luther, page 1 18, que Paul n'obtint la dignité de cardinal qu'en donnant sa sœur pour maîtresse au pape régnant.

2) Voir Gueudeville, Maximes politiques de

Paul ///.... tirées des lettres et anecdotes de dom Hurtado de Mendoza, la Haye , 1716, in-i 2.

(3) Et avec ceux du père Maimbourg, pouvons-nous ajouter, témoin ces lignes extraites de son Histoire du calvinisme: "-Comme on poursuivoit partout les hérétiques, principalement à Paris, où les feux qu'on y allumoit souvent pour purifier la ville d'une si dangereuse peste les épouvantoient fort, leurs faux docteurs prirent presque tous la fuite, abandonnant dans le danger ceux qu'ils avoient séduits; et ils se retirèrent, pour se mettre à l'abri de cette tempeste et de ces tourbillons de feu , Ips uns en Allemagne, les autres en Suisse. «

une déclaration, en date du 1 6 juillet î 53 5 , qui autorise les hérétiques fugitifs à revenir en France, sous la condition d'abjurer: c'est ce qu'on appelle l'édit de Couçy.

En apprenant à Blois 111 qu'il était de nouveau poursuivi comme hérétique, et que sa maison de Paris avait été saccagée après qu'on en eût enlevé les livres défendus, le premier mouvement de Marot fut d'aller réclamer la protection du roi. Heureusement, des amis le dissuadèrent de se rendre à Amboise; car le roi l'eût infailliblement laissé arrêter et condamner. Au reste, Marot figure presque en tête de la liste des luthériens fugitifs sommés de rentrer à Paris sous trois briefs jours, à peine de bannissement et du feu. Des soixante et treize noms qu'elle contenait, selon le Bourgeois de Paris, quarante-huit seulement sont venus jusqu'à nous; les six premiers sont ceux des prédicateurs réformés : maître Pierre Le Caroli, docteur en théologie; maître Jehan Le Rentif, dit le prêcheur do Bracque, prêtre séculier; frère François Berthault, augustin; Jehan Coirault (Courauït), augustin; François Quartier (Carlier?), augustin: frère Marc Richard, augustin. Marot vient immédiatement après; il est le septième, tandis que Mathurin Cordier, le maître de Calvin, n'est que le vingt-deuxième; maître Guillaume Ferret, sans doute celui qui avait rapporté de Suisse le placard, le vingt-sixième; Lyon Jamet, clerc des finances, «compaignon à Clément Marot, » seulement le quarante et unième '2'. La place d'honneur donnée à Marot dans cette liste de proscription fait assez

W Marot n'était pas à la cour, mais à Yauluisant, lors de l'apparition du placard, témoin Tcpîtreà Couillart, seigneur du Pavillonlès-Lorris , en Gâtinais (î 535 ) :

0 mon amy Anthoine,

N'est iour que me sounicnnr

Du souverain recueil (accueil)

Que tufeis à Clément:

Mais se resiouyssanl ,

Tost commença son dueil.

Car lors que ie te vei,

Hepassant à Lorri ,

Venant de [ au Luysant .

M'en retournay a lilois ,

Oh ie fut des iours trois ,

Aux dames deuisani.

La vint pflg postillon

Qui m'apportoit guillon ( quignon),

Me suyuant à la trace .

A la seule parolle

D'vne femme trop folle ( Ysabcau , Rome) :

Maudite soit sa race !

De cela adnerty,

Snnbdain de la purty :

Car i'anois faict serment

Ne retourner en court.

Ce n'estoit mon plus court

De le faire aultrement , etc.

Lorris étant au snd de- Montargis, Vau- I uisant devait être situé non en Auvergne, comme le pensait Louglel-Dufresnoy, mais entre Montargis et Paris, ou dans l'Yonne.

M Noos suivons la Chronique, inédite de François Ie' , publiée par M. Georges Gnilfrey: l'autre copie de celte liste, retrouvée par M. de

voir combien les ennemis de la Réforme le trouvaient dangereux et à quel point son influence était funeste au catholicisme.

G. Colletet ignorait ce fait, ainsi qu'on le voit par ce passage de ses \otices biographiques sur les trots Marot,. . . 'publiées pour la première fois par Georges Guiffrey, Paris, chez A. Lemerre, 1871, in-8°, p. 20 :

De remarquer icy précisément la cause de son exil, c'est ce que je ne puis faire qu'à grand'peine, puisqu'il en est du poëte Marot comme du poëte Ovide, dont on sçait le bannissement en Scythie, mais dont les grammairiens cherchent encore le vray subject. Toutesfois, s'il en faut croire Antoine de Laval, le subjecf du bannissement de Marot vient d'un discours un peu libre qu'il avoit proféré contre le roy Françoys, lorsqu'il avoit dict : Il n'est que du sablon d'Estampes pour faire reluire un vieux pot. Ceux qui sçavent l'histoire secrette et particulière du temps n'ignorent pas que cela regardoit la maistresse du roy, duchesse d'Estampes et de Ponthieux, laquelle se voulut venger de Marot à la première occasion, tant il est vray de dire que jamais les femmes ne perdent la mémoire des traits piquans que l'on a lancés contre elles. Si l'on adjouste foy à un autheur moderne, Marot fut banni du royaume et des bonnes grâces du roy pour avoir composé des vers trop libres contre les gens d'Eglise. Et, en effet, la plus commune créance est que l'estroite familiarité qu'il avoit contractée avec les principaux luthériens le fît soupçonner d'avoir changé de religion et de suivre le libertinage et la nouveauté, aussi bien que tant d'autres, qui, pour cela mesme, furent punis ou congédiés, soit par les arrests, soit par l'exprès commandement du roy. Et, en effet, c'est le sentiment de Th. de Bèze, qui, dans ses Portraits des hommes illustres, parlant de Marot, dict que ce gentil poëte sortit deux foisrdu royaume à cause de la religion. Et c'est pourtant de quoy Marot luy-mesme se justifie dans plusieurs endroits de ses œuvres, et notamment dans son épistre qu'il escrivit au roy pendant son exil àFerrare.

Après avoir cité ces vers :

De Lutheriste ils m ont donné le nom;

Quà droict ce soit, ie leur respons que non, etc..

Colletet ajoute (p. aa):

Il repousse cette calomnie autant qu'il peut, et monstre qu'il n'est jamais sorty du bercail de la vraye Eglise, ce que je dis à la confusion de ceux qui l'ont fait passer pour un bérétique.

Montaiglon (Bulletin, XI, 9,53), n'a que quarante-sept, noms, dont quelques-uns diffèrent de ceux de la Chronique; mais le copiste parle dp vingt-cinq autres réformés qui furent som-

més de comparaîlre peu après le â5 janvier, et son chiffre total : soixante et douze, est, à une unité près, celui du Bourgeois de Paris.

La confusion n'est ici que pour le trop superficiel écrivain, qui crut honorer Marot en le disculpant d'un prétendu crime dont celui-ci se faisait gloire.

Marot s'enfuit à la cour de la reine de Navarre, et faillit être pris en chemin ^. Il s'exprime ainsi dans sa troisième epistre du Coq à VAsne, adressée, comme les précédentes, à son ami Jamet :

Nous estions assez esba/iys , Lyon, il t'en peult souuenir, fil nestoit temps de reuenir ('2) ; // faïloit ehereher seureté.

Du poure Clément arresté '

Le propoz estait à BourdeauLc ,

Par vingt ou quarante bedeaulx

Des seigneurs dudict parlement.

le dy que ie riestois Clément ,

Ny Marot , mais vng bon Quillautm

Qui } pour le proufjil du royaume,

Portois en grande diligence

Pacquet et lettre de créance

le nauois encores souppé;

Mais si tost que fus eschappe,

le m'en allay vng peu plus loing.

Par Dieu , il en estoit besoin^ ,

Car pour vng tel poure souldari

Que Marot, qui n'est point pendai t

Me fut faicte si grand poursuyte :

Pauois chascung iour à ma suyte

Gens de pied et gens de cheual;

Mais ie fis tant par mon trauail,

Et sur petits cheuaulx legiers ,

Que me mis hors de tous dangiers.

(1> Soit en se rendant près de Marguerite, soit en la quittant pour aller à Ferrare; nous n'avons pu éclaircir ce point.

^ Ces vers semblent indiquer que Jamet accompagnait Marot dans sa Cuite.

Ceci rappelle les vers relatifs à l'homme

arraché par Marot aux mains des archers, qui le menaient en prison :

lit moy de le nier ; Car soyez scur, si V eusse dict ouy , Que le plus sourd d'ndreux m'eust hien OU/y.

reniais pourueu que ie me tienne La où ie suis, en bonne eslrainr.

Si nous fussions demeurez la.

Tel y estoit qui nen parla} (a mais depuis ie nen par lys.

Hz ont esté si bien rostys, Qu'ils sont ions cohuertyz en cendre.

Or iamais ne vous laissez prendre, S'il est possible de fouyr; Car après on vous peult ouyr Tout à loysir et sans colère:

Mais en fureur de telle affaire.

Il vault mieulx s'excuser d'absence Questrc bruslê en sa présence.

Sans doute, nous voilà loin du scrupuleux respect de la vérité d'un Claude Brousson, qui, ayant soif du martyre, refusa de sauver sa vie en violant sa parole, ou en niant sa qualité de pasteur du désert; cependant il faut bien se garder de prendre à la lettre cette gasconnadè, d'après laquelle Marot serait prêt à tout pour se tirer, d'affaire. Tromper la police, la maréchaussée, les cwuges bruslettrs,» n'est pas même une peccadille à ses yeux; mais qu'il s'agisse de renier ses convictions, rien ne l'y pourra contraindre.

Non-seulement tous les persécutés, comme Lefèvre d'Etaples, Jean Lecomte, Pierre Toussaint, Gérard Roussel, premiers apôtres de la Réforme française, trouvaient un refuge à la cour de Navarre; elle était aussi ie rendez-vous d'un grand nombre de célébrités artistiques, scientifiques et littéraires. Le savant et frivole abbé Mellin de Saint-Gelais et l'austère Calvin (1) y rencontraient l'admirable peintre François Clouet. dit Janet (2 , les hébraïsants Vatable et Paul Paradis, dit h Canosse. ainsi que Guil-

" «La reine de Navarre, princesse d'un mérite extraordinaire, et qui favorisait extrêmement les personnes pieuses, ayant mande Calvin (quand il se lut enfui de Paris, après ie discours de Cop, novembre 1 533 ) , lui fit de grands honneurs, l'écouta avec beaucoup de plaisir, et employa le pouvoir qu'elle avoit sur le roy François 1er, son frère, pour apaiser Forage qui s'étoit élevé contre les fidèles. ^

(Bèze. Vïp de Calvin, Genève, 1C81, in-16, p. \h. — Voir aussi Herminjard , III, 1 56. )

® On a de lui le portrait de Coligny, reproduit dans le Bulletin . III. 35ss; celui de Henée de France; ceux de Henri II, de

Charles IX et d'Elisabeth d'Autriche, conservés au Louvre, et qui passent pour des chefsd'œuvre. (\ oir Bulletin, ne série, I, 387. et Vitet, Etudes sur l'histoire de l'art, he série. )

laume Postel, qui commença l'étude des langues asiatiques et semble avoir entrevu que les origines de notre race étaient cachées dans les livres de l'Inde Les traducteurs de la Bible y coudoyaient Amyot et Jean Brescbe (traducteurs de Plutarque), Mauroy (traducteur des hymnes de l'Eglise) Pierre Le Maçon (traducteur de Boccace), Hugues Salel (traducteur d'Homère), et enfin Des Périers, Dolet, Claude Gruget, De la Haye, Du Moulin, Victor Brodeau Nicolas Denisot, Jacques Pelletier, Habert, Jehan Bouche! , Boastuau, Quantilly, Sainte-Marthe, Nicolas Bourbon (3), gouverneur de Jeanne d'Albret, etc. Ainsi, dans l'entourage de Marguerite, la Réforme et la Renaissance se touchaient par tous les bouts, et semblaient se confondre dans une seule aspiration vers le vrai, le beau et le bien.

Marot avait sa place marquée aux premiers rangs; toutefois il parait n'être resté que sept ou huit mois (novembre à juin ®\ auprès de la reine. 11 y rima sans nul doute, comme il fit partout ailleurs; il élait trop supérieur aux événements, même les plus désastreux, et d'une gaieté trop égale, pour se laisser longtemps abattre. Malheureusement nous ignorons quelles pièces il composa durant cet exil. Toutefois il nous parait probable que la lettre qu'il écrivit, au nom de Jeanne d'Albret, alors âgée de six ans, à Marguerite, fille de François 1er, qui en avait onze et qui cultivait déjà la poésie, date de cette époque, et n'est qu'une tentative hasardée pour sonder l<* terrain et adoucir le roi. En voici quelques vers :

Veoifant que la royne , ma mere, Treuue à présent la rythme amere , Ma dame , m'est prias fantasie De vous monstrer qu'en poésie Sa fille suis. Arrière prose , Puis que rythmer maintenant lose.

Pour commencer donc à rythmer, Vous pouuez, ma dame, estymer

1 Dans son ouvrage sur l'Unité dans le du pécheur à lesitt Christ (Lyon, chez Ooiet),

inonde, il s'efforce de substituer la r;iison un- nindainnt'o par la fumll»' »le théologie de Paris,

turellc à la foi surnaturelle. La religion toute <'n 1 565.

entière, dit-il, s'explique par la nature el la La France protestante, a* éd., 1, col. û5.

raison. " Il n'était très-probablement pins en

(i) Il est auteur, entre antres, d'un poëme France, quand parut l'édit de Coucy, du (6juil-

en vers intitulé : Louange de lesus Christ nostre lel 1 535 , <pii indiquait un notable adoucisse-

Saulueur, Lyon. t5ûo, in-8°. et d'une Epistre ment de la persécution.

166 LE PLACAIU) DE 1534.

Quel" ioye à la fille aduenoil,

Scachant que la mere venait M;

El quelle ioye est aduenue

A toutes deux à sa venue.

Si vous n en scauez rien, ï espère

Qu'au retour du roy, vostre pere P

Sefnblable ioye sentirez,

Puis des nouuelles m en direz, etc.

Craignant que Marguerite ne fût définitivement impuissante à le garantir de la colère du roi ^, Ma roi résolut de gagner l'Italie et de se rendre à la cour de Renée, duchesse de Ferrare, «laquelle, dit Florimond de Rémond, sortie du sang de la maison de France, accueilloit volontiers. . . les François qui, pour la crainte du fctgoi, quittoient leur patrie.?? Toujours généreuse et dévouée, Marguerite se chargea des frais du voyage et remplit la bourse trop légère du poète. Elle fit mieux encore, elle reçut au nombre de ses pages Michel Marot, fils du proscrit, qui lui en rend grâces dans une épître adressée à son ami Gouillart :

La bénigne princesse, Excellente déesse, De toutes le mirouer, Vrint mon fils pour son paige Cestoit le meilleur (faim Qu eusse peu luy trouuer

Ce JUs, pour sa ieunesse, A sa grande haullesse f'ay bien recommandé.

S'il faict ce qu 'il propose Et que Dieu le dispose, // en sera aydé.

(1) Jeanne, élevée lom de sa mère, lui avait élé enlevée par le roi, à l'âge de deux ans et quelques mois. 11 la maria dans sa douzième année au duc de Clèves, pour servir les intérêts de sa politique.

w François [er ne revint à Paris qu'en janvier i 535.

W 11 s'exprime ainsi dans VEpigramme xxix : î Monsieur le duc de Ferrare (i535):

Quand la Vertu confinent que la Fortune Me conseillait abandonner la France, Elle me dict : Cerche terre opportune Pour ton recueil et pour ton assmrance.

Or puis que le congnois , le te pry, si le veois , Luy donner ce motet De poursuyure la veine Du père a toute peine , Et qu'il ne soit muet.

( Epistre xlvii.)

Ainsi les persécuteurs triomphaient; le courageux champion de la Réforme, l'ami des lumières, banni, condamné au feu, n'avait pu trouver un asile assez sûr, même auprès de Marguerite, et avait été forcé de s'expatrier. Persévérera- t-il dans sa foi et dans la lutte à outrance contre les ennemis de la liberté, de l'Évangile et du progrès?

M A H 0 T ET CALVIN À FEHUARE.

Renée de France. La cour de Ferrare. — Vers adressés à la duchesse, à la comtesse de Marennes, à Renée de Parthenay, au troisième enfant de la duchesse. — Epistre au Roy. — Les injures de Sagon. — La seconde epistre du Coq à VAsne. — Conversion de Calvin. — Son voyage en Italie. — Préface du Commentaire des psaumes. — M. Merle d'Aubigné et M. Jules Ronnet. — Date et durée du voyage. — M. Albert Hilliet. — Une page blanche. — La comtesse de Marennes, son frère Soubise, Anne de Beauregard. — Lettres de GrynœusT d'Hercule d'Esté. — La duchesse n'a point encore ostensiblement abandonné la messe. — Deux épîtres de Calvin à Duchemin et à Gérard Roussel. — Intimité de Marot et de la duchesse. — Rannissement des Français. — Mme de Soubise partie auparavant. — Marot peint à Marguerite les douleurs de Renée. — Marguerite lui promet de X effacer du rosie des enchâssez. — Maître François. — La duchesse communie à la messe. — Lettre de Calvin. — Diversité des goûts de Calvin et de Marot. Calvin et Marot jugés par Maimbourg, Castelnau. — Persécutions endurées par la duchesse. — Son retour en France.

Entre ces deux belles âmes, les pieuses et savantes princesses Marguerite, sœur de François Ier, et Renée de France, fille de Louis XII et de la catholique Anne de Bretagne, il y a tant de ressemblance intellectuelle et morale et une telle disparité d'âge, qu'on les prendrait aisément pour la mère et la fille. Née en 1 5 1 o , plus jeune que Marguerite de dix-huit ans et élevée près d'elle, Renée subit le charme de son influence religieuse, comme avaient fait Marot et tant d'autres; mais, douée d'un esprit plus net et plus résolu, elle ne conserva de l'inconséquent mysticisme de ses maîtres qu'un très-vif sentiment de tolérance. Tandis que Marguerite se contenta jusqu'à la fin de la messe à sept points, étrange compromis entre la Réforme et le catholicisme, Renée devint progressivement, et grâce aux nombreuses persécutions qu'elle endura pour sa foi, protestante assez zélée pour louer Dieu (i56/i) de ce que son père eût pris cette devise, dans ses démêlés avec le pape Jules II: Perdam Babylonis nomen, et pour ajouter: & Si Dieu

ne luy a accordé la grâce de l'exécuter, peut-estre reserue-t-il cpieiqu'vn de ses descendans pour l'accomplir^.» — ^Princesse aimable et accomplie,. . . dit Maccrie ("2', distinguée par sa vertu et sa générosité autant que par ses manières élégantes et affables ^, parlant l'italien aussi purement que le français, connaissant parfaitement les classiques grecs et latins , elle était un objet d'admiration pour tous ceux qui l'approchaient, v

Fidèle aux traditions de la noble ville de Ferrare, qui avait quelque temps disputé à Florence la gloire de favoriser la Renaissance, Renée lit de sa cour, comme Marguerite de la sienne, le foyer des lettres, des arts et de la lumière évangélique (4). A côté d'une tribu de poètes latins : Thebaldus, Alexander Guarinus, Lillius et Gynthius Gyraldus, Augustus Mustius, Albertus Gostarellus, Petrus et Jacobus Astioli, on y voyait l'Arioste, Bernardo Tasso (5), le Titien, Dosso Dossi, François Glouet.

(1) J. Bonnet, Lettres fr. de Calvin, II, 5 '19.

(2) Histoire des progrès et de V extinction de la Réforme en Italie au xvf siècle, traduite de l'anglais; Paris, Cherbuliez, 1 83 1 , iu-8°, p. 7/1 et suiv.

(3) Ce portrait s'accorde avec celui de Brantôme .

« Bref, ceste princesse estoit bien fille de France* vraye en bonté comme en charité. le l'ay vue en Italie et à la cour garder son rang aussi bien que possible, et encore qu'elle parust n'auoir pas l'apparence extérieure tant grande, à cause de la gasture de sa taille , si est-ce qu'elle auoil beaucoup de maiesté, monstranl bien en sa grandeur, en son royal visage comme en sa parole, qu'elle estoit bien tille de roy et de France.» (Voir Bulletin, 9e série, I, 387, et Jules Bonnet, Olympia Morata, h° édition, p. 8.)

Un jour, qu'on lui taisait observer qu'elle se ruinait par les secours qu'elle ne cessait de prodiguer aux proscrits : «Que voulez -vous que ie fasse? répondit-elle, (ie sont panures François de ma nation , lesquels , si Dieu m'eusl donné barbe au menton et que ie fusse homme , seroient maintenant mes suiels; voire mesme seroient-ils tels, si cette méchante loi saliquo ne me tenoit trop de rigueur. r

(4) Il paraîtrait que, dès l'année i5a8, il y avait à la cour de Ferrare quelques prédicateurs de la nouvelle doctrine. Dans tous les cas, celle-ci fut prèchée en Italie avant i53o, et se répandit avec tant de rapidité qu'un écrivain de l'époque donna, ironiquement sans doute, le conseil d'interdire toute correspondance entre ce pays et l'Allemagne. (Busdragus, Epistola de Ilalia a lutheranismo preservanda.) On a supposé que Vergerio avait pris le pseudonyme de Busdragus. (Maccrie, Histoire de la Réforme en Italie, p. 64, 7-2 et 83.)

(5) Bernardo Tasso, poète qui ne manquait pas d'imagination, était, déjà en i.r)98, attaché à Benée, en qualité de secrétaire, avant qu'elle eût quitté la France. (Ms. FB. 7853, in-lbl., Biblioth. nation.) «Son (ils, l'illustre auteur de la Jérusalem délivrée, devait remplir bientôt la cour de Ferrare de son génie, de ses tristesses, de son désespoir, de sa folie, causés par sa passion malheureuse pour la belle Léonore, tille de Benée, et même expier, par sept années de captivité dans une maison d'aliénés, le crime d'avoir aimé une petite lille de Louis XII et de Lucrèce Borgia.» (Merle d'Aubigné, Histoiré de la Réforme ait temps de (]alvin. V, 53 Û>)

un grand nombre d'autres artistes, et les savants les plus éminents de l'Italie et de l'Allemagne, dont quelques-uns professaient la Réforme : Cœlio Galcagnini, Morato Bartholomeo Riccio, Marzello Palingenio, les deux frères Sinapi, Gurione, Ochino. Flaminio, Pierre Martyr Vermigli. Les protestants et les libres penseurs menacés du supplice se réfugiaient de toutes parts dans cet asile de la tolérance et de la piété, où la France était représentée par quelques-uns de ses enfants, qui avaient suivi la ducbesse : Mme de Soubise, ancienne gouvernante et, Ton peut dire, la seconde mère de Renée, ses filles et son fils, Jean de Parthenay Larchevêque Renée de Tunes, du pays Blaisois, selon M. Bonnet (3),

(1) Dès i533, soupçonné de la publication d'un livre hérétique, Morato dut quitter Ferrare.

(2) Michelle de Saubonne, fille d'honneur d'Anne de Bretagne, mariée en 1607 à Jean de Parthenay Larchevêque, seigneur de Soubise, en eut trois filles, Anne, Charlotte, Renée, et un fils posthume, qui porta les mêmes noms et le même titre que son père , et mourut en i566, âgé de cinquante-quatre ans.

Anne, dame d'honneur de la reine Claude dès i523, épousa à Ferrare, en 1 533 , le comte de Marenncs, chevalier d'honneur de Renée et premier gentilhomme de la chambre d'Hercule II; il abandonna et persécuta la Réforme, quand il eut convolé en secondes noces.

Charlotte, qui mourut fille, figure comme dame d'honneur dans le rôle des officiers de la duchesse de Ferrare, du ieT octobre 1&28 à la fin de septembre 1029. Elle retourna probablement en France peu après; car nous la retrouvons sur la liste des dames de Madeleine et Marguerite de France, de i53o à i533 ; sur celle des mêmes princesses et de la duchesse d'Orléans, de i533 à 1 536, et enfin sur celle de la Dauphine et de Marguerite de France, de i536 à i5>4o, avec cette note : hors en i53<j. (Ms. FR. 7853, Riblioth. nat. ) — D'après les Mémoires fie la vie de Jehan P Arrhcvesfjue ( Bulletin , 2 e série , t. IX , p. 18), elle ne serait point allée du tout à Ferrare.

Renée, dame d'honneur de la duchesse de Ferrare dès la fin de 1628, épousa René de Fonsèques, baron de Surgères. (La France protestante, art. Larchevêque et Pons; Bulletin, II, h 25; Crottet, Hist. des églises de Pons, etc. Bordeaux, s. d. in-8", p. 3i, 82 et 83; Lièvre, Histoire des protestants du Poitou, III, 1 83 : Bévue de V Ouest, II, 62^.)

(3) Elle était, dès 1 52 5 , femme de chambre de Renée de France, au service de laquelle elle fut au moins quarante-cinq ans; car nous la retrouvons dans le rôle des officiers de la princesse à la fin de 1 528 , en 1 553 , et encore en 1570 (les registres intermédiaires nous ont échappé). Elle épousa René Chardon , seigneur de Lugny, comme elle attaché à la princesse dès i528, et en eut un fils, René, qui servit aussi la duchesse. Ses deux petits-fils figurent, à leur tour, parmi les officiers de la souveraine de Ferrare, en i553 et en 1570. Dans le rôle de 1570, nous remarquons ce qui suit : k René Chardon , maistre d'hostel , ... Loys et Jean Chardon, au lieu et place de feu René Chardon, et leurs gages payés à Mlle de Lugny leur grand'mère et nostre dame d'honneur. »

Un de leurs descendants, Zac.harie Chardon de Lugny, né vers t6^i3, converti par Bossuel, entra dans les ordres, se fit controversiste et mourut en 1733. (Mss. FR. 7853 et 3oo2, Bibliothèque nationale, et la France prolestante.)

Anne de Beauregard u). Françoise Bonssiron de Grand-Ry ®, ainsi qu'Antoine de Pons, comte de Marennes, son frère Jacques, baron de Mirambeau, le musicien Jean de Millevilie (5j. etc. (l

'' Gabriel de Beauregard étant pelit-fiis de la sœur de Mme de Saubonne, dame de Soubise, cette sœur avait donc épousé un De Beauregard, et Anne de Beauregard, sa fille, morte à Ferrare, était la nièce de la gouvernante de Renée de France. (Bulletin, XIIT . 3o8.)

Un De Beauregard, gentilhomme du Maine, assistait, en i5Gt, à une séance du consistoire du Mans, pour entendre lecture des lettres envoyées par les députés des églises réformées, et s'occuper de former, avec ses amis, une armée pour la cause du roi et de l'Evangile. (Anjubault et H. Cbardon, Recueil de pièces inédites pour servir à l'histoire de la Reforme dans le Maine, le Mans, 1 867, in-i 8, p. 6/..)

(2) Jean Bonssiron, écuyer et seigneur de Grand-Ry (commune de Mouchamps, Vendée), attaché à Michelle de Saubonne, dame de Soubise, mourut, dit le Bulletin de la Société des antiquaires de l'Ouest, 1 8 G 3 , p. 217, vers 1 6 , laissant un fils et une fdle, Christophe et Julienne.

Christophe obtint une place à la cour de Ferrare, peu avant la mort de son père el grâce à la protection de Mm* de Soubise; il y resta jusqu'en 1 554, époque à laquelle tous les officiers français de la duchesse furent obligés de repasser les monts, (lbid. )

C'est évidemment Jean qui était échanson de Benée en i5ag (voir note h), et sa femme devait appartenir également à la maison de la princesse; il est non moins évidemment le père de Françoise. Veut-il qu'une fille, comme semble le dire M. de la Boutelière (ibid.)l — Dans ce cas, au prénom de Julienne elle devait joindre celui de Françoise.

Christophe épousa Gabrielle Rousseau , dame d'honneur de Benée, en l553, et n'en eut qu'an (ils, nommé Bené,donl L'éducation,

commencée à Ferrare, ne s'acheva qu'en France, et qui joua un rôle important dans les premières guerres civiles. R se distingua au siège de la Bochelle et périt dans un combat en i58o. (Voir Bulletin, 111, 1 36. )

René avait épousé en 1670 Charlotte Savary, qui lui donna deux enfants : Charles, seigneur de Grand-Ry et de Bray, et Jacques, seigneur de la Brachetière.

Charles, lié avec Duplessis - Mornay, fut nommé gouverneur de Saumur en 1589, et assista comme député du Poitou au synode de la Rochelle, en 1616.

Cette famille, passée sous silence par Y Histoire des protestants du Poitou, et à peine mentionnée dans la France protestante (V, 35a, 2e col.), mériterait une place dans la non velle édition qu'en prépare notre savant ami M. Henri Bordier.

(3) On lit dans le rôle de 1 5 5 3 , déjà cité : •'Jean de Millevilie, que Mgr le duc de Ferrare amena de Fronce, chantre en la chapelle; en voyé quérir par madile dame avec promesse des gaiges qu'il eut, et depuis ayant ledit sieur laissé sa chapelle (celle du duc), elle l'a accepté et retenu aux mesmes gaiges < i estât. n Pour les œuvres de ce compositeur, voir Fétis, Biographie des musiciens. (C'est ton jours à la première édition de cet ouvrage Bruxelles, 1867, que nous renverrons.)

W Voici, au reste, le rôle des officiers de la maison de Benée, dressé par le roi, pour l'an née comprise entre le 1" octobre i5;î8 et le 3o septembre i5^9 (Ms. FB. 7853, Biblioth nation.) :

«Maistres d'hostel : MM. de Chalus, de Mom bas, Bené Teronneau de Bellevue.

«Pannclicrs : MM. Jean Pleneau, seigneur de Veaucoulours; Jean Pierre, seigneur de la Boulinière.

« Eêchanêotu : MM. du Veigier, Christophe

On y vit encore, mais non réunis, Rabelais (octobre 1 5 3 6 Calvin, son cousin Olivetan, traducteur de la Bible (2), qui alla y mourir (i 538) des suites du poison qu'on lui avait administré à Rome; plus lard, Hubert Languet, le célèbre publiciste, et jusqu'au calomniateur émérite Jérôme Bolsec, qui, si l'on en croit Th. de Bèze, s'en fit bientôt ignominieusement chasser. Quand Marot y arriva, vers le milieu de l'année t 5 3 5 il fut reçu comme un nouvel Ovide, selon l'expression de Le Laboureur.

Renée avait connu Jean Marot à la cour de Louis XII, oii il avait été introduit, ainsi que Jean Lemaire, son frère en Apollon, par Mme de Soubise, et elle n'avait certainement pas oublié la pièce dans laquelle maître Clément avait célébré son mariage avec Hercule II. Mme de Soubise accueillit Marot comme un fils, et sa fille, Anne de Parthenay, comtesse de Ma rennes (depuis î 5 3 3 ) , l une des femmes les plus remarquables de son siècle, qui, tout en s'occupant de latin, de grec et de théologie, composait des vers et les mettait en musique, le reçut comme un compatriote, qui était en même temps le prince des poètes ^. Renée de Parthenay, qui jouait de la harpe et cultivait la peinture avec passion, ne se montra

de Rugnon, seigneur de Logerie, (Boussiron) de Grand-Ry.

« Varlets tranchons : Jacques de Cbalus, Artus Le Lièvre, seigneur de la Grange.

"Huissiers de chambre: René Chardon.

• Chapelle : Frère (sic), docteur en théologie; Charles de Chalus, premier aumosnier ; Guillaume Cormier, Pierre Champion, Jean Poirier, clerc de chapelle, Ambroys de Chareigne, Jean de Bulhac.

«Daines et Damoiselles : Mmc de Soubise, Mlle Charlotte de Parthenay, Mlle Renée de Parthenay, Milc de Mombade, Mile (Marguerite Petit) de Saint- Chartres, dame d'à tour (depuis i525); Mile de Fresne (de Fresne- Canaye?), MUs (Pleneau) de Veaucouleurs, Mile Renée de Tunes, M,le (Boussiron) de Grand-Ry v»Mlu (Rugnon) de Logerie.

• Filles du corps : M11** Anne de Beàiiregard, Marie Gibert , Marie Renard , Loyse ( de Racine ) de la Fontaine, Anne de Renfort (alias Reinefort), Marguerite Teronneau (de Bellevue).

« Femmes de chambre : Mmc' Perrine Pilet, nourrice (de Renée), Catherine Champion,

Parulette Maurroy, Marguerite la Cocquillièrr1 , vefue de feu Huguet d'Arbois.»

Les Epistres de maistre François Rabelais . . . escrites pendant son voyage d'Italie, Paris, î 65 1, in -8°.

('2) La duchesse encourageait Bruccioli, le premier traducteur de la Bible en italien , dont le Nouveau Testament parut en i53o, et la Bible entière, en 1 536. Elle fut bientôt suivie de celle de Santo Marmocchini, imprimée à Venise en 1 5 3 8 , du Nouveau Testament de Fra Zaccario (i5ûs), de celui de Massimo Teofilo (Lyon, i55i), et de la Bible de Filippo Ruslici, parue en î 56îî (Maccrie, p. 6o et 62).

W Dès le mois de septembre, il fut inscrit sur le livre des comptes de la princesse, et il y figure, en janvier i536, pour 200 livres, comme poëte et secrétaire. (Bulletin, 2e série, Vil, i63.)

Anne fut plus tard la protectrice de cet autre homme de foi et de génie, qui se nommait Bernard Palissy. (Fillon, Lettres écrites do la Vendée, Paris, 1 fcfif, in-H°.)

pas moins aimable ef pnjouéevque sa sœur, qu'elle égalait presque en mérite, Anne al Renée, qui faisaient l'ornement de la cour s par leur rare et singulière vertu,» et leur frère Soùbjse qui fut dans la suite, avec le prince de Condé, l'un des principaux chefs du parti huguenot, étaient imbus dès le sein maternel des principes de la Réforme ®. Toutefois Françoise Roussiron . Poitevine ® comme eux et comme les De Pons et les

(l) «Gentilhomme de la chambre du roi.

chevalier de l'ordre, ayant eu le commandement de l'armée française en Italie , ayant/ait vent coups de maître, n selon M. Merle d'Aubigné, Soubîse était encore gentilhomme de la chambre de Charles, duc d'Orléans, de 1 563 à i545. (Aïs. FR. 7853, in-fol., BiWioth. nation. )

® Catherine de Parthenay, duchesse de lîohan , dit en propres termes, dans une histoire manuscrite de sa famille, citée par la France protestante , que Soubise, son père, avait revêtu «secrette cognoissance,dès le berceau, de la foi protestante." On lit encore, dans les Mémoires de la vie de Jehan VArchevesque (Bulletin, 2 e série, IX, 17), que sa femme "avoit congnoissance de la vraye religion et y instruisit ses enfants dés leur petitesse, ri

(3'! Selon M. .1. Bonnet (Bulletin, a" série, VU, 16Z1), «née sous le ciel de Provence, dans les riantes contrées que baignent la Durance et le Rhône, Franciscade Boucyron dut. bien jeune encore, fuir sa patrie, peut-être devant l'arrêt de proscription depuis si longtemps suspendu sur les populations pastorales de Cabrières et de Mérindol. Elle se dirigea vers Strasbourg , déjà conquis à la Réforme par Hédion et Bucer. Peu de mois après, nous la re-

trouvons à Ferrare Renée ne put voir

sans intérêt cette jeune sœur, que les orages du siècle avaient poussée des pentes du Léberon ef des bords du Rhin dans l'hospitalière cite des ducs d'Esté.*

La naissance d'une Poitevine sur les bords de la Durance n'est pas chose impossible, sans doute, mais peu naturelle; il serait plus étrange encore qu'une jeune fi Ile dont le père et pro-

bablement aussi la mère étaient au service de Renée dès 1029 fût restée sur les pentes du Léberon, au lieu de les suivre à la cour d'Hercule II; quant à sa fuite à Strasbourg, elle nous parait si improbable que nous ne saur ions l'admettre, à moins de preuves tout à fait concluantes.

Nous savons bien que, dans l'un des quatre épithalames faits à Ferrare (1 538 ) pour le mariage de Françoise ( celui de Cynthius Jean- Baptiste Gyraldus), on voit Vénus, fatiguée d'une longue route, s'arrêter là où coulent les Ilots du Rhône :

et Hhodanus qua affluit undis

Fessa stetit.

et choisir à l'Allemand Jean Sinapi uneépouse qui , par sa grâce et la noblesse de son origine, l'emporte sur des milliers de jeunes filles. Mais dans cette pièce, où l'emphase et l'à peu près le disputent à l'allégorie, le pays où coule le Rhône n'est pas seulement la Provence, c'est la France, dont ce fleuve n'est que la personnification, comme le montre la suite : « Heureux époux, ni le Rhône impétueux, ni la Garonne rapide n'eussent pu t'onvoyer une plus digne compagne : »

Son velox Iihndanus potuit . rapidnsve Garnnna Te dignam hue misisse mn;;is.

Le morceau suivant, qui n'est point un épifhalame, mais une espèce d'élégie, adressée par Jean Fichard à Françoise, (juon disait fiancée À un noble Français (nobili cuidarn Gallo desponsata esse fcrehatnr) , ne s'accorde point avec l'hypothèse de M. Bonnet; car la Santonica cahjplra dont parle le poète n'est pas la coiffure des femmes de Provence : « Pour toi , tout devient ornement, soit que tu te montres

17/i MAROT ET CALVIN A FEKRAHE.

Mirambeau, jeune fille charmante, adonnée aux arts et instruite connue on l'était alors, se plongeait plus qu'eux tous dans l'étude de l'Ecriture sainte et fut la seule dont la foi énergique mérita l'éloge d'un juge sévère, Calvin. Françoise était pour la duchesse un appui d'autant plus précieux, qu'Hercule II aimait les lettres, mais non la Réforme, et que ce fut là le malheur de la vie de sa noble compagne,

Marot semble s'être trouvé mal à l'aise en présence du duc, dès le pre mier abord, et avoir deviné en lui le futur persécuteur de sa femme et de la religion évangélique : il ne lui a dédié qu'une très-courte pièce, en arrivant à Fcrrare; encore est-elle un peu froide et contrainte. (Epigramme xxix.) La bonne et pieuse duchesse, au contraire, gagna aussitôt sa confiance et lui inspira la plus vive sympathie; aussi s'empressa-t-il de lui adresser de beaux vers, dont le ton simple et harmonieux, la piété vraie et naturelle, décèlent une atmosphère religieuse qui convenait mieux à l'âme du poëte que celle de la cour de François Ier :

En trauersant ton pays plantureux ,

Fertile en biens, en dames bienheureux,

Et bien semé de peuple obeyssant,

Le tien Marot, fille de roy puyssant ,

S'est enhardy , veoyre et a proteste

De saluer ta noble maiesté,

Ains W que passer tout oultre les limites.

Estant certain que, si bien tu imites

De ton Saulueur la vraye intention,

Tu ny auras brin de presumption;

Car, estimant que, par vng bruyt qui sonne,

Tu scais mon nom, sans scauoir ma personne,

couverte de la cape de Saintonge, ou élégamment parée de la barrette italienne :•>•>

cum te omnia protinus ornent,

Seu tu Santonica venias velata calyptra , Seu rursum Lalio venias bene compta byreto.

Enfin forage qui porta Françoise en Italie n'est très -probablement que le mariage de Renée et son départ pour Ferrare, où la suivirent ses serviteurs. ( Voir Biblioth. nation. Ytt îî 067 : Hitic libello insunl Lillii Greg. Gy

raidi Ferrarensis Herculis vita. Ejusdem de musis syntagma. Epithalamia diversorum m nuptias Francisco? Bucyroniœ Gallœ , etc. , Bâte , Michel Ising, i53<), ia-12.)

(1) Ainsi s'exprime Jean Fichard (ibid.) :

Dum tibi nil prius est animi moderamine casti, El sludiis rebnsque piis, dum sacra lïbenter Scripta legis, cupideque inlellexisse laboras.

W Avant.

Et que iadis fut seruiteur mon pere De ta mere Anne, en son règne prospère; Croyant aussi) que tu scais que d'enfance Nourry ie suis en la maison de France, De qui tu es royalle geniture; Cela pensant , ne craind mon escripture Que ta grandeur la vueille reffuser.

Mais quel besoing est-il de ni excuser?

Les oysellets des champs , en leurs langaiges Vont saluant les buyssons et boscaiges Par ou Hz vont; quand le nauire arriue Auprès du haure, il salue la riue

Auec le son d'vng canon racourcy. ^

Ma muse doncq, passant cesle court ci/

Fait-elle mal, saluant toy, princesse?

Toy, à qui rit ce beau pays sans cesse,

Toy, qui de race ayme toute vertu,

Et qui en as le cueur tant bien vestu;

Toy, dessoubz qui Jlcuryssent ces grants plaines,

De biens et gens si couuertes et pleines M ;

Toy, qui leurs cueur s as sceu gaigner tresbien ,

Toy, qui de Dieu recongnois tout ce bien.

La pièce se termine par cet éloge de Renée, à laquelle le poêle gallicque offre sa plume :

Car l'Eternel me l'a, certes, donnée Pour eu louer premièrement son nom:

Puis pour seruyr les princes de renom , Et exalter les princesses d'honneur, Qui, au plus hault de fortune et bon heur. S'humtlyer de cueur sont coustumieres , Auquel beau rang tu marches des premières.

(Epistre l. )

Le poète lui-même marche en ce beau rang d'humilité; car, persécuté

;i) Ces plaines couvertes de biens el {jens indiquent assez que Marol n'arriva point à

Ferrure en hiver, comme quelques-uns l'onl dit; mais Lion dans l'été de 1 535.

pour la cause de l'Evangile, il n'a garde de s'en prévaloir, de publier sa constance et la gloire de son exil.

Dans YEpislre xlvu, dont nous avons déjà cité quelques vers, il se félicite de l'accueil que lui fit la princesse :

le passay doncq Thararê 1 Pour venir à Ferrare Treuuer la sœur du roy ^ ; La àiume princesse M'a faict bonne caresse; 0 que fusse auec moy !

11 dit encore, dans YEpistre au Roy, que Renée l'a retiré, de grâce, et retenu, pour ce que bien lui plaît son écriture, ce qui signifie qu'elle l'a nommé son secrétaire ®, et dans YEpigramme xxxi : A ses amys, quand, laissant la roy ne de Nauarre, fut receu en la maison et estât de madame Renée, duchesse de Ferrare :

Mes amys, ïay changé ma clame; Xne aultre a dessus moy puissance.

Née deux fois, de nom et d'ame.

Enfant de roy par sa naissance.

Enfant du ciel par congnoissance De celuy qui la sauluera ^ ; De sorte, quand V aultre scaura Comment ie l'ay telle choisie, le suis bien seur qu'elle en aura Plus d'aise que de ialousie.

Il lit pour la comtesse de Marennes quelques-unes de ses plus charmantes pièces, entre autres les deux suivantes :

Vous auez droict de dire, sur mon ame , Que le bosquet ne vous pleusl oncq si fort . Car dès qu'il a senty venyr sa dame.

Pour prendre en luy seiour et reconfort .

11 La montagne de Tarare, près de Lyon. xlvi), fut aussi secrétaire de la duchesse, aux

(2) Renée, sœur de Claude, femme de appointements de aoo livres; nous ignorons François Ier, était à la fois belle-sœur el cou- s'il rejoignit son aller ego à Ferrare, ou s'il sine germaine du roi. s'y rendit en même temps que lui.

(3) Lyon Jamet, qui se nomme lui-même le (4) Notre Seigneur Jésus-Christ, second toy de Marot ( OEurres de Murot, Eputre

D'estre agréable a mi: tout son effort, Et a vestu sa verte robe neufue, De ce seiovr le Pau 1oat fier se trouve , Les rossignol: s en tiennent angelicques : Et treuuerez, pour en faire la preuve . Qu'au despartir seront melancolicques.

(Epigramme cvn.)

UEpistre perdue au ieu contre Madame de Pons (1) est un éloge d'une délicatesse exquise, qui fait autant d'honneur an poète qu'à son aimable protectrice :

Dame de Pons, nymphe de Parthenai/.

Pardonne-moy ', si reste carte - n'ai/ Paine te de fleurs à Minerve dvisantes 3 . Et pour ton sens contenter suffisantes; Ma muse est bien pour satisfaire habile Aulcuns esprits; mais trop se sent débile Pour toy, qui as lettres et bon scauoir Autant ou plus que femme paisse avoir, Auecques œuil pour voie subit les fauttes Et discerner choses basses des h a vîtes.

Bien est-il vray que ton cueur scait vser D'vne bonté de faultes excuser.

Et de donner aux œuvres bien dictées.

En temps et lieu, louanges méritées.

Mais ie sens bien que l'heure est advenue, Qu'en cest escript de promesse tenue.

Plus de besoin de ton excuse aurai/ Que de bon los mériter ne scavray.

Et me suis veu (il n'en fault point mentir) ffauoir promis prest à me repentir:

Car dès quen main la plume ie vins mettre. A peine secu forger le premier mettre.

Et commencay à dire et à penser :

Presvmptvcvx , que veux-tu commencer?

Fault-il qu'à honte acquérir tu t'amuses, D'escrirc ainsi à Finie des neuf Muses1/

C'est toujours Anne de Parlhonay, Comme (2) Ce papier.

d'Antoine de Pons, comte de Marennes. (*) Convenables.

Ce neantmoins, pour promesse tenir, Ne me sais sceu d'escrire contenir; Mais Cescriuant, o noble esprit bien ne, Trouué me suis tout ainsi estonné Qrivng villageois simple et pusillanime Qui parle en crainte à vng roy magnanime

l) aultre costé, pour mon epistre orner le ne scaurois quel propos enfourner.

De te parler de science latine, IT en deuiser près de toy, ne suis digne , Te deuiser des amoureux soldas, H'est temps perdu , lu aymes trop Pallàs; Chanter la guerre et des armes la mode, 4 ton mary la chose est plus commode De tes vertus bien Ida sonner et paindre, Taire vaull mieux (pie riy pouuoir Uttaindre; Parquoy, à droict , deuant toy ie m'accuse Que cecy ri est epistre. mais excuse; Cecy, pour vray, ri a mérité le tiltre D'Enuoy, de Lay, d'Elégie ou d'Epistn Mais s'il te plaist , nonobstant sa bosseur Le receuoir en gré, sous la douceur Qui est en toy par nayue coustume, Pestimcray auoir faict vng volume

(Epistro li.)

C'est par ce commerce littéraire avec des esprits fins, éclairés, des Ames élevées et généreuses, que Marot s'efforçait de tromper les ennuis et les douleurs de l'exil. Dans les premiers jours de l'année t 5 3 6 , il adressait à Renée, sœur d'Anne de Partbenay, YEpigramme clxxiv, que l'abbé Lenglet-Dufresnoy a prise à la lettre, suivant sa coutume: il n'a su voir dans ce badinage qu'une déclaration nullement platonique, et la preuve que le père de famille qui regrettait l'absence de ses petits Maroteaux en voulait compter à la noble demoiselle :

Amour vous a, des le tour que fuz né. De mon seruice ordinaire estrenée;

Et »W ne fut de vous onc estrené Que de rigueur, sous parollc obstinée : Si vous supply, noble nymphe Renée.

Ce nouuel an parler nouueau langaige, Et tout ainsi quon veoit changer d'année . Vouloir changer entiers moy de couraige.

UEpigramme cvm, adressée à la même, n'est pas moins gracieuse : .

Quand vous oyez que ma muse resonne En ce bosquet, quoyseaux font resonner.

Vous vous, plaingnez que rien ie ne vous donne, Et ie me plains que ie nay que donner. Sinon vng cueur tout prest à s'adonner A vos playsirs. le vous en fais donc offr" Cest le trésor le meilleur île mon coffre: Seruez-vous en, si désir en (me:.

Mais quel besoing est-il que ie vous offre Ce cpie gaigner d'vng chascung vous scanez?

Il était pourtant loin de pkisanter toujours, témoin les vers si religieux et si touchants que lui inspira la mort d'Anne de Beauregard, au fond desquels on sent l'amour du sol natal et la douleur d'en être banni :

De Beauregard Anne suis, qui, (ï enfance. Laissay parents , pays , amis et France . Pour suiure icy la duchesse Renée:

Laquelle i ay depuis abandonnée .

Futur espoux , beauté , fleurissant aage, Pour aller veoir au ciel mon héritage, Laissant le monde auec moins de soucy Que laissay France, alors que vins icy.

(Cimotiere xxv.)

La plus pure inspiration religieuse se fait également jour dans l'épttre qu'il adressa au troisième enfant de la duchesse, avant sa naissance, pour l'inviter a sortir du sein malernel(2); ce morceau n'est pas seulement,

(|) Pourtant. royal ventre , lut, paraît-il, la belle Kléonore

W Ce petit enfant, que le poêle pressait si d'Esté, qui allait inspirer au Tasse la plus fugnicieusement et si pieusement de sorlir du nesle des passions.

comme le dit M. Jules Bonnet, « l'hymne de la Renaissance dans la bouche d'un de ses plus glorieux élus c'est tout ensemble l'hymne de la Renaissance et celui de la foi réformée, bravant les tourments pour avancer le règne et l'honneur de Christ :

Petit enfant , quel que sois , jille ou ûlz Pmfay le temps de tes neuf mois prefix Heureusement; puis sors du royal ventre, Et de ce monde en la granflumiere entre; Entre sans cry, vien sans pleur en lumière,

Vten sans donner destresse coutumiere

A la mère humble en qui Dieu fa faict naistre;

Puis d'vng doulx riz commence a la congnoistre . . ,

Vien hardiment; car, ayant plus grand nage, . . .

Tu trouueras la guerre commencée

Contre ignorance et sa troupe insensée.

Et, au rebours, vertu mise en avant.. .

Mais tu auras, que Dieu ce bien te face.

Le vray moyen qui tout ennuy efface,

Et faict qu'au monde angoisse on ne craint point.

Ne la mort mesme alors qu'elle nous poind.

Ce vray moyen, plein de ioye féconde.

C'est ferme espoir de la vie seconde Par Iesus Christ, vainqueur et triumphant De ceste mort. Vien doncq , petit enfant , Vien veoir de terre et de mer le grand tour. Auec le ciel qui se courbe à Tentour, Vien veoir de Christ le règne commencé Et son honneur par tourment auancé.

0 siècle d'or le plus fin que Von treuue, Dont la bonté dedans le ciel s'espreuue ^ !

(Opuscule v. )

Les bontés de la duchesse et celles de son entourage adoucissaient * l'exil du proscrit; mais il songeait douloureusement à sa famille, qu'il avait

(,) Bulletin, 2! série, V, 168. tués à Marot par Le Laboureur, p. 7A7 du

W Los quatre derniers vers ont été rosti- tome Ier des Mémoires do Cagtelnau.

laissée bien loin, et sans doute dans le dénùment. Soupirant après la patrie et ne pouvant vivre loin d'elle, bien qu'elle semblât acharnée à sa perte, il écrivit à François Ier, pour lui rendre compte de sa conduite et de ses sentiments, une admirable épître (i 535) que nous allons citer presque en entier :

le pense bien que ta magnificence, Souuerain roy, croyra que mon absence Vient par sentyr la coidpe , qui me poinct . D'aulcung mesfaict; mais ce n est pas le poinct.

le ne me sens du nombre des coulpables; Mais ie scay tant de iuges corrompables Dedans Paris , qui , par pecune prime , Ou par amy, ou par leur entreprinse, Ou en faneur et charité piteuse De quelque belle humble solliciteuse, Hz sauuero)U la vie orde et immunde Du plus meschant et criminel du munde; Et, au rebours, par faulte de pecune Ou de support, ou par quelque rancune.

Aux innocents Hz sont tant inhumains , Que content suis ne tomber en leurs mains . .

Suyuant propoi , trop me sont ennemys , Pour leur enfer, que par escript lay mijs. Où quelque peu de leurs tours te descœuure; La! me veut-on grant mal pour petit œuvre; Mais ie leur suis encor plus odieux , Dont ie ïosay lire deuant les yeulx Tant cleruoyans de ta maiesté haulte, Qui a pouuoir de reformer leur faulte . . . Autant comme eulx, sans cause qui soit bonne, Me veut du mal l'ignorante Sorbonne :

Bien ignorante elle est d'estre ennemye , De la trilingue et noble academye,

Qu'as érigée. Il est tout manifeste Que la dedans, contre ton vueil céleste, Est défendu (pion ne voyse alléguant Hebrieu, ny grec, ny latin élégant,

Disant que c'est langaige d' hère ticques. 0 poures gens, de scauoir tous ethicques, Bien faicles vray ee prouerbe courant : Science riha haineux que l'ignorant.

Certes , o roy, si le profond des cueurs

On veult sonder de ces sorbonicqueurs ,

Treuué sera que de toy ils se deulcnt

Comment douloir? Mais que grant mal te veulent,

Dont tu as faict les lettres et les arts

Plus reluysans que du temps des Cœsars:

Car leurs abuz veoit-on en façon telle.

C'est toi) qui as allumé la chandelle.

Par qui maint œuil veoid maincte vérité.

Qui, sous espesse et noire obscurité,

A faict tant d'ans icy bas demourance.

Et qu' est-il rien plus obscur qu'ignorance ?

Eulx et leur court, en absence et en face , Par plusieurs fois m'ont usé de menace. Dont la plus douce estoit en criminel M' exécuter. Que pleust à l'Eternel, Pour le grand bien du peuple désolé, Que leur désir de mon sang fust saoulé. Et tant d'abus, dont ils se sont munis, Fussent à clcr descouuerts et punis !

0 quatre fois et cinq fois bien heureuse La mort, tant soit cruelle et rigoureuse. Qui feroit seule un million de vies Sous tels abus n'cstre plus asseruies ! . . . De Lutheriste ils m'ont donné le nom ® ; Qu'à droict ce soit, ie leur respons que non.

(1) Douloir, dedolere, se plaindre.

(2) Ce vers manque au moins dans deux des éditions de Lenglet-Dufresnoy.

Au moment où Marot repousse, pour ia troisième fois, ie nom de lutheriste, il professe hardiment et sans la moindre ambiguïté sa foi évangélique. Son langage est exactement ie même que tiendra bientôt à ses juges le

martyr Martin Gonin, pasteur vaudois, étranglé et noyé à Grenoble (i 536), la nuit, «de peur que le monde ne Toye parler, » dit Crespin. «D'où es-tu? lui demanda le procureur du roi. Tu es quelque luthérien; car les lettres que tu portes sonL luthériennes. — le suis d'Angronne (Angrogne) en Piedrnond, dit Martin, el à présent ie demeure à (îeneuo. . .

Luther pour mm n'est des deux descendu ,

Luther en croix nu point esté pendu

Pour mes péchez; et tout bien aduisé,

Au nom de luy ne suis point baptisé.

Baptisé suis au nom qui tant bien sonne.

Qu'au son de luy le Pere éternel donne

Ce que l'on quiert, le seul nom sous les deux

En et par qui ce monde vicieux

Peult estre saulf; le nom tant fort puissant.

Qu'il a rendu tout genouil fléchissant,

■>oit infernal, soit céleste ou humain;

Le nom par qui du Seigneur Dieu la main

M'a présenté de ces grands loups rabis 1

Qui m'espioyent dessous peaux de brebis

0 Seigneur Dieu, permettez-moy de croix Que reserué m'auez à vostre gloire . . . Puisque nauez voulu doncq condescendi t Que ma chair vile ait esté mise en cendre. Faictes, au moins, tant que seray viuant, Qu'à vostre honneur soit ma plume escriuani . Et si ce corps auez prédestiné { estre vng iour par flamme terminé, Que ce ne soit, au moins, pour cause folle, Aincois W pour vous et pour vostre paroi le;

et ne suis nullement luthérien, ny ne le voudrove estre, attendu que Luther n'est point mort pour moy, ains Iesus Christ, duquel ie porte le nom et pour lequel ie veux viure et mourir. — Interrogué qui preschoil à Geueue, respondit que c'estoit M. GuilL Farel et Pierre Viret. Sur quoy le procureur du Roy lui dit que c'estoycul les plus grans Luthériens du monde. Martin luy contredit doucement, disant : Ne vous desplaise, ce sont vrais seruiteurs de Dieu, qui ne preschent que la pure doctrine, comme ont l'ait les apostres et ceux de l'Eglise primitiue." (Crespin, f" i 10.) Rabidij enragés.

M. Ch. d'Héricault, qui n'a pas de sym

palhie pour la Réforme, et qui, du reste, la connaît mal, trouve que Marol ergote ici plus qu'il ne se détend franchement d'être luthérien; qu'il n'a plus celle netteté d'affirmation (jui est si remarquable (!) dans l'épitre au docteur Bouchai t. — C'est laide de savoir (pie , nous autres protestants, prétendons être disciples de Jésus de Nazareth, et non de Luther ou de Calvin, qui ne font point autorité peur nous.

MM. Vferie d'Aubigné et Jules Bonnet paraissent n'avoir pas compris mieux que M.d'Héricaull et Colleté! la profession de foi si catégorique du poêle.

(;,> Mais.

Et vous suppli, Pave, que le tourment Ne luy soit pas donné si véhément , Que Vame vienne à mettre en oubliant Vous eu qui seul gist toute ma fiance; Si que ie puisse , auant que d'assoupir. Vous inuoquer iusqiiau dernier soupir ^ ! Que dis-ie? Où suis-ie? 0 noble roy François, Pardonne-moy ; car ailleurs ie pensois.

W Ces admirables vers accusent d'inexactitude tous les portraits qu'on a tracés du poëte. «Les natures fortes, dit M. Paul Albert (La Littérature française des origines au xviie siècle, Paris, 187a, in-12, p. 187), se retrempent dans l'infortune; elles y trouvent un aiguillon qui les réveille; la vie leur apparaît sous une autre face. Marot, lui, perd tout, ressort; la transformation ne se fait pas; il veut toujours rire et folâtrer, et il ne le peut plus. Les années et les épreuves arrivent, le sérieux n'arrive pas. Il est devenu mauvais catholique , mais il n'est pas bon huguenot, n

Ce jugement n'a rien de bien surprenant, de la part d'un homme étranger au protestantisme; il est pîus étonnant que la Bévue chrétienne (1 865 , p. 678) ait tenu le même langage : «Une Marguerite un peu plus convaincue dans le sens de la Réforme,. . . aurait, tout au moins, formé des protestants de meilleur aloi que le gentil Marot, qui n'avait nulle prédilection pour le martyre » (p. 721). — Que Bayle et Lerf^lel-Dufresnoy, mesurant le poëte à leur aune de sceptique, aient plaisanté sur ce sujet, cela ne dénote en eux qu'une inconcevable légèreté. Maccrie est déjà plus sérieux, sans que , pour cela , nous puissions accepter ses assertions : «L'attachement de Marot pour la doctrine protestante, dit-il (Histoire de la Réforme en Italie, p. 79), se fortifia considérablement, pendant le séjour qu'il fit à Ferrare; on peut consulter ses lettres , et les autres pièces qu'il composa à cette époque, toutes ne respirent que le martyre. Il est probable toutefois qu'il aurait reculé devant l'épreuve du feu, s'il y avait été exposé.»

Après M. Frédéric Monod, un seul pasteur,

croyons -nous, a essayé de rendre justice au grand poëte calomnié, qu'il ne fallait qu'étudier, pour découvrir en lui un noble caractère et l'une des gloires de la Réforme; c'est M. Bungener* qui , tout en partageant les préjugés traditionnels, a dit dans sa Vie de Calvin: «Marot eût tenu parole, peut-être tout aussi bien que tel ou tel, qui en eût paru aussi incapable, et qui, le moment venu, sut mourir.??

Le poëte français inconnu réfugié à Genève qui a écrit, peu après la mort de Marot,

la Complaincte de l'Eglise fidèle sur la persécution faicte à ses en/ans dans le royaume de France Van i55i; item deux cantiques : l'un sur les passages de la France fermez aux fdeles pour les empescher de venir es terres euangelicques; l'autre du Fidèle détenu es prisons de l'Antéchrist et des siens, Paris, 187.8, Sandoz et Fischbacher, in- 1 6 , avait été frappé , comme nous, de la beauté religieuse de cette invocation; car il n'a fait que la reproduire, en l'affaiblissant, dans le Cantique du fidèle détenu es prisons de l'Antéchrist.

Que ma chair mortelle, dit à Dieu le prisonnier, soit consumée , comme il semblera bon à «la bande antechrestienne;?? elle n'en ressuscitera pas moins :

Mais en dure soujjrance, Donne-moy la constance De ton nom soubstenir :

Fay qu'en perseuerance Le puisse maintenir.

Car, en peine si forte , Si tu 11e me conforte, le pour rois Iresbucher , Satan à ce m'exhorte, Et infirme est ma chair

Après que son àme, oublieuse de ce monde, s'est ainsi élancée vers Dieu sur l'aile de la prière, le poëte revient sur la cause de sa fuite, c'est-àdire la perquisition faite à son domicile :

Rhadamantus M, auecques ses supposts , Dedans Paris , combien que fusse à Blois W , Encontre moy faict ses premiers exploicts.

0 ilige sacrilège ,

Qui fa donné ne loy, ne priuilege D'aller toucher et faire tes massacres Au cabinet des sainctes Muses sacres?

Bien est-il vray que Hures de deffense On y treuua; mais cela n'est offense A vng poète , à qui on doïbt lascher La bride longue, et rien ne luy cacher, Soit d'art magique, necromance ou caballe. Et n'est doctrine escripte ne verballc Qu'vng vray poêle au chief ne deust auoir. Pour faire bien d'escrire son debuoir.

■. Que me nuict de tous lire ?

Le grand donneur ni a donné sens d'eslire ,

En ces Hures, tout cela qui s'accorde

Aux saincts escriptz de grâce et de concorde,

Et de iecter tout cela qui diffère

Du sacré sens, quand près on le confère;

Car TEscripture est la touche où l'on treuue

Le plus hault or. El qui vcult faire espreuue

D'or, quel qu'il soit, il le conuient loucher

A cesle pierre , et bien près l'approcher

De l'or exquiz, qui tant se faict par oislre ,

Que, bas ou hault, tout aultre faict congnoistre W .

Juge d'enfer, c'est-à-dire le lieutenant criminel; ou bien le bailli Morin. d'après h; Coup tïessay de Saj>on.

(2) Ou dans les environs. Voir la note de la pn^e 161.

w II est impossible de formuler plus nettement que le fait ici Marot les deux principe.N fondamentaux et contradictoires du proleslan tisme du xvie siècle, savoir la liberté d'examen el L'autorité souveraine de la lîible.

Ij6 iuge doncq affecté se monstra

En mon endroict, quand des premiers M oultm

Moy, qui estois absent, et loing des villes

Où certains fols firent choses trop viles

Et de scandale ^ , hélas! au grant ennuy,

Au détriment et à la mort d'aultvuy;

Ce que scachanl, pour me iustijier,

En ta bonté ie mosay tant fier,

Que hors de Blois partis , pour à toy, Siri

Me présenter. Mais quelcung me vint dire

Si tu y vas, ami, tu nés pas sage;

Car tu pourvois auoir mauuais visage

De ton seigneuv

Si m'en allay, euitant ce danger, Xon en pays , non à prince estranger, Non point vsant de fugitif destour, Mais pour seruir T autre voy à mon tour, Mon second maistre et ta sœur, son espouse A qui ie fus, des ans a ^ quatre et douze,

('j On se rappelle que Marot était le septième sur la liste des personnes menacées du l'eu .

(i) Ainsi Marot réprouve, comme Marguerite, la diffusion des placards, ce que parait n'avoir pas fait Calvin. Il n'en dit rien dans sa fameuse épître à François Ier (dédicace de l1 Institution chresticnne) ; c'était pourtant le cas ou jamais d'en parler alors , s'il les avait décidément blâmés. (Merle d'Aubigné, Histoire de ici Reforme au temps de Calvin, III, 21 3.)

Ce premier désaccord dut mettre quelque froideur entre les deux illustres ouvriers de la Réforme. Aussi anticatbolique que Calvin, Marot détestait les violences de la controverse ecclésiastique, et ne s'y abandonna jamais.

® L'édition de Lengb'l-Dufresnoy met ici un accent grave sur l'a, et cet accent, qui change absolument le sens du vers, lui fait signifier, non pas que Marot était entré chez la princesse il y avait environ seize ans en » 535 , c'est-à-dire en 1 5 1 8 , mais bien qu'il y élail entré à l'âge de seize ans, c'est-à-dire

en i5ii, date impossible, puisque François Ie* ne recommanda le poète à Marguerite qu'après être monté sur le trône (1 5 1 5 ). Au reste, si le texte de Lenglet nous reporte en 1 5 1 1 , la note qu'il y ajoute établit la date de 1 5 1 8 ; on ne peut dire plus clairement blanc et noir à propos d'un même passage. M. Ch. d'Héricault se contredit de la même façon, p. xliii et 1 01 de ses Œuvres de Marot, Paris > Garnier, 1867, in-8°. On ne saurait trop se défier de l'édition de Lenglet-Dufresnoy et de celle d'Anguis, qui n'en est que la copie.

La première épître du Coq à l'Asne y est datée de 1 53^ , et nous l'avons rencontrée dans Ladolescence Clémentine, Paris, i53a, in-8°, bibl. Mazarine. La seconde du Coq a l'Asne, qui est bien de 1 535 , fait allusion à la mort du

comte de Carpy, Oui se fit moyne après sa mort,

et ce personnage ne serait mort qu'en i53(i, d'après une longue note inexacte de Lenglet. Dans le corps de l'ouvrage, l'épîlre I M. Pel-

MÀROT ET CALVIN À FERRÀRE. 187

De ta main noble heureusement donné.

Puis, tost après, royal chef couronné ,

Scachant plusieurs de vie trop meilleure

Que ie ne suis eslre bruslez à l'heure

Si durement, que mainte nation

En est tombée en admiration M,

V abandonna^ , sans auoir commis crime,

L'ingrate France, ingrate, ingratissime

A son poète , et , en la délaissant ,

Fort grand regret ne vint mon cueur blessant -

Tu mens, Marot, grand regret tu sentis

Quand tu pensas à tes enfans petits ^ . . . . .

Enfin passai) les gratis froides montaignes . Et vins entrer aux Lombardes campaignes, Puis en PI taie , où Dieu , qui me guidoil , Dressa mes pas au lieu où rcsidoit De ion cler sang vue princesse humaine ,

Ta belle sœur et cousine germaine

En sa duché de Ferrure venu, Wa retiré de grâce et retenu , Pour ce que bien luy plaist mon escripture , Et pour autant que suis ta nourriture^. Parquoy, o Sire, estant auecques elle^, Conclure puis, d'un franc cueur et vrai/ zelle.

Usson président de Sauoye porte la date de iô/i3, et dans le tableau chronologique elle ligure à l'année i534. UEpistre lu figure dans le même tableau sous le n° 58, etc.

Autre lait plus grave : dans celte édition, trois vers de la première du Coq à VAsne sont obscènes; ils ne Tétaient pas dans Ladolescence Clémentine de i532, ni dans l'édition revue par Marot lui-même, et imprimée à Lyon par Dolet, en t538, sous les yeux de l'auteur (Bibl. nation.), ni dans les Œuvres de Marot publiées par le même imprimeur en i54a (Collect. de M. Alf. André); mais ils le sont déjà dans l'édition de Paris, 1 hàg.

(1) Stupéfaction.

(2) Calvin tint, un peu plus lard, le même

langage dans la préface de Y Institution chrestienne : « Ne pensez point (Sire) que ie tasche à traiter ici ma défense particulière, pour impetrer retour au pais de ma naissance; auquel combien que ie porte telle affection d'humanité qu'il appartient, toutesfois comme les clioses sont maintenant disposées, ie ne souffre pat grand deuil d'en eslre priué.-n

M Dans l'épîtrc au Dauphin, écrite à Venise, Marot exprime le même regret; il voudrait revoir le lils de six mois que Marion a liai lait quand il fut forcé de fuir.

(4) Ton protégé, nourri par loi.

(5) Les auteurs de la France protestante oui donc erré eu datant VEpiêtre au Roy de Venise; elle fut écrite à Ferrare.

Quel moy, ton serf, ne peut entre donné Reproche aulcung que taye abandonné.

En prolestant , si ie pers ton seruice , Qu 'il vient plustost de malheur que de vice.

(Epistre xlviu.)

Jamais le poète n'a été mieux inspiré; la grâce de la forme, l'élévation des sentiments, la noblesse du langage, l'éloquence d'un cœur ému, l'accent d'une piété sincère, s'unissent pour faire de cette épître un morceau achevé, et pour peindre Marot sous des' traits fort différents de ceux que lui ont prêtés ses biographes. Le joyeux conteur, le chantre badin des amours et des ris, toujours prêt à rendre (sur le papier) les baisers qu'il a volés, l'auteur de tant de malicieuses et grivoises épigrammes qui n'a pas toujours su éviter l'obscénité, s'est élevé, par un élan d'enthousiasme et de foi, sur les mystérieuses hauteurs où Dieu se communique aux mortels, où le monde religieux leur dévoile ses incomparables splendeurs, les joies austères du sacrifice, de l'entier dévouement à une noble et sainte cause.

11 n'est pas, hélas! donné à l'humaine faiblesse de rester constamment dans le sublime, quand elle l'a une fois atteint; les écrits de Marot en sont une preuve à ajouter à tant d'autres. Toutefois, si la chasteté d'imagination des Calvin, des Coligny, des Mornay, manque parfois à ce poëte de cour, il n'en est pas moins parent de ces grands et austères types de la Réforme, et peut-être même plus proche parent qu'Agrippa d'Aubigné, poëte et satirique comme lui.

Le cachet tout protestant, les jugements sévères de Y Epistre au Roy, avaient ravivé de nouveau la haine de Yignoranle Sorbonne et des mges corrompables , qui, ne pouvant brûler Marot, essayèrent du moins de se justifier en justifiant la persécution, et s'efforcèrent de retenir le roi déjà près d'échapper à leur domination. Ils soudoyèrent un vulgaire, lourd et diffus rimeur, Sagon, méchant homme et secrétaire de Félix de Brie, abbé de Saint-Evroul , en Normandie (,). Sagon fit, en réponse à YEpistre au Roy, un libelle informe et odieux, qu'il intitula le Coup d'essay ( t 536). 11 y interpelle Marot de la manière suivante :

W L'abbé de Saint-Évroul avait été auraè- aux gages de six-vingts livres en i5a£. (Ms. nier de Marguerite, sans gages en 1 517, et FB. 7853, Bibl. nat.)

. . . De nouice en lafoy chrestienne.

Tu t'es rendu d'ordure luthérienne. . .

. . . Dissimule vng petit ta malice .

Pour obuier au bras de la iustice, A qui tu as reproché, à grand tort, Qu'elle a livré maint innocent à mort.

Que tu as bien plusieurs fois méritée. .

Puis il poursuit

lihadamante , que tu as insulté,

Cest le bailly Morin; S'il te tenait dedans Sain et Saphorin , Près de Lyon, plus près du mont Tarare, Il nest duc ne duchesse de Ferrare, Qui Vempeschast d'exécuter en toy Le droict vouloir de iustice et du roy. . . . . . Sur toi/ se font nouuelles plainctes , Dont la plus douce a bien prouué au roy Que tu estois cause du désarroi/.

Porte guydon, guyde, pourtraict, exemple De tout le mal qu'on faisoit vers le temple M, En maintz endroietz, tant de nuyt® que de iour, Lorsque fesois dedans Paris seiour. . .

Ouest ce Marot , dont ïaose tant parler ? — Cest ce Marot, dont l'arrogant parler. Ayant crédit soubz parole trop haulte .

A faict tumber l'ignorant peuple en faulte , Par trop auoir foy mise en son escript. . . . . . On a veu en toy grande partie D'erreur nouueau , depuis ta départie.

0 départie aggreable à chascung !

Iour bien esleu , qui n'en a chassé qu'vng. Duquel, la vie infâme, vile et orde, Tout le surplus faisoit viure en discorde! 0 le grand bien que la France récent , Et le plaisir du peuple, quand il sceut De son Marot la profitable absence !

W Du mal qu'on faisait à r Église ro- (2J Allusion aux assemblées nocturnes el

maine. sévèrement proscrites des protestants de Paris.

Sagon attaque ensuite les livres trouvés chez Marot,

Lhires mortclz, Hures remplys d'qffence,

Liures gardez contre iuste deffence,

Lhires traduictz par vng tas de paillards. . .

El tu pretendz licence poétique ,

Pour te défendre 10 poure pou éthique !

A ses yeux, comme à ceux de tous les persécuteurs, venger l'honneur de Dieu outragé par l'hérésie, c'est le premier devoir de la justice :

. . . S' elle faict rostir et enjlamer Les obstinez en doctrine arrienne, Et les profez d'ordre luthérienne.

Nous laissant viure au patron paternel, Cest pour montrer nostre foy chrestienne Estre fondée au gré de F Eternel.

Par conséquent, Marot est digne de tous les supplices : «feu, croix, roue, potence.?? pour avoir

aosé dire

Que pour la foy ont enduré martyre

Tous ceulx qu'on a par mort exécutez ,

Et ses consors d'exil persécutez ,

Dont y en a qui ont eu le couraige

De laisser Dieu, pour viure en mariaige,

Contreuenant à leur promesse et veu ,

Qui est erreur à pugnir par le feu.

A! qui pourvoit d'iceulx faire pouvsuyte ,

Et preuenir au deuant de leur fuyte,

Comme on a faict des aultres condamnez.

Qui ont esté au feu abandonnez,

Suyuant ïarrest de iustice équitable.

Egale à tous, et à tous véritable!

le ne scay donc quel ver le 'pique et mord

D'ainsi blasmer tant droite et iuste mort. . .

A ce langage on reconnaît les éternels ennemis de la liberté. Ils étaient alors tout-puissants, et le proscrit continuait toutefois à les démasquer du

MAKOT ET C ALVIN À FERRA RE.

tond même de l'exil. Bien que le Coup dessay n'eût pas encore paru , ou que, du moins, il n'en eût pas encore connaissance (1) lorsqu'il écrivit la seconde episirc du Coq à l'Asne ( i 5 3 5 ) (2i, Marot frappe à coups redoublés, dans cette pièce, sur les «gotz, bigotz, cagotz et magotz, » et y blâme, une fois de plus, les penchants trop belliqueux du roi :

Ce grec, cet hébreu, ce latin, Ont descouucrt Je pot aux roses. . .

Quand par le roy aurons-nous guet) 0 la belle pièce de terre ^ !

// lafault i oindre auec la mienne.

Ils ecument comme vng verrai.

En pleine chaire, ces cagotz, Et ne preschent (pie -des fagot:

Contre ces pauures hérétiques. . .

Puis vous sauez, Pater sancte.

Que vostre grand pouuoir s'efface ; Mais que voulez-vous que ïy face ':' Mes financiers sont tous péris; Il n'est bourreau que de Paris, V// long procès que dudict lieu. . .

Fy de l'honneur, viue la vie, Viuent l'amour, muent les dames!

Toutefois. Lyon, si les ames Ne s'en vont plus en purgatoire , On ne me scaur oit faire à croire Que le pape y gaigne beaucoup. . .

U n'y fait allusion que dans la troisième epistrs du Coq à V \me.

(2) Voici comment nous établissons la date approximative de cette pièce. Elle est postérieure au mois de juin i53S, puisqu'elle fail allusion à ia prochaine arrivée de Mélanchthon . que le roi avait prié, le 2 3 de ce mois, de se rendre à Paris, pour s'entendre avec les théologiens catholiques ( llerminjard , III, '126). Elle est postérieure à la prise de Tunis, qu'elle mentionne et qui eut lieu vers le milieu de Tannée. Klie est en outre postérieure à la morl de Sforza , duc de Milan (:î6 octobre), dont

François Ier réclama l'héritage pour son fils, réclamation qui amena la guerre que prévoit le poète :

Quand par le roy aurons-nous guerre ?

Comme l'invasion de la Savoie par les troupes françaises eut lieu en vertu d'un ordre du n février i536, et que la guerre n'est pas encore déclarée au moment où écrit Marot, l'épilre fut composée entre la lin d'octobre et le commencement de février, c'est-à-dire trèsprobablement vers la fm de l'année i 535* ( " Le Milanais.

Sire, ce disent ces caphars :

Si vous ne bruslez ces mastins, Vous serez, vng de ces matins.

Sans tribut, ta die ne truage^.

Touche la, ie suis en esmoy Des froids amys que ïay en France, Mais ie treuue que cest oultrance, Que Vvng a trop , et Vaultre rien ( ~ . . Attachez-moy vne sonne Ile Sur le front (Vvng moyne crotté, Vne oreille à chascung costé Du capuchon de sa caboche, Veoyla un sot de la bazoche , Aussi bien painct quil est possible ^. . . Or ca, le liure de Flammette Formosum pastor^, Célestine Tout cela est bonne doctrine, Fâ n y a rien de deffendu. . .

W Espèce de redevance payée pour la chasse.

(2) 11 nous paraît évident qu'il ne fait pas ici de reproche à ses amis; mais qu'il se moque de ses ennemis trop brûlants ou brûleurs.

(3) Dans ses Colloqnia, parus en i52 2àBâle, chez Frobenius , Érasme disait à un moine : "Je ne sais quel habit convient à votre profession; mais je vous avouerai sans façon que, si quelqu'un avait la charité de vouloir ajouter à votre habit des oreilles d'âne et des sonnettes, vous porteriez l'habit, la livrée de la folie dans toutes ses formes. r> (Dialogue de La Gueuserie opulente, traduction de Gueudeville, Leide, 1780, in-16, 111, 281.)

(/J) Fiametta amorosa, di M. Giovanni Boccacio , Vinegia , N. di Aristolile, i525, petit in-8° (n° 1 96 1 du Catalogue des livres rares de Voilier, 1872). Une nouvelle édition de cet ouvrage licencieux, imprimée à Florence en 1 533 , figure, sous le n° 23o, dans le Catalogue de Willem, 1871. Ha été réimprimé, en français, en 1822, in-12, à Paris, chez Claude Cramoisy, sous le titre suivant : La Fiammetle amoureuse de M. Jean Boccace, contenant toutes

les plaintes et passions d'amour (n° 465 du Catalogue de la Bibliothèque française de Guntzberger, 1872).

Maurice Sève a traduit de l'espagnol la Déplorable fin de Flammette, Lyon, 1 555 , in-8°; c'est sans doute un autre livre que celui de Boccace.

(5) Formosum pastor Corydon ardebat Alexim , vers de la seconde églogue de Virgile, où sont complaisamment peintes les mœurs infâmes de l'antiquité.

^ Célestine, tragi-comédie espagnole, dont le succès s'étendit par toute l'Europe, fut achevée vers 1692, par Fernando de Rojas, et précéda d'un demi-siècle la Mandragore de Machiavel , qui fixa les bases de la comédie régulière. «Le personnage principal, lit-on dans la préface de M. Germond de Lavigne, est un caractère tracé de main de maître et auquel il n'y aurait rien à ajouter, malgré ses quatre siècles. Célestine est une de ces vieilles femmes qui, de fille de joie, sont devenues entremetteuses... Elle tient maison ouverte,... où viennent s'ébattre les jeunes filles, ses élèves, e!

Non, Monsieur, non, ce n'est pas vice Que simple fornication l) ; Von feraij la probation Par vne cotte violette. . ,

Lyon, veux-tu que ie te dyef le me trouue dispoz des (cures; Et d'attitrés bestes que les cheures Portent barbe grise au menton (2).

le ne dtj pas que Melanctou Ne declaire au roy son aduiz; Mais de disputer viz à viz , Nos maistres n'y veulent entendre ,; ; Combien que la ieunesse tendre Soit par tout assez mal apprinse. . . , D'estre bruslé pour la parolle le te prij, ne sois point couart; Mais pour lafoy de Billouart®, Laisse mourir ces sorbonnistes. . .

Pour cestc cause, ie proteste

doctrine, c'est par ironie; et tout le monde Ta compris, sauf Lenglel-Dufrcsnoy.

(1) Nouvelle proposition jésuitique, mise eu avant par quelque sorbonisle, sans doute par le docteur Bouchart (voir la quatrième épître du Coq à VAsne). Ces épîtres, bientôt imitées par Rabelais, ouvrent donc la voie aux Provinciales.

(2) Marot grisonne déjà , ou , comme il le dil ailleurs, l'hiver a commencé à neiger sur sa tête.

(3) «Marot fit, dit Maimbourg (llisl. du calvinisme, p. 27), sur la proebaine venue de M élanchthon , de jolis vers, ou insultant la Sor bonne, il dit hardiment qu'il ne se trouvera pas un de messieurs nos maîtres qui ose tenir contre ce docteur, qui en sait plus qu'eux.»

(/,) Parole de Dieu, Évangile; ou devine-rail difficilement avec quel mol le poëte fait rimer parolle, dans cette débauche d'imagination presque pantagruélique.

w Le docteur Bouchart, qui Pavait voulu brûler.

les valets de bonne maison; où moines et évèques, cavaliers et vilains, entretiennent des pensionnaires.» On voit en quel lieu le juriste Rojas conduit ses lecteurs, et sans leur épargner le moindre détail, pour les mettre en garde, dit-il, contre les ruses et les faussetés des valets et des entremetteuses. Approuvé en Italie, l'ouvrage fut condamné par l'inquisition d'Espagne, et n'en eut pas moins, en ce pays, quarante-six éditions, de 1/199 iC3/i.

Il en parut quatre traductions françaises, en 102/1, 1027, 1029 e! 10/12; une cinquième, en 1578, par Jacques de Lavardin (La Celésline fidèlement repurgée , etc.); une sixième, à Pampeiune, en 1 633, par Labayen; une septième, en 1 636 ; par'Cbarles Osmond, et une huitième, en 18/11 et 1873, par M. Gerrnond de Lavigne. Deux traductions italiennes cl une allemande furent publiées au xvie siècle , et une anglaise, au xvne. L'ouvrage eut, en outre, un très-grand nombre d'imitations.

Quand Marot dit que tout cela est de bonne

Que l'Antéchrist succombera ^ ;

Au moins, que de brief tombera

Sur Babylone quelque oraige.

Marguerite de franc couraige

N'a plus ses beaux yeux esblouys ®;

Dieu gard la fille au roy Louys®,

Qui me reçoit quand on me chasse. . .

Si Dieu ne Yauoit défendu,

Et ie fusse en mon aduertin ' '

le donrois quinze à l Aretin ,

Et si gaignerois la partye.

La court en sera aduertye, [ïvng tas de groz anes, ou yures , Qui font imprimer leurs sots Hures, Pour acqueryr bruyt d'estre veaux.

A Fleury sont les bons naueaux; Les richesses, en ces prélats.. .

Les contrastes ne sont nulle part plus accusés que chez les hommes dont l'imagination vive s'élance toujours avec ardeur dans les directions les plus diverses (5). Or Marot, foncièrement protestant et chrétien, est

(1) Le pape, dans le langage du temps; comme Babylone était Rome.

(2) Marot la croyait-il désormais à l'abri du faux éclat du mysticisme ?

(3) Renée de France.

De verterc, maladie qui fait tourner les bêtes, maladie de l'esprit qui rend furieux; être en advertin signifie ici être en veine.

(5) Ces contrastes étaient nombreux au xvie siècle et ne choquaient personne. LArétin, auteur d'ouvrages dont on n'oserait prononcer le titre, a écrit aussi des vies de la Vierge, de sainte Catherine de Sienne, de saint Thomas d'Aquin, Trois Hures de l'humanité de lesus Christ diuinement descrite et au vif représentée . . . nouuellement traduictz enfrancoys (par Jean de Vauzelles), Lyon, Melchior et Gaspard Trechsel, 1 5 3 9 , petit in-8°, traduction revue et publiée par P. Delarivey, Troyes,

chez Pierre Chevillot, 160/1, in-8° (nos 28 et 29 du catalogue de la vente Pottier, 2 e part. 1872), et des Paraphrasi sopra i sette Salnn délia penitenza di Dauid, di Partenio Etira, 1 545 , in-8° ( Biblioth. nation.), réimprimés à Venise, en 1629, in-12 (n° 1/1 du catal. de la vente de Moranle, ire part. 1872).

Quand il eut dédié au cardinal de Trente la plus obscène de ses tragédies, le pape Jules III l'embrassa, lui fit cadeau de mille sequins, et le décora du titre de chevalier de Saint-Pierre. Il fut même, parait-il, question de le faire cardinal. (César Cantù, la Réforme en Italie, II, 210.)

Un autre poète, qui ne passait pas non plus pour dévot, Pierre Gringoire, dit Vaudemont, «héraull d'armes de M. le duc de Lorraine,» n'en a pas moins composé une Paraphrase et deuote exposition sur les sept, pseaumes

avant tout poète, c'est-à-dire doué d'une nature d'artiste qui n'est pas toujours maîtresse d'elle-même. Après YEpistre au roy, il fait la seconde du Coq a l'Asne. On l'eût bien étonné, en lui prédisant que la postérité aurait peine à concevoir que ces deux morceaux fussent sortis de la même plume; car

ils ont le même but : le triomphe de l'Evangile, et cela suffisait au poète, qui ne voyait pas d'incompatibilité entre l'ironie et la bouffonnerie des Coq à l'Asne et la prière de YEpistre au roy ! . Dans cette seconde du Coq à l'Asne, la bouffonnerie va souvent, mais toujours en passant, jusqu'à l'indécence, à un degré moindre pourtant que chez un grand nombre des contemporains de Marot; puis aussitôt après, scandalisé lui-même par quelques-unes des pièces faites à l'imitation de son Beau tetin (2Î, il a des scrupules de pudeur, et recommande à ses amis de ne plus l'offenser dans leurs imitations du Laid tetin. Cette fois, il ne s'agit plus de piété, ni de Réforme, ni même du beau, mais du mérite de la difficulté vaincue : l'art se suffit à lui-même; mais, selon Marot, il ne doit pas se déshonorer :

. . .Je vous pry que chascung blasonneur I ueitte .oarder en ses escriptz honneur; Arrière mots qui sonnent salîement.

Parlons aussy des membres seulement Que l'on peult voir sans honte descouuers. Et des honteux ne souillons point nos vers; Car quel besoins est-il mettre en lumière Ce qu'est nature à cacher coustumiere?

Ainsi/ ferez pour ii tous agréer, Et pour le roq mesmement, recréer.

Au soing qu il a de guerre ia tyssue , Dont Dieu lui doit)! victorieuse yssue 3 .

(Epistro

venitentiêls du royal prophète Dauul, nus m rhytme franeoise , Paris, Ch. Lannelier, 1 .V'i i , in-16. (Félix Iïovet, Histoire du psautier des Valises réformées, Paris, 1872, in-8", p. 3a 2.)

(|) Il a, sons ce rapport., plus d'un Irait (Ifressemblance avec Luther, qui, dans ses emportements, ne dressait pas de bûchers comme Calvin, mais avait recours au vocabulaire le

plus grossier. (Voir les Propos do table, p. $7, 181, et les Colloques d'Érasme, traduction de Gueudeville, V. m.)

W II fit cette épigramme soit à la cour de Navarre, soit à celle de Ferrare.

M Ces derniers vers donnent la date de l'épitre; elle fut écrite en février 1 5 3 G , alors que la guerre venait d'éclater par Ppiivahisseinent de la Savoie.

Ni celle épître, ni l'épigramme à laquelle elle se rapporte, ni même Ja satire violente du catholicisme qui l'avait précédée, n'étaient de nature à faire l'admiration du plus austère des hôtes qu'allait recevoir la cour de Ferrare, nous voulons parler de Calvin.

Né à Noyon, le 10 juillet 1609, et destiné d'abord à la prêtrise, puis à la jurisprudence, Calvin se livra successivement à l'étude de la théologie cl à celle du droit; avant l'âge de douze ans, il était déjà pourvu d'un bénéfice, qui consistait en une portion du revenu de la chapelle de la (lésine; à dix-huit ans, il en obtint un autre, savoir la cure de Marteville,

qu'il échangea contre celle de Pont-l'Evêque, plus fructueuse.

La date de sa conversion, mal connue jusqu'en 1868, était placée plusieurs années trop tôt par ses biographes, qui lui faisaient prêcher la Réforme bien avant qu'il l'eût embrassée. Un ouvrage capital, appelé à rendre d'immenses services, la Correspondance des Réformateurs, de M. Henninjard, est venu dissiper toutes ces illusions. Elles essayent bien de résister un instant, comme les brouillards du matin aux rayons du soleil levant; mais, comme eux, elles sont condamnées à s'évanouir et à disparaître.

Cette phase de sa vie comprend un espace d'environ six mois des années 1 5 3 3 et 1 534. Le premier fait qui révèle un changement dans les croyances du jeune étudiant est la composition de la harangue évangélique qu'il fit pour le recteur Cop, et que celui-ci prononça le 1e1 novembre i533(1). Sa conversion, commencée dès lors, n'était cependant pas achevée; car l'exorde de ce discours se termine par un Ave Maria®, qui semble indiquer que Calvin eut, comme Marot, un sérieux effort à faire pour se débarrasser du culte de la Vierge. En outre, Calvin se montre surpris des poursuites que lui attira ce morceau ®. Vers la fin d'octobre, les évangéliques n'étaient encore, à ses yeux, que des novateurs, qui rébus novis initiant^. Tous les actes d'évangélisation qu'on lui prête avant cette époque sont imaginaires. Son commentaire sur le De Clementia de Sénèque, imprimé à Paris en avril i532, n'est rien de plus qu'un ouvrage de littérature philosophique, dont la dédicace loue Erasme (Ktterarum alte-

(l) Voir «aussi sa lettre à Daniel, du 27 octobre 1 533 , dans V Etude sur la jeunesse et la conversion de Calvin, par A. Bœgner, Montauban, 1878, in~8°, p. 55 , H Hagen, Pierre Daniel . d'Orléans, traduit par Paul de Félice,

Orléans, 1876, in-8°. — ® llerminjard, Correspondance des Réformateurs, lïl, /118.

M hl ibid. III, 158.

M Ici. ibid. III, 108.

mm decus ac primœ deliciœ) i que Calvin attaquera plus tard avec une vélic rnence passionnée

La première lettre connue où se manifestent ses sentiments religieux a dû être écrite d'Angoulême, vers le mois de mars 1 5 3 4. M. Herminjard (2) en donne le sommaire suivant : « . . .Je m'estimerai fort heureux si ce temps de retraite ou d'exil se passe dans des loisirs aussi complets. Mais la providence du Seigneur pourvoira à tout. Au moment où je me promettais la plus grande tranquillité, j'étais surpris par des événements imprévus, et quand je m'attendais à un affreux séjour, un nid paisible m'était préparé'. Et tout cela m'est donné par la main du Seigneur. Reposons-nous sur lut et d aura soin de nous, » La formule de salutation employée par les évangéliques apparaît, pour la première fois, dans sa lettre du k septembre à Bucer13^ : Gratta et fax Domini tecum, per misericordiam Dei et vtetortam Chrtsti.

Enfin, et cela était connu depuis longtemps, ce n'est que le h mai i53/i qu'il résigna ses bénéfices, pour mettre ses actes d'accord avec ses sentiments. Il ne lui fallut que six mois pour rompre irrévocablement tous les liens qui l'attachaient au catholicisme.

Son séjour en Italie ayant donné lieu, il y a quelques années, à une importante discussion, on nous pardonnera de ne nous avancer qu'avec précaution sur ce terrain encore brûlant. Nous prendrons pour guide Calvin lui-même, c'est-à-dire la préface du Commentaire sur les psaumes, qui dévoile l'état moral dans lequel il se trouvait quand il accomplit ce voyage :

Comme ainsi soit que ie lusse si obstinément adonné aux superstitions de la Papauté, qu'il estoit bien mal aisé qu'on me peust tirer de ce bourbier si profond, par une conuersion subite Dieu donta et rangea à docilité mon cœur. . . Ayant donc receu quelque goust et cognoissance de la vraye pieté, ie fus incontinent enflambé d'vn si grand désir de prouliler, qu'encores que ie ne quittasse pas du tout (entièrement) les autres esludes, ie m'y employoye toulesfois plus laschement. Or ie lus tout esbahy que, tleuant que l'an passast, tous ceux qui auoyent quelque désir de la pure doctrine se rangeoyent à moy pour apprendre, combien que ie ne feisse quasi que commencer moy-mesme. De mon coslé, d'autant qu'estant d'vn naturel vu peu saunage et honteux, i'ay lousiours aimé requoy et tranquillité, ie commencay à chercher quelque cachette et moyen de me retirer des <;ens; mais tant s'en faut que ie veinsse à bout de

W Herminjard, 11, fcio.— « Ibid. III, i")7. ~ M //,„/. M, aoa.

mon désir, qu'au contraire toutes retraittes et lieux à l'escart m'esloyent comme escholes publiques. . . Laissant le pays de France, ie m'en veinsen Allemaigne de propos délibéré, afin que la ie peusse vinre à requoy en quelque coin incognu, comme i'auoye tousiours désiré mais voicy pource que ce pendant que ie demeuroye à Rasle, estant la comme caché et cognu de peu de gens, on brusla en France plusieurs fidèles et saints personnages, et que le bruit en estant venu aux nations estranges, ces bruslemens furent trouués fort mauuais par vne grand'partie des Allemans, tellement qu'ils conceurent vu despit contre les auLheurs de telle tyrannie; pour l'appaiser, on feit courir certains petits liures malheureux et pleins de mensonges, qu'on ne traittoit ainsi cruellement autres qu'Anabaptistes et gens séditieux, qui, par leurs resueries et fausses opinions, renuersoyent non seulement la religion, mais aussi tout ordre politique. Lors moy, voyant que ces prattiqueurs de Cour, parleurs desguisernens, taschoient de faire non seulement que l'indignité de cette effusion du sang innocent demeurast enseuelie par les faux blasmes et calomnies desquelles ils chargeoyent les saincts martyrs après leur mort, mais aussi que, par après, il y eust moyen de procéder à toute ex" tremité de meurtrir les poures fidèles, sans que personne en peust auoir compassion, il me sembla que, sinon que ie m'y opposasse vertueusement, entant qu'en moy estoit, ie ne pouuoye m'excuser qu'en me taisant ie ne feusse trouué lasche et desloyal. Et ce

fut la cause qui m'incita à publier mon Institution de la religion chrestienne (2) Or

que ie n'eusse point ce but de me monslrer et acquérir bruit, ie le donnay bien à cognoislre, par ce qu'incontinent après ie me retiray de la; ioinct mesmement que personne ne sceut la que ien fusse l'autheur f3); comme aussi par tout ailleurs ie n'en ay point fait de semblant, et auoye délibéré de continuer de mesme

(,) Ce n'est donc point précisément pour fuir la persécution que Calvin quitta la France. Après le discours de Cop (novembre 1 533 ) , on avait bien essayé de se saisir de lui , au collège de Forlet (rue des Sept-Voies, non loin de Sainte-Geneviève), qu'il habitait, à Paris; mais il avait trouvé un asile, un nid tout préparé, où il demeura assez longtemps, à Angoulênie, chez son ami le chanoine Du Tillel, qui inclinait alors vers les idées nouvelles. L'étudiant était un personnage si peu connu, que les persécuteurs l'avaient oublié, et ne le portèrent pas avec Ma rot et Jamet sur la liste des soixante et treize luthériens fugitifs et condamnés au feu f'i5 janvier 1 535), circonstance qui lui permit de rentrer en France et de faire un séjour à Aoyon, après l'amnistie du 3m mai 1 536 (voir Bulletin, M, 3a5, et

Merminjard, IV, 71). Au reste, depuis le 11 septembre 1 53 A , Calvin était établi à l'étranger (Bulletin, XIII, 187). D'Angoulôme, il s'était rendu, en compagnie de Du Tillet, d'abord à Strasbourg, d'où il alla à Baie, puis à Ferrare, toujours avec son ami, pour revenir bientôt à Bàle.

W Ckristianœ religionis institutio. . . Ioanne Caluino Nouioclunensi autore. Basikc, 1 536 (mense marlio), in-8°.

(3) Il vivait à Baie sous le pseudonyme anagrammatique de Martius Lucanius (voir là lettre que Capiton lui adressa dans cette ville, à la lin de i53/j, et celle qu'il y signa luimême, le 1 1 septembre 1 5 3 5 , dans iïerminjard, III, <j^2 et 3^17); de sorte qu'en signant l'Institution de son vrai nom, il ne se donnai) pas à connaître à son entourage.

Ainsi, voilà un jeune homme de vingt-six ans, d'un caractère timide, sauvage, sans autre passion que l'étude de la théologie, du grec et de l'héhreu, qui cherche un coin écarté mais savant, où il puisse poursuivre inconnu ses travaux. Après s'être retiré des gens qui le priaient de leur enseigner les doctrines de la Réforme, il abandonne la France, où il n'était plus poursuivi, pour se rendre à Strasbourg et à Baie, les deux grands foyers de la science évangélique. Il se sent la vocation d'écrivain et brûle de propager par la plume les vérités nouvelles mais il redoute par-dessus toute chose de paraître en public, si bien que, après avoir été comme foudroyé par Farel, il ne consentira, plus tard, à rester à Genève qu'à titre de professeur et non de prédicateur ®. Fuyant le bruit et la renommée autant que d'autres les recherchent, il s'éloigne de Baie, au moment où il vient d'y faire son début d'écrivain protestant, et entreprend un voyage de quelques semaines en Italie. Qu'y va-t-il faire? — Se tenir dans l'ombre, juger des progrès de l'Évangile dans ce pays, s'entretenir avec ses frères, avec la noble duchesse dont la piété est partout renommée, fortifier, développer sa foi au contact de la leur.

Son plus fidèle disciple et le plus intime, qui fut aussi son biographe, n'a consacré que quelques lignes à ce voyage, et elles sont aussi simples et modestes que l'exigeait le caractère du maître : «Après auoir publié son Hure, il se sentit pressé du désir de visiter la duchesse de Ferrare, fille du roi de France Louis XII, dont la pieté esloit alors en grand renom, et, en mesme temps de saluer de loin l'Italie. Il vit donc cette princesse, et, autant que le lui permettoient les circonstances, il l'affermit dans le véritable amour de la pieté. Puis il quitta l'Italie, où il n'estait entré, comme il auoit lui-mesme coustume de le dire, que pour en sortir, et il prit le chemin de son pays. »

A ce récit sans éclat ni ornements et que, du reste, il n'a garde de reproduire, M. Merle d'Aubigné (3) substitue une véritable odyssée, une suite

Avant de publier Y Institution chrétienne, il avait déjà ébauché, en i53A, son traité de la Psychopannychia , dirigé contre les sectaires qui soutenaient que les âmes dorment après la mort. Bien qu'il ait été imprimé avec deux préfaces, l'une d'Orléans, i53A, l'autre de Bâle, 1 ô 3 G , ce traité ne parut qifen 1 5A 2 , ainsi quo Ta clairement prouvé M. le pas-

teur Dardicr, dans le Bulletin, 2e série, V, 87 1 .

(2) L'année suivante, il l'ut pourtant obligé de prêcher (voir la France protestante , 111, 1 17); mais il s'était bien jugé : il n'était point orateur; ses sermons ne sont que des dissertations.

W Histoire de la Itéforniation au temps de (Calvin, V, 537.

de triomphes remportés par Calvin à la cour d'Hercule II, et brusquement interrompus par l'Inquisition; il nous montre le voyageur arrêté, livré au saint office, conduit dans les Etats pontificaux, pour y être jugé et mis à mort, puis mystérieusement délivré en chemin, comme l'avait été Luther, par des gens armés et masqués. 11 nous le peint en conquérant qui, comme Mithridate, veut triompher de Rome dans Rome, et franchit les Upes par un chemin qui «nous est inconnu, comme celui que prit Annibal» ...... Il voulait voir l'Italie : Italia salutanda, nous dit son ami

(on vient de voir que Rèze dit : saluer Je loin) Mais qu'allait-il y

chercher?. . . Tandis qu'il gravissait les Alpes, qu'il contemplait pour la première fois leurs immenses glaciers et leurs neiges éternelles, quelles étaient les pensées qui l'occupaient?. . . Il voulait saluer la terre des héros, des martyrs, des lettrés, de Renée de France, etc.. . . (sic) des papes, Italia salutanda. . . Un écrivain catholique dit que le jeune réformateur ( ! ) avait conçu le dessein de soustraire à l'obéissance du pape les peuples les plus proches de son siège®. Il y a de l'exagération dans cette parole; mais le fond de la pensée est vrai.

« Calvin traverse donc les torrents ; il s'élève dans les vallées ascendantes des Alpes; il franchit ces hautes montagnes qui semblent d'infranchissables murailles; il s'avance courageusement vers ces contrées italiques où les hommes de la Réformation vont être bientôt noyés dans leur sang, oii la persécution l'attend certainement (!), et peut-être la mort (!!). N'importe, il marche; on dirait, d'après un historien, que, comme Mithridate, il veut vaincre Rome dans Rome.» (III, q54.)

Le récit de M. Jules Bonnet n'a pas cette pompe et cette boursouflure; mais, en revanche, il conserve comme historiques des faits que M. Merle d'Aubigné a fini par abandonner comme légendaires (3). «Encouragé, sans doute en secret, dit M. J. Bonnet ^\ par quelques adeptes de sa doctrine, Calvin osa l'annoncer aux habitants de cette vallée (celle de Grand, entre Coni et Saluées); mais il fut violemment interrompu dans ses prédications , et les femmes de Caraglian, près de Coni, ameutées par les prêtres, chassèrent le réformateur à coups de pierres (5). Il ne fut pas plus heureux à

M Histoire de la Réformation , etc. III, 202. ® Variilas, Histoire des hérésies, II, g 9/1. -Noie de M. Merle d'Aubigné.) — On sait que Puffendorf nommai I Variilas Yarchimenlcur.

W Histoire de la Réformation , etc. V, 567,

(/|) Récits du XVIe siècle, p. 35.

fM Chronique d'Aosle. Ms. de la biblio-

MAROT ET CALVIN A FERRARE. ^>0l

Saluées." — Selon le même écrivain, Calvin séjourna à Aosle au moins depuis le a 8 février jusqu'au 8 mars i536, exhortant les partisans de La Réforme, et, obligé de s'enfuir avec plusieurs d'entre eux, il n'échappa qu'à grand'peine à un fougueux catholique, qui le poursuivait l'épée à la main fl).

Non -seulement il nous parait prouvé qu'à ce moment Calvin n'avait point encore quitté Baie, d'où il ne partit qu'après la publication de l'Institution; mais, en outre, ces légendes, que ne connaissent ni Bèze, ni les autres familiers de Calvin, ni les auteurs du xvi° siècle, sont absolument incompatibles avec la préface du Commentaire sur les psaumes, qui ne dit mot du voyage d'Italie, et dont nous reprenons la citation au point où nous l'avons interrompue :

(J'avais résolu de continuer à laisser ignorer que je fusse l'auteur de l'Institution chrestienne) iusques à ce que finalement maistre Guill. Farel me retint à Geneue, non pas tant par conseil et exhortation, que par vne adiuration espouanlable, comme si Dieu eust d'en haut estendu sa main sur moy pour m'arrester. . . Apres auoir entendu (pie i'auoye quelques estudes particulières, auxquelles ie me vouloye reseruer libre, quand il veit qu'il ne gaignoit rien par prières, il veint iusques à une imprécation, qu'il pheust à Dieu de maudire mon repos et la tranquillité d'esludes que ie cherchoye . . . Lequel mot m'espouanta et esbransla tellement, que ie me desistay du voyage que i'auoye entreprins; en sorte que, sentant ma honte et ma timidité, ie ne voulus point m'obliger à exercer quelque certaine charge.

Bientôt chassé de Genève, où son rigorisme trouvait une vive opposition ( 1 538) , le réformateur s'en réjouit plus qu'il ne faloil, ayant délibéré de vivre en repos, sans prendre aucune charge publique. 11 fallut, nous dit-il encore lui-même, que Buccr usât des mêmes adjurations que Farel, pour lui faire accepter des fonctions à Strasbourg, et c'est comme par force qu'on le traîna aux journées impériales, en qualité de député de cette ville.

Comment concevoir qu'un homme à qui toute charge publique inspirait un tel effroi, même après que la parole foudroyante de Farel l'eu t (ait renoncer à celte paisible vie d'éludés qu'il rêvait, se soit, de son plein

Lhèque du roi à Turin, cité par M. le pasteur Gaberel, Histoire de V Eglise de Genève, I , •?(>(). ( Note de M. J. Bonnet.)

(,) Pu-cils du .ii ir siècle, [>. 58 et 63. — Il

est digne «le remarque que Calvin ,qui parle <lu péril qu'il a couru à Genève clans un tumulte populaire, passe sous silence les attaques et les poursuites donl il aurail été l'objel en Italie.

gré, avant l'adjuration de Genève et alors qu'il n'entrait en Italie qu'à la laveur d'un nouveau pseudonyme (Charles d'Espeville), livré à cette propagande errante, à ces prédications devant les esprits délicats de la cour de Ferrare et devant la foule ignorante et fanatique du val de Grana, etc. (2)? Savait-il seulement assez d'italien pour discourir en cette langue? — Nous ne sachions pas qu'on ait songé à éclaircir ce point. — Qu'il fût rempli d'ardeur pour la propagation des doctrines évangéliques, il nous le dit lui-même, et la publication de ['Institution, aussi bien que la composition de la Psychopannychia dès i53/i, le prouvent hautement, et c'est un fait qu'à notre avis M. Rilliet a trop laissé dans l'ombre; mais c'est par la plume et non par la parole qu'il voulait agir.

Maintenant que les sentiments et les instincts que le futur réformateur va porter en Italie sont connus, il s'agit d'établir la date et la durée du voyage.

M. Merle d'Aubigné avait d'abord fixé le départ de Baie peu après le 28 août 1 5 3 5 (3), et celui de Ferrare au printemps de 1 536 (III, ^5o). Selon M. J. Bonnet (4), Calvin, parti pour Ferrare dans l'automne de

1 535 , se trouvait à Aoste lors de l'assemblée générale des Etats, en février 1 536. 11 serait donc resté auprès de la duchesse sept à huit mois, suivant M. Merle, et environ six mois seulement, selon M. Bonnet.

Mais tous deux ont été ébranlés clans leur conviction primitive, par la très-remarquable étude dans laquelle M. le professeur Albert Rilliet a fort savamment et pertinemment démontré que Calvin se trouvait encore à Baie en janvier i536, et qu'il n'a quitté cette ville qu'après l'impression

(1) N'y a. - 1 — il pas contradiction à vouloir, mais il y a plus, le témoignage de Du Tillet,

comme M. Merle d'Aubigné (Histoi7'e de la Ré- bien qu'un peu passionné, les dément positive-

f&rmation au temps de Calvin, V, 5 4 A ) , que ment. Il écrivait à Calvin, le 1er décembre

Calvin ait prêché presque publiquement la i 538 : «C'est deuant ceulx à la plus grand

Réforme dans la chapelle du Titien, et à part desquels vous scauez que voslre doctrine

avouer, deux pages plus loin , que le duc d'Esté est agréable , non pas ailleurs, que vous la main-

n'aurait jamais permis «que personne de la tenez; car vous auez abandonné vostre nation,

cour rejetât la messe?» pour ce que ne l'y auez osé diuulguer et main-

('2) En Italie, Calvin n'avait pour compa- tenir publiquement. 75 ( Corresp. de Calvin avec

gnon que Louis de Ilaumont (pseudonyme de L. du Tillet, publiée parCrottet, i85o.)

Du Tillet), qui ne put se résoudre à sortir dé- ^ Cependant la véritable date avait déjà

finitivement du catholicisme; la seule pré- été indiquée par M. Henry (Leben Calvins,

sence de cet homme timoré, au milieu des tem- 1 8 3 5 , 1 , 1 53 ) et par M. Schmidt (Gérai <l

pètes excitées par les prédications de son ami , Roussel, i865, p. 11/1).

suffirait à rendre celles-ci au moins douteuses: (4) Récits du xvi* siècle, p 28.

de Y Institution , c'est-à-dire en mars (1J. Sans reconnaître pleinement l'évidence de la preuve de M. Rilliet, et tout en demandant qu'elle soit confirmée par quelque nouvelle découverte, MM. Merle et Bonnet cèdent tous deux du terrain, et îaissent visiblement percer leur commune préoccupation, qui consiste à conserver un cadre assez vaste pour contenir tous les événements d'une odyssée qu'ils croient véritable; en d'autres termes, ils s'efforcent de faire rester Calvin assez longtemps en Italie, pour qu'il y puisse accomplir tout ce que lui prête la tradition.

M. Merle d'Aubigné renonce au départ de Baie en automne; mais, avec le manque de précision chronologique qui lui est propre, il laisse toutes les dates dans le vague (t. V, p. ix).

M. J. Bonnet, de son côté, est bien près d'admettre que Calvin n'avait pas quitté les bords du Rhin en janvier; mais, comme il tient absolument à ce que celui-ci soit à Aoste le a 8 février, il se déclare prêt, si cela devient indispensable, à changer l'itinéraire auquel il avait d'abord cru, et à conduire Calvin à Ferrare par Aoste, en le faisant partir de Baie aux premiers jours de février®. (Bulletin, XIII, 188.)

A nos yeux, la cause défendue par MM. Bonnet et Merle d'Aubigné, qui ont déjà vu s'écrouler une partie de l'édifice biographique qu'ils avaient élevé sur la base fragile d'une conversion anticipée, est une cause perdue. Il faut se résigner à l'inexorable exactitude de l'histoire, qui n'admet pour Calvin qu'un séjour d'un mois à cinq semaines en Italie. Nous adoptons, quanta nous, les conclusions de M. Rilliet, très-légèrement modifiées par M. Herminjard. Parti de Baie pour Ferrare vers la lin de mars, et k n'ayant lait que voir l'Italie,» comme dit Bèze, Calvin retourne à Baie à une date inconnue (vers le milieu de mai), et forme le projet de se retirer à Strasbourg. Dans ce but, ii va régler ses affaires à Noyon (peut-être même après avoir fait un voyage à Strasbourg, pour s'occuper de son établisse-

M Lettre à M. Merle d'Aubigné sur deux par Genève) /pour éviter de tomber au milieu

points obscurs de la vie de Calvin, Paris , Cher- des troupes impériales, ait choisi , pour aller de

butiez, 1866, in-8°, p. 21. Bâle à Ferrare, la route de beaucoup la plus

(i) Indépendamment de l'impossibilité chro- longue, alors qu'elle était encombrée, depuis le

nologique sur laquelle elle repose, l'hypothèse m lévrier (date de l'occupation française de

du passage de Calvin à Aoste soulève une sé- la Savoie), de soldais, de matériel, d'arlil-

rieuse difficulté, que M. Bonnet n'a point lerie, et au risque d'être pour le moin» déva-

aperçue : Est-il admissible (pie le même per- lise par les pillards qui suivent toutes les ar-

sonnage qui fera, quelques mois plus tard, un niées, ou par les paysans savoyards, furieux

immense détour (il va de Noyon à Strasbourg d'une invasion qui les ruinait?

m MA ROT ET CALVIN À FERRA RE.

nient), et de Noyon il part pour Strasbourg. L'envahissement des provinces de l'Est par l'armée de Charles-Quint l'oblige à passer pa* Genève, où il arrive au milieu de juillet (après le 16, dit M. Hcrminjard, IV, 77 Y (l'est alors que, par suite d'une indiscrétion de Du Tillet, qui dévoila le nom de Calvin, eut lieu l'entrevue avec Farel, qui décida de la destinée du jeune homme. C'est donc dans un intervalle d'environ trois mois et demi que sont resserrés le voyage de Baie à Ferrare, le séjour dans celte ville, le retour à Bàlc, le voyage en Picardie, le séjour a Noyon, qui n'a guère pu durer moins d'un mois, et le retour à Genève. Que l'on calcule, et l'on verra qu'il est impossible que Calvin soit resté à Ferrare plus d'un mois ou cinq semaines.

M. Bonnet, qui recueille, depuis tant d'années, les documents de l'histoire de Renée de France, ne peut manquer de reprendre prochainement cette question, et de tenir la promesse qu'il a faite à ses lecteurs «d'oclaircir le mystère qui environne le séjour du réformateur dans la célèbre cour de Ferrare,» et de «marquer l'influence qu'il y exerça ?? Mais y a-t-il réellement là un mystère de quelque importance? — Nous avons peine à le croire. Calvin, qui avait rendu visite à Marguerite, voulut voir aussi la duchesse et le petit troupeau qui s'abritait sous son aile; il les vit et s'en fut. Son austérité, son savoir, sa foi ardente, son génie qui venait de jeter un premier éclat, ne furent certainement pas sans influence sur la pieuse Renée, et fortifièrent sans aucun doute ses sentiments évangéliques; mais l'histoire, avec ses données actuelles, ne peut guère aller au delà. «De Basle, dit Bèze(2), Caluin auec son compagnon vint en Italie, et demeurèrent quelque temps à Ferrare. La, il vit Mmc la duchesse de Ferrare, qui est encore auiourd'hui viuante , grâces à Dieu; laquelle l'ayant veu et ouy, deslors iugea ce qui enestoit, et tousiours depuis, tant qu'il a vescu, l'a aimé et honoré comme vn excellent organe du Seigneur.??

Selon M. Rilliet^, «]« laconisme de Th. de Bèze et l'absolu silence de Calvin font de cet épisode comme une page blanche où l'on peut écrire tout ce que l'on veut,?? et il ajoute que l'on a cédé à la tentation de la remplir, non à l'aide de X imagination qui vivifie, mais de celle qui invente. — Charles d'Espeville semble, en effet, être apparu à M. Merle d'Aubigné comme une fée, dont la baguette magique devait tout transformer à la

(|) Olympia Morata, Paris, i864, p. t3. klin, Paris, Cherbuliez, 1869, iu-i(î,p. »5.

(:>) Vie do C«/«m, par Th. de Bèze,édit. Fran- ® Qpusc.cit. p. 26.

cour de Ferra re. Nous n'eu citerons que deux exemples : «La foi pure ei vivante du réformateur, dit-il (V, 543), donna à l'âme de la comtesse de Marennes une direction nouvelle. Elle avait été un peu femme savante, elle devint alors vide de toute fiance en elle-même, et chercha, dans les saintes lettres et auprès du Sauveur, de quoi apaiser la soif de connaissance et de vie divine qui la travaillait. Elle fut dès lors une nouvelle créature. » — «Son frère, Jean de Souhise, poursuit-il (p. 6/17), fut, après Renée, la plus helle conquête de l'Évangile à Ferrare. . . Elevé pour le métier des armes, il trouva alors près de Calvin le glaive de la parole de Dieu. » — Puisqu'il s'agit ici de conversion dans le sens mystique, il ne servirait pas à grand'chose de rappeler que Soubise et ses sœurs avaient eu secrète connaissance de la foi réformée dès le berceau , c'est-à-dire avant Calvin luimême; ce qui est bien plus concluant, c'est que l'historien ne mentionne pas les documents, inconnus de tous et de lui-même, sur lesquels il s'appuie, pour retracer ces phases de la vie religieuse la plus intime, el pour attribuer à Calvin ces deux conversions. Avec la meilleure volonté du monde, on ne peut voir dans ce récit qu'une pure invention. — Une jeune fille, qui n'est guère connue que par l'épitaphc que lui fit Marot, mourut à Ferrare, peut-être même avant l'arrivée de Calvin. M. Merle d'Aubigné s'est emparé de cette mort, et l'a faite si triomphante, qu'elle est devenue le point le plus lumineux de son tableau, et comme une sorte de gloire qui environne le personnage principal, c'est-à-dire Calvin. Voici ce qu'il a su tirer de cette épitaphe, que nous avons citée plus haut^ : «Au nombre des personnes dont le cœur cherchait Dieu, se trouvait la belle Anne de Beauregard, qui, fort jeune encore, avait accompagné Renée à Ferrare. Fiancée alors et toute rayonnante de la joie de son âge, elle devait être bientôt appelée à d'autres autels que ceux de i'hyménée. Elle tomba malade, mit aussitôt à profit la parole qu'elle avait entendue, et, se contentant de Christ seul, méprisa le monde. La mort fit tomber cette belle fleur. Renée la regretta amèrement; toute la cour la pleura avec elle, el Marot, alors à Ferrare, écrivit sur sa tombe ces paroles mélancoliques :

De Beauregard Anne suis, qui d'enfance. . . r> Si c'est là de l'histoire, qui donc n'avouerai! qu'elle esl aussi fantaisiste el

Voir p. 1 /<j.

romanesque que possible ? Falndosus seriptor, ont dit de M. Merle d'Aubigné les plus récents éditeurs de Calvin.

Cependant l'épithètc de page blanche, appliquée par M. Rilliet à la visite que Calvin rendit à Renée, n'est peut-être plus tout à fait exacte depuis la publication du IV0 volume de M. Herminjard, qui contient un renseignement assez direct, relatif, non pas, il est vrai, à Faction exercée par Calvin à Ferrare, mais bien à une impression qu'il en avait rapportée. Dans une lettre qu'il adressa, le 1 5 mars î 5 3 7 , à l'auteur de Y Institution chrétienne, Simon Grynseus parle en ces termes de Françoise Boussiron, dame d'honneur de la duchesse : «Vous l'avez bien connue à Ferrare, et c'est la seule qui ait, clans ce pays-là, mérité vos éloges à cause de sa piété v (p. 2o5).

Calvin n'avait donc pas rencontré tout ce qu'il espérait et désirait voir à la cour de la duchesse. La piété de celle-ci, sa ferveur même nous ont été assez clairement révélées par Marol, pour que nous ne puissions les mettre en doute Elle était pieuse et dévouée à l'Evangile bien avant l'arrivée de Calvin, qui lui rendit même ce témoignage, cinq ans plus tard : et Beaucoup plus que personnes princieres, vous pouuez promouuoir et aduancer le règne de Iesus Christ. D'aduantaige , ïay congneu en vous vne telle crainte de Dieu et fidclle affection à luy obeyr, que, mesme la haultesse ostée qu'il vous a donnée entre les hommes, ïay en estime les grâces qu'il a mises en vous, iusque la que ie me penseroys mauldict, si ie omectoys les occasions de vous seruir et profiter, quand elles me seroyent présentes, ce que certes ie dys sans aulcune flatterie ne feinctise, mais en sincérité de cueur, et parlant comme deuant celuy qui congnoit toutes nos secrètes pensées (2). v

Ce ne peut donc être la piété proprement dite que Calvin, revenu de Ferrare. regrettait de ne pas avoir trouvée en Renée, mais très-probablement la fermeté et la résolution nécessaires pour rompre ouvertement avec le catholicisme, et notamment avec la messe. C'était là le point délicat pour la duchesse, vu l'opposition que son mari faisait à la Réforme.

{l) «Nous la voyons louée (la même année) comme une très-sainte âme , par Bruccioli , dans la dédicace qu'il lui fit de sa Bible; comme un modèle de piété, par Belussi, dans ses annotations aux Femmes illustres de Boccace, par

Jean François Virginio Berescian , dans la dédicace qu'il lui fit de ses Lettres,. . et dans sa Paraphrase sur les Epîtres de saint Paul.v (César Cantù, la Réforme en Italie, II, 35 1.) (2) J. Bonnet, Lettres fr. de Calvin, I, kh.

MAROT ET CAL\ l.\ V F ERRA RE.

Calvin s'était sans doute plaint à Grynaeus de l'hésitation bien naturelle de Renée, tout en louant Françoise, qui, n'ayant pas les mêmes difficultés à vaincre, se montrait beaucoup plus résolue. C'est ainsi qu'il faut, nous semble-t-il, entendre le passage de la lettre de Grynaeus, interprétation confirmée par une lettre d'Hercule d'Esté à Henri II, du 27 mars 1 bkh qu'il ne faudrait pas prendre absolument à la lettre : « . . .Sire, Mme la duchesse, mon épouse, vint avec moi en Italie, il y a déjà vingt-cinq ans; elle était alors fidèle observatrice de la religion et de la foi catholique (!)... Cet état fut de courte durée; en effet, elle prêta l'oreille à quelques ribauds luthériens dont on verrait le monde aujourd'hui rempli,. . si les princes très-chrétiens n'eussent pris à cet égard des mesures très-sévères, fille commença à changer d'opinions, et peu à peu elle s'engagea si fort dans celte nouvelle et perverse religion, que, depuis un certain temps déjà, elle ne s'inquiète plus ni des sacrements, ni de la messe, ni de la confession, ni de la communion. . . » Ainsi, un point nous parait résolu : Renée n'avait pas encore extérieurement délaissé la messe, quand Calvin fut à Ferrarc.

Au dire de Des Gallars(2\ d'accord avec Collation, c'est d'Italie qu'il écrivit deux lettres contre l'idolâtrie : Caluini epistolœ duœ de rébus hoc sœculo cognitu apprime necessarus, Rasle, mense martio, 1687, in-/t°. Dans le Recueil des opuscules, c est-à-dire petits traictcz de M. Iean Calvin, etc., Genève, chez Baptiste Pinereul, 1 5 G G , dédié par Th. de Bèze à Renée de France, ces deux lettres occupent soixante et treize pages in-folio, circonstance qui sulïirait à faire douter qu'elles aient pu être écrites telles quelles à Ferrare.

Ce sont de véritables et importants traités qui forment un tout, dont la première partie : Comment faut-il entier et fuir les cérémonies et superstitions papales, etc., annonce déjà en termes vagues la seconde : Quel est l'office de l'homme chrestien en administrant ou reietant les bénéfices de l'Eglise papale; elles ont été lues parles familiers de Calvin avant l'impression, et ont produit quelque fruit, dit-il dans la préface, datée du 19 janvier 1637: elles ont donc été écrites au moins en 1 536 .

La première est adressée à son ami Duchemin, chez lequel il avait de-

(|) Ms. de ta Bibltbth. nation., cod. 8 G A 5 , W Préface des Opuicuk omnia l. Calvmi,

liasse 50. Nous citons la pièce d'après M. Cé- Gen., 155-), in-fol. sar Cantù, la Réformé en Italie, II, 357.

incuré à Orléans. Nommé officiai ou juge ecclésiastique, celui-ci lui avait demandé conseil sur la manière dont il devait se conduire à l'égard «des manières vilaines de faire, » que ses fonctions le contraignaient à voir. Le ton de ce morceau est celui de l'exégète qui expose l'Écriture sainte; et, à condition de sous-entendre que Calvin avait reçu à Baie la lettre de Duchemin (car le nouveau pseudonyme qu'il avait pris rend difficile de croire qu'elle lui ait été envoyée à Ferrare), rien n'empêche d'admettre qu'elle ait été ébauchée dans cette ville, puis retouchée et augmentée plus tard en vue du public; mais rien non plus ne prouve qu'elle n'ait pas été écrite à Baie. La date de la nomination de Duchemin serait un excellent point de repère; mais elle nous est inconnue. Si ce morceau avait reçu sa forme actuelle à Ferrare, la duchesse en aurait eu connaissance et en aurait sans doute fait prendre copie; mais ce n'est point le cas, puisque Calvin crut nécessaire de lui en envoyer un exemplaire, cinq ans plus tard, et quatre ans après la publication.

Quant à la seconde lettre, écrite à vn ancien ami, de présent euesque, ce n'est point, comme la première, une réponse, mais un pamphlet, dirigé contre Gérard Roussel, que le pape, cédant aux sollicitations de Marguerite, avait nommé évêque d'Oleron, à la fin de l'année 1 5 3 5 , ou au commencement de 1 5 3 6 La déclamation qui y règne contraste singulièrement avec le calme et la sagesse du morceau précédent; on y sent le chef de parti, on y voit poindre la violence dont le réformateur usera bientôt envers les mystiques Pocquet et Quintin, qu'il confondra avec les libertins soi-disant spirituels ; c'est le ton du maître qui va régenter la Réforme, de

(1) M. Scbmidt (Gérard Roussel, p. n3) mois de septembre, après avoir joui six mois

place cette nomination en 1 5 3 G . La Galîia de son évèché; qu'un messager va partir de

christiana, doublement fautive en cet endroit Fontaine-Française et faire diligence pour être

(I, 1277), fait succéder Roussel à Gaston de à Rome dans sept jours, et y solliciter ledit

Foix, élu en i538, et fait durer son épisco- évêcbé en faveur de Gérard Roussel, pat de i5/i2 à 1 55g. Pourquoi le messager part-il de Fontaine-

3V1. Génin, qui croit (Lettres de Marguerite Française plutôt que de Nérac ou de Pau, sé-

d'Angouleme , p. 000) que l'élection de l'an- jours habituels de la cour de Navarre? —

cien prédicateur évangelique a eu lieu en Parce que celle-ci s'était transportée auprès de

1 0 , se trompe également; mais il a publié François Ier, qui se trouvait à Fontaine-Fran-

une pièce inédite et sans date, signée Henri çaise en septembre 1 535. L'élection ne se fit

(d'Albret), qui va nous mettre sur la voie. Il guère attendre; car Jean Vulteius, dans ses

y est dit que le siège d'Oleron est vacant par Epigrammata(Lugduni, mensc auguste, 1 536,

la mort de Pierre d'Albret, empoisonné à son p. i3, n3, 168), donne déjà à Roussel le

rclour de Rome, et décédé le (> du présent titre d' évêque d'Oleron. (Herminjard , III, 3 12.)

l'homme qui a pris goût à la lutte et au commandement, et non du timide qui ne cherchait que le «requoy" pour ses études. Voici en quels termes il ne craint pas de parler à un homme véritablement digne de respect.

Comptons vn peu ensemble combien de poures ames sont alle'es en perdition , depuis quelques mois qu'il y a que tu tiens ceste euesché. . . A la trompette, loy qui dois l'aire le guet; à tes armes, pasteur. Qu'attends -tu? Que songes-tu? Est -il temps de dormir? Cependant que tu destournes d'ici ton esprit, pour Tenuelopper en choses qui ne t'attouchent point , voici tout est plein de brigandage. Mal-heureux, tu dois rendre compte de la mort de tant de gens deuant le Seigneur! Tant de fois es -tu homicide, tant de fois coulpable de sang, duquel il n'y aura pas vne goutte que le Seigneur ne redemande de ta main, l'vne après l'autre. Et encore, estant foudroyé' si terriblement, tu n'en es aucunement esmeu. N'as-tu point de frayeur? N'es-tu point trouble? Comment ne demeures-tu tout à plat, esperdu de cors et d'esprit? Il faut bien que tu sois obstiné et endurci iusques au bout, de n'estre point espouanté, oyant vn tel iugement de Dieu, duquel le ciel, la terre et aultres eîemens insensibles ne pourroyent pas soustenir la pesanteur. Mais ie te traitle encore bien doucement, quand ie t'appelle homicide et traistre. Car voyci vn crime mal-heureux et .détestable par-dessus tous aultres, c'est que tous les iours tu vends et crucifies le fils de Dieu , en tant qu'en toy est. Et de fait, quand, pour satisfaire à ta meschante vilenie et auarice desordonnée, tu ne fais point conscience d'abandonner au pillage des ennemis l'Eglise, laquelle Christ a acquise par son sang, que fais -tu autre chose, sinon que tu fais marché de ce précieux sang, qui est le prix dont elle a esté achetée? N'est-ce pas bien crucifier Icsus Christ? etc.

Ces injures recommencent à la fin de Fépître, qui se termine par de véritables calomnies contre la vie du pieux évéque, auquel ses ennemis mêmes ont rendu le plus bel hommage (1) :

Nous connoissons la faiblesse humaine, nous supportons avec douceur fraternelle ceux qui s'efforcent de se relouer quand ils sonl. tombés, et ne rcietons point ceux que le Seigneur reconnoit pour ses seruiteurs. Mais en loy y a-t-il rien de semblable, duquel la vie n'a aucune apparence de vocation chrestienne, et mesmes est totalement eslongnéc delà voye du Seigneur? Parquoy tant que, par larrecinset pilleries, tu suceras le sang des poures, et tariras leur substance, pour en faire tout excès et superfluité, tant que tu abuseras de l'office de pasteur pour destruire méchamment et vilainement le poure troupeau, tant que lu seras de la bande de ceux lesquels Christ nomme voleurs, brigans et meurtriers de son Eglise, estime de toy ce que lu voudras; pour le moins, ie ne te liendray iamais ne pour chreslien, ne pour homme de bien. A Dieu.

(l) «Sa meute de chiens et lévriers, dit pauvres; ses chevaux et son train, une troupe Kl.de Rémond, estoit un grand nombre de déjeunes enfans élevés aux lettres.))

Il est possible que Calvin ait écrit de Ferrare à Roussel (la date de la nomination de celui-ci ne nous est pas connue assez exactement pour que nous puissions nous prononcer catégoriquement); mais ou. nous nous trompons fort, ou ces invectives ne sont point parties d'Italie. S'il y a eu une lettre manuscrite primitive, elle a dû ressembler assez peu à celle qui est imprimée. Ce n'est très -probablement qu'après être entré dans la vie nclive, et s'être trouvé aux prises avec des adversaires dont les attaques aiguillonnaient sa trop sensible irritabilité, que Calvin s'est laissé emporter à ce point. Certes Renée de France, douce et tolérante comme elle était, n'eût pas plus approuvé que Marguerite la violence de ce pamphlet; c'est une raison de plus de croire que son véritable lieu d'origine est Genève et non Ferrare. Dans tous les cas, ce n'est pas là l'ouvrage qui honorerait le plus l'apostolat de Calvin dans la cité des ducs d'Esté, et nous ne saurions partager l'opinion de M. Merle d'Aubigné, qui lui en fait un titre de gloire.

En fin de compte, nous manquons absolument de renseignements authentiques sur cet apostolat trop célébré, qui, pour être plus humble et modeste qu'on ne l'a fait, ne fut pas, nous l'avons déjà dit, sans exercer une influence salutaire sur Renée, et peut-être sur quelques personnes de son entourage.

L'influence de Marot, non moins réelle et bienfaisante, se découvre bien plus aisément. Ses œuvres offrent la preuve irrécusable de la pieuse intimité dans laquelle le poëte vécut avec Renée. Cœur tendre et dévoué, plein d'affection et de reconnaissance pour sa protectrice, dont il sait les plus secrètes douleurs, dès qu'il la vit en butte aux mauvais traitements de son mari, il oublia ses propres peines, si amères pourtant, et s'efforça de la consoler par ce sonnet, évidemment écrit à Ferrare et non à Venise :

Me souuenanl de tes grâces diuines, Suis en douleur, princesse, en ton absence, Et si languis, quand suis en ta présence, Veoyant ce lys au milieu des espines.

0 la douceur des douceurs féminines!

0 cueur sans fiel! o race cF excellence ! 0 dur mari, rempli de violence, Qui s'endurcit par les choses bénignes!

Si seras-tu de la main soustenue De F Eternel, comme chère tenue, Et les nuisons auront honte et reproche.

Courage cloncq , en 1 air ie veoq la nue.

Qui ca et la s'cscarte et diminue,

Pour faire place au beau temps qui approche.

(Epigramme xxx.)

La prédiction du poêle ne se réalisa point; les nuées, loin de disparaître, s'amoncelèrent noires et menaçantes, et bientôt gronda l'orage qui allait fondre sur la princesse.

La mort de François Sforza (octobre i 535), duc de Milan, avait permis au roi de France de renouveler ses prétentions à l'investiture du Milanais; dès le 1 1 février, il envahit la Savoie, et le Piémont, dès le 6 mars; enfin, dans les derniers jours d'avril, la guerre avec Charles-Quint fut résolue, et, le 8 mai, Antoine de Leyve commença les hostilités, en passant la Sesia, pour resserrer Turin , tombé en notre pouvoir. Le pape Paul III et l'empereur, dont Hercule d'Esté venait d'embrasser le parti jugèrent dangereuse la présence des Français à Ferrare (2) et obligèrent le duc à les expulser de sa cour. La date de ce bannissement nous est inconnue et nous ne pouvons l'établir qu'approximalivement.

La troisième epistre du Coq à FAsne, que Marot écrivit à Venise, est datée du 3i juillet 1 536, et a dû être précédée de l'épître au Dauphin (mort le 10 août), écrite aussi à Venise, peu après que Marot y fut arrivé^. D'un autre côté, Marot était encore au printemps à Ferrare, chantant le bosquet vestu de sa verte robe neufue; il ne prévoyait donc pas, au commencement de mai, le nouvel exil qui allait le frapper. Les plaintes qu'il adressa à Marguerite sur le déplorable sort de Renée, encore écrites à Ferrare, sont

• O Rabelais, qui s'était rendu à Ferrare an mois d'octobre 1 5 3 6 , écrivit de Napies à Geoffroy d'Estissac, évèque de Maiilezais : «M. de Limoges, qui estoit, à Ferrare ambassadeur pour le loy, voyant que ledit duc, sans Taduertir de son entreprise, s'estoit retiré vers l'empereur, est retourné en France. Il y a danger quo Madame Renée en souffre fasriieric. Ledit duc lui a o$té Mmt de Soubise , sa gouvernante, la fait sernir par Italiennes, qui n'est

pat bon signe.» (Les Epistres de maisire François Haletais, etc., escrites pendant son voyage d'Italie , Paris, i65i,in-8°, p. 19.)

M Voir le ebant xvi , p. 2 l 'A.

(3) Il s'y exprime ainsi :

Depuis vng peu ie parle sobrcmenl; Car res Lombards anec qui ie chemine M'ont fort appris à faire bonne mine, A vng seul mol de Dieu ne deuiser, A parler ]>ru et à potlronn>snr.

donc un peu postérieures au commencement de mai, et, par conséquent, le bannissement a dû avoir lieu vers les premiers jours de juin. Si notre hypothèse est fondée, Charles d'Espeville, qui dut quitter Ferrare dans la première huitaine de mai, n'aurait pas été compris, et pour cause, dans la sentence d'expulsion

Quoiqu'il en soit, le comte et la comtesse de Marennes, Renée de Parthenay, son frère Soubise, Clément Marot, Françoise Boussiron, etc., tous les Français enfin, s'éloignèrent, à l'exception d'un seul, Lyon Jamet, qui, n'ayant pas persévéré dans la foi protestante, devint l'homme du duc, lequel l'envoya bientôt à Rome réclamer du souverain pontife une diminution sur les droits d'investiture de quelques domaines Mme de Soubise, qui partit la première, n'avait point, paraît-il, attendu d'être renvoyée pour rentrer en France. L'épître que Marot lui adressa, pour lui souhaiter bon voyage, ne dit point, comme font tous les historiens, que la vénérable dame quitta la duchesse par ordre on y voit, au contraire, qu'elle fut rappelée dans sa patrie par une affaire importante et par le désir d'y terminer ses jours :

Mais puisque Dieu et le temps et l'affaire Veulent tous trois que ta bonté desplace, Monts et torrens te puissent faire place; Dieu, tout au long de ton allée entière, Soit en ta voye et dedans ta litière, Veoyre en ton cueur, à celle fin, Madame, Que tout d'vng train te garde corps et ame.

Or t'en va, quand et ou il te plaira. . . Sept ans a ^ ques icy,

(,> Dans sa Défense de Calvin, 16G7, in-8°, ^ C'est Rabelais qui a le premier commis

p. 2$7, Drelincourt rapporte que le duc de cette erreur.

Ferrare dit à sa femme, en chassant les Fran- (*) Pour que Mme de Soubise, venue avec

çais : « Quant à M. d'Espeville, sachez, Ma- Renée à la fin de Tannée i5a8, soit restée

tlame, que, s'il est découvert, il sera à Tins- moins de huit ans à Ferrare, il faut qu'elle

tant traîné au supplice à cause rie la religion." en soit partie dans les premiers mois de 1 536 ,

Ces lignes prouvent seulement que la légende c'est-à-dire peut-être avant l'arrivée de Calvin ,

avait déjà commencé à broder sur le voyage hypothèse qui semble confirmée par ces vers

de Calvin en Italie, sans s'inquiéter de savoir de- YEpistre lu :

si son départ n'avait pas eu lieu avant l'ex- . .

r 1 Retirez-vous , neige et temps plumeux ,

pulsion de ses compatriotes et coreligion- De l'ennuyer ne soyez envieux;

naires. \7-xen \e temps doux, retire-toy, la bise .

M Voir la quatorzième lettre de Rabelais. Nefasche point Madame de Soubise.

Dame très noble, et trente, ou à peu près. Que seruije as et mere et fille après; Cest bien raison que maintenant disposes De ta maison W, et que tu y reposes Auecques Dieu le surplus de ton aage ® . . .

(Epislre lu. )

L'éloignement de Mme de Soubise, bientôt suivi de l'expulsion de tous les compatriotes qui avaient la confiance et partageaient la foi de la pauvre Renée, fut un coup terrible pour elle (3). En se voyant entourée de daines italiennes, véritables espions, que son mari substitua aux Françaises bienaimées, la malheureuse duchesse craignit qu'on ne voulût attenter à ses jours. Rabelais l'insinue dans la lettre que nous avons citée tout à l'heure; Marot répète cette insinuation et y insiste davantage, dans le chant xxi, où l'on retrouve, mais avec plus d'énergie, le même sentiment d'affectueuse compassion qui remplit le sonnet adressé à Renée :

0 fleur que ïay la première seruye .

Ceulx que tu mets hors de peine asseruye Tout donné peine , helas ! non desseruye ^ ,

Bien ie le se a y , Et des ingrats tu en as faict ïessay; Mais piiis le temps que, banny, te laissai/, Sans te laisser, à sentir madressay

Vue princesse ,

(1) Ce sont les expressions dont le prophète comme une des femmes, qui pensoit qu'elle ne Esaïe (xxxviii, 1) se sert pour préparer à la l'eust pas ouy, le luy redemanda encore, elle mort le roi Ézéchias : «Dispose de la maison, luy dit en cholere : Non, non, c'est trop longc'est-à-dire mets ordre à les affaires, car lu temps dissimuler ce que nous âvons dans te t'en vas mourir. » cœur. — Ainsy, le presclie fait, elle communi-

(2) Sur son lit de mort, elle «manda Jehan qua à la cène soubz les deux espèces, comme de l'Espine, qui est aujourd'hui un des plus nous faisons aujourd'huy, laquelle cognoissance excellents minisires que nous ayons, et qui dès peu de gens avoient alors, car elle mourut de lors (combien qu'il fust encores de l'ordre des Pan s. . . i5Ag.» (Mém. de la vie de Jehan Augustins) preschoit la vérité comme ont fait VArchevesque, Bulletin, ac sér. , IX, 20.) depuis plusieurs grands personnages qui n'eus- (3) «Hercule d'Esté, allié au pape, quasi scnt.osé enseigner, sinon au travers de la fe- vassal de Cbaries-Quint, docile, dit le Livre neslre de Dieu.. . Quand ledit de l'Espine fut des marchands, aux avis d'une fille qu'il prévenu, elle voulut faire la cène avec ceulx de féroit à sa femme, maltraitoit Renée autant sa maison, et comme il luy lit demander, avant qu'il nsoil le faire.» (Ch. d'Héricaull , Œuvres que faire le presche, si elle vouloil qu'il chan- de Marot, p. \<;i\.)

lasl la messe, elle n'y fit point de response, el M Servie.

Qui plus que toy d'avoir ennuij ne cesse. Ha! Dieu du ciel! n'auray-ie vue maistresse. Aaant mouryr, qui son œuil de destresse

Puisse exempter?. . .

Ha! Marguerite! escoute la souffrance Du noble cueur de Renée de France; Puis, comme sœur, plus fort que d'espérance

Console-la O.

Tu scais comment hors son pays alla .

Et que parens et amys laissa la ; Mais tu ne scais quel traitement elle ha

En terre es tr ange.

De cent couleurs en vue heure elle change. En ses repas poires d'angoisse mange , Et en son vin de larmes faict meslange,

Tout par ennuy ; Ennuy receu du costé de celuy Qui estre deust sa ioye et son appuy, Ennuy plus grief que s'il venoit d'aultruy,

Et plus à craindre . . .

De France nha nul grand qui la sequeure , Et des petits qui sont en sa demeure . Son mary veult, sans qu'vng seul y demeure &\

La reboutter.

O Bien qu'elle eût reçu cette pièce quand elle répondit à Renée (7 septembre), qui lui avait écrit à l'occasion de la mort du Dauphin, Marguerite ne fit cependant, comme la prudence l'exigeait, que d'imperceptibles allusions aux- cruelles peines que le duc causait à sa femme :

«Quant au reconfort' que vous me demandez, c'est de vous, Madame, de qui ie le vouldroys aprandre, comme de celle qui a le recour continuel à l'escole du vray consolateur. Par quoy ie suis seure que la consolation qu'il vous donne est suffisante pour vous faire trouuer toutes tribulacions doulces, et plus que toutes celle que tout cœur qui n'a que chair trouue importable et terybfe * 'qui esl

non seulement la mort des amys, mes la noslrc seule en laquelle gist tout le bien de nostre espérance. . . Le roy ne vous tient à au! Ire ranc que de sa propre fdle. . . Et sy ie me puis nommer quelque chose, croiez, Madame, que ce sera voslre solicileur à tout ce qui vous louchera. Parquoy emploiez à tous vos affaires comme vous-même vostre humble et bonne sœur

rr Marguerite.??

(Quatre letlres inédites publiées par M. J. Bonnet, apud Bulletin, 2' série, 1, 129.)

(2) Les Français ne sont pas encore partis: par conséquent l'épître fut écrite à Ferrare et non à Venise, comme l'ont dit tous les éditeurs de M a rot.

Car rien quelle aime il ne scauroit gousler. C'est la geline a qui Von veult osier Tous ses poussins , et scorpions bousier

Dessoubz son aile.

Cest la perdrix qu'on veult en la tonnelle^' Faire tomber. Mais que ne pense en elle Le roy, de qui la bonté fraternelle

Nous inuoquons?

Vouldr oit-il bien à bailleurs de bouccons Donner luy mesme a garder les jlaccons ? Francs et loyaux autour d'elle vacquons . . . Il vouldroit bien à la dame sans si W Oster la force et le vouloir aussy De secourir François passans icy ;

C'est leur refuge. . .

Il vouldroit bien iusque la l'asseruyr Que d'vng seul poinct ne peust au roy seruyr 11 Et luy a faict pour de cela cheuyr

Mille vacarmes.

0 roy François , elle porte tes armes , Veoyre et à toy s'adressent teh alarmes, Dont le plus doulx ne pourrait pas sans larmes

Estre déduit . . .

0 doncques roy, son cousin , frère et pere, Arreste court l'entreprise impropere; Et toy, sa sœur, en qui tant elle espère,

Metz y la main.

Vng parantage aultre que le germain Y doit mouuoir ton cueur doulx et humain. Si n'y pensez , mourra quelque demain ,

Seiche et ternie; Car, en mon cueur, si secours on luy nie, Veu la façon comment on la manie,

<■> Filet.

(j) Poisons.

Sans défaut.

W An moment où la guerre allait éclater outre François 1er et (lliarles-Quint, un voyage

en France, depuis longtemps prémédité par la duchesse, avait été retardé, sans doute par ordre d'Hercule d'Esté, qui trouvait sa femme trop Française de cœur. (Voir Bulletin , a*' sér. , I, ia8.)

I tira y qu'elle est de la France bannie

Autant que moy, Qui suis icy en angoisseux esmoy , En attendant secours promis de toy, Par tes beaux vers, que ie me ramentoy

Auecque gloire.

Et bien soutient à part moy ne puis croire Que ta main noble ayt eu de moy mémoire, Jusqu'à daigner mestre consolatoire

Par ses escrits . . .

Marot avait récemment reçu de Marguerite une épître en vers, qui lui promettait appui et protection auprès du roi; il n'en fallait pas davantage pour faire renaître l'espérance dans l'âme du proscrit, frappé d'un nouvel exil. Aussi poursuit-il, malgré son «angoisseux esmoy?? : En répétant la lettre, «en forme de chanson, » tantôt sur un ton, tantôt sur un autre,

le me console Tant, que mon cueur de grand'licsse vole, Remémorant ta royale parole , Qui me promet de m effacer du rosle

Des enchâssez.

Or sont de la les plus gros feux passez; Bien nay meffaict; au Roy doulceuv abonde; Tu es sa sœur; ces choses sont assez Pour rappeler le plus peruers du monde.

En attendant ce rappel bienheureux et si ardemment désiré, l'homme de foi et de conscience, le noble cœur incapable de la faiblesse de Jamct, le disciple fidèle de la Réforme, dont la constance n'avait pu être lassée même par un long exil, ni par la menace du supplice toujours suspendue sur sa tête, Marot, enfin, dut chercher une nouvelle retraite. Banni de la cour de Ferrare par les mêmes ennemis, présents partout, qui l'avaient fait bannir de France et condamner au feu, n'osant retourner auprès de sa chère Marguerite, qui n'avait pu lui garantir une entière sécurité, où va se retirer le pauvre poète à qui tous les asiles manquent l'un après l'autre? L'Allemagne était bien loin. Au reste, la sœur du roi ne lui avait-elle pas promis de «l'effacer du rosle des enchâssez ?» Dans ces

conditions, le refuge le plus proche était le meilleur; il n'y avait pas à hésiter.

Cependant la guerre continuait; bientôt (s3 juillet) Charles -Quint allait entrer en Provence et n'y rencontrer que la dévastation savante et impitoyable, la faim, la maladie, et des paysans désespérés qui lui tuèrent beaucoup de monde; il fut obligé de repasser la frontière, le 2 3 septembre. Une trêve de dix mois, proposée par xMarie de Hongrie, fut signée entre la France et les Pays-Bas, le 3o juillet 1537, et une autre de dix ans, relative au Piémont et à la Lombardie, dont la France restait en possession, fut conclue, le 3o novembre suivant, entre le roi et l'empereur. Ce fut sans doute alors que quelques-uns des exilés de la cour de Ferrare y retournèrent. Françoise Boussiron avait repris sa place auprès de Renée dès 1 538 , et peut-être même déjà auparavant. Grynœus écrivait à Calvin, dans la seconde moitié de l'année 1 5 3 7 ou en i538(J): «Quand vous écrirez à Ferrare, encouragez Françoise à donner suite à son projet d'hymen avec Jean Sinapi. » — Le comte et la comtesse de Maronnes paraissent, au contraire, être restés en France.

Une lettre que Calvin adressa à Renée, en 1 5/n ®, nous apprend qu'elle venait de faire un pas en arrière en ce qui concernait la messe. L'aumônier qu'elle s'était choisi, homme de mœurs douteuses, qui propageait les nouvelles doctrines pour emplir son bissac, et tournait sa voile à tous vents, eccaphardant auprès des princes sous umbre de l'Euangile,» maître François, voyant que la faveur n'était plus du côté de la duchesse et de la Réforme, mais du côté du duc et du catholicisme, vira de bord. Après avoir prêché l'Evangile mieux qu'on ne pouvait l'espérer de lui, il enlaça dans ses filets la malheureuse princesse, privée de l'appui de Marot et du secours de l'énergique Françoise, qui avait suivi son mari en Allemagne, et lui persuada, par ses mensonges, que les réformés allemands ne se faisaient pas scrupule de la messe, et qu'il ne fallait pas scandaliser les consciences pour une chose de si peu d'importance. Bref, non-seulement elle consentit à communier à la messe (3). mais, de plus en plus soumise à maître François,

(l) Herminjard, IV, 337.

W J. Bonnet, Lettres jr.de Calvin , 1 , ft3-56. Calvin s'exprime ainsi : « . . .Madame, par aullres bons personnaiges <jni sont icy passés on diuers iom s, i'anoys entendu com-

ment maistre Francoys. .. vous auoit persuadé qu'il ne scroit pas mauluais, après auoir ouy la messe, défaire quelque communion , laquelle seroyt <lc la cenede nostre Seigneur.» Jusque là , Renée assistait donc à la messe sans \ corn-

elle retira sa laveur à une de ses damoiselles, qui, plus ferme en sa conscience, refusa de suivre son exemple. Pourtant le remords la saisit, et elle écrivit à la comtesse de Marennes de réclamer pour elle les conseils de Calvin, désirant «très fort d'estre plus amplement instruite» sur ce point du scandale

Celui-ci prit aussitôt la plume. Sa lettre, fort belle et très-digne, ne contient pas un mot de reproche (2); persuadé que la cause de la Réforme est depuis longtemps gagnée dans le cœur de la princesse, que celle-ci n'a besoin que d'être relevée et réconfortée dans sa dilïicile position, Calvin s'acquitte admirablement de cette tâche.

Maistre François vous donne à entendre que la messe n'est pas si nieschante ne abominable, qu'il ne luy soit loysible de la dire et aux fidèles de l'ouir ^tellement que ceux qui en font conscience sont perturbateurs de l'Esglise, suscitans scandales entre les infirmes, lesquels il nous est commandé de supporter. Quant au premier point, ic double si ie me y cloibs arrester, cVaultant que i' estime cela vous estre tant résolu, que la messe est vng sacrilège , le plus exécrable que l'on puisse penser, que ie crains de me faire ridicule enuers vous , mectant poine à prouuer vne chose qui ne vous soit nullement doubieuse.. . Si quelqu'vn objecte qu'il ne peut chaloir des choses extérieures, mais que le cœur soit droict par dedans, à cela nostre Seigneur respond qu'il veult estre glorifié en nostre corps, lequel il a rachapté par son sang, qu'il requiert de nous confession Je bouche.. . Reste le scandale, par lequel vostre aulmosnier dict que les consciences infirmes sont troublées , si quelqu'vn estimé fidèle a la messe en tel horreur qu'il ne se y vueille trouuer ne rencontrer. . . De cela nous auons la doctrine de S. Paul en la première aux Corynthiens, chap. vm et x, où il dict que, si par quelque chose extérieure que nous lacions nostre prochain est ediffié à mal faire, combien qu'il n'y ait pas quant à nous mauluaise conscience, que en cela nous péchons contre Dieu et perdons nostre frère. Comme voicy : nous scauons la messe estre mauldicte et exécrable, nous y assistons pour contenter les ignoruns ; ceux qui nous y voient assister concluent

munier; il est même possible que la messe qu'on disait dans sa chapelle ne fût qu'un simulacre, et ressemblât à celle de la chapelle de Marguerite; mais nous n'en avons pas la preuve.

(1) Selon M. Merle d'Aubigné, qui transforme souvent des lettres en conversations, sans se mettre en peine des dates, ces faits se seraient passés durant le séjour de Calvin à Ferrare et non plusieurs années après; c'est

à l'aide de ce procédé qu'il a réussi à donner un contradicteur et un rôle à jouer au futur réformateur.

(2) Le 10 mai 1 563 , il rappelait à la duchesse sa timidité d'autrefois : v I'ay pensé souuentes fois, Madame, que Dieu vous auoit réserué telles epreuues sur vostre vieillesse, pour se païer des arrérages que vous lui debuiez, à cause de vostre timidité du temps passé.?)

que nous fapprouuons et en sui lient nostre exemple. S. Paul réputé cela vn gros crime, combien que n'en fassions nulle difficulté.. .

Pays tloncq, Madame, qu'il a pieu à ce bon Seigneur Dieu, par sa miséricorde infinie, de vous visiter par la congnoissance de son nom , et vous illuminer en la vérité de son sainct Euangile, recongnoissez vostre vocation à laquelle il vous appelle. . . Le principal est de congnoistre comment sa saincte doctrine doibt fructifier en nous. C'est qu'elle nous transforme et d'esprit et de cueur, tellement que sa gloire reluise en nous, laquelle gist en innocence, intégrité et saincteté. Si cela n'y est, nous prenons bien le nom de Dieu en vain, en nous glorifiant de la congnoissance de son Euangile. Cela ne dis-ie pas pour vous admonester de faire ce que vous ne faciez de présent, mais afïin que l'amure de Dieu qui est commencé en vous de iour en iour soit confirmé. . .

En même temps Calvin envoie à Renée le traité de Capiton De Missa, paru en t 5 3 , son propre traité De fugiendis impiorum illicitis sacris, etc. Gen. 1637, et un autre écrit, qui doit être, comme le pense M. J. Bonnet, son traité De la cene de nostre Seigneur, publié en i5/io, puis il termine ainsi sa lettre : «Dieu vous regarde en ceste votre infirmité, et vous en desliure, au point de vous rendre illustre en sa maison, autant qu'il vous a esleuée au dessus du sort commun des mortels. » — Après cela, il serait superflu d'insister. Si Renée assistait encore à la messe cinq ans après la visite de Calvin, le rôle magistral et pieusement triomphateur attribué par anticipation à celui-ci en est singulièrement diminué.

Il n'est pas douteux que Calvin et Marot se soient vus à Ferrare; mais que se passa-t-il entre l'auteur de ï Institution chrétienne, qui appliquait les mots de tyrannie et de brigandage à François Ier persécuteur, et l'auteur de ['Epistre au roy, qui conservait pour le monarque une sorte de vénération, et n'accusait que le clergé de la persécution; entre le timide et morose jeune homme qui n'aimait pas les arts, cl l'homme du monde accompli, l'artiste, qui avait fait le Sermon du bon pasteur, les satires du Coq àl'Asne et Linstruction et foy dung clirestten, c'est-à-dire la traduction du Pater, de l'Ave, du Credo, du psaume vi, Bénédiction douant mangier et Grâces pour vng enfantai L'histoire n'en dit rien; mais la diversité de

(1) Il nous semble bien difficile d'admettre musicales, pour lesquelles il n'avait aucun

qu'aucun de ces cantiques n'ait été mis en jjoùt?

musique, soit par Marot, soit par les deui Dans tous les cas, lorsqu'il résolut d'inlro-

artislos, filles de M"'° de Soubisc, et n'ait été duire dans le culte le cliaul des psaumes, il no

" haute à Ferrare, durant le séjour qu'y fit parait pas s'être souvenu de la traduction du

Calvin. Mais celui-ci assistai t-i I aux réunions psautier entreprise par Marot.

220 M A ROT ET CALVIN A FER tt ARE.

leurs instincts et l'opposition de leurs caractères permettent de supposer qu'il n'y eut entre eux ni intimité, ni surtout liaison durable; hypothèse confirmée, du reste, par un fait postérieur capital, qui prouve la cessation de leurs rapports jusqu'à l'arrivée de Marot à Genève : celui-ci n'avait pas envoyé ses psaumes a Calvin, qui n'en connut jusque-là qu'une contrefaçon. Quant à ces « graves entretiens auxquels, selon M. Bonnet, la muse légère de Marot semblait emprunter un ton plus religieux,» ils nous sont absolument inconnus; mais il est à remarquer que les pièces les plus religieuses que Marot fit à Ferrare, et notamment ÏEpistre au roy, étaient écrites avant l'arrivée de Calvin et ne lui ont, par conséquent^ rien emprunté du tout.

Si le séjour d'environ cinq semaines que le jeune et austère écrivain fit à la cour de Ferrare laissa des traces ineffaçables clans l'esprit de Renée, il est évident que le séjour de Marot, qui se prolongea pendant près d'une année, et lui permit de pénétrer plus avant dans l'intimité de la duchesse, exerça sur celle-ci une influence qui ne fut ni moins heureuse, ni moins profonde. La constance du poëte, le charme de sa muse chrétienne^, sa piété large, aimante, sans rigorisme, mêlée d'une spirituelle gaîté, et par-dessus tout, peut-être, le spectacle des maux sans nombre qu'il subissait avec une évangélique et confiante résignation, pour rester fidèle à sa foi, durent être un exemple salutaire pour Renée, et un encouragement continuel à persévérer dans la voie douloureuse où l'engageait le cri de sa conscience (2).

(1) « Le poëte de l'époque glissait la Réforme aux courtisans dans ses vers,» a dit M. Malter, dans son Histoire du clirislianisme , IV, 1/19.

(2) Le P. Maimbourg attribuait à Marot , autant qu'à Calvin, la persévérance de la princesse dans son attachement à la Réforme : '•Ces conférences que la duchesse de Ferrare eut avec Calvin et les discours et les vers que lui fit Clément Marot achevèrent de lui corrompre l'esprit, de sorte qu'on ne put jamais lui faire abjurer ses erreurs. »

Les Mémoires de Caslelnau (I, 716), qui mourut en i5()2, sont peut-être encore plus favorables au poëte : «Clément Marot, estant poursuivy en France pour crime d'heresie et de libertinage (ce mot n'avait point du tout,

au xvie et au xvne siècle, le sens que nous lui donnons aujourd'hui : c'est l'esprit, non les mœurs qu'il attaquait alors),.. . se relira en Italie auprès de cette princesse, qu'il servit en qualité de secrétaire, et aida beaucoup à la pervertir par la créance qu'il s'acquit auprès d'elle: car il est bien malaisé qu'une femme savante n'aime des louanges en sa langue, et principalement dans un pays estranger; mais surtout une princesse comme Renée de France , qui professoit si héroïquement la vertu d'hospitalité, qui aimoitson pays, et qui s'estimoit bien heureuse que la fortune eust jetté dans ses terres un autre Ovide. On put dire cela de Marot, en son temps, pour la réputation qu'il s'éloit acquise, et qui ne s'accreut que trop en

Aussi demeura-t-elle inébranlable, bien que l'église établie à Ferrare, une dizaine d'années après l'expulsion des Français, n'eût pas lardé à être anéantie ( i55o). Sa maison était encore, en i553, composée en grande partie de protestants français ^. L'un d'eux, dont le nom semble italien, mais qui pourrait bien être aussi originaire de la Saintonge ou du Poitou, partagea jusqu'à la mort les sentiments religieux de sa maîtresse. Hercule d'Esté écrivait à Henri II, le y 7 mars i55/i (2) :

Ces jours passés, Hippolyte des Patli. un des plus chers serviteurs de Mme In duchesse, . . .ayant été en danger de mourir (il est mort depuis), je rappelai bien par trois ou quatre fois à susdite Mme mon épouse que de toute manière je voulais qu'elle le fit confesser.. . Cependant je ne pus jamais la faire obéir : au contraire, on peut dire qu'elle alla jusqu'à se moquer de mon affectueuse recommandation, disant que le susdit Hippolyte était en paix avec Dieu et n'avait pas besoin d'autre confession,.. . opinions que depuis bien des années j'ai dissimulées et souffertes du mieux que j'ai pu, et cela au souverain déplaisir de ma famille (celle des Borgial). . . Je reconnus que cet état empirait de jour en jour, et que, même le jour de Noël, on n'entendait pas la messe dans la maison de ma susdite épouse. Dès lors il ne me parut pas convenable de laisser élever mes deux filles déjà grandes, l une âgée de dix-huit ans, l'autre, de seize, dans cette fausse religion.. . J'envoyai, le lendemain, un de mes chapelains pour dire la mjesse à mes susdites filles, et elle le renvoya, etc.

cette cour. Il fit plusieurs poésies pour elle, frère du sieur de la Boulinière (Jean-Pierre,

dont quelques-unes sont en lumière, mais les lequel était pannetier en i5s(j).

plus malignes ont esté supprimées. r> « Chapelle : Maistre Iherome de Cyenne, au-

Gerdès s'exprime ainsi (page 28 de son mosnier; Iean de Bulhac, clerc de chapelle Spécimen ltaliae reformalae, 1 7 G5 , in-/i°) : (comme en 1 5-29); frcrc Esliennc (de Paris, «Parmi ceux que Renée reçut à sa cour étaient docteur en théologie), confesseur et presclieur les soutiens et les fauteurs de la pure religion , (il avait rempli les mêmes fondions depuis Calvin, Marot, Jamet, Flaminius, Palinge- 1 54o, auprès de Charles, duc d'Orléans, jusnius, Pierre Martyr, etc.. . Marot contribua qu'à la mort de ce prince, arrivée en 1 5 A 5 ) ; beaucoup à l'instruction ultérieure de la du- Iean de Milleville, chantre, chesse, à sa conversion ot à sa confirmation v Huissiers , varlcts de chambre : Iean Chardans la vérité." don, Loys Chardon, Loys Tisserant.

(|) rr Maistre dliostel : René Chardon. «Dames et damoùelles : la scignorc Ypolilo

«Panneliei-s : Adam de Houdan , seigneur de Soche de Putey; Renée de Tunes; Marguerite

Varennes; René Chardon (le maistre d'hostel). Teronneau (comme en 1529); Gabriel Rous

«Varlct tranchant : Michel Le Clerc, soi- seau; Angneze Nayne.

gneur de Maisons. « Filles du corps : en nomhrc dix (sans nom ).

«Eschansons : Christophe de Boussiron , sei- « Femme de chambre : Lyenore Dymolles.»

gneur de Grand-By; Hercules de Palty (aliàs (Ms. FR. 7853 et 3oo2, Bibl. nat.)

Puly, Putey, encore en fonctions en 1570). (2) César Canlù, La Réforme en Italie, 11,

vEsaujcrs: Ypolitte de Patty ; Loyer Pierre , 357 , cl ms. Sf^iT). liasse 56, de la Bibl. nat.

A la demande du duc et du pape, l'inquisiteur On reçut de Henri II, roi (le France et neveu de la duchesse, l'ordre d'aller lui faire abjurer la Réforme, et, en cas de refus, de lui enlever ses enfants et de la séquestrer. Les menaces étant demeurées sans résultats, Renée fut arrachée de son palais et enfermée dans le vieux château d'Esté. Lyon Jamet paraît avoir joué le plus triste rôle en cette circonstance; au lieu de raffermir, comme eût fait Marot, le courage de sa maîtresse indignement persécutée, il s'efforça de la rendre docile aux ordres des persécuteurs. Au mois de juillet 1 5 5 4 , on le vit passer à Genève, venant de France et s'en allant solliciter la malheureuse mère «de ne plus faire aulcune profession de chreslienne » Elle ne recouvra sa liberté, en 1 556 , non ses enfants, qu'au prix d'un acte de faiblesse suivi d'un prompt repentir.

Après la mort d'Hercule II ( 1 5 5 9 ) , elle revint en France et habita le château de Montargis. Elle y professa ouvertement, et avec une charité sans bornes, la religion pour laquelle elle avait déjà tant souffert, et pour laquelle elle devait souffrir encore. Sa fille aînée épousa successivement les deux chefs du parti catholique, le duc de Guise et le duc de Nemours. Témoin des fureurs religieuses et des guerres civiles, elle ne put pardonner aux huguenots leurs attaques violentes contre la mémoire de son gendre, assassiné parPoltrot; elle s'en plaignit amèrement à Calvin, dont l'intolérance la blessait au vif. Pour comble de malheur, elle était encore destinée, avant de terminer sa carrière si agitée, à voir au Louvre le massacre de la Saint-Barthélémy. Elle mourut en 1 5 7 5 j environ quatorze ans après Jamet, qui l'avait accompagnée lors de son départ d'Italie, et s'était, dit-on, retiré en Normandie.

(l) J. Bonnet, Lettres fr. de Calvin, I, 628.

MAROT A VENISE

MAROT À VENISE

La Réforme à Venise. — Epistre au Dauphin. Réponse à Sagon, troisième epistre du Coq à l'Anne. — Quatrième epistre du Coq a l'Ame. Les amis de Marol demandent et obtiennent son rappel. Des Périers, Voultée, Marguerite.

On lit dans Maccrie l]) :

De toutes les villes d'Italie, Venise était celle qui favorisait le plus la propagation des nouvelles opinions, et qui offrait l'asile le plus sûr à ceux que l'on persécutait pour leur attachement à la Réforme. Jaloux de son autorité, et connaissant bien l'esprit d'ambition et d'empiétement de la cour romaine, le sénat avait constamment résisté aux efforts qu'elle avait faits pour établir l'Inquisition, et avait toujours eu soin d'examiner les édits du Vatican avant de les laisser publier ou mettre à exécution dans le territoire de Venise. . . Cette république était alors parmi les catholiques ce que la Hollande est devenue parmi les protestants. Elle se distingua fort longtemps par le grand nombre de ses imprimeries (2); et pendant que partout ailleurs on cultivait les lettres pour elles-mêmes, ou pour flatter la vanité de ceux qui leur accordaient protection, elles étaient encouragées à Venise avec l'intention d'en faire une branche importante et féconde d'industrie et de trafic. Les livres des protestants allemands et suisses étaient confiés aux marchands de cette ville, qui les répandaient dans toutes les parties de l'Italie; et ce fut principalement à Venise que les versions de la Bible, ainsi que les autres livres religieux, s'imprimèrent en langue vulgaire.

Les ouvrages de Luther étaient lus dans cette ville dès i5a8. L'année suivante, le réformateur entretint une correspondance avec un citoyen de l'antique et glorieuse république, Jacques Ziegler, dont le frère, qu'il eut quelque temps pour secrétaire, devint ensuite pasteur à Nuremberg. D'autres Vénitiens avaient embrassé la cause de l'Evangile, notamment

M Histoire des progrès et de V extinction de ordinaires, Le Brelt, Disserluho de Eeclesia la Réforme en Italie, p. 100. graeca hodierna in Dalmatia, etc. p. 22, 9'$.

W Voyez, outre les autorités typographiques (Note de Maccrie.)

±2l\ MAROT A VENISE.

Lucio Paolo Rosselli. qui, en i53o, se mettait directement en relation avec Mélanchthon , puis Baldassare Alticri, Pietro Carnesecchi et Baldo Lupetino; ces deux derniers figurent au premier rang parmi les martyrs italiens En 1 538, Mélanchthon écrivait au sénat pour lui recommander d'assurer aux gens de bien la liberté de penser (2). Les disciples de la Réforme devinrent bientôt si nombreux à Venise, qu'ils songèrent, en 1 5 Zi 2 , à s'organiser régulièrement et à tenir des assemblées publiques (3).

C'est auprès d'eux et auprès d'un protégé de Renée de France, le traducteur de la Bible, Bruccioli, que le proscrit des cours de France et de Ferrare, sans doute muni de lettres de recommandation de la duchesse, chercha un nouveau refuge (4), vers le commencement de juillet i536, n'ayant sans doute pour vivre que les secours de ses fidèles protectrices, Marguerite et Renée.

Ni répitre au roi, ni l'intercession de Marguerite n'avaient encore pu désarmer la colère du monarque; cependant Marot traînait une vie misérable et languissante; il crut que la voix d'un fils aurait quelque empire sur son père, et pria le Dauphin, alors en Provence avec l'armée, d'intervenir en sa faveur. Il nous en coûte d'abréger cette charmante épître, qui respire le plus vif amour de la patrie, en même temps qu'une gaîté mélancolique et un peu contrainte; elle se refuse, du reste, à l'analyse, tant les pensées en sont délicates et naturellement enchaînées, ou, comme dit Marot, «pour le grand nombre des propos tumbans de l'vng en l'aultre, par lyaisons si artificielles qu'il semble que tout ne soit qu'vng (5). » Marot,

(l) « C'est à Venise, dit M. Jules Bonnet, que le grand prédicateur toscan, Bcrnardino Ochino, suspect d'attachement aux doctrines nouvelles, monte en chaire pour la dernière fois et fait entendre les suprêmes accents de cette éloquence qui avait ému Charles-Quint lui-même. C'est à Venise que le célèbre missionnaire du Piémont, Celio Secondo Curione, traqué de ville en ville, vient chercher un refuge avant de s'acheminer vers la terre d'exil. C'est à Venise enfin que parait, en 1 5 ^ a , le livre qui est le plus touchant manifeste de la réforme italienne, le Bienfait de la mort de Christ, crucifié, œuvre du lettré, du martyr (Paleario) dont Sienne et Veroli gardent i\

jamais la mémoire.» (Voir Bulletin, t. XIX, p. i5o.)

Plusieurs adhérents d'Ochino qui voulaient restaurer «le monothéisme chrétien» furent suppliciés à Venise. Ochino s'échappa et se rendit en Pologne, où il s'unit à Socin, chef des anti-trinitaires.

(2) Maccrie, p. 107.

W ld.ibid.

(4) Dans une maison située près du Lido, selon M. César Cantù , dont les renseignemenls ne nous inspirent malheureusement qu'une médiocre confiance.

(5) C'est en ces termes qu'il parlait des Métamorphoses d'Ovide.

VIAROT À VENISE. â!5

(jui n'a jamais rien demandé an jeune prince, Marot, banni, qui l'air de France n'ose aller sentir, écrit au Dauphin ce qu'il n'ose aller dire. Quelque scaphar» pensera peut-être qu'il demande son rappel, e'est bien moins ;

Ce que ie quiets et que de vous espère,

C'est qu'il vous plaise au Roi/, vostre cher père.

Parler pour moy, si bien qu'il soit induicl

A me donner le petit saufconduict ;

De demy an que la bride me lasche.

Ou de six mois, si demy an lui fasche;

Non pour aller visiter mes chasteaux,

Mais bien pour voir mes petits Marotteaux ,

Et donner ordre à un fais qui me poise;

Aussi à fin que dire adieu ie voyse W

A mes amys et mes compagnons vieuîx;

Car vous scauez, si Jaij-ie encores mieulx ,

Que la poursuite et fureur de ï affaire

Ne me donna iamais temps de ce faire. . .

Et cela faict, verrez le compagnon

Tost desloger, car, mon terme fàilly,

le ne craindrois sinon d'estre assailli/

Et empaumé. Mais si le Roy voidoit

Me retirer, ainsi comme il souloit^,

le ne di pas qu'en gré ie ne le prinse;

Car vng vassal est subiect à son Prince.

Il le feroit, si scauoit bien comment

Depuis vng peu ^ ie parle sobrement ;

Car ces Lombars auec qui ie chemine

M'ont fort appris à faire bouta' mine.

A vng mot seul de Dieu ne deuiser.

A parler peu et à poltronniser ;

Dessus vng mot vue heure ie m ar reste;

S" on parle à moy, ie respons de la teste.

Mais ie vous pry, mon saufconduict ayons ,

Et de cpla plus ue nous csmaqons;

W J'aille.

W Comme il faisait autrefois^

® Cette ('pitre a donc été écrite pou après Tarrivéo du pnolc à Venise.

Assez auons espace d'en parler,

Si vue fois vers vous ie puis aller. . .

( Epistre xlix.)

Cette spirituelle et touchante supplique resta sans réponse : qu'importaient au jeune prince les souffrances d'un poète illustre , tombé en défaveur pour cause d'hérésie? Au reste, peu après l'avoir reçue, le Dauphin François, duc de Bretagne, mourut à Tournon, le 1 o août 1 5 3 6 , dans sa dix-huitième année f1^.

Au moment où il sollicite do toutes parts l'autorisation de rentrer en France, ce soi-disant poltron continue la lutte contre ses ennemis; sa troisième epistre du Coq à l'Âme, écrite durant l'invasion de la Provence par Charles-Quint, et datée de Venise le dernier juillet i53G, est une réponse au dévot Sagon, dont les lourdes plaisanteries sentaient l'inquisiteur et le bourreau. Toutefois Marot semble avoir émoussé ses traits a dessein, pour ne pas déplaire au roi, maître de son sort. Il s'occupe d'abord •d'un docteur de Sorbonne, qui n'est sans doute autre que Boucharl :

De mon Coq à l'asne dernier,

Lyon, ce malheureux asnier,

Fol , folliant , imprudent, indiscret,

Et moins scauant quvng docteur en décret,

Ha, ha, dit-il, c est grand outrai g e

De parler d'vng tel personnaige

Que moy

Quant de sa propositioii Touchant la fornication , // vaudrait mieux la trouuer bonne Qu'y besogner comme en Sorbonne. . .

Il a dict à ceux de sa tente, S'il nous peult quelque iour auoir, Il emploiera tout son pouuoir Pour nous faire brusler tous vifs.

De ma part ie rien suis d'aduiz , Et n'y scaurois prendre playsir :

Toutes fois s'il en a desyr,

(l) On le crut, à tort, empoisonné par son rais, qui fut écartelé, après que la torture lui écliansou, Montecuculli , gentilhomme ferra- eut arraché tous les aveux qu'on voulut.

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