‹ Clément Marot et le psautier huguenotChapitre 16 sur 135 · YSABEAU · texte numérisé non relu

YSABEAU

De dire combien Vous en auez , ie n'en scaij rien ; Si peu que ten ajj toutes fois , ' Faym crois mieulx cent mille fois Uvser en quelque bonne esiude Quen mie grande multitude D'oraisons sans cueur barboiées , Ou en iambons, ou en tostées, Toutes îiuicts, après qu estes ijures... Cestoit iadiz chose bien rare Que de veoir vng abbé ignare; Auiourd'huy il est si commun, Que cent mille aussy bien comme vng

Se treuueront

Aux Itales et en Espaigne Autour d liuu , veoyre en Allemaigne, Force femmes se treuueront Qui aux plus clercs disputeront ; En Angleterre sont encore Les filles du chancelier More ; En France tenons pour Miner ne La sœur du roy, que Dieu conserue; Et aux lettres fort on ij prize Les nobles filles de Soubize.

(1) Grecs et latins.

25* MAROT À LA COUK.

Dans le second Colloque sont combattues les illusions d'une jeune tille qui veut entrer au couvent pour conserver sa virginité.

T ontes celles qui voiles ont , Et m'en croyez , vierges ne sont. . .

Sinon qu'à mainctes du chapistre Soit permis de prendre le tiltre De Marie mere pucelle; A celle fin au on les appelle Vierges après l'enfantement.

Le poète tient le même langage sur *ces diables de porceaux de moines » :

Tout partout pères on les nomme , Et de faict plusieurs fois aduient Que ce nom tresbien leur conuienl. •

Marot seul peut avoir été le traducteur de ces deux morceaux, souvent attribués à d'autres. La substitution des noms d'Ysabeau (la véritable adoratrice, cette fois) et de Clément à ceux de Magdalia et d'Eubulus, qui se trouvent dans l'original: l'éloge de Marguerite et des filles de Soubise, mis à la place de cette phrase : Sunt in Germania Bilibaldiae et Blaurericac , de même que les prologues de ces deux pièces ne laissent aucun doute à cet égard.

Il se remit en même temps à cultiver, comme s'il n'avait jamais été banni, la poésie grave, dogmatique et protestante. La mort du iuste et du pécheur, dont les cinq strophes ont pour refrain : « La mort est fin et principe de vie, » doit dater de cette époque :

N'est-il fascheux ici longuement viure ? le dis aux bons que rien que fiction \'y trouueront; car celuy qui veult Suyure La pieté, grand' persécution Luy fault souffrir, et auoir patience.

Mieulx donc luy vault, en saine conscience,

M ABBAT1S ET ERVDITAE. VIRGO pioÔyCtyLOÇ.

Qui le scauoir d'Erasme vonldra veoir, Anry lecteur, sois aduerty

Et de Marot la rythme ensemble auoir, Qu'au latin n'ha rien dauantaige

Lise cestuy colloeque tant bien faict, Que ce qui est icy vert y

Car c'est d'Erasme et de Marot le faict. Par Marot en nostre langat 'gc.

Comme saine t Pol désirer de partir De ce vil corps , où vit certes martyr Son ame au ciel auecques Dieu rauye; Car à cestuy pour son dueil ressortir La mort est fin et principe de vie.

C'est avec raison que Lenglet-Dufresnoy juge cette pièce peu cligne de Marot; la seconde strophe renferme un galimatias que nous n'avons pas réussi à comprendre. Nous douterions qu'elle soit de l'élégant poète, si elle n'avait un indubitable air de parenté avec le Chant royal chrestien, également composé de cinq strophes terminées par un refrain, et dont on ne peut contester l'authenticité, puisqu'il se trouve clans l'édition de Lyon i542. Ce morceau est du reste supérieur à celui dont nous venons de parler: il a pour refrain « Santé au corps et paradis à l'ame

Qui ayme Dieu, son règne et son empire, Rien désirer ne doibt quà son honneur; Et toutesfois V homme tousiours aspire A son bien propre , a son aise et bonheur, Sans aduiser si point contemne ou blesse En ses desyrs la diuine noblesse. . .

Santé au corps et paradis à l ame.

Ces deux souhaits contraires on peult dire,

Comme la blanche et la noire couleur;

Car Jésus Christ ne promet par son dire

Ca bas aux siens quennuy, peine et douleur. . .

0 doneques homme en qui santé empire,

Croy que ton mal dvng plus grand est vainqueur.

Si tu sentois de tous les maulx le pire ,

Tu sentirois enfer dedans ton cueur.

Mais Dieu tout bon sentir sans plus te laisse

Tes petits maulx, sachant que ta foiblesse

Xe pourrait pas ton grand mal pereeuoir,

Et que aussi tost de ï apperceuoir ,

Tu perirois comme paille en la jlamme ,

Sans nul espoir de iamais receuoir

Santé au corps et paradis à Famé.

(Clmnl m 10.)

w Voir VEpigra/mme icvn.

266 M A ROT A LA COUK.

Marot se remit aussi à sa traduction des psaumes en 1 5 3 7 ; car on lit dans son Epistre de Frippelippes à Sagon :

Mon maistre , sans mcsdire,~

Auecques Daniel peut bien dire :

Or sont tombez les malheureux En la fosse faicte par eux.

Leur pied mesmes s'est venu prendre Au filé qu'ilz ont voulu tendre.

Cette citation versifiée de la Bible ne lui fut certainement pas venue a l'esprit dans un pareil débat, s'il n'avait eu fait, peu auparavant, sa traduction du psaume ix, où se trouvent tels quels les quatre derniers vers que nous venons de citer ^ (OEuvres de Marot, édit. de 1 . 5/ia).

Sagon fait aussi allusion aux psaumes dans Le Rabais du caquet de Marot (i537):

Marot escript soubz sainctes poésies

Nombre excessif de pures hérésies ,

Quil vauldroit mieidx rompre et briser aux mains

Que les monstrer aux fidèles humains.

Le buguenot biblique se montre encore dans ces vers du Chant nuptial du roij d'Ecosse et de madame Magdeleme , première fille de France, daté du 1 er janvier 1 53 y :

Fille de Roy, mes propos addresser A toy ie veux; escoute-moi donc ores; le t aduerti quil te conuient laisser Frères et sœurs , pere et pays encores , Pour suiure cil que celluy Dieu qu'adores Par sa parolle a ioinct auecques toy, Te commandant que l'aimes et llionores j2) ; Tu le scais bien , mais ie le ramentoy.

( Chant xi.)

W Us ont été modifiés de la manière sui- Leur pied mesmes s'est venu prendre

vante dans les éditions postérieures : Au filé qu'ils ont osé tendre.

Incontinent les malheureux (5) Citation de S' Matthieu , xix , 5 ; comparez

Sontchens nu piège fairt par eux; Genèse, il, Marc, x, 7; Ephésmis , v, 3l,

Quant au pardon que Marot avait généreusement octroyé à ses ennemis, il fut d'assez courte durée. 11 est possible que ceux-ci s'en soient moqués et l'aient forcé à la répîique par de nouvelles attaques. S'il en fut ainsi, ils n'eurent pas lieu de s'en féliciter; car cette réplique fut terrible. C'est ['Epistre de Frippelippes ^ à Sagon. Sous le nom habilement choisi de son valet, Marot y couvrit de ridicule les deux adversaires qui avaient déloyalement pris la plume contre lui.

Par mon ame il est grand foyson , Grand' année et grande saison De bestes qu'on deust mener paistre , Qui regimbent contre mon maistre. . .

L'vng est vng vieux resueur normand,

Si goulu , friant et gourmand

De la peau de poure Latin ,

Qu'il l'escorche comme vng mastin {- .

L'autre vng Huet de sotte grâce,

Lequel voulut voler la place

De F absent; mais le demandeur

Eust affaire à vng entendeur.

0 le Muet en bel arroy

Pour entrer en chambre de Roy !3) !

(j> Huet et Sagon se iouent, Par escrit Tvng l'autre se louent,

(1) Gourmand. De Frippelippes on fit Frippelique, mot encore en usage trente années plus tard, comme on le voit par le titre d'un ouvrage composé pendant la polémique de* Charpentier et de Ramus : Pour m liard d'antidote contre la Frippelique du bauard VEstourdy, fait par vn petit grimault du collège de Prestes , 1567.

(2) Sagon était, dil-on, savant latiniste. On lit dans Le Différent de Marot et de Sagon :

Que Marot n'est pas si scauant Que Sagon en langue latine,

et , en revanche , que

Sagon feit trop grande, huée four le blasmcr eu son ahsreuee.

(3) Huet avoue le fait dans sa Responce à Marot dicl Frippelippes et à son maistre Clément (i537).

Voici quelques vers de cette pièce :

A la fin il est retourné [ revenu \ , Combien que son surnom tourné Soit: A mort; il m'entend assez.. .

Luy, du renom d'aullrui goulu .

A esté mal que i'ay voulu Sa place au bon Boy demander ; Il ne me scauroit gourmander ; S'il y a Jaulte de ma part, Croyez que de luy elle part ; Car, si scandalisé ne /eusse , Ta place demandé ie n'eusse. . .

Et semblent, tant ils sentrejlaHeni Deux vieux asnes qui s' entregrallent.

Or des bestes que ray sus dictes, Sagon, tu nés des plus petites. . .

Ha rustre , tu ne pensois pas Que iamais il M deust faire vng pas Dedans la France; tu pensois Sans pitié ce bon Roy François , Et le paingnois en ton cerneau .

A ussi tigre que tu es veau. . .

Tandis que La Huetterie disait de Marot : Ne fut-il foité à Ferrare ? Marot dit seulement a Sagon, en parlant de Renée :

0 quanles fois en sa cuysine

Ton dos a esté souhaité,

Pour y estre bien fouetté !

Dont peut estre elle eust faict deffense,

Tant bien pardonne à qui Vojfense.

Malgré la modération relative de Marot, cette querelle, à laquelle prirent part beaucoup de rimeurs de l'époque, se termina par des pamphlets orduriers et immondes. C'est ici le cas de rappeler que les discussions entre savants, et même entre théologiens, dégénéraient souvent alors en assaut d'injures, sorte de pugilat grossier. Du côté de Sagon et de La Huetterie se rangèrent Macé de Vaucelles, Jean le Blond de Branville (2),

W Marot banni. et dans la pièce intitulée : De Marot et Sagon

(2) C'est à tort que M. d'Héricault (p. cv) les trefues donnez iusqu a la fleur des febues par

place dans le même camp les farceurs de la V anctorité de l'abbé des Conardz :

Société des conards de Rouen , qui , loin de se ... Yay despit et presque impatience

prononcer pour Tune ou l'autre des parties, Que prophanez Apollo et Mercure ,

les mirent dos à dos , et ne prirent la plume que Muses, Pallas, en mettant vostre cure

A composer maincte iniure vilaine. . ,

pour reformer les vices „ , r ^

. . lous nos conardz en Jont gemissemens ,

De ces deux folz. nos p-lorieux noidees. —, , x , Jx

J ' & ht moy aussy, ensemore nostr Abaye;

On lit, en effet, dans Y Apologie j dicte par Mais tout le monde enritlagueulebaye[ouverte\.

; i; , 7 r, 7 , S'encor viuoit le rieur Democrit ,

le grant aube des Lonardz sur les inuectives

0 1T Et qu'il peidt voir et lire vostre escript,

oagon, Marot, La Huetterie, paiees, valetz, „ . . , .„

* ° 7/ nroit tant, par Dieu, de vos merueules,

>i aquetz et cœtei a . Qu'il en seroit fendu iusqu'aux oreilles.

Accordez-vous , glorieux babouyns. Mais Heraclil moidl ploreroit les pertes.

Sagon monsieur, Marot et Frippelippes , Dommaiges grands , infortunes apertes ,

Accordez-vous, Marmotz et Sagouyns.. . Qui tous les iours aduiennent sur la terre

Criez mercy Vvng à Vaultre mains ioinctes. . . A la raison de vostre sotte guerre.

accusant à i'envi le poëte qui les éclipsait detre l'un des chefs du luthéranisme, de s'être enfui après avoir poussé au bûcher une bande de pauvres nigauds, d'avoir délaissé sa femme, de n'employer sa plume qu'à médire, d'avoir fait son Dion de Tibullo ou d'Ovide, d'avoir abjuré à Lyon, etc.

Resté dans cette ville pendant que le roi était retourné en Italie, Marot y retrouva ses fidèles amis et leur donna un nouveau témoignage d'affection dans les vers suivants ( 1 538 ) :

On dira ce que Ton voudra Du Lyon et de sa cruauté; Tousiours , ou le sens me faudra , V estimer ay sa 'priuauté.

Vay trouué plus dlionnestetc Et de noblesse en ce Lyon , Que nay pour auoir fréquenté D'autres hestes vng million.

La même année, Marot réimprimait son Temple de Cupido et le dédiait à son ancien maître Voici cette dédicace :

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