LA MORT N'Y MORD
Que l'on rapproche de cette dédicace YEpistre au Roy datée de Ferrare , l'épître aux dames de France qu'on trouvera plus loin , l'épître à l'enfant encore à naître de Renée, les prières que nous avons citées plus haut, le Sermon du bon et du mauuais pasteur et les autres pièces dogmatiques de Marot, et l'on se convaincra aisément que la traduction des psaumes ne fut pas, comme on le croit généralement une simple fantaisie de rimeur, mais bien un acte de protestantisme et de foi, l'œuvre sérieuse, aimée, consciente et réfléchie d'un homme religieux, du poète de la Réforme, qui voulait que ces beaux vers fussent consacrés au service et à la contemplation de Dieu dans son nouveau temple, mais qui ne pouvait le dire ouvertement sans être encore une fois menacé du bûcher, ce qui ne tarda point, du reste, à lui arriver.
Pourquoi l'édition originale des Trente Pseaulmcs ne parut-elle que deux ans après leur présentation à l'empereur ? Il est difficile d'admettre que ce long retard ait eu pour cause le désir d'ajouter quelques morceaux à ceux qui étaient déjà terminés; car, si Marot avait poursuivi son œuvre après la venue de Charles-Quint, il n'aurait guère pu se dispenser de traduire
(,) «Dans les premiers lemps, dit M. Henri Bordier, répété par M. Marc Monnier, personne (pas même l'auteur) n'y vit une manifestation luthérienne - ... Le poêle avait écrit
seulement par amour de l'art. » (Voir Le chansonnier huguenot du xvic siècle, p. ix, et Genève et ses poètes , du xvi' siècle à nos jours , Paris, Sandoz el Fischbacher, 1874, in-8°, p. 89.)
le Confitemini Domino quoniam bonus, que ce prince lui avait demandé. Or aucun des quatre qui commencent ainsi dans la Vulgate ne figure dans l'édition de Paris, et deux d'entre eux, le cvn et le cvin, ont été traduits plus tard, à Genève, par le poëte. Ajoutons qu'il devait être d'autant plus désireux de publier sa traduction, qu'on en avait imprimé à l'étranger une sorte de contrefaçon , qui devait peu lui plaire et qui le décida sans doute à rétablir ses vers dans leur intégrité. Il y avait donc un obstacle qui s'opposait à l'impression de cette œuvre si vivement désirée, et il est à peine nécessaire de dire que cet obstacle n'était autre que la vieille baine que la Sorbonne nourrissait contre Marot et contre les traductions des saintes
Ecritures
L'auteur de la première version française de la Bible, le pieux Lefèvre d'Etaples, condamné en 1 5 1 2 , puis le g novembre 1 5*â 1, le ier mai 1 523 , le 28 août et le 6 novembre i525, avait failli avoir le bûcber pour récompense de son gigantesque labeur Le i3 juin 1 621, les Sorbonistes avaient obtenu du Parlement la défense d'imprimer aucun livre de religion sans l'autorisation de la faculté de théologie, arrêt renouvelé avec aggravation le 2 mars de l'année suivante. En 1622, «ils crioyent, dit Robert Estienne, qu'il me falloit enuoyer au feu, parceque i'imprimoye des liures si corrompus (le Nouveau Testament de petit format, qui parut chez Simon de Colines); car ils appeloyent corruption tout ce qui estoit purifié de ceste bourbe commune, à laquelle ils estoyent accoustumez (3). » Le 26 août 162 3, ils avaient interdit d'une manière formelle toute traduction quelconque de la Bible (4). Et comme, malgré cette interdiction, la Bible se répandait largement en France, le lundi 5 février 1626, on publia à son de trompe dans Paris, et plus tard à Sens, Orléans, Auxerre,
Un siècle auparavant et sous la domination anglaise, l'université de Paris avait réclamé Jeanne d'Arc pour la juger; mais elle dut se contenter de participer de loin à ce procès, fille délégua à Rouen quelques-uns de ses théologiens les plus célèbres, stimula le zèle de Pierre Cauchon et accusa sa lenteur à traduire cette femme devant les tribunaux de l'Eglise. (G. Guibal, Histoire du sentiment national en Fraiicr pendant la guerre de Cent ans, Paris, Sandoz et Fischbacher, 1875, in-8°, p. i5t.)
® Voir l'introduction de notre Histoire de la Société biblique protestante de Paris.
(3) préface des Censures des théologiens de Paris.
Les Bibles sorties de ses presses furent condamnées à plusieurs reprises, en i528, i532, i53&, 10/40, 1 565 , i5'i6; les NouveauxTestaments, en i56i, i54a, i5Zio; les Psaumes avec annotations, en i5a8. i532, îbho et 1 (Ms. 9960, in-fol., fonds latin, Biblio thèque nationale.)
'V Schmidf, Gérard Roussel . p. 20.
Meaux, Tours, Bourges, Angers, Poitiers, Troyes, Lyon, Mâcon, etc.: « Défense à toutes personnes d'exposer, ni translater de latin en francois , les Epistres de saint Paul, l'Apocalypse, ni autres liures. Que désormais nuls imprimeurs n'ayent plus à imprimer aucuns liures de Luther. Que nul ne parle des ordonnances de l'Eglise, ni des images, sinon ainsi que la saincte Eglise l'a ordonné. Que tous liures de la saincte Bible translatés en francois soient vidés désormais de ceux qui les possedoient , et apportés dans huit iours aux greffes de la cour. Et que tous les prélats, curés et vicaires défendent à leurs paroissiens d'auoir le moindre doute sur la foi catholique » Le
17 décembre 1627, ces trois propositions d'Erasme avaient été condamnées :
« Je voudrois bien que la sainte Écriture fust traduite en toutes sortes de langues.
«De mon avis et de mon consentement, le laboureur et le maçon et tout autre artisan lira la sainte Ecriture.
«Il semble malséant, ou plutôt ridicule, de voir des idiots et des femmelettes dire leurs Psaumes et l'Oraison dominicale comme les perroquets, vu qu'ils n'entendent pas ce que signifient les paroles qu'ils prononcent (2). 7)
En i5a5, un libraire d'Avignon avait été brûlé vif portant deux Bibles attachées au cou; après le supplice de Berquin, brûlé eli 1620, avec sa bibliothèque, on avait fait sur sa mort un dizain où se trouve ce vers :
Feu Va destruict et sa faulse Escripture^.
L'interdiction ne s'appliquait pas seulement aux Bibles françaises, car en 1 538 ordre avait été donné de cesser d'imprimer, à Paris, des Bibles anglaisesLe 2 1 avril i5/io, le parlement de Toulouse défendait encore la lecture publique et l'interprétation des Epîtres de saint Paul et autres liures de la saincte Escripture (5). Enfin, comme pour montrer que ces arrêts n'avaient pas cessé d'être en vigueur. François Ier avait signé, le ipr juin
Journal d'un bourgeois de Pans sous François Ier, I, a 7 7.
(2) Recueil des déclarations de la faculté de théologie de Paris sur les versions françaises de l'Écriture. . ., Paris, 1688, in-A°. (Biblioth. Mazarine.)
M Bulletin, XI, l3l.
W Sleidan, De statu religionùt et reipublicœ , Strasbourg, i55p,, in-fol. , liv. XII, fol. 1 38.
M Bulletin, I, 354. '
d(3 la même année, à Fontainebleau, un édit enjoignant expressément à tous baillis, sénéchaux, procureurs, avocats du roi, etc., de rechercher et poursuivre les luthériens et de les livrer au jugement des cours souveraines. Cet édit visait tout particulièrement Marot. Ceux qui l'arrachèrent au roi lui ont fait dire, dans le préambule, xque les fugitifs auxquels il a permis de rentrer en France ont abusé de la grâce qu'il leur a accordée , et que d'autres, qui s'estoient cachés, ont recommencé à enseigner F hérésie.» Le 2 3 juin, Matthieu Ory, nommé par Paul III inquisiteur général de la foi en France, reçut des lettres patentes du roi, datées de Fontainebleau, qui lui ordonnaient d'exercer son office, «tout ainsi qu'il lui estoit commis et mandé par la prouision du pape. »
En faisant imprimer les psaumes, Marot risquait donc sa vie, comme avait fait Lefèvre d'Etaples ; c'est, croyons-nous, une assez bonne preuve qu'il n'obéissait pas uniquement à «l'amour de l'art,» mais aux inspirations de sa conscience et de sa foi, et que, comme le psalmiste, il confiait à Dieu le soin de le préserver du péril :
• En Dieu te fie , à bien faire labeure . . Remetz en Dieu et toy et ton affaire, En luy te fie, et il accomplira Ce que tu veulx accomplir et perfaire . . . Car il ne perd, tant il ayme équité, Nul de ses bons; Hz ont garde éternelle.
Cest celuy qui sera
Tousiours leur force au temps dur et contraire.
(Psaume xxxvu.)
Bien qu'il eût attendu au moins deux ans le moment favorable pour cette publication, Marot s'était encore trop hâté; car bientôt, «à la requeste de l'inquisiteur, » les curés eurent l'ordre d'exhorter leurs paroissiens à dénoncer «les mal pensants sur les choses de l'Eglise, œuure très agréable à Dieu » Le ier juillet i542, le parlement de Paris lança un arrêt contre les limes contenant doctrines nouuelles et hérétiques, notamment Y Institution chrestienne; les laïques qui la possédaient furent sommés de la porter au greffe dans les trois jours, sous peine de la hart (2). Le 10 du
fl) Voir H. Martin, Histoire de France, VIII, 286. — M Drion, Histoire chronologique , 1, 29.
même mois, un étudiant allemand , catholique, écrivait qu'il avait vu tout récemment brûler deux personnes à Paris : l'une était un tout jeune homme qui «auoit dit des choses malsonnantes sur les images miraculeuses,?? et subit héroïquement l'ablation de la langue et le supplice du feu; l'autre, un vieillard plus que sexagénaire qui avait & tenu quelques propos trop libres contre les moines, au suiet de l'inuocation des saints, » et ne fut jeté au feu qu'après avoir été étranglé, parce qu'il s'était rétracté en invoquant la Vierge Le 29 août, le roi ordonna au parlement de Toulouse «de procéder vigoureusement et sans déport à l'extermination des hérétiques, » qui ne cessaient de s'accroître ®. Un édit royal du lendemain enjoignit aux parlements, toutes affaires cessantes, de vaquer à la poursuite des hérétiques, «comme séditieux et conspirateurs occultes contre la prospérité de l'Estat, laquelle dépend principalement de l'intégrité de la foy catholique. »
Averti par une dure expérience qu'il ne fallait pas compter aveuglément sur l'inconstante faveur, ni sur la protection du monarque qui avait fini par laisser brûler Berquin, après l'avoir encouragé et applaudi, Marot, voyant le roi retombé de nouveau sous la tutelle cléricale, n'attendit pas la condamnation des Trente Pseaulmes, et, sans doute prévenu quelques jours à l'avance de la* publication de l'édit du 3o août, il s'enfuit de nouveau pour échapper au bûcher >31. Il espérait, écrit
M Bulletin, \l, h 21.
M Bulletin, 1, 36o.
® Selon Florimond de Rémond , Marot craignait seulement «d'estre mis en cage.»
M. Ch. d'Héricault s'indigne de cette nouvelle hégire et en prend occasion de malmener non les persécuteurs, mais le poëte et les réformateurs, et de commettre autant d'erreurs que de phrases: «Le pauvre poëte, poussé en avant par la politique des novateurs, allait encore payer pour les docteurs ès réformes. Le vieil étourdi restera jusqu'au bout, dans les mains de ces diplomates de l'enthousiasme, un instrument et un instrument méprisé : Marot va s'enfuir de Paris, sa vraie ville à lui, dont il essaye d'ouvrir les portes aux huguenots, pour gagner leur ville de Genève, d'où ils le chasseront.') (Op. rit. p. cix, et préface des
(Euvres de Marot, édit. Jannet, 18O8, in- 16.) Le même écrivain, qui paraît insensible à l'évidence des faits les plus avérés, a dit ailleurs : «\ous ferons remarquer, pour l'intelligence, non pour l'excuse de la Saint-Barthélémy, qu'elle est une œuvre non du catholicisme mais du xvi° siècle : elle est la conséquence presque nécessaire (ô puissance de la logique et de L'humanité ultramontaines ! ) de l'état d'exaspération causé par la guerre civile; les protestants Veusscnt faite s'il» eussent été les plus forts; les catholiques les ont devancés de quelques années, de quelques mois peut-être. Les huguenots n'en étaient pas à leur coup d'essai, et ils avaient pratiqué la Saint-Hartliélemy en détail.» (Préface des (Euvres cornplèteè de Gringore, Paris, 1 8 f) 8 , p. 55.) Non- iivons réfuté des calomnies du même
Calvin trouver encore une fois un asile àCahors et y attendre la fin de l'orage; mais, ayant appris en chemin que le parlement de Paris avait lancé contre lui un mandat d'arrêt (2) et qu'il était recherché avec beaucoup d'ardeur, il changea de route et gagna la frontière, bien résolu à ne plus rentrer en France. On sait ce que valent de telles résolutions, et qu'elles ne durent qu'aussi longtemps que la circonstance qui les a fait naître. Cette fois, ce fut la mort qui trancha la question. Marot ne devait plus, en effet, revoir ni la France, ni sa femme, privée de tout soutien par son départ, ni son fds aîné, l'espoir et l'honneur de son nom, ni sa fille chérie, qui allait devenir la proie des convertisseurs, ni le petit enfant encore à la mamelle qu'il quittait avec une douleur poignante, amer sacrifice dont les protestants eux-mêmes lui ont trop peu tenu compte, et qui eût dû, tout au moins, le préserver de leurs jugements plus routiniers et passionnés qu'éclairés.
Tout est extraordinaire et mystérieux dans cette affaire. Non-seulement on contrefait les psaumes de Marot bien avant qu'il les ait imprimés, mais la faculté de théologie qui les avait approuvés va bientôt les condamner, et lui-même est poursuivi par l'étrange justice d'alors avant que cette condamnation ait été prononcée. Bien que ce revirement puisse trouver son explication naturelle dans la recrudescence de fanatisme autorisée par le roi, il est probable que la poursuite anticipée dirigée contre Marot eut une autre cause encore que la publication des psaumes, infiniment moins hérétiques que le Sermon du bon pasteur. Peu dangereuse en elle-même, cette traduction pouvait le devenir terriblement par l'usage qu'on en ferait. Or chantée à Strasbourg, en Suisse et à Metz depuis plusieurs années, elle
genre dans le journal le Lien, 1870, nos 69- 02, sous la rubrique: UUltramontanisme et l'histoire.
(1) Dans un fragment de lettre à Viret, publié pour la première fois par M. Bovet :
xMarotium cum videra, salutabo tuis verbis. Hœc causa adventus : quod cum ex aula domum se conferret, audierit decretum fuisse a curia parisiensi ut captus illuc quamprimum addaceretur. Flexit iter alio ut diligentius inqmreret. lie bene comperta, hue recta concessit. Nunc penitus habere in animo se dicit , hic manere. g
«Cette lettre n'est pas datée, dit M. Bovet (p. 9), mais M. Herminjard, à qui j'en dois la communication , la fixe au mois de novembre ou de décembre i5/i2.?-> (Voir Opéra Calvim, XI, col. h68.)
(2) Nous n'avons pu le trouver aux i\rchives nationales, et Ton nous y a affirmé que des recherches faites récemment sur le même point par M. Georges Guiffrey n'avaient pas abouti.
Que ce mandai ait ou non existé, c'est la crainte qu'en eut Marot qui le fit passer à l'étranger.
était le plus redoutable instrument de prosélytisme des réformés. Dès lors, on comprend que le clergé et le Parlement, qui ne purent longtemps ignorer le fait, se soient bien vite accordés à poursuivre avec plus d'acharnement que jamais le traducteur abhorré, l'hérésiarque maudit, dont le corps semblait de plus en plus
prédestiné
A estre vng iour par flamme terminé.
( Epistre au Roy. )