DIXA1N AV ROY ENVOYE DE SAVOIE
Lors que la peur aux talons met des aisles ,
L'homme ne scait on s'enfuire, ne courre;
Si en enfer il scet quelques nouuelles
De sa seurté, au fin fons il se fourre;
Puis , peu à peu sa peur vient à escourre ,
Ailleurs s'en va. Sire, ïay faict ainsi,
Et vous requiers de permettre quiet/
A seurcté seruice ie vous face;
Puny assez ie seray, en soucy
De ne plus voir vostre Roy aile face.
Si l'étroitesse calviniste ne put pardonner à Marot de ne s'être pas plu à Genève, le fanatisme catholique lui pardonna moins encore d'avoir mis son talent au service de la Réforme. Les apostats Cayet et Florimond de Rémond, le jésuite Maimbourg, etc., ramassèrent, pour la tourner de nouveau contre lui, l'arme de la calomnie dont s'étaient servis Sagon et la Huetterie. On ne saurait s'en étonner quand on songe aux ignobles accusations par lesquelles les Bolsec, les Audin, etc., ont tenté de flétrir la mémoire de Calvin; en entrant de plain-pied et l'un des premiers dans la famille des réformateurs, Marot s'était montré digne de partager les outrages dont on les abreuvait. Pour faire pendant aux prélendus coups de fouet de Ferrare, on imagina grossièrement un adultère commis à Genève par Marot, au moment où il écrivait ses psaumes et d'autres pièces religieuses: on prétendit qu'il avait débauché son hôtesse, et que la peine de
mort, qu'il avait à craindre, fut commuée en celle du fouet parla recommandation de Calvin.
Tous ceux qui disent cela se fondent, selon Bayle, sur le témoignage de Gayet(1): cest lui qu'il faut prendre pour le premier el pour le seul déposant. Fl. de Rémond, que Ton cite aussi, n'est que son copiste. ... Je ne trouve pas vraisemblable ce que Gayet conte; car si un poëte aussi fameux que Marot et aussi haï dans la communion romaine eût été fouetté par les carrefours d'une grande ville, toute l'Europe l'aurait bientôt su; on l'eût insulté sur cette infamie dans plusieurs livres, il n'eût pas osé se présenter devant ceux qui commandaient en Piémont pour le roi de France; nous ne serions pas réduits au seul témoignage de Victor Gayet, postérieur de tant d'années à cette aventure (2).
Le silence des registres genevois rend manifeste l'impudence de Gayet , de même que deux autres circonstances, qui, à elles seules, révéleraient le faussaire. i° L'adultère n'était point puni de mort à Genève en i 5 A3 ; en 1 5/i5 , il n'était encore puni que de neuf jours de prison et d'une amende; ce n'est qu'en i 56o, c'est-à-dire seize ans après la mort de Marot , que ce crime finit par être puni de mort (3). 2° Il faut bien mal connaître Calvin, qui faisait condamner la femme de son propre frère , pour croire qu'il eût fait adoucir une peine prononcée contre un violateur de la discipline; dans ce cas, il était aussi impitoyable que lorsqu'il était blessé personnellement. Gayet a menti maladroitement, mais le mensonge n'en a pas moins réussi (4).
Près d'un siècle plus tard, la traduction des psaumes n'inspirait pas moins de colère aux successeurs de Gayet. D'après le jésuite Meynier, «la Prétendue cbante dans ses temples » des rimes pleines de falsifications, d'impiété, de maximes d'athéisme, de mots équivoques qu'une femme hon-
En son Formulaire, fol. A7; nous ignorons quel est celui des ouvrages de Cayet que Bayle et Maimbourg désignent sous ce titre.
® Le premier ouvrage qu'il écrivit porte la date de i5q5, c'est-à-dire qu'il est postérieur de plus d'un demi-siècle à la mort de Marot.
'3) Henri Martin , Histoire de France, hc édit. VIII, 02 A ; voir aussi Mignet, Mém. historiq.; La France protestante /"article Spifame , et l'Estoile, Journal de Henri IV, p. /19 A.
Nous regrettons que M. le professeur Riggenbach ait dit, avec une espèce d'indifférence, page 36 de son remarquable ouvrage (Kirchengesang in Basel) : «Un homme qui avait pris les habitudes de la cour devait être mal à l'aise dans la cité de Calvin. Il quitta cette ville à la suite d'une partie de trictrac, disent les uns, d'un adultère, disent les autres v (Wégen einer Partie Trictrac , sagen aie einen, wegen cines Ehebruchs , die andern).
nête ne peut proférer. «Nos adversaires ne devroient-ils pas rougir, s'écriet-il , d'avoir changé en prières publiques ... les profanations de l'Escriture et les vers qu'un bouffon composoit pour servir à entretenir la galanterie de la cour?. . . Une femme, s'il luy reste du moins quelque apparence de pudeur, osera-t-elle chanter ni dans le temple, ni hors du temple, ni en compagnie, ni seule, les quatre premiers vers d'un psaume dont le papier même rougiroit si je l'en chargeois » Moins prude que le bon Père, Fl. de Rémond a transcrit ces quatre vers, où il trouve matière à conte trop follastre. C'est le début du psaume cxxxi, qui n'est point de Marot, mais de Th. de Bèze :
Seigneur, ie riaij point le cœur fer, le n'ay point le regard trop haut , Et rien plus grand qu'il ne me faut Ne voulus oneques manier.
Ne faut-il pas une imagination bien dévergondée pour découvrir dans cette prière la moindre occasion de scandale et le comble de l'impureté ? Ces imputations mensongères et haineuses prouvent seulement que les jésuites sentaient tout le dommage causé au catholicisme par le Psautier. Mais qu'au lieu de vouer une éternelle reconnaissance à l'homme qui
avait bravé le supplice et tout quitté pour doter leur Eglise de ce Psautier, les protestants eux-mêmes aient donné beau jeu à ses détracteurs, c'est là quelque chose de presque inconcevable, et qu'explique seule la rancune
W De V exécution de Védit de Nantes, par le P. Bernard Meynier, Pézenas, 1672, petit m-k°, p. 353 à 358.
(2) Voici ce qu'en disait Charles Drelincourt, dans ses Neuf dialogues contre les missionnaires, Genève, i685, in-8°, p. 80 (Bibliothèque du protestantisme français, fonds Coquerel :
«Le Missionnaire. Il y a dans vos pseaumes des choses sales et mal-honnestes.
. « Le Chrétien réformé. Elles ne sont sales ni mal-honnestes que dans vostre imagination."1
L'archevêque d'Aix,Paul Hurault de l'Mospital, préchant à Paris en 1606, appelait encore les psaumes qu'on chantait on allant à
Charenton de vilaines et sales chansons. (Journal de V Es toile.)
En sa qualité de. missionnaire, Fénelon a cru devoir imiter sur ce point, comme sur beaucoup d'autres , les convertisseurs vulgaires : «Vous trouverez dans le protestantisme, dit-il, des pratiques exactes et sévères en certains points de discipline; vous y trouverez l'horreur de certains vices grossiers ; vous y trouverez une attention curieuse au sermon, et un chant de psaumes qui excite l'imagination,. . . mais vous n'y trouverez point celte oraison intérieure qui a fait chez nous lant de grands saints." ((Euvres complètes. 1820, in-8", II, 207.)
h 18 MA ROT A GENEVE.
ecclésiastique Voici 1(3 jugement plus que sévère porté par Th. tle Bèze sur son émule et son devancier (2) :
Depuis son retour d'Italie, il estoit fort mal voulu de la Sorbonne, pour auoir traduit tresheureusement en langue Françoise trente psaumes de Dauid, dédies au roi, qui les trouva si bons qu'ils furent imprimez. Mais si fut-il contraint de se sauluer, et feit sa retrailte à Geneue, où il en traduit encore vingt. Mais, aianl esté lousiours nourri en vue tresmauuaise escole , et ne pouuant assubiectir sa vie à la reformation de l'Evangile, il s'en alla passer le reste de ses iours en Piémont, alors possédé par le roy, où il vsa sa vie en quelque seureté sons la faneur des gouuerneurs.
A lire ces lignes, qui se douterait de tout ce que Marot a fait pour le protestantisme? Ailleurs, Bèze a été plus équitable. S'il répète encore dans ses Icônes (3) les griefs qu'il a entendu formuler par Calvin contre Marot il y joint du moins un éloge mérité, qui repose non plus sur une appréciation passionnée, mais sur des faits indéniables :
I'ay voulu adiouster aux illustres personnages sus-mentionnez cestui-ci , lequel par vne admirable félicité d'esprit, sans aucune cognoissance des langues, ni des sciences, surpassa tous les poètes qui l'auoyent deuancé; pource qu'estant sorti par deux fois hors du royaume à cause de la religion, il fît vn notable seruice aux Églises, et dont il sera mémoire a iamais, traduisant en vers francois vn tiers des pseaumes de Dauid. Mais, au reste, ayant passé presque toute sa vie à la suite de la cour (ow la pieté et l'honnesleté n'ont gueres d'audience) , Une se soucia pas beaucoup de reformer sa vie peu chrestienne%, aius se gouuernoità sa manière accoustumée, mesmes en sa vieillesse, et mourut en l'âge de soixante ans (H) à Turin, où il s'estoyt retiré sous la faueur du lieutenant du roy.
l'admire ton esprit en mille inuentions,
Qui ton nom graueront au temple de Mémoire ;
M Dès i552, ses pièces préliminaires ont disparu des Octante trois pseaumes, où ne se trouvent que la préface -de Calvin , qui ne nomme pas même le poëte, et la dédicace de Bèze, qui loue son devancier. Au commencement du xvme siècle, on disait encore à Genève : «Monsieur de Bèze??, et «Marot?-» tout court, ce qui donna lieu à Tépigramme suivante de F. de la Chana :
Très-excellents pasteurs , on requiert qu'il vous plaise Que Marot soit Monsieur, comme Monsieur de Bèze,
Pour que ne croye pas que Marot, digne auteur, N'est plus rien qu'un maraud, n'ayant esté pasteur.
(2) Histoire ecclésiastique, Anvers, i58o, in-8°, I, 33.
(3) Les vrais pourtraits des hommes illustres , traduits du latin de Bèze, chez Jean de Laon, 1 58 1 , pet. m-k°, p. 1 6 1 . ( Bibliothèque du protestantisme français. )
W Celui-ci avait quitté Genève cinq ans avant que Th. de Bèze y arrivât.
Mais de tes pseaumes saincts les riches versions Couronneront Marot d'une éternelle gloire.
Bèze n'a point imité l'impardonnable et orgueilleuse partialité de Calvin, puisqu'il a placé Marot dans son recueil de Pourtraits des hommes illustres, où il n'admit que des réformateurs et des martyrs; mais il n'a point vu qu'il était contradictoire d'avancer, sans ombre de preuve, que la vie d'un homme qui était deux fois sorti de France cause de la religion» n'était point chrétienne; et, avant d'écrire les lignes que nous avons soulignées, même si elles eussent été l'expression de la vérité, il aurait dû se rappeler qu'il avait, lui aussi, traversé vue tresmauuaise escole, et qu'en fait de juvenilia il ne devait rien à Marot. Mais les partis religieux , comme les partis politiques et peut-être plus encore que ceux-ci, sont implacables envers quiconque ne se donne pas à eux corps et âme, et prétend réserver une partie de son indépendance et de son libre arbitre. L'injustice envers ces personnalités qui refusent d'abdiquer . non -seulement paraît naturelle, mais elle devient un élément même de la foi commune.
Lefèvre d'Etaples en fut victime aussi bien que Marot: «Les Vaudois, dit encore Th. de Bèze(1), feirent imprimer. . . à Neufchatel en Suisse la première Bible francoise imprimée de nostre temps, traduite de l'hebrieu par Pierre Robert Oliuetan , auec l'aide de Iean Caluin, qui l'a depuis souuentefois amendée en quelques passages. Car, quant à la traduction des Bibles francoises au parauant imprimées durant les ténèbres de l'ignorance, ce nestoit que fausseté et barbarie.» La Bible de Lefèvre, écrite, elle aussi, à la lueur des bûchers, la Bible du père de la Réforme française f2), est tenue par Bèze pour non avenue, ou fausse et barbare, uniquement parce que Lefèvre, vieillard et mystique, n'a pu imiter les emportements iconoclastes de son jeune et bouillant disciple Farci, parce qu'il n'a point été au delà de ses lumières et de sa conscience, parce qu'il n'est pas devenu calviniste. Or la Bible de Lefèvre, parue sept ans avant celle d'Olivetan, n'est nullement fausse et barbare.
Cette inexactitude de Bèze, relative à un fait presque matériel, que le premier lettré venu peut constater, montre assez ce qu'il faut entendre par
W Histoire ecclésiastique , Anvers, (584), d'Olivetan, dans la préface de YHiit&ttmdê fa I, 36. Société hibliqnr prétest anle de Paris, 1 808 .
(a) Voir une élude sur celto Bible nt sur cHIp in-8°.
la vie peu chrestieme de Marot, non assubiectie à la reformation de VEuangile. De cette accusation vague, dont il n'avait pas devine le mobile, Bayîe a eu le tort de conclure que « Marot n'édifia point les Genevois par sa chas: teté,» et d'oublier qu'il avait dit ailleurs du valet de chambre de François Ier u) : «Quand un homme cherche ses aises et ses plaisirs, il ne quitté pas une telle charge dans une cour aussi voluptueuse et aussi débauchée , . . . pour chercher une retraite où il pourra. » Si Marot eût été immoral, libertin, il eût comparu devant le consistoire, dont Calvin était président à vie, ou bien ce consistoire, qui savait tout et n'épargnait personne, eût été son complice, en ne le punissant pas ; il n'y a point d'autre alternative.
C'est aussi en s'inspirant de YHistoire ecclésiastique et des Portraits de Bèze que l'honnête Jérémie de Pours a parlé de Marot (p. 5 y 6 ) , «qui, ayant vescu licencieusement pour un tel poète de son temps, a pati un exile pour l'amour de Christ.» Toutefois, son jugement est moins injuste; car, s'il reproche au poète «quelques folies », sans en spécifier ni la nature ni la date, il ajoute (p. 077) : «Il est bon de ne faire jamais folie; si on l'a faite, c'est sagesse de finir la folie en pieté et se reposer ès divines Ecritures, au contraire de plusieurs sages-fols, amusés à leur Muse qui les abuse et finissent leur vie par une farce. »
Malgré son pédantisme dédaigneux, Jurieu a cru devoir prendre la défense du traducteur des psaumes, et a réduit presque à leur juste valeur les accusations du successeur de Calvin. On lit dans son Apologie pour Clément Marot ® :
Dans mon chemin, j'ay rencontré Marot. J'ay pensé le laisser où je l'ay trouvé, comme un homme auquel nous prenons assés peu d'intérêt. Cependant j'ay eu pitié de la manière effroyable dont on le traite, et pour le plaisir qu'il nous a fait de traduire cinquante pseaumes, dont les bonnes âmes ont été édifiées, il faut dire ce qui se peut dire en sa faveur. . . . J'ay eu peine à m'empescher de rire en lisant ces paroles du sieur Maimbourg : Clément Marot, qui est si célèbre dans le parti. Vous diriés que ce Clément Marot est l'un de ces grands hommes dont nous estimons le sçavoir et dont nous
vénérons la mémoire à cause que l'Eglise a esté réformée par leurs travaux .... Il n'est pas vray que Marot ait esté célèbre parmi nous; c'estoit un poète et un poète de cour; et
W Critique générale de l'Histoire du calvinisme de M. Maimbourg , à Ville-Franche, chez Pierre Le Blanc, 168/1, in-iG, I, 2 63.
w Histoire du calvinisme et celle du papisme
mises en parallèle ou Apologie pour les réforma teurs, etc., Rotterdam, Reinier Lers, i8G3 in-16, 1, 255.
MAROT A r.ENEVE. 421
ce caractère esta peu près incompatible avec le grand mérite. La poésie amollit les âmes, et les poésies de la cour ont pour but de flatter et d'embraser des passions impures. Les occupations de ces sortes de gens sont opposées à l'esprit du christianisme. . . . Marot estoit assurément ce que sont tous ces honnestes gens du monde qui s'érigent en autheurs par des romans, par des comédies et par des poésies efféminées. // n avoit pas une morale fort sévère, je le croy : ainsi sont faits tous ceux qui s'occupent à chanter les aventures de l'Amour et de Psiché, et autres semblables. Us sont toujours prêts à changer leurs romans en histoires, et à courir des avantures réelles avec les femmes et les filles de leurs prochains. Encore ne scauroit-on prouver que Marot ait esté jusqucs-la. G'estoif. un esprit libre, et si vous voulés libertin, qui s'estoit nourri de vanités dans une cour souverainement corrompue.
Jurieu trace ensuite, d'après Brantôme, le tableau des mœurs de la cour et du clergé, puis il ajoute :
En vérité, je croy que Marot estoit sage en comparaison des autres; et je le croy à cause qu'il avoit commerce avec d'honnestes gens, comme estoit Vatable (1) . ... Il est vray que l'Histoire ecclésiastique composée par M. de Bèze dit que Marot ayant toujours esté nourri en une très-mauvaise escole, et ne pouvant assujettir sa vie à la réformation de l'Evangile, il s'en alla passer ses jours en Piémont. Gela signifie, selon ces messieurs (Cayet, Maimbourg, Fl. de Rémond), qu'il estoit libertin, adultère et corrupteur de la chasteté des femmes. La glose est un peu forte : il suffit de dire qu'il avoit pris l'habitude de badiner, de dire des sottises de poète de cour, d'aller au bal et à la comédie, de danser, de faire des vers d'amour et des chansons à boire (2), et qu'il ne put s'accommoder d'une Eglise qui, dans la première ferveur de sa réformation , chastioit ces sortes de fautes plus rigoureusement qu'on ne faisoit à Rome ces péchés contre nature, qu'on y appelloit des peccadilles.
L'injustice des Calvin et des Bèze à l'égard de Marot s'est perpétuée jusqu'à nous. On la retrouve dans maintes publications, et notamment dans ['Histoire de la Réforme au temps de Calvin, par M. Merle d'Aubigné f:}).
(1) Pourquoi Jurieu oublie-t-il Calvin, Renée, Marguerite, etc.?
Œ Lesquelles donc? Marot. n'en a fait aucune de ce genre. Jurieu parle ici de ce qu'il ignore absolument.
W Mous ne croyons manquer ni de respect ni de reconnaissance envers la mémoire de l'homme éminent qui a consacré cinquante
années de sa vie à l'histoire de la Piéformc, et qui en a le premier fait connaître les sources, en exprimant le regret qu'il ait parfois obéi au parti pris, et cru que la couleur pouvait tenir lieu de méthode rigoureuse et d'exactitude.
Les ligues qui vont suivre (écrites du reste bien avant la mort de M. Merle d'Aubigné)
lx±2 MAROT À GENÈVE.
Nous lisons, page £83 du tome I de cet ouvrage : «Le valet de chambre de la duchesse (d'Alençon), qui ne ménageait pas les prêtres et traduisait en vers les psaumes de David, le premier poëte de l'époque, fut arrêté (i5a6). Lefèvre, Roussel et autres durent s'enfuir. »
11 n'y avait qu'un moyen d'expliquer l'arrestation de Marot, en 1626. pour cause d'hérésie; c'était d'admettre, sous bénéfice d'inventaire, qu'il était réellement hérétique, et d'en chercher la preuve dans ses écrits. M. Merle d'Aubigné a usé d'un procédé différent. Supposant démontré que Marot n'a pu être un disciple de l'Evangile, il a cherché une autre cause à son arrestation, et en a trouvé. . . plusieurs, savoir: ses invectives contre le clergé (cela ne prouvait pas qu'il fût très-bon catholique), ses psaumes, qu'il ne commença à traduire que sept ans plus tard (entreprise qu'un protestant pouvait seul tenter en ce moment) et le privilège d'être le secrétaire de Marguerite.
«Clément Marot, poursuit l'historien (I, 52 1), avait payé cher le privilège d'être le secrétaire de Marguerite ; il était en prison et se consolait en cadençant ses rimes légères. »
Des rimes légères, V Enfer et le prologue mystique du Roman de la Rose!
Délivré par Marguerite, «Marot se hâta de courir vers ses amis, de taire éclater sa joie, de s'écrier:
La liberté, qui sans cause et sans droit
M'avoit esté par malins défendue ,
Ce nouvel an par le roij m est rendue, n
Dans quelle intention M. Merle souligne-t-il les mots : sans cause ? Serait-ce pour donner à entendre que le motif de l'emprisonnement n'était nullement religieux? Mais passons.
Le même écrivain mentionne (II, 107) les publications du Vénitien Guidacerio sur le Cantique et le Sermon sur la montagne, en 1 5 3 1 ; il place dans la même année les velléités évangéliques de Lecoq, et paraphrase longuement le discours de ce prêtre, qui finit par se rétracter; mais, en revanche, il ne dit mot du Sermon du bon pasteur de Marot, qui ne se rétracta jamais.
nous ont semblé d'autant plus nécessaires que gleterre, en Allemagne, en Suisse et jusqu'en ses ouvrages ont eu un grand succès, et Amérique, son appréciation partiale et inexacte qu'ils ont partout propagé, en France, en An- du caractère de Marot.
MAROT A GEiNEVfc, 423
A l'occasion des deux placards qui invitèrent les Parisiens à massacrer les hérétiques en général, et Roussel en particulier, il nous peint l'agitation presque comique et un peu niaise de Siderander, allant aux écoutes; mais il passe sous silence les deux répliques de Marot.
«Les témoignages de la piété des chrétiens évangéliques de cette époque (1 526-1 53 2) sont trop peu nombreux, dit-il (1 , 5 1 6), pour que nous ayons pu nous permettre de supprimer ceux que nous trouvons dans les écrits de la sœur du roi. » En conséquence, il examine avec soin les poésies de Marguerite au point de vue religieux. Pourquoi n'agit- il pas de même envers Marot? L'a-t-il condamné sans l'entendre et sans même avoir feuilleté ses œuvres ? Non ; puisqu'il cite des vers de YEpistre au roy, de l'une des épîtres du Coq à l'Ame, d'une autre épître, du Cantique à la reine de Navarre et l'épitaphe d'Anne de Beauregard. Si M. Merle eût eu pour Marot seulement un peu de la tendresse qu'il éprouve pour Marguerite, quelle ample moisson de témoignages de piété n'eût-il pas faite dans tant de vers admirables, héroïques, que le poëte écrivit à Fcrrare, dans les épîtres à la duchesse et à son troisième enfant :
Vien veoir de Christ le règne commencé ! etc.
11 ne lésa parcourus, paraît-il, qu'avec prévention et d'un œil distrait, ceux mêmes qu'il cite sont loin d'être les meilleurs. Il transcrit ceux-ci de l'épître au roi :
De Lutheriste ils rnont donné le nom, Qu'à droit ce soit ie leur reponds que non . Luther pour moi n'est des deux descendu ,
et les huit suivants, jusqu'à : peut estre sauf. Pourquoi la citation s'arrêtet-elle précisément à l'endroit où va commencer la sublime invocation relative au martyre :
0 Seigneur Dieu, permettez-moi de croire, etc.?
Cette omission est si étrange, si malheureuse, que, si la bonne foi de l'écrivain n'était au-dessus du soupçon, nous n'hésiterions pas*à la qualifier d'omission volontaire.
Rencontrant des faits indubitables qui heurtaient de front ses préventions, M. Merle d'Aubigné a passé sur les faits comme sur tout le reste.
11 sait et dit que Marot figure, aussi bien que Lyon Jamet, parmi les soixante et treize luthériens qui, ayant pris la fuite après la publication du placard contre la messe, furent sommés de comparaître sous peine de bannissement et du feu; mais il se garde bien d'en conclure que Marot fut persécuté pour sa foi. Quant à Jamet, personnage bien moins connu que JVlarot, et qui fut probablement amené à la Réforme par celui-ci, M. Merle, qui n'a point à son endroit d'idée préconçue, en fait un disciple de l'Evangile, et il refuse le même titre à Marot (III, 169): «L'Evangile était aussi entré dans l'hôtel des Finances; deux clercs du Trésor s'étaient mis à chercher le trésor céleste; ils s'appelaient Claude Berberin et Léon Jamet. » Le dernier « se réfugia à la cour de la duchesse de Ferrare , dont il devint secrétaire, et Clément Marot, qui avait eu déjà plus d'une fois affaire avec la justice, pour sa haine de toute contrainte et non pour sa foi, prit aussi peur et accompagna son ami au delà des Alpes. » Ce prit aussi peur, appliqué à un homme que le bûcher menaça cinq fois, paraîtra peut-être bien dédaigneux ; mais ce n'est qu'une peccadille en comparaison de cette allégation contraire aux faits : C'est pour sa haine de toute contrainte et non pour sa foi que Marot avait eu déjà plus d'une fois affaire avec la justice. M. Merle n'ajoute pas, il est vrai, mais il laisse supposer que, cette fois encore, les sentiments religieux du poète n'étaient pour rien dans la persécution qu'il subissait. Que si Marot n'avait point de religion, pourquoi donc M. Merle le fait-il assister, à Ferrare, aux prédications légendaires de Calvin?
Autre exemple du même genre : Marot fut du nombre des bannis, quand Hercule d'Esté expulsa de Ferrare tous les amis de l'Evangile. Pour tout esprit non prévenu, c'est là une preuve que Marot passait au moins pour un ami de l'Evangile. M. Merle se borne à citer le fait avec un air d'étonnement (V, 566): «La comtesse de Marennes, Soubise, les
autres gentilshommes, et même Marot, devaient quitter ses Etats. » Quelques lignes plus loin, l'étonnement est mêlé d'un peu de mépris : «Tous les seigneurs et les dames de la cour, et môme le satyrique Marot (c'est nous qui soulignons ici, comme deux lignes plus haut), devaient quitter Ferrare. » Le seul Jamet obtint de rester auprès du duc; d'où il résulte qu'il était sans doute moins compromis ou moins luthérien que son ami. Cette réflexion n'est point venue à l'esprit de M. Merle ; il trouve naturel que l'homme sans religion soit banni comme luthérien, et que le clerc du
Trésor qui cherchait le trésor céleste soit seul excepté du bannissement. Ainsi Jamet, qui plus tard sollicitera Renée «de ne plus faire aulcune profession de chrestienne restera l'homme éclairé de la lumière de
l'Evangile, et Marot un satirique sans foi. Voilà comment on écrit l'histoire W î
Entre le point de vue de M. Merle d'Aubigné et celui de M. Jules Bonnet, il n'y a qu'une nuance; les deux écrivains sont involontairement et à leur insu l'écho du même ressentiment calviniste. Ni l'un ni l'autre n'a su vaincre cette antipathie traditionnelle, qu'une étude approfondie des œuvres du poëte eût non-seulement dissipée, mais bientôt transformée en admiration reconnaissante. Aussi bien que l'historien de la Réformation,
w Jules Bonnet, Lettres françaises de Calvin, I,4a8.
W Si l'auteur de la Réformation au temps de Calvin dénigre Marot , en revanche il exalte Calvin; malheureusement son admiration n'est ni plus clairvoyante ni plus exacte que son aversion.
Il dit, dans la table des matières du second volume : Calvin refuse d'entrer au service de la reine (Marguerite). Je cherche la page i32, et j'y trouve: «Quelle apparence qu'un jeune homme, à l'entrée de sa carrière, ne saisirait pas avec joie l'occasion qui se présentait à lui de s'attacher à une princesse pleine de piété et d'esprit, — à la sœur du roi! Marguerite, qui fit Roussel évêque , aurait bien un diocèse pour Calvin. «Je voudrais, lui disait-elle un jour, «avoir un serviteur tel que vous. n Mais la piété un peu mystique de cette princesse et les vanités dont elle était entourée répugnaient à ce cœur simple et droit. «Madame, répondit-il, «je ne suis pas propre à vous rendre grand «service; la capacité n'y est pas, et aussi vous «n'en avez pas faute. . . (sic). Ceux qui me «connaissent savent bien que je n'ai jam;iis «désiré avoir entrée aux cours des princes, et «je remercie nostre Seigneur que je n'en ai «pas été tenté, car j'ai bien raison de me con- « tenter du Maître si bon qui m'a accepté et me «retient en sa maison.»
Une note mise au bas de la page nous ap-
prend que les mots placés entre guillemets sont extraits des Lettres françaises de Calvin à la reine de Navarre, I, 11 h, édit. J. Bonnet.
Première inexactitude : M. Jules Bonnet n'a pas publié d'ouvrage qui porte ce titre; il faut en retrancher les mots : à la reine de Navarre.
Seconde inexactitude : Ce que M. Merle donne pour une conversation de i53a est un fragment de lettre adressée par Calvin à Marguerite treize ans plus tard!
Troisième inexactitude : La lettre de Calvin dit précisément le contraire de ce que lui fait dire M. Merle. Voici le passage, tel qu'il se trouve dans l'ouvrage de M. Bonnet : «Quant à ce que vous dictes que NE vouldriez avoir un tel serviteur que moy, je confesse que je ne suis pas pour vous faire grands services.» — Ce n'est là qu'une inadvertance, dira-t-on. — Sans doute , mais elle se complique d'une bien singulière omission. Voici la phrase que M. Merle a remplacée par trois points : « Mais si est-ce que l'affection n'y défailli pas, et tant que je vivray, je persisteray tousjours en ce propos au plaisir de Dieu, et quoy que vous dédaigniez mon service , cela ne m'empeschei a pas,» etc.
Ainsi, ce n'est pas Calvin qui refuse d'entrer au service de Marguerite; c'est Marguerite qui dédaigne le service de Calvin et ne voudrait avoir un tel serviteur.
m MAROT À GENEVE.
M. Bonnet a méconnu le dévouement de Marot, sa constance invincible et les héroïques sacrifices que lui dicta son zèle pour la cause évangélique.
Le traducteur des psaumes n'est, d'après lui, «qu'une âme impressionnable et légère , qui traversa la Réforme comme une aventure de plus dans les vicissitudes de sa vie(l),w ou encore «l'image de l'esprit français vivement attiré aux premières lueurs de la Réforme qui se confondent avec la Renaissance, mais incapable de lutter, de souffrir pour les saintes vérités qui veulent moins des admirateurs que des témoins ®\ » Une aventure qui dura plus de vingt ans, au bout de laquelle se dressait le bûcher, et qui cinq fois faillit devenir tragique! Calvin a-t-il donc autant souffert, pour mériter ce titre de témoin (martyr) qu'on dénie à Marot?
(1) Récits du xvie siècle, p. 1 1 .
(-> Bulletin, 2 e série, I, ti. Voir encore
Olympia Morata, Ae édit. , p. 8, 11 et j h ; Bulletin, 2e série, V, 86, et VIL, i6oà 162.