‹ Clément Marot et le psautier huguenotChapitre 40 sur 135 · LES DERNIERS MOIS DE LA VIE DE MAROT · texte numérisé non relu

LES DERNIERS MOIS DE LA VIE DE MAROT

Eglogue sur la naissance du filz du Dauphin. — Constance de l'exilé ; il ne demande plus son rappel. — Le Riche en poureté. — Marot célèbre la victoire de Cérisoles et la prise de Carignan. . — Le Balladin. — - Il rencontre Dolet à Turin. — De quoi il mourut. Graves soupçons. — Son épitaphe par Jamet, Malingre, etc. — Mile Marot, religieuse. — Michel xMarot.

De la Savoie (Chambéry), où il était retourné à la fin de décembre i5&3, et d'où il écrivit le dizain au roi, Marot ne tarda pas à envoyer une nouvelle pièce à la cour, savoir Y Eglogue sur la naissance du filz de M9'' le Dauphin, qui vint au monde le 19 janvier tbkli (l) :

Conforte z-moy, muses sauoysicnn.es ; Le souuenir des aduersitez miennes Faictes cesser, iusques à tant que ïaye Chanté l'enfant dont la Gaule est si gaye; Et permettez ï Infortuné berger Sonner eglogue en propos moins léger Que cij deuant.

Après ce prélude plus que mélancolique, le poëte trace, à l'imitation de Virgile, un tableau de l'âge d'or, et le termine par ces vers si gracieux, qui rappellent ceux qu'il avait écrits à Ferrare dans une circonstance analogue :

Commence, enfant, d'entrer en ce bonheur; Heccoy desia et riiommaige et ïhonneur Du bien futur. Veoy la ronde machine, Qui sous le poids de ta grandeur s' encline, Veoy comme tout ne se peult contenyr De s'csgaycr, pour le siècle aduenir.

'v II s\igit de François II, fils de Henri II et de Catherine de Médiciâ

0 si tant viare en ce monde ie peusse, Quauant mourir loisyr de chanter i eusse Tes nobles faicts^\ ny Orphcus de Thrace, Ny Apollo, qui Orpheus efface, ISe me vaincroit ; non pas Clio la belle , Ny le dieu Pan, et Syringue y fust-elle.

Or vy, enfant, vy, enfant bien-heureux, Donne à ta mere vng doux riz amoureux; Dvng petit riz commence a la congnoistre ; Et fay les iours multiplier et croistre De ton ayeul, le grand berger de France, Qui en toy veoid renaistre son enfance.

On aime à penser qu'à la réception de cette fraîche et riante églogue , œuvre d'un proscrit, l'aïeul et la jeune mère s'émurent un instant, sinon au point de mettre un terme aux aduersitez siennes, du moins assez pour accorder au poète quelque témoignage de gratitude, un dernier reste de protection et de faveur.

Il est, croyons-nous, superflu de revenir sur l'inexactitude de ce portrait de Marot : « âme impressionnable et légère , qui traversa la Réforme comme une aventure de plus dans les vicissitudes de sa vie. » Nous ne pouvons toutefois nous empêcher de remarquer une fois encore qu'un caractère faiblement trempé, volage, inconsistant, une conviction religieuse peu enracinée, eussent cédé ici aux tentations de la colère, de l'exil et de la misère. Pour rejoindre sa famille, recouvrer sa place à la cour, se venger de la rude discipline et de la lésinerie génevoises, Marot n'avait qu'à prêter l'oreille aux instances des convertisseurs, et abjurer entre les mains glorieuses de quelque sorboniste. Cependant il ne demande plus son rappel, qu'il n'obtiendrait qu'au prix de l'hypocrisie; il subit son sort malheureux avec dignité et sans se plaindre; il l'accepte librement, témoin le dizain où il ne requiert de François Ier que la permission de lui faire service loin de sa royale face. Après la brève explosion d'un sentiment trop longtemps contenu , qui lui arrache une seule épithète (l'enfer de Genève), non-seulement il n'échappe à sa plume aucune récri-

(1) Est-ce une simple forme oratoire, ou comme un pressentiment de sa mort probien le poète avait-il, en écrivant ces vers, chaine?

DE LA VIE DE M A ROT

initiation contre Calvin, ni contre l'Evangile, dont celui-ci était le tyrannique interprète; mais, avec l'attachement redoublé que les nobles cœurs éprouvent pour les causes auxquelles ils ont tout sacrifié, le poète entreprend de traiter le sujet religieux qui convenait le mieux à sa situation et à son tempérament toujours un peu mystique; il travaille à peindre et à s'approprier le mysticisme évangélique , qui diffère notablement des élucubrations malsaines de Briçonnet, de Tauler ou de Gerson, etc.

Le Riche en poureté n'est point l'œuvre d'un rhéteur, mais celle d'un chrétien résolu qui connaît le dénûment et les indicibles douleurs de l'absence autrement que par ouï-dire, et les supporte à l'exemple de son maître. Dans ce morceau, qui sent trop la chaire, où l'auteur prêche un peu et sans émotion apparente, il règne néanmoins plus de mouvement et de facilité que dans le Sermon du bon et du mauuais pasteur, et l'on y rencontre ça et là quelques vers qui coulent avec aisance et sans effort; mais, soit effrayés du ton religieux, soit parce que leur siège était fait, les critiques et biographes de toutes les écoles ont tourné les pages sans les lire.

Le Riche en povreté, ïoyevx en affliction Et content en sovffrance ^.

Au lecteur salut.

En ce petit traicte' nous est demonstré (amy lecteur) que toutes les tribulations que nous auons en ce monde viennent par la permission de Dieu, à fin de nous faire participons de la croix de lesus Christ nostre sauueur (3), lequel a dict que le seruiteur n'est pas plus grand que le maistre, et veu que luy (qui est nostre souuerain pasteur et

W Voir Aug. Jundt, Histoire du panthéisme populaire au moyen âge et au xvie siècle, Paris, Sandoz et Fischbacher, 1876, in-8°.

(2) Composé par Cl. Marot et trouvé parmi ses autres factures à Cliambéry.

(3) Marot a pris pour thème ces paroles de Vépître aux Hébreux (xn, 5-n) : r'Mon fils, ne méprise pas le châtiment du Seigneur, ot no te laisse pas abattre lorsqu'il te reprend; car lo Seigneur châtie celui qu'il aime, et il frappe de ses verges tous ceux qu'il reconnaît pour ses enfants. Si vous endurez le châtiment, Dieu vous traite comme ses enfants, car quel est

l'enfant que son père ne châtie point?. . . Or, si nous avons eu du respect pour nos pères selon la chair, lorsqu'ils nous ont châties, ne devons-nous pas à plus forte raison être soumis au Père des esprits pour avoir la vie? Quant à nos pères, ils nous châtiaient comme ils le trouvaient bon, pour une vie de courte durée; mais Dieu nous châtie pour notre bien, afin de nous rendre participants de sa sainteté. Il est vrai que tout châtiment semble d'abord un sujet de tristesse, et non pas de joie, mais il fait recueillir ensuite à ceux qui ont été ainsi exercés les doux fruits de la justice, w

maistre) ne fut iamais en ce inonde sans griefues afflictions, nous ne nous deuons pas esbahiren icelles, ains plustost consoler, scachant que par icelles Dieu nous apprend à le réclamer, et désirer son céleste repaire et contemner ce monde auec ses mondanité/.

Fay pris playsir d'ouir les phantaisies

De ceux qui sont en ce mortel repaire.

Fay mis mon soing, vng temps, aux hérésies M

Et faux propos du poure populaire;

Fay voulu veoir la coustwne de faire

De cculx qui trop sont au monde asseruis;

Uaultre costé, ïay eu mes sens raids,

Pour vrayement la manière comprendre

Des vrais heureux, de tous biens assouuis

Sans rien auoir, et qu'on ne peut reprendre. . .

Or en lesus nul au vray ne se fie,

Sinon celuy qui sous son bras puissant

En tous endroits s'abiette et humilie,.

Et qui de tout se va resiouissant;

Celuy qui va le Seigneur bénissant,

Pour quelque bien ou mal qui luy suruienne,

Certainement est digne qu'on le tienne

(Ayant la foy qui seule iustife)

Estre de ceulx que ce bon capitaine

A enrôliez en son Hure de vie. . .

Puisque riauons aulcune affliction,

Mal, ni ennuy, dont maint mortel s'estonne,

Sans le vouloir et la permission

Du Souuerain , qui en ce poinct l'ordonne ,

le nommer ay heureuse la personne ,

Celle qui est au ioug d'aduersité,

Qui souffre ennuy, mal ou perplexité,

Et qui du monde est pour nulle tenue; •

Car cest vng signe et marque, en vérité,

Que le Seigneur pour sienne Va esleuë.

Ne soit donc plus la personne troublée Pour quelque mal qui luy vienne en sa vie;

(1 L'hérésie est ici le catholicisme , de mémo <|ue ies faux propos du pauvre populaire.

DE LA VIE DE M A ROT

S' elle se voit d affliction comblée,

De pour été ou grief ne maladie;

Que sa pensée au Seigneur soit rauie ,

Qui de tous maulx seul la soulagera,

De ses hayneux aussi la vengera

En certain temps; et, au lieu (pion F opprime,

Luy mesme lors ses pleurs essuyera ,

Et la tiendra en grand prix et estime. . .

Mais en ce lieu clerement ie proteste

Que ie nentens par dure affliction ,

Ne par bienfaitz , de la maison céleste

Et paradis auoir fruition ;

Mais ie dy bien que mon affection

Enuers mon roy ^ est tellement soubmise,

Qu il n'y a bien , ne chose si exquise .

Que d"vng grand cœur pour luy ie n'abandonne

Puisque luy seul nous a mys en franchise,

Cest bien raison qu'à luy plaire on s'adonne.

0 vous mondains, qui viuez en délices,

Ne suiuant poinct de Iesus Christ V enseigne .

V estez Iesus, qui de laisser les vices

Et viure bien nous exhorte et enseigne;

Faictes que crainte à ce ne vous contraigne.

Ains vraye amour à F aimer vous attire;

Lors auec moy direz qu'il nest martire,

Affliction, peine, ou douleur si griefue,

Qui de F aimer et suiure vous retire,

Tant peu son faix et sa charge nous griefue. . .

le diray plus, que tribulation,

Perte de biens, ou trauail douloureux,

Ce que Von dict estre vexation,

Et qu'on maintient, au monde, rigoureux.

Sont dons de Dieu tresdoulx et sauoureux,

A tous viuans gracieux et vtiles;. . .

Par tel chemin Christ à luy nous attire.

Et en ce poin t aux siens se représente ;

Par ce moyen du monde nous retire.

Et vrayement sa gloire nous présente;

Ainsy de tout nostre orne se contente.

Régnant desia auec Iesus ez cieidx.

Vous qui viuez au monde spacieux.

Oyez ces mots, à fin qu'à mon exemple

Vous sentiez Christ, et qu'en ce poinct ou mieulx

Le puissiez veoir comme ie le contemple.

Ce mien propos monstre V amour feruente Que i'ay a Christ, mon espoux et mon roy, Et met icy en lumière euidente, Estant en luy, que ie n'ay poinct d'esmoy, Pour quelque ennuy qui soit prochain de moy, Quelque deffault qui griefuement me presse , Quelque trauail qui me fasse la presse; le suis tant loing d'en estre en desplaisance , Que Christ, qui est ma certaine richesse, De toutes part m'est en resiouissance.

Tous mes trésors en luy seul sont compris,

Et mon plaisir gist en luy vrayement;

Vay réputé toute chose à mespris,

Pour estre à luy conioinct parfaictement;

le nauray point de mécontentement

Pourueu qu'en moy habitant ie le sente;

Car ie scay bien [si de moy ne s absente)

Quen ce bas lieu nauray aulcung besoing.

Respondez-moy, veu cette Foy constante

A scauoir-mon, s'il nous lairra au besoing?. . .

Que ce fol monde hault et bas se demene, Et qu'à son veuil il se tourne et tempeste; Quant est à nous, ne soit si forte peine , Ne si dur mal qui nous grief ue ou moleste; Tout nostre esgard soit mis en lieu releste, Où nostre bien et vray playsir est pris; La tout nostre heur et repos soit compris, La pleinement chascung de nous se fye; La, quand de mort serons ca bas surpris, Nous trouuerons vne éternelle vie.

DE LA VIE DE AI A KO T

. . . Si vous voulez à lesus ressembler. Prie: quen tout sa volonté soit faicte.

LA MOUT ttfY MORD.

Le poëte fut arraché à ses pieuses méditations et à ses amers souvenirs par une brillante victoire des armes françaises en Piémont, succédant à vingt années de revers. A peine la nouvelle de la bataille de Cérisoles (lundi de Pâques, ik avril), où le comte d'Enghien avait triomphé des Impériaux, supérieurs en nombre, fut-elle parvenue jusqu'à lui, Marot, dont le patriotisme n'était point émoussé par son horreur de la guerre, quitta Ghambéry franchit pour la cinquième et dernière fois les grans froides montagnes, et s'empressa de composer, chemin faisant, ce dizain, malheureusement dépourvu de toute valeur poétique :

SALVTATION DV CAMP DE MONSIEVK D'ANGVIEN. À CERISOLLES . 1 54 ^1 .

Soit en ce camp paix, pour mieulx faire guerre;

Dieu doint au chef suitte de son bonheur.

Aux cheualliers désir de loz acquerre.

Aux piétons prouffit ioinct à V honneur;

Tout au despens et au grant deshonneur

De Vennemy. S'il se iecte en la plaine.

Soit son cueur bas, son entreprise vaine;

Pouuoir en vous de le vaincre et tuer,

Et à Marot occasion et veine

De par escript vos noms perpétuer.

Après la prise de Carignan qu'Enghien emporta le 20 juin, Marot reprit la plume et célébra de nouveau la gloire du jeune héros (- .

(l) Il y avait encore des protestants dans cotte jurent de rentrer morls ou victorieux, et. se

ville en 1 T> 5 5 . Voir Bèze, Histoire ecclésias- montrent impudents après leur défaite; à Cé-

tique, I, 8/4, et J. Bonnet, Lettres françaises risoles, se croyant vaincu, il se mit deux fois

de Calvin, II, 79. la pointe de L'épée au gorgerct, pour ne. pas

W Coligny, blessé el fait chevalier à la lia- survivre, à un désastre imaginaire. Il fut tué

taille de Cérisoles, se distingua encore à la doux ans plus tard (février i5A6), dans un

prise de Carignan. combat de boules de neige, par l'un des Cuises,

W François de Bourbon, qui n'avait alors qui lui jota méchamment un bahut sur la

que vingt ans, n'était pas de ces généraux qui lélc.

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