‹ Clément Marot et le psautier huguenotChapitre 4 sur 135 · DE CEUX QUI VOLENT LE TRÉSOR · texte numérisé non relu

DE CEUX QUI VOLENT LE TRÉSOR

Uns prcudomsful en un villaige,

Qui devoit donner à disner

A un homme de son lignaige.

Si ol fait fèves alourner

Au lart. Mais quand il fit drécier,

Les fèves trouva seulement,

Sans le lart. Lors dist à sa gent :

Je feraij de vous grand essart.

— L'un rcsponl : Faictes autrement,

Saichiez qui a mangié le lart.

Certes, voirement le sçaray-ge; Vous me voulez déshonorer, Qui ostez le gras du potaige De quoi) je me dois gouverner.

Ailleurs m' avez peu desrobcr ;

En bief, en vin, on done , on vent.

Je vois trop bien apperccvanl Que j'ay perdu ; mais c'est trop lart. Et si m'avez tuit fait serment!

Saichiez qui a mangié le lart.

Mais Ire , dist l'un: Vous estes saige; Sur chascun devez regarder ; La gresse de char par usaige En chaleur ne se peut celer.

— Lors regarde ; se vit fumer Le sain de l'un. Adonc le prant; De sa mauvaistié le reprant.

Au juge l'envoya à part Pour faire justice , en disant :

Saichiez qui a mangié le lart.

EWOY.

Prince, maint sont mal gouvernant , Sur finances d'or et d'argent, Qui en prennent plus que leur part; La gresse à la bouche leur peut; S'acquistent et vont maisonnant.

Saichiez qui a mangié le lart.

On trouve dans le même recueil plusieurs pièces contre le clergé, une intitulée : Du grand pardon de Romme , 1, 1 83 , et une autre qui a pour titre : De ce qu'on ne doit mettre ès églises nids imaiges eniaillis , fors le crucijis et la vierge , peut double d'ydolatrie , 11, 2 A, etc.

(?) Bouchart, qui a rendu «s'amye» infidèle.

Or est ma cruelle ennemie Vengée bien amèrement; Reuenge rien veulx, ne demie.

Mais quand ie pense, voirement Elle a de Tengin^ largement, Tfinuenter la science et Vart De crier sur moy haultemenl :

Prenez-le, il a mangé le lard.

ENVOY

Prince, qui rieusi dict plainement La trop grand' chaleur dont elle ard$\ lamais n eust dict aulcunement :

Prenez-le, il a mangé le lard.

UEpigramrne cxxxi, qui se rapporte au même sujet, date évidemment de la même époque, et renferme quelques mots qui confirment amplement l'interprétation de M. Morley.

D'YSABEAV. A ESTIENNE CLAVIER.

Ysabeau, ceste fine mouche,

Clauier, tu entens bien Clément,

le scaij que tu scayz qu'elle est louche;

Mais ie te veulx dire comment.

Elle ïest si horriblement ,

Et de ses yeulx si mal s'accoustre,

Qu'il voldroit mieux, par mon serment &\

Quelle fust aueugle tout oultre ^.

(l) Ingeniam, esprit, habileté. quelque ami de Marot, sans doute Eustorg de

W Dont elle brûle les hérétiques. Beaulieu, nous parait y faire aussi allusion :

® On retrouve ce serment, oui donne ia clef c • ,,

' ^ Scauotr voahlroys qui l a prme

•lu rondeau d'Ysabeau, dans plusieurs pièces Dn gmnd credit enuers les jemmes

de Tépoque, notamment dans celle de L. M. Vng tas de adieulx faictz par infâmes

intitulée Alix : Ont rendu Paris tout croileux.

... . e Par mon serment, ie suis honteux.. .

Alix me lure Jermement

Que point elle ne s'abandonne W A ^ de ce(te Yàabeau , infidèle adora-

Qu'à ses amxis tant seulement. . • , , , j , , ■ ,

J fnce, Marot a place dans la traduction du

le le croît ; car elle est si bonne ' ... ,

, . . colloque d Erasme : Abbatu cl eruattae,

( ht m en rapporte a son serment), 1

Qu'au mande elle ne hayt personne. nne autre Ysabeau • <ïui Ia véri*«W«

Eglise, amie des lumières que Rome veut

La réponse de l'Aine au Coq écrite par étouffer.

7 A M A ROT m PRISON.

Ballades et épigrarnmes ne furent pas les seuls passe- temps de Marot dans la claire prison que le bon évêque chartrain lui avait donnée; il v commença la révision du Romande la Rose, pour l'impression duquel l'éditeur parisien Galliot Dupré demandait un privilège le 19 avril i5aG, et qui ne fut imprimé que l'année suivante par Jehan Petit , sans date. Le prologue que Marot mit à l'œuvre de Guillaume de Lorris et de Jehan de Meung est fortement empreint de mysticisme. Nous citons d'après l'édition de 1 5 3 1 in-folio, gothique, de Jehan Petit (bibliothèque Mazarine) :

.... Et pour aultant on pourroit dire, comme ià plusieurs ont dict, que ce liure, parlant en vain de lestât damours, peult estre cause de tourner les entendemens à mal et les applicquer à choses dissolues, à cause de la persuasible matière de fol amour dedans tout au long contenue.. . ., ie respons que iinfention de laucteur nest point simplement et de soy mesmes mal fondée ne mauluaise, car bien peult estre que ledict aucteur ne gettoit pas seulement son penser et fanlasie sus le sens littéral, ains plus tost altiroit son esprit au sens allégorie et moral , comme lung disant et entendant lautre. h1 ne veuîx pas ce que ie dis affermer, mais il me semble quil peult auoir ainsi taie t.

La rose tant désirée de l'amant peut être, soit la sagesse, belle et embaumée, et difficile à obtenir, soit l'état de grâce, qu'on n'atteint pas plus aisément, soit «la glorieuse vierge Marie pour ses bontez. doulceurs et perfections de grâce. »

. . .Et sachez que cesle virginalle rose nest aux hérétiques facile dauoir, et ny eust il seullement que malle bouche qui les empesche dapproclier de sa bonté, car ilz ont mal délie parlé, voulant maculer et dénigrer son honneur maternel en disant quil ne la faut saluer et appeller mère de pitié et miséricorde.

Enfin, la rose peut être «le souuerain bien infini et la gloire éternelle. »

Doncques qui ainsi vouldroit interpréter le Rommant de la Rose, ie dis quil y trouueroit grand bien, profîit et viilité cachez soubz lescorce du texte.. . . Fables sont faictes et i nu entées pour les exposer au sens misticque. ... Si nous ne creusions plus auant que lescorce du sens littéral, nous naurions que le plaisir des fables et histoires,

(l) Il y en a une autre, petit in-8°, «impri- Galliol du Pré.. . . au mois do mars mil cinq in<;<' à Paris par maistre Pierre Vidoue , pour centz xxix.»

sans obtenir le singulier proffit de la nouuelle pneumaticque, cest assauoir venant par (inspiration du Sainct Esprit quant à lintelligence morale

Heureusement Marot avait l'esprit trop vif et trop français, c'est-à-dire trop amoureux de la clarté, pour se plonger entièrement et rester engagé dans le galimatias du sens allégorique, moral, tropologique, etc., que Swedenborg a remis en honneur au \vme siècle. En même temps qu'il commentait le Roman de la Rose, il écrivit, avec une virile énergie dont on ne soupçonnait pas que son aimable pinceau fut susceptible, l'Enfer, véritable cri d'indignation d'une conscience honnête que les abus révoltent, et qui les dénonce, quoi qu'il en puisse advenir. C'est assez dire que le prologue que nous venons d'analyser n'a rien de commun avec t * Enfer, et qu'on les dirait écrits par deux plumes différentes. Ici point de ces précautions, de ces finesses plus ou moins habiles, qu'il employait naguère contre Rome, avec laquelle il n'avait pas encore ouvertement rompu; mais la même franchise, le même courage avec lequel il avait d'abord attaqué la redoutable tyrannie des moines .

Les passe temps et consolations

Que ie receoy par visitations

En la prison clere et nette de Chartres

Me font recors des ténébreuses chartres ,

Du grand chagrin et recueil'^ ord et laid,

Que ie treuuay dedans le Chastelet.

Si ne croy pas au il y ait chose au mande

Qui mieulx ressemble vu g Enfer tresim mande.

le dis Enfer, et Enfer puis bien dire;

Si l' allez veoir, encore le veoirrez pire.

Aller, helas! ne vous y cueillez mettre;

l'aime trop mieulx le vous descrire en mètre

Que , pour le veoir, aulcung de vous soit mys

En telle peine. Escoutez donc, amijs.

f|) Tel ;i toujours été le procédé favori dos mystiques.

• Il n'y a qu'à prendre co livre dans le sens spirituel, disait Mm* Guyon, on donnant la

Belle Hélène à un abbé; celte pièce est bonne et instructive.» (Lettres de Fenelon, Paris, Leclorc, 1728, in-8°, Vif, 3»3.) (2) Accueil.

Bien auez leu , sans qu'il s'en faille un A , Comme ie fus, par l'instinct de Luna^\ Mené au lieu plus mal sentant que soulphre , Par cinq ou six ministres de ce goulphre.

Il rencontre d'abord Cerbère, puis un guide qui le conduit dans l'antre de la Chicane et lui tient ce discours :

La les plus grans les plus petits destruysent;

La les petits peu ou point aux grans nuysent ;

La treuue Von façon de prolonger

Ce qui se doibt et se peult abréger;

La sans argent pourelé n'a raison ;

Lai se destruyt mainte bonne maison;

La biens , sans cause , en causes se despendent ;

La les causeurs W les causes s'entreuendent.

Il y a ici, poursuit le ministre d'Enfer :

Vne manière . . de serpens,

Qui de petits viennent grans et félons,

Non point vollans, mais trainans et bien longs,

Et ne sont pas pourtant couleuures froides,

Ne verds lezardz, ne dragons forts et roides;

Et ne sont pas crocrodilles infaicts,

Ne scorpions tortuz et contrefaicts .

Ce ne sont pas viperaux furieux ,

Ne basiliqs tuant les gens des yeux;

Ce ne sont pas mortifères aspics ,

Mais ce sont bien serpens qui vallent piz.

Ce sont serpens enflez, cnuenimez , Mordans, mauldicts, ardans et animez, lettans vng feu quà peine on peult esteindre , Et en picquant dangereux à l'atteindre.

(|) Quelle est celte maligne Lima qui avait tant à" engin, et dans la malicieuse méchanceté de laquelle Marot veut voir la cause importante de son premier emprisonnement? — La réponse à cette question, que n'a pu résoudre M. d'Héricault (OEuvres fie Marot, Paris, Garnier frères j 18(^7, in-8°, p. xlii), la voici :

Lima, l'astre inconstant, toujours changeant, c'est Rome, dont Marot dit encore dans la même pièce :

Quant à Luna dhterse et variable ,

Trop me congnoist son faux cueur odieux.

Les avocats.

Car qui en est picqué ou offensé Enfin demeure chetif ou insensé; Cest la nature au serpent plein d'excès Qui par son nom est appelé Procès. , . .

Et si ta quiers raison

Pourquoy procès sont si fort en saison , Scache que cestfaulte de charité Entre chrestiens. Et, à la vérité, Comment V auront dedans leur cueur fichée, Quand par tout est si froidement preschée? A escouter vos prescheurs , bien sonnent Charité n'est que donner au couuent.

Pas ne dyront combien procès diffère Au vray clirestien, qui de tous se dyt frère; Pas ne dyront qii impossible leur semble Uestre clirestien et plaideur tout ensemble; Aincois seront eux mesmes à plaider Les plus ardans, Et , à bien regarder, Vous ne valiez de guère mieulx au munde Quen nostre Enfer, où toute horreur abunde.

Puis le prisonnier aperçoit

Pdiadamantus11^ iuge assis à son aise, Plus enflammé quvne ardente fournaise, Les yeux ouuerts , les oreilles bien grandes , Fier en parler, cauteleux en demandes , ]\ebarbatif quand son cueur il deschair ge, Bref, digne d'estre aux enfers en sa chair ge.

Le terrible «attrapeur» essaye, par «feincte doulceur, » d'arracher des aveux à l'une de ses victimes, et prononce ces vers sanglants :

.Sï tu dis vray, ie te jure et prometz, Par le lundi ciel , où ie niray iamaiz , Que des enfers sortiras les brisées.

1*1 Lo lieutenant criminel.

Si Rhadamantus voit que, par ruse et décevantes promesses, il no peut, rien obtenir de la pauvre âme,

il vous la faict plonger- An fonds d'Enfer, où îuy faict alonger Veines et nerfs, et par tourmens s'efforce A espreuuer s' elle dira par force Ce que doulceur n'a sceu d'elle tirer. 0 chers amijs , leu ay veu martyrer Tant, que pitié m'en mettait en esmoy.

Parquoy vous pry de plaindre auecques moy Les innocens, qui, en telz lieux damnables, Tiennent soutient la place des coulpables.

Interrogé à son tour, Marot répond qu'il est connu de Jupiter, de sa sœur Palîas(l) «et si saige et si belle,?'' et de «la prudente Cybelle,»

Mere du grand luppiter amiable.

Et il ajoute, pour montrer qu'à grand tort on le «triste : »

Clément n'est point le nom de Lutheriste; Ains est le nom (à bien l'interpréter) Du plus contraire ennemy de Luther; C'est le sainct nom du pape qui accolle Les chiens d'Enfer (s" il lui plaisl) d'une estolle. Le crains-tu point? (Test celuy qui afferme Qui! œuure Enfer, quand il veult, et le ferme; Celutj qui peull en feu chaud martyrer Cent mille espritz, ou les en retirer ^.

Ainsi tout abus, toute tyrannie est insupportable au poète, celle du pape aussi bien que celle des juges iniques, l'avarice des prêcheurs aussi bien que celle des hommes de loi; il se moque du purgatoire et s'indigne contre la torture; il a soif de liberté, de justice, de charité, de réformes;

(,) Marguerite, alors en Espagne, où elle (3) C'est à Christ qu'il reconnaît ce pouvoir;

était allée négocier la mise en liberté du si le roi était là, dit-il,

1 01, .... Comme Christ 1rs ames pousserait

(-> Ciémenl VII portait alors la tiare. Hors des enfers.

il le dit hardiment et ouvre ainsi la voie dans laquelle marchera ce grand cœur qui eut nom le chancelier de Lhospital.

Il ne se trouva point en France, paraît-il M, d'imprimeur qui osât publier cet opuscule, lequel dut passer la frontière et frapper à la porte d'une typographie d'Anvers, où il parut bientôt. Marot n'était point si timoré, car il lut l'ouvrage à François Ier. (le ne fut que le premier jour de l'année i5/i2 (vieux style), alors que la tempête soulevée par cette vive et courageuse peinture des abus et des iniquités du temps s'était depuis longtemps calmée, que Dolet se décida à réimprimer l'Enfer à Lyon; et encore prit-il soin de faire remarquer, dans son avertissement sous forme de lettre à Lyon Jamet, que ce morceau ne blessait point la religion, n'atteignait point l'honneur du prince, et ne désignait ouvertement aucun de ceux qui, en le lisant, pouvaient se sentir pinsez sans rire.

A peine sorti de sa prison de Madrid et arrivé à Bayonne, François Ier, cédant aux instances de Marguerite, envoya l'ordre de relâcher Marot et la défense de faire mourir Berquin. Ce ne fut pourtant qu'après l'arrivée de Marguerite et du roi à Paris que Marot put être élargi , et seulement le premier jour de mai qu'il put écrire à ses amis le Rondeau lxvu, qui commence ainsi :

En liberté maintenant nie pourmaine; Mais en prison pourtant ie fuz cloué; Veoyla comment fortune me deniaine.

Cest bien et mal; Dieu soit de tout loué. . . Pourtant si ïay fasché la court romaine , Entre meschans ne fut oncq alloué; De bien faniez ïay hanté le domaine; Mais en prison pourtant ie fui cloué.

Car aussy tost que fut desaduoué De celle la qui me fut tant humaine Bien tost après à Sainct Pris fuz voué; Veoyla comment fortune me demaine^.. . .

(1) «Entre aultres choses, i'ay tronué son Enfer non encores imprimé, sinon en la ville d'Entiers. n ( l ettre de Dolel à Lyon Jamet, du premier jour de l'an 1 o/j 2. )

W Toujours L'infidèle Ysabeau romaine.

W La Ballade vu, le Rondeau uni, les

épîtres à lîouchart et à Lyon Jamet, furent imprimés pour la première l'ois en 1 533, et se trouvent dans le second appendice de Ladolescenee Clémentine, Paris, if).'{6, in- 18 (Bibliothèque nationale, Y, /4/196 D, réserve) sons ce titre: & Le premier liwe de In Metanxor-

La joie du poète mis en liberté éclate mieux encore, avec quelle grâce ! et non sans accent religieux, dans le Chant de may ;

En ce beau mois délicieux,

Arbres , fleurs et agriculture,

Qui durant Vyuer soucieux,

Auez esté en sépulture,

Sortez , pour seruyr de pasture

Aux trouppeaux du plus grant pas leur;

Chascung de vous en sa nature,

Louez le nom du Créateur.

Les seruans d'amour furieux Parlent de V amour vaine et dure, Où vous, vrays amans curieux, Parlez de F amour sans laydure; Allez aux champs sur la verdure Ouyr Toyseau parfaict chanteur; Mais du playsir, si peu quil dure.

Louez le nom du Créateur.

Quand vous veoirrez rire les cieidx,

Et la terre en sa fioriture,

Quand vous' veoirrez deuant vos yeulx

Les eaux luy bailler nourryture,

Sur peine de grant' forfaiture

Et d'estre larron et menteur,

Wen louez nulle créature;

Louez le nom du Créateur.

ENVOY

Prince, pensez, veu la facture, Combien est puissant le facteur; Et vous aussy, mon escripture, Louez le nom du Créateur.

phone d'Ouide, translaté de latin en francois par Cl. Marot de Cahors en Quercy, valet de chambre du roy. Item certaines œuures qu'il feit en prison, non encore» imprimeez. On 1 os vend

à Paris sur ie pont Sainct Michel , chez Kstienne Roffet, dict le Faulcheur, à lenseigne de la Rose blanche, auec prinilege, i53A.» — A la fin : Fin lan i53S.

M À ROT EN PRISOiN.

En mémo temj)s que le Chant de may, Marot adressa au roi le Chant de may et de vertu , dont voici la fin :

Celle dont ic ây tout, ceci/, C'est vertu, la nymphe éternelle , Oui au mont d'honneur esclercy Tous les vrajjs amoureux appelle; Venez amans, venez, dit-elle, Venez à moy, ie vous attens; Venez (ce dict la iouuencelle) , Mes amours durent eu tout temps.

ENVOY

Prince , J'ays amour immortelle, Et à la bien aymer entens; Lors pourras dire sans cautelle :

Mes amours durent en tout temps.

Un peu plus tard, quand Marot eut visité sa «natale province, » la belle et jeune veuve Marguerite d'Alençon eut aussi son épîtrc(1). Le poète y chante d'abord la liberté qui lui est rendue,

. . . Liberté qui, sans cause et sans droict, M'auoit esté par malings défendue.

Puis vient un éloge délicat de Marguerite,

Qui faicte semble exprès pour entre aymée D'hommes et dieux.

Enfin, il lui adresse en plaisantant cette déclaration :

0 que ne suis-ie prince, A celle fin qui- l'audace ie prinsse Te présenter mon seruice petit , Qui sur honneur fonde son appétit.

W E pitre inédite à la duchesse d'Alençon. dans les Lettres de Marguerite <V Aiifroulc'uie , publiée par M. Génin, en léle do sa riotirp. Paris, 18/11, in-S".

Mais pourquoi/ prince ? Vne montagne basse

Soutient la haulte en délices surpasse;

Les rosiers bas , les petits oliuiers ,

Délectent plus que grands chesnes si fiers ;

Et à nager en eau basse Von treuue

Moins de danger au en celle d'vng grand Jleuue.

Aussi iadis déesses adourées,

D'hommes mortels se sont énamourées :

Le ieunc Atys feut aymé de Cybele,

Endymion, de Diane la belle;

Pour Adonis Venus tant s'abaissa,

Que les haults cieulx four la terre laissa.

Mais quest besoing citer vieilles histoires? . . .

L heureux Helain M, dont la muse est tant fine,

Ne j eut-il pas aymé de la Daulphine ^\

Qui se disoit bien heureuse d'auoir

Baisé la bouche en qui tant de scauoir

Se descouuroit?

Si les princes, poursuit-il, me surpassent en gens, en chevaux, en trésors et faits d'armes divers,

le les surmonte en beaulx escripts et vers. . . S'ils sont puyssans , i'ay la puissance telle Que faire puis ma maistresse immortelle; Ce que pourtant ie ne dy par vantance , Ny pour plustost tirer ton accointance ; Mais seulement par vne ardente enuie Quay de te faire entendre, quen ma vie De rencontrer au monde ne m advint Femme qui tant à mon gré me reuynt, Ne qui tant eust ceste puissance sienne D'assubiectir roubeyssance mienne.

Loin de s'en offenser, Marguerite répondit presque sur le même ton, avec la plus aimable familiarité, et en femme qui avait reçu, sans s'en

(1) Alain Chartier. — (2) Marguerite d'Ecosse, femme du dauphin, depuis Louis XI.

MAROT EN IUUSON. 8i

émouvoir, plus d'une déclaration de ce genre. Le timide et prudent Erasme lui-même n'avait pu s'empêcher de lui écrire (28 septembre if)25) : «Une femme, une héroïne telle que vous estes, je ne saurois m'empescher de l'aimer en Nostre Seigneur »

Ce badinage tirait si peu à conséquence, que le poète ne tarda point à se marier, si même il avait attendu jusque-là. Ce fut, selon M. Morley, peu après son retour d'Italie (i5a5-i526), et seulement à la fin de l'année 1629 ou au commencement de i53o, d'après M. Charles d'Héricault, qui appuie son hypothèse des considérations suivantes. i° La facilité avec laquelle le valet dépouille complètement son maître semble dénoter l'absence de la gardienne du foyer; 20 le silence gardé par Marot sur sa compagne, alors que malade il écrit l'épître Au roy pour auoir esté desrobé, ne s'explique aisément que par la date postérieure du mariage.

Sur le premier point il est facile de répondre que, le vol ayant eu lieu la nuit, la compagne de Marot a pu dormir aussi bien que lui pendant qu'on les dévalisait. La seconde objection n'est guère plus importante; outre qu'on ne pourrait citer qu'un bien petit nombre de poètes qui aient inséré le nom de leur femme dans leurs œuvres, il est fort possible que le roi se soit assez peu intéressé à celle de Marot, pour que celui-ci crûl convenable de ne pas la mentionner dans une demande de cette nature. On sait, du reste, qu'il n'a parlé de Marion que dans la Complaincte d'vng pastoureau chrestien, écrite hors de France ('2); et, s'il faut absolument expliquer ce silence, nous ferons observer que Marot a pu avoir une raison majeure de se taire : l'état civil n'existant point alors, et la première cérémonie protestante accomplie à Paris (le baptême d'un enfant du gentilhomme nommé de la Ferrière) n'ayant eu lieu qu'en 1 5 5 5 , l'hérétique adversaire des prêtres et des moines, qui se souciait déjà fort médiocrement de la messe en 1626, a très-bien pu ne pas demander à l'Eglise la consécration de son union, crime impardonnable alors, sur lequel il était prudent de ne pas trop appeler l'attention des persécuteurs. — Tout obscure qu'est cette question de date, elle nous paraît tranchée par le fait qu'en t 5 3 5 Marguerite; mil au nombre de ses pages Michel Marot,

(|) Génin, Lettres (le Marguerite d'Àngou- ^ C'est l'Opuscule ji, qui ne vil !<> jour

lême. qu'après là mort de Marot.

qu'elle eût reçu à un autre titre, si, au lieu d'avoir de huit ans à huit ans et demi, il n'avait eu que cinq ans. Dans ce cas aussi, Marot n'eût pas l'ait dire à son fils

De poursuiure la veine Du pere à toute peine ,

et de n'être muet. (Epistre xlvii.) C'est donc la date approximative indiquée par M. Morley qui doit être la véritable.

Mort de Jean Ma rot; Clément demande au roi la place de son père; — il intercède pour ses amis. — U Amour fugitif , contre les moines. — L'idolâtrie monarchique. — Epigramme sur Maillart et Samblançay. — Complainte sur la mort de Louise de Savoie. — Marot remis en prison pour avoir délivré un prisonnier. — Epitre au roi. — Complaincte de Robertet, le salut par la foi. — Zèle du néophyte. — Le purgatoire, les revenants. — Spiritualisme de Marot. — Les plaintes de Marguerite de Navarre. — Mutilation de l'image. — Fuite de Marot.

— La ire Ëpistre du Coq à VAsne, — Excuses d'auoirfaict aulcuns adieux aux dames de Paris.

— Gloire à Dieu seul. — Ladolescence Clémentine , l'épître aux lecteurs. — Maladie de Marot, son nouveau procès d'hérésie. — Ëpistre au roy pour auoir esté desrobé. — Épigrammes sur la mort. — La chanson protestante. — Le placard de 1 533 ; réponses de Marot. — Les premières années delà Réforme, les années 1 533 et i536. — Discours du curé Lecoq. — L'esprit de la Réforme. — Sermon du bon pasteur et du mauuais , lout protestant. — Le Miroir de rame pécheresse de Marguerite. — Mysticisme de Marot. — Excessive liberté de langage de l'époque.

— Traduction du psaume vi, du Pater, de Y Ave Maria, du Credo.

Vers la fin de l'année 1626, Marot au roi la charge de valet de chambre;

(l) Sentant sa mort prochaine, le vieillard prit la main droite de son fils et lui fit ses dernières recommandations. V Ëpistre xxxiv nous a conservé ce suprême entretien. On y remarque ce vers, dont le sens est ambigu :

Par preschement le peuple on pcult séduire.

De quelle prédication s'agit-il? De celle des réformateurs ou de celle des moines? Jean Marot réprouvait-il la doctrine nouvelle, ou inclinait-il vers elle? La dernière hypothèse nous paraît d'autant plus probable que la protectrice du poète, Mme de Soubise, élail protestante, et qu'un autre poêle qu'elle avait également introduit à la cour de Louis XII, Jean Lemaire, écrivit un livre qui fui mis ;'i l'index: Le promptuaire des conciles de V église cathoUcque auec le* schismes <>t la différence dyi-

perdit son père(l), dont il demanda celui-ci la lui promit, mais oublia

ceulœ s fait par Iehan le Maire des Belges, Paris, ihi-2 (Frossard, Chronique de V Église réformée de Lille , p. 23 1).

En outre, l'ordurière Généalogie de Fripelippes, qui fait haineusement descendre Marot des Albigeois,

les mesekans hereticques, B saliez et puans schismaliques ,

justement «occis» par Simon de Mon (fort, trace de l'un des aïeux de Clément le portrait suivant, qui, dans la pensée de Sagon, pouvait bien être celui de Jean Marot :

Fiippon vescut tant qu'il deuint vieillart , Et si n'apprinst foi s à manger du lard En quaresme, et à chasser les chiens Des caignardies , granz rhetoriciens

(Caignardies , lieux malpropres. L'histoire

de; ic faire porter sur les états de sa maison. Il fallut que le poète s'en plaignît :

/ / vous a pieu , Sire , de pleine grâce , Bien commander quon me mist en la place Du pere mien, vostre serf humble mort; Mais la Fortune où luy plaist rit et mort. Mors elle ma et ne ma voulu rire, Ne mon nom faire en vos papiers escrire. L estât est J'aie t, les personnes rangées; Le parc est clos et les brebis logées , Toutes, fors moy, le moindre du trouppeau, Oui na toison ne laine sur la peau. . . . Certes , mon cas pendoit à peu de cltose , Et ne falloit. Sire, tant seulement Qu'effacer lean et escrire Clément.

Or en est lean par son trespas'hors mis, Et puis Clément pour son malheur obmis. . . .

Celle réclamation étant restée stérile, Marot revint à la charge :

Play se au Boy, nostre Sire , De commander et dire Qiivng bel acquict on baille A Marot, qui na maille; Lequel acquict dira : . . .

Trésorier, on entend Que vous payez content Marot, n'y /'aillez pas, Dès le tour du trespas De lean Marot son pere.

Ainsi , Sire , ï espère Quau moyen d'vng acquict, Cil qui poure nasquit liiche se trouuera , Tant qu argent durera.

aultoliqur de nostre temps, par Simon Fontaine, dont le début exprime bien certainement une

l56a, in-8°. p. ?A , nomme Luther engnar- pensée prolestante (Bulletin, IV, 2o3): (lier, à propos d'une comparaison où il fait de bien faire dvraint la vie.

entrer les lentes et les poux.) \pres ia mort n>est seurté de quérir

Au reste, Jean Marot a écrit un rondeau Remède aulcung pour l'ame secourir.

Malgré les efforts et les démarches de Marguerite Marot, dont le franc parler et les libres opinions déplaisaient à plus d'un puissant personnage, ne fut inscrit sur le registre de la maison royale qu'en i5a8, et seulement pour deux cents livres (2). Jusque-là il n'avait reçu que des bons ou acquits sur le trésor. Ces' bons obtenus, tout n'était pas dit; le garde des sceaux n'en scellait que le moins possible; il fallait lui écrire en vers; puis, le bon scellé, le trésorier refusait souvent de le payer, jusqu'à ce qu'on l'eût adouci par quelque gracieuse épître. C'est ainsi que le poëte gagnait péniblement cet argent, qui ne durait guère ^ :

Play se au Roy ne refuser point Ou donner, lequel qu'il voudra, A Marot cent escuz apoincl.

Et il promet qu'en son pourpoinct , Pour les garder, ne les couldra.

Chose rare à la cour, et qui prouve la bonté de son âme et l'excellence de son caractère : malgré son peu de crédit, Marot ne craignit jamais de l'user en faveur d'amis malheureux. Il adressa une épître avec un choix de ses œuvres à M. de Montmorency, qui ne l'aimait pas, pour faire rendre sa place à un pauvre tailleur, qui l'avait perdue, sans doute par suite de quelque injustice :

Cest encores celui/

Petit tailleur entre tous les tailleurs, Dont à Bourdcaux , à Coignac et ailleurs

(1) Voici la lettre qu'elle écrivit, le 2 5 mars 10127, Prermer jour de Tannée, à Anne de Montmorency, grand maître de la maison du roi: «Mon nepueu, auant mon parlement de Compiegne pour aller en Bearn , ie vous priay de ne vouloir oublier Marot aux prouchains estats; et parccque la souuenance depuis ce temps vous en pourroit estre passée, vous l'ay bien voulu ramenteueoir, vous priant de recbef, mou nepueu, le mettre bors de paine d'estre plus payé par acquits, et, suiuanl l'intention du Roy, le rnestre en Testât de ceste présente

année. Ce faisant me ferés bien grant plaisir, estimant que l'aurez traicté comme l'vng des miens. 7)

Le grand maître., catholique bigot, qui détestait le poëte hérétique, répondit que la liste était close.

W Au nombre de ses vingt-neuf collègues se trouvaient Jehan d'Escouhleau de Sourdis, Brodeau, Salmon Macrin et Ksticune Kauchet. (Ms. FH, 7853, in-f, Bibl. nat.)

(:,) On connaît la légende de la médaille des Enfants sans souris : Sans souci, mal, èipargne.

If

le vous parla y par escript , et de bouche. Enrichy n'est; il se leue et se couche, Soir et matin, aussi mal fortuné Que quand pour luy Justes importuné.

\\ en adressa une au roi en faveur du poète Papillon, que la maladie empêchait de rimer :

Si Theseus, ainsi comme on Va dict, Pour Pirilhoë aux enfers descendit, Pourquoy ne puis-ie en Parnasse monter Pour d'vng amy le malheur te conter?

11 en ht une autre charmante à la duchesse de Lorraine, pour Pierre Vuyart, secrétaire du duc de Guise. Le duc appelait ce secrétaire son Glorieux, sans doute parce qu'il s'en faisait accroire :

Je ne Vay plus, liberalle Princesse, le ne Vay plus, par mort il a prins cesse Le bon chenal que t'eus de vostre grâce. N'en scauroit-on recouurer de la race?

Or en suis desmonté,

La mort Fa pris , la mort Va surmonté; Mais c'est tout vng, vostre bonté naïfue Morte n'est pas; aincois^ est si tresviue , Quelle pourrait non le ressusciter, Mais d'vng pareil bien me faire hériter. S'il aduient donc que, par la bonté vostre, Monseigneur face vng de ses cheuaux nostre , Treshumblement le supply qu'il luy plaise Non me monter doulcement et à l'aise, le ne veux point de ces doucets cheuaux.

Tant que pourra y endurer les tr anaux; le ne veux point de mule ne mulet, Tant que ie sois vieillard blanc comme laid; le ne veux point de blanche haquenée,

Faut que te sois danioyselle altournée.

Mais.

ET POETE DE Là RÉFORME.

Que veux-ie donc? Vng courtaut furieux, Vng courtaut braue , vng courtaut glorieux. Oui ai/t en l'air ruade furieuse.

Glorieux trot , la bride glorieuse.

Si ie l'a if tel, fort furieusement Le piquerai} et glorieusement.

Conclusion : si vous me voulez croire, D'homme et chenal ce ne sera que gloire.

L'Elégie xi, où sont notés avec une nuance de libertinage les rendezvous des amants dans les églises, durant la veille de Noël, n'a rien de religieux ; toutefois Marot continuait la lutte contre les adversaires de l'Evangile et de

La liberté , des thresors le plus digne.

Le Citant ix, «De l'Amour fugitif?? (1697), est dirigé tout entier contre la prétendue chasteté et l'hypocrisie des moines,

tourbe

D'hommes piteux , ayans la teste courbe, L'œuil vers la terre en grant cerimonie, Pleins, à les veoir, de dueil et agonie, Disant à eulx mundanitez aduerses , Et en habits monstrant sectes diuerses.

L'vng en corbeau se vest pour triste signe'1'1; L'aultre sliabille à la façon a1' vng cigne1^; L'aultre s'accoustre ainsi/ qu'vng ramonneur ^ ; L'aultre tout gris W ; l'aultre, grand sermonneur bK Porte sur soi/ les couleurs d'vne pie.

0 bonnes gens pour bien seruir despie W !

Que dirai/ plus? Bien loger sans dangier, Dormir sans peur, sans coust boire et mangier, Ne faire rien, aulcung mestier n'apprendre, (lien ne donner, et le bien d'aultrui/ prendre, (iras et puissant, bien nourri/, bien veslu, C'est, selon eulx, poureté et vertu.

(l) Les Augustins, W Les Cordeliers.

M Les Carmes. (») Les Dominicains.

(,) Les Capucins. Espion.

Aussy, pour vray, il ne sort de leur bouche Que mots sucerez; quant au cueur ie ny touche; Mais c'est vng peuple à celuy ressemblant Que lean Mehung appelle Faux semblant ^, Forgeant abuz dessoubz religion.

A la voix de Vénus, qui promet un baiser à quiconque lui ramènera son fils enfui et perdu , tous les moines s'empressent de courir après Cupidon :

Si® vont quérir libelles sophisticques ^ ,

Corps enchâssez et bulles papisticques ;

Et la dessuz vouèrent tous à Dieu,

Et au patron de leur conuent et lieu ,

De Cupido lyer, prendre et estraindre,

Et son pouuoir par leurs œuures contraindre ,

Plus pour loyer céleste en recepuoir

Que pour amour quen Dieu puissent auoir.

Veoyla comment par voyes mal directes Les presumans , outrecuydées sectes , Seures se font d auoir de Dieu la grâce, Et de garder chose qu humaine race Ne peult de soy^. Or se sont- 'dz espars De Chrcstienté aux quatre coings et parts, Tous en propos de Cupido happer.

Et quainsy soit, affin que descapper Ne trouue lieu, ne façon, s il est priz, Aulcuns d'iceulx par serment entrepriz, Portent sur eulx des cordes à gros nonds, Pour luy lyer iambes, pieds et genoux^.

Et sur ce poinct prendra repoz ma muse , Ne voulant plus qu'à ce propoz m'amuse. Ains ^ que ie pense à dresser aultre conte , En concluant que cestuy cy raconte, A qui aura bien compris mon traicté, Dont ^ procéda le vœu de chasteté.

(1) Dans le Roman do, la Rose. ^ Le vœu de chasteté.

M Ainsi. (5) Les Gordeliers.

{i) Les livres de controverse contre la Ré- (6) Mais,

forme. (7) D'où.

JNous ne pouvons passer sous silence les éloges excessifs que M a rot a décernés à François Ipr dans la dédicace des psaumes, et surtout dans VEpigramrne ni : kAu roy et de ses perfections : »

Celui qui dict ta grâce, éloquence et sauoir,

N'estre plus grans qu humains, de près ne fa peu voir;

Et à qui ton parler ne sent diuinité,

Des termes et propoz n entend la granité.

De F empire du munde est ta présence digne , Et ta voix ne dict chose humaine, mais diuine; Combien doncques diray Vame pleine de grâce , Si oultre les mortels tu as parolle et face?

Cette pièce fut sans doute écrite à la suite de quelqu'une de ces actions généreuses dont le roi était capable à l'occasion ; cependant l'idolâtrie monarchique, qui commence alors et dont Coligny sera lui-même imbu(l\ explique seule, sans les excuser, des hyperboles si outrées ^. Marot eut raison de rester, jusque dans l'exil, attaché à son bienfaiteur; mais il n'est pas justifiable de s'être laissé entraîner à cette sorte de déification d'un prince médiocre et sans aucune valeur morale. Faut-il donc voir en lui un de ces courtisans dont l'égoïsme et la bassesse sont toujours prêts à louer tous les

W Voir Jules Tessier, L'amiral Coligny, élude historique, Paris, 1873 , in-8°.

Le dogme da droit divin de la royauté eut pour résultat de vicier la conscience des rois et celle des peuples, au point qu'un de nos synodes ( Aymon, II, 1 oo ) putécrire à Louis XIII, un mois et quelques jours après qu'il se fut débarrassé de Concini , on sait comment: « Votre Majesté nous voit prosternés à ses pieds, avec tous ses fidèles sujets qui professent la religion réformée, représentés par le synode national assemblé à Vitré,. . . pour lui donner.. . des marques de la satisfaction que nous avons de voir son autorité bien établie, et sa personne sacrée en pleine liberté. Après Dieu, nous rapportons ce bonheur à celte ferme résolution r/uc votre Majesté prit et qu'elle exéeuta si géné-

reusement, en //unissant ce grand perturbateur de votre royaume. . . . Votre Majesté en a a<ji d'une manière tout à fait extraordinaire , et ^entreprise en fut purement divine et miraculeuse on voit à présent.. . . que nous avons véritablement un roi, et toute la terre confesse que le roi de France est très-digne de régner et de gouverner.»

Tous pensaient de même alors, et louaient à Tenvi l'assassinat commis par le prince.

(-) "Ces flatteries excessives sont toujours, dit Elle Benoit (Histoire de Védit de Nantes, II, ou les effets ou les présages de la

servitude.. . . La flatterie n'a point de bornes, dans les lieux où la liberté n'a plus de ressource.»

actes du souverain? Loin delà; car ses disciples, célébrant son refour d'Italie, Font peint sous les traits suivants :

// semblait estre vng Perse ou vng Or ace , Ou Juuenal plein de feruente audace , En reprenant les erreurs aygrement Et les deffaulx cogncui publiquement.

Nous le voyons, en effet, censurer les puissants et les traduire à la barre de l'opinion publique et de la postérité. 11 osa flétrir du même coup, dans une admirable épigramme, le lieutenant criminel Maillart et la commission qui avait condamné à mort le surintendant des finances Samblançay (pendu le i 2 août 1 5 2 y dont le seul crime était de s'être opposé aux criminelles dilapidations de la reine mère, et de les avoir révélées au roi, qui l'en rendait responsable.

Lors que Maillart, iuge d'enfer, menoit

A Monfaucon Samblançay rame rendre,

A vostre aduis, lequel des deux tenoit

Meilleur maintien? Pour le vous faire entendre,

Maillart sembloit homme qui mort va prendre ;

Et Samblançay fut si ferme vieillart,

Que Von cuydoit$\ pour vray, quil menast pendre

A Monfaucon le lieutenant Maillart.

Ma rôt poussa l'audace jusqu'à mettre le roi lui-même en scène, dans Y Elégie xxu, qui fut affichée sur l'un des ponts de Paris, sans nom d'auteur, quelques jours après le supplice de Samblançay. Ainsi parlait le supplicié dans cette pièce, dont la copie fut bientôt partout répandue, et

dont l'auteur courait grand risque d'être replongé dans l'enfer du Châtelet : ■

Feus des plus gratis la faneur.

Où au besoing treuuay fade saueur; Mesmes le roy son perc m'appela; Mais tel! faueur iustice rCesbranla;

1 Voir f Heptaméron de Marguerite d'Angouléme , publié pér M. Leroux cte Lincy, Paris, 1 8 f> 3 , hm a , I , xj. — W Pensait.

Car elle ayant le mien criminel vice

Mieulx esplucké que mon passé seruice,

Près de rigueur, loing de miséricorde ,

Me prononça toute misère et corde . . .

Boys et subiects , en moy veuillez apprendre

Que vanlt grant charge à bailler et à prendre. . . .

Priez à Dieu , o peuple vénérable ,

Que Famé soit traictée sans esmoy

Mieulx que le corps (n, et cognoîssez par moy

Quor et argent , dont tous plaisirs procèdent ,

Causent douleurs qui tous plaisirs excédent.

Si le poète de cour a parlé trop favorablement d'une femme corrompue, qui sacrifiait tout, et même la France, à ses passions; s'il a placé «aux Champs Élyseens,» au sein de la wioye éternelle,?? une reine bigote et débauchée, hypocrite et criminelle, cpii s'était finalement rejetéc dans le parti persécuteur; il ne l'a pas fait, du moins, aussi longtemps qu'elle était à craindre, mais quand elie ne fut plus, et uniquement pour s'acquitter d'un devoir de sa charge et «chanter dueil ordonné.» La Complaincte iv, sur la mort de Louise de Savoie ( 1 5 3 i ) , est infiniment loin de l'impudeur avec laquelle débute le morceau du cardinal Du Perron sur la mort de Catherine de Médicis :

Celle qui fut sur terre en vertu sans pareille ,

De nos ans l'ornement, des futurs la merveille^. . . .

Bien que Marot y rappelle avec éloges ses nombreuses attaques contre Ysaheau, cette Complaincte dut blesser les réformés ardents, qui, dans leur zélé, impitoyable comme toutes les passions de l'époque, se réjouirent sans doute de la mort de leur cruelle ennemie. Mais qui oserait aujourd'hui blâmer le poëte d'avoir, sur une tombe à peine fermée, imposé silence aux nincunes religieuses, et surtout de n'avoir point douté de la miséricorde éternelle? Cnlvin lui-même, que nul n'accusera d'une excessive modération.

W Ces vers étant placés dans la bouche de Samblançay au momonl où il va être exécuté, il nous semble qu'on n\ peut rien voir qui ressemble à l'usage de la prière pour les morts. Au reste Satnblançay était catholique, el pour-

tant c'est Dieu, non les saints, qu'il demande qu'on invoque en sa laveur.

W OEuvros de Du Perron , Paris, i0:>2,

in-foi., t. nr.

9à POETE DE COUR

Calvin, qui avait «soutient désiré que Dieu inist la main sus le duc de Guise pour en desliurer son Eglise, s'il ne te vouloit conuertir, » et qui en même temps s'opposait à l'assassinat du héros de Vassy, n'osait anticiper sur le jugement divin, et blâme discrètement ceux qui avaient cette témérité. « De le damner, ajoute-t-il (1\ c'est aller trop auant, sinon qu'on eust certaine marque infaillible de sa réprobation. En quoy il se fault bien garder de présomption et de témérité, car il n'y a quvn seul iuge douant le siège duquel nous auons tous à rendre compte. »

11 n'est pas surprenant que Marol, qui faisait la guerre à l'hypocrisie monacale, aux iniquités de la magistrature et de la royauté, n'ait pas professé pour la police du temps un respect exagéré, et qu'il ait eu à son égard les sentiments partagés plus tard par Paul-Louis Courier, qui recommandait ironiquement s la crainte de Dieu et des gendarmes. * Fut-ce par amitié, par religion, ou par indignation contre la brutalité des estafiers, qu'à l'âge de trente-deux ans il arracha de leurs mains un prisonnier qu'ils conduisaient en lieu sûr? — Nous ne savons; toujours est-il qu'il fut remis en prison, au mois d'octobre 1627, pour cette équipée, où l'on n'a voulu voir qu'une espièglerie d'écolier.

C'est dans l'enfer où il était retourné, qu'avec l'inaltérable et mélancolique gaieté qui ne le quittait pas, et qui fait le fond de son caractère, il écrivit YEpistre xxvi :

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