‹ Clément Marot et le psautier huguenotChapitre 58 sur 135 · PS. LI · texte numérisé non relu

PS. LI

() Seigneur, ta bénignité

Touche aux deux, et la vérité

Dresse aux nues la teste;

Tes iugementz semblent haut: mont:,

Vn abijsme tes actes bons ;

Tu gardes homme et beste.

(Ps. xxxvi. )

Le traducteur a su varier ses tons et prendre même celui qui convient à la poésie didactique :

Ne sois fasché si , durant ccste vie , Souucnt tu vois prospérer les meschans , Et des malins aux biens ne porte cnuie ; Car en ruine à la fin trébuchons Seront fauchés comme foin, en peu d heure, Et sécheront comme l'herbe des champs. . . .

Certes, le peu de l'homme iuste vaut Mille fois mieux que la riche abondance D'vn mal-viuant, tant soit esleué haut; Car du meschant le bras et la puissance Seront rompuz; mais le Dieu supernel Sera des bons tousiours la soustenance,

(Ps. XXXVII.)

Le mouvement de l'original est admirablement rendu dans les quatre morceaux suivants :

Or ca, ennemy caut et fin, As-tu mis ton emprise à fin?

As-tu rasé noz citez belles?

Leur nom est-il mort auec elles ?

\on, non; le Dieu qui est là haut, En règne qui iamais ne faut, Son throne a dressé tout propice, Pour faire raison et iustice. . . .

Car du sang des iustes senquiert, Luy en souuient et le requiert ;

ï9<3 M A ROT TRADUCTEUR.

I ornais la clameur il n'oublie De l'affligé qui le supplie.

(Ps. IX.)

Dont vient cela, Seigneur, ie te supply, Que loing de nous te tiens les yeux couuers ? Te caches-tu pour nous mettre en oubli/, Mesmes au temps qui est dur et diuers ? Par leur orgueil sont àrdentz les peruers A tourmenter F humble, qui peu se prise. Fay que sur eux tombe leur entreprise.

"(Ps.x.)

La terre au Seigneur appartient, Tout ce quen sa rondeur contient, Et ceux qui habitent en elle ; Sur mer fondement luy donna, L enrichit, et V environna De mainte riuiere tresbelle ....

Haulsez voz testes, grans porlaux,

Huys eternelz, tenez-vous hautz,

Si entrera le roy de gloire.

Qui est ce roy tant glorieux ?

— Cest le fort Dieu victorieux^,

Le plus fort quen guerre on peut croire &\

(Ps. XXI?.)

Nous suivons l'édition des Cinquante tilude en comparaison de l'imitation de Louis

pseaumes de i5/i3; il y avait dans les Trente Racine, qui transforme les portes du temple de;

de i5/i2 : Cest le Dieu d'armes victorieux. Jérusalem en portes du ciel, et Jéhovah en

(2) L'amplification de M. G. de Dumast, à Christ du moyen âge :

qui M«r de Nancy attribue cependant Un style Ouvrez-vous, portes éternelles,

pindarique, ne fait^que supprimer le mouve- porlcs que sj longtemps un arrêt rigoureux

ment et gâter la majestueuse simplicité de Fermoit aux malheureux;

l'original : Ouvrez-vous , portes éternelles;

Le roi de gloire arrive, ouvrez-vous aujourd'hui;

Portes des célestes fêtes, rt .. • • • . ;; „

J ' VA vous, esprits divins, logions immortelles ,

Levez-vous, haussez vos faites; . , . « , •

J ' Accourez au-devant de lui. . . .

Crandissez-vous d'un saint orgueil.

Celui qui sait, d'un coup d'œil . (M est ce roi puissant, demandez-vous encore ? Courber les plus nobles têtes, — Celui fllie l'univers adore,

Revient avec ses conquêtes , Et cellli <lui du ciel aPaise le courroux ;

Revient franchir votre seuil. Les Porlcs désormais n'en seront plus fermées.

Ouvrez ; le roi de gloire est le Dieu des armées ; Kucore ceci est-il un chef-d'œu?re d'exac— Troupes d'anges, prostemez-vous.

lusques à quand, gens inhumaines, Ma gloire abattre tascherez?

lusques à quand emprises vaines, Sans fruict et d'abusion pleines, Aimer ez-vous et cer citerez ? . . .

Puis offrez iuste sacrifice, De cueur contrit, bien humblement .

Pour repentence d'vn tel vice, Mettant au Seigneur Dieu propice Vos fiances entièrement.

Plusieurs gens disent : Qui sera-ce Qui nous fera veoir force biens ?

0 Seigneur, par ta saincte grâce, Vueilles la clairté de ta face Esleuer sur mon et les miens.

(Ps. IV.)

Il y a de l'élan lyrique dans plusieurs des strophes du cm, mais bientôt perdu dans des tournures prosaïques (l) :

Mais la mercy de Dieu est éternelle A qui le craint, et trouueront en elle Les flz des flz iustice et grand' bonté. Fentens ceux-là qui son contract obseruenl , Et qui sa Loy en mémoire reseruent, Pour accomplir sa saincte volunté.

La suivante est meilleure :

Dieu a basty, sans qui branle n empire , Son throne aux deux, et dessoubz son empire Tous autres sont et submis et ployés.

Or, louez Dieu, Anges de vertu grande, Anges de luy, qui tout ce qu 'il commande Faites si-tost que parler vous ï!oqez.

(l) Un beau vers du civ est mal encadré :

Le Seigneur, di, qui fait horriblement Terre trembler d'vn regard seulement,

Voire qui/ail [tant peu les scache atteindre) Les plus hauts monts d'ahan suer et craindre.

49ê M A ROT TRADUCTEUR.

Le iiMMiic accenl lyrique se retrouve dans le début du \\\\\ :

Mon Dieu me paist soubz sa puissance haute : Cest mon berger, de rien te n'auray faute, En tect bien seur, ioignani les beaux herbages, Coucher me fait , me meine aux clairs riuages , Traitte ma vie en douceur treshumaine , Et, pour son nom , par droitz sentiers me meine.

Les strophes suivantes portent, malgré la faiblesse de quelques vers, le cachet d'une majesté sévère :

Pourquoy font bruit et s'assemblent les gens ? Quelle folie à murmurer les meine?

Pourquoy sont tant les peuples diligens A mettre sus vne entreprise vaine?

Bandez se sont les grans roys de la terre , Et les primatz ont bien tant présumé De conspirer et vouloir faire guerre Tous contre Dieu et son Boy bienaymé.

Disans entre eulx : Desrompons et brisons Tous les lyens dont lyer nous prétendent ; Au loing de nous iettons et mesprisons Le ioug, lequel mettre sur nous s'attendent. Mais cestuy-là qui les hautz deux habite Ne s'en fera que rire de là haut :

Le Toutpuissant de leur façon despite Se moquera ; car d'eulx il ne luy chaut.

Ijors , s'il luy plaist , parler a eulx viendra

En son courroux , plus qu'autre espouantable :

Et tous ensemble estonnez les rendra

En sa fureur terrible et redoutable.

Roys, dira -il , d'où vient ceste entreprise?

De mon vray I>oy i*ay fait élection.

le Tay sacré, sa couronne il a prise

Sur mon tressainct et haut mont de Sion . . .

(Ps. ...)

Sans perdre la grâce, Marot a donc su rendre le mouvement lyrique du Psautier, et, ce qui lui était plus difficile que tout le reste, atteindre çà et là la noblesse de l'expression. Il excelle à reproduire sans eiïori la vivacité, les tournures hardies et les images de la poésie sémitique. Malgré l'enfance de l'art et l'imperfection des procédés, qu'il dut créer en grande partie, il a peint des tableaux imposants et grandioses, qui rappellent les Pérugin, les Fra Angelico, qu'on admire toujours, même à côté de Raphaël.

Dès qu'aduersitê nous offense.

Dieu nous est appuy et défense; Au besoing rations esprouué.

Et grand secours en luy trouué.

Dont plus n'aurons crainte ne doute.

Et, deust trembler la terre toute.

Et les montaignes abysmor Au milieu de la haute mer;

Voire deussent les eaux profondes Bruire, escumer\ enfler leurs vndes.

Et, par leur superbe pouuoir.

Rochers et montaignes mouuoir :

Au temps de tourmente si fier e , Les ruisseaux de nostre rmùre Besiouyront la grand' cité, Lieu tressainct de la Deité.

"(Ps.XLVI.)

lambrissé d'eaux est ton palais voustc ;

En lieu de char sur la nue es porté,

Et les fortz ventz, qui parmy l'air souspirent,

Ton chariot, auec leurs esles, tirent.

Des ventz aussi diligens et légers

Fais tes heraux, postes et messagers;

Et foudre et feu , fort promptz à ton scruice.

Sont les sergens de ta haute Justice. . . .

Montaignes lors vindrent à se dresser, Pareillement les vaux à s'abbaisser, . . . Tu fis descendre aux vallées les eaux; Sortir y fis fontaines et ruysseaux ,

Qui vont coulant, et passent et murmurent Entre les montz , qui les plaines emmurent . . . Dessus et près de ces ruysseaux cour ans , Les oyseletz du ciel sont demourans, Qui, du milieu des fueilles et des branches, Font resonner leurs voix nettes et franches.

( Ps. mv. )

Quand Israël hors d'Egypte sortit , Et la maison de Iacob se partit

D'entre le peuple estrange, luda fut fait la grand' gloire de Dieu ; Et Dieu se fit prince du peuple hebrieu ,

Prince de grand' louange.

La mer le vit, qui s'enfuit soudain, Et contremont Veau du jleuue Iourdain

Retourner fut contrainte ; Comme moutons, montaignes ont sailly, Et si en ont les cous taux tressailly

Comme agneletz en crainte.

Qu'auois-tu, mer, à t' enfuir soudain?

Pourquoy amont, l'eau du Jleuue Iourdain,

Retourner fus contrainte ?

Pourquoy auez, montz, en moutons sailly ? Pourquoy, coustaux, en auez tressailly,

Comme agneletz en crainte ?

Deuant la face au Seigneur qui tout, peut , Deuant le Dieu de Iacob, quand il veut,

Terre tremble craintiue.

(Ps. CXIV. )

Ceux qui dedans gallées Dessus la mer s'en vont, Et en grans eaux sallées Mainte trafique font, Ceux-là voyent de Dieu Les œuures merueilleuses , Sur le profond milieu Des vagues périlleuses.

Le vent, s il luy commande, %

Souffle tempestueux ,

Et s1 enfle en la mer grande

Le Jlot impétueux;

Lors montent au ciel haut,

Puis aux gouffres descendent ,

Et d'effroy peu s en faut

Que les ames ne rendent;

Chancellent en yurongne Troublés du branlement, Tout leur sens les eslongne , Perdent ï entendement ; Mais si à tel besoing Crians, à Dieu lamentent, Subit il les met loing Des maux qui les tourmentent,

Fait au vent de tempeste Sa fureur rabaisser, Fait que la mer sarreste, Fait les vndes cesser..

L'orage retiré, Chacun ioye demeine, Et au port désiré Le Seigneur Dieu les meine.

(Ps. CV1I.)

La plainte et l'imprécation ont, dans le morceau que voici, autant de farouche énergie que dans l'original :

Les gens entrés sont en ton héritage, Ilz ont poilu, Seigneur, far leur outrage, Ton temple saint, Hierusalem destruite, Si qu'en monceaux de pierres l'ont réduite.

Hz ont baillé les corps

De tes seruiteurs morts

Aux corbeaux, pour les paistre;

La chair des bien-viuans

Aux animaux suyuans

Bois et plaine chanipestre . . . .

Veuilles de toutes partz Des tiens le sang espars Venger en noz présences.

Des prisonniers le gémissement vienne Iusques au ciel , en la présence tienne ; Les condamnés et ceux qui ia se meurent Fan que viuantz par ton pouoir demeurent.

A noz voisins aussy,

En leur sain endurcy,

Sept fois veuilles leur rendre

Le blasme et deshonneur,

Que contre toy, Seigneur,

Ont osé entreprendre ....

(Ps. LXXIX.)

Il en est de même de l'objurgation suivante :

Dieu veuille donc ces lettres Maudissantes Tout à trauers pour iamais inciser ; Pareillement ces langues arrogantes, Qui brauement ne font que deuiser,

Qui mesmement enlre-eux ce propos tiennent : Nous serons grans par noz langues sur tous ; A nous, de droit, nos lettres appartiennent; Flattons, mentons, qui est maistre sur nous M?

(Ps. SU.)

Et quelle peinture du Dieu juif, vengeur de l'innocent !

Sachez que Dieu a son palais aux deux ; Dessus son throne est V Eternel Monarque; La haut assis, il voit tout de ses yeux , Et son regard les humains note et marque.

(l) La traduction de M. de la Jugie, moins éloquente que celle du poêle de François 1er, a du moins le mérite d'une étonnante concision :

L'Éternel confondra ces langues caressantes , Ces langues dont l'orgueil anime son courroux. Les superbes ont dit : Nos langues sont puissantes. Notre parole est libre: et quel maître aurions-nous':

Tout il esprwue, et le iuste il approuue ;

Mais son cueur hait qui ayme extorsion ,

Et F homme en qui violence se trouue.

Pleuuoir fera feu de punition

Sur les malins; soufre chaud, flamme ardente.

Vent foudroyant, voylà la portion

De leur bruuage et leur paye euidente ;

Car il est iuste, et pource ayme iustice,

Tournant tousiours, par douce affection,

Vers V homme droit son œil doux et propice.

(Ps. XI.)

Enfin, dans le psaume xvm, l'un des plus beaux et des plus richement imagés, véritable chef-d'œuvre de poésie orientale, Marot, et ce n'est pas un mince éloge, n'est point resté trop au-dessous de son modèle, malgré l'archaïsme et la simplicité presque enfantine de son langage. Pour en juger, il faut lire d'abord la traduction littérale:

Je t'aime, Jéhovah, ma force, Jéhovah, mon rocher, ma forteresse et mon libérateur, mon Dieu, roc sous lequel je me réfugie, mon bouclier, ma corne protectrice et mon asile. Loué soit Jéhovah ! inécriai-je , et je fus délivré de mes ennemis.

Les cordes de la mort m entouraient , les torrents de la destruction m 'épouvantaient , les chaînes du Cheol^ me garrottaient,

la mort ni avait pris dans son lacs ; dans mon angoisse , j'invoquai Jéhovah,

je criai vers mon Dieu; de sou palais il entendit ma voix , mon cri [s'éleva] jusqu'à lui, parvint à son oreille.

La terre braida et trembla, les fondements des montagnes s'agitèrent et branlèrent, parce quil était irrité.

Une fumée monta de ses narines.

'' Séjour dos morts.

de sa bouche sortit un feu dévorant; il en jaillit des charbons ardents.

Il abaissa les deux et descendit; l'obscurité était sous ses pieds.

Monté sur un chérubin, il prit son voL il plana sur les ailes du vent.

Il fit des ténèbres son voile, de V obscurité des eaux et des nuées ténébreuses , une tente autour de lui. De la splendeur qui V environnait s'élancèrent les nuées, la grêle et les charbons ardents.

Jéhovah tonna dans les deux, Elione M fit retentir sa voix, jeta de la grêle et des charbons ardents. Il lança ses flèches et dispersa l'ennemi, d'innombrables éclairs, et le mit en fuite.

Les vallées de la mer apparurent, les fondements de la terre jurent découverts .

à ta menace, Jéhovah, far le souffle impétueux de ta colère.

Il tendit la main d'en haut et me prit, me retira des grandes eaux, etc.

oici la traduction de Marot:

le t'aymeray en toute obéissance, Tant que viuray, o mon Dieu , ma puissance : Dieu, c'est mon roc, mon rempar haut et seur, C'est ma rencon, c'est mon fort défenseur.

En luy seul gist ma fiance perfaite , C'est mon pauoys , mes armes , ma retraitte ; Quand ie l'exalte et prie en ferme foy, Soudain recoux des ennemis me voy.

Dangers de mort vn iour m'environnèrent, Et grans torrentz de malins m'estonnerent. Testois bien près du sépulcre venu , Et des filés de la mort preuenu.

Très- Haut.

Ainsi pressé, soudain linuoque et prie Le Toutpuissant, haut à mon Dieu ie crie: Mon cry au ciel iusquà luy pénétra, Si que ma voix en son oreille entra.

Incontinent tremblèrent les campagnes, Les fondementz des plus hautes montagnes, Tous eshranlés, s'èsmeurent grandement; Car il estoit courroucé ardemment.

En ses nareaux luy monta la fumée.

Feu asprc assoit de sa bouche alumée; Si enjlambé en son courage estoit Quardcntz charbons de toutes pars iettoit. Baissa le ciel , de descendre print cure , Ayant soubz piedz mie brouée obscure; Monté estoit sur vn esprit mouuent, Voloit guindé sur les esles du vent W.

Et se cachoit dedans les noires nues, Pour tabernacle autour de luy tendues ; Enfin rendit par sa grande clarté Ce gros amas de nues escarté.

Grcsle iettant et charbons vifz en terre , Au ciel menoit l'Eternel grand tonnerre. UAltitonant sa voix grosse hors mist, Et gresle et feu sur la terre transmist ,

Lança ses dards, rompit toutes leurs bandes, Doubla Fesclair, leur donna frayeurs grandes. A ta menace, et du fort vent poussé, Par toy, Seigneur, en ce point courroucé, Furent canaux desnués de leur vnde, Et descouvertz les fondementz du monde.

Sa main d'enhaut icy bas me tendit, Et hors des eaux sain et sauf me rendit, etc.

L'ode do Racino sur le même sujet u'est qu'une imitation abrégée on

(,) Ces deux vers ont été modifiés, sans Monté csloit sur chérubins mouuants,

doute par Bèze, de la manière suivante, dans Voloit (ïuindé SHr fo* ailes <lcs vcnts-

l'édition de i 56a :

amplifiée selon les exigences de la rime et du christianisme moderne. Nonseulement la couleur locale et le cachet oriental en ont complètement disparu; mais la forme même des images a été si maladroitement modifiée, qu'on serait tenté d'accuser de vandalisme le plus harmonieux de nos poètes avant Lamartine M.

Je t'aimerai, bonté suprême,

Mon défenseur et mon salut.

Grand Dieu ! d'un cœur plein de toi-même

Daigne accepter V humble tribut !

De mes rivaux la haine impie

Attaquoit mon sceptre et ma vie,

Tu sauves ma gloire et mes jours:

En rendre grâce à ta tendresse ,

Cest assurer à ma foiblesse

Un nouveau droit à tes secours.

Déjà dans mon âme éperdue

La mort, répandant ses terreurs,

Présentoit par-tout à ma vue

Et ses tourments et ses horreurs :

Ma perte étoit inévitable.

J'invoquai ton nom redoutable.

Et tu fus sensible à mes cris :

Tu vis leur trame sacrilège,

Et ta pitié rompit le piège

Où leurs complots 'mavoient surpris.

Tu dis, et ta voix déconcerte L'ordre éternel des éléments; Sous tes pas la terre entr ouverte Voit chanceler ses fondements.

Dans sa frayeur le ciel s'abaisse; Devant ton trône une ombre épaisse Te dérobe aux yeux des vivants; Des chérubins, dans le silence, L'ade s'étend; ton char s'élance A travers les feux et les vents.

La traduction de M. de la Jugie nous parait ici également inférieure à celle de Marol.

Au devant des pâles victimes

Que poursuit ton glaive perçant ,

Prête a sortir de ses abijmes ,

La mer accourt en mugissant;

Intéressés à la vengeance,

Tous les fléaux, d'intelligence .

S'unissent pour leur châtiment :

Du monde près de se dissoudre ,

Le chaos en proie à la foudre.

M'est plus quun vaste embrasement ....

D'un splendide poëme juif, où les métaphores, simples d'abord, puis plus énergiques, puis audacieuses, se pressent, s'accumulent et sont prodiguées avec une richesse inouïe , le pieux Racine a réussi à faire une pâle hymne chrétienne, dont la faiblesse se trahit dès le début.

Les images hébraïques des deux premières strophes : rocher, forteresse, bouclier, corne, asile, cordes et lacs de la mort, torrents de la destruction, chaînes du Cheol, palais et oreille de Dieu, n'ont pas trouvé grâce devant sa timide et puriste poétique; il y a substitué le sceptre, la gloire, la haine impie, les terreurs et les horreurs de la mort, la trame sacrilège, les pièges, les complots, la bonté suprême (qui n'est nullement l'équivalent de Jéhovah, Dieu terrible), l'humble tribut d'un cœur plein de Dieu, la tendresse et la pitié divines, inconnues au judaïsme; il a transformé en rivaux les ennemis du poëte. A travers cette nuance de mysticisme perce l'idée catholique du mérite des œuvres : la reconnaissance devient un droit au secours divin. Puis, faute plus grave encore que toutes les précédentes. Racine a supprimé ce mouvement si subit et si impétueux :

Loué soit Jéhovah ! rnécriai-je , et je fus délivré de mes ennemis.

Les anthropomorphismes qui constituent la plus grande beauté des strophes suivantes : la colère de Dieu, la fumée de ses narines, le feu et les charbons de sa bouche, son voile de ténèbres, sa tente de nuées, sa voix (pu est le tonnerre, ses flèches, ses innombrables éclairs, Racine les a tous supprimés par religion. Dans le lexte, Jéhovah abaisse les cieux et des-

508 MAKOT T K A D U C T E U H.

cend, pour arracher le psalmiste au péril; chez Racine nous ne trouvons (jiie ceci :

Dans sa frayeur le ciel s'abaisse.

Puis, qu'est-ce que V ordre éternel des éléments (qui n'a rien d'hébreu) déconcerté, en comparaison des cataclysmes épouvantables que précipite la colère de Jéhovah ? Qu'est-ce que ce pauvre glaive perçant poursuivant de pâles victimes, à côté de ce déluge de grêle, d'éclairs, de charbons enflammés que lance le Dieu sémitique? Et comme ces trois beaux vers, les plus beaux du morceau :

Des chérubins, dans le silence, Voile s'étend; ton char s'élance A travers les feux et les vents ,

traduisent faiblement le texte :

Monté sur un chérubin, il prit son vol, il plana sur les ailes du vent.

D'un de ces épouvantables orages d'Orient, durant lesquels le ciel et la terre paraissent tout en flammes ^, et dont on ne perd pas plus le souvenir que celui du sifflement des obus, Racine a fait quelque chose de décent, de poli, un petit orage d'opéra-comique.

Il n'a pas été plus heureux dans l'imitation bien connue de ces vers du psaume xxxvn :

J'ai vu le méchant terrible , s' étalant comme un arbre vert non transplanté ; je passai il n'était plus ; je le cherchai, et ne le trouvai plus.

Marot les a traduits presque littéralement et non sans grâce :

l'ay veu l'inique enflé et craint au monde, Qui, s'estendant, grand et haut verdissoit,

d) v0îr Fernand Schicïder, En Orient, Paris , être une l'a u te. Le parallélisme, d'accord avec Michel Lévy, i863, in-ia, p. 8Â. les Septante et laVulgale, exige lâyttl au

('2) Il y a dans l'hébreu : (l disparut; ce doit lieu de Tj^j.

UAROT TRADUCTEUR. 509

Comme vn laurier qui en rameaux abonde ; Puis , repassant par où il Jlorissoit , N'y estoit plus , et le cerchay à force ; Mais ne le sceu trouver en lieu qui soit.

Racine les a défigurés à force d'amplification (1) :

y ai vu Y impie adoré sur la terre, Pareil au cèdre, il cacJwit dans les deux Son front audacieux; Il sembloit à son gré gouverner le tonnerre ,

Fouler aux pieds ses ennemis vaincus ; Je nai fait que passer, il nétoit déjà plus.

(Esther.)

Cette strophe est plus harmonieuse que celle de Marot; mais X adoration de l'impie est une exagération, qu'on ne peut pardonner au poëte, qui connaissait le monothéisme rigide et intolérant des poètes hébreux. Il en est de même du gouvernement du tonnerre, que les Sémites prennent, du moins en poésie, pour la voix de Dieu, et qu'ils ne s'aviseraient pas de mettre, même hypothétiquement, en la puissance d'un mortel. Nulle part, peut-être, on ne peut mieux apprécier l'une des différences qui caractérisent les littératures sémitique et arienne. Tandis que l'une, presque dépourvue d'art et sans chercher l'effet, atteint du premier bond au sublime (Je passai, il n était plus}, puis l'amoindrit et le gâte en insistant, grâce à son système poétique, qui exige la répétition ou le parallélisme (Je le cherchai, et ne le trouvai plus}; l'autre calcule, elle prépare et amène le trait, puis s'arrête dès qu'il est lancé (Je n'ai fait que passer, il n'était déjà

(l) «Racine, dit Laharpe, ne s'est élevé si haut, au delà de lous les poètes français, dans Esther et dans Athalie , que parce qu'il y a fondu la substance et l'esprit des livres saints, plutôt qu'il n'en a essayé la traduction. C'est vraiment un coup de maître. . . . Racine est un prophète d'Israél qui écrit en français. . . . Mais quand il traduit expressément un passage distinct, alors Racine lui-même, loi i f Racine qu'il est, reste quelquefois au-dessous de David.

« En voici la preuve :

■Vai vu l'impie adoré sur la terre, etc.

Il n'y a personne qui ne donne la palme à l'original par un cri d'admiration : les vers de Racine sont de l'or parlilé; mais le lingot est ici. »

(Le génie de la Bible , contenant les jugements des plus célèbres écrivains sur la Bible et les plus beaux passages de ce livre traduits ou imités par les meilleurs poètes français , Paris, A. Boulland , 1 8ag , in-N", |>. 1 1 (\. )

plus). Ainsi, malgré son universalité, le sentiment du beau revêt des formes dissemblables, qui varient selon les temps et les lieux, ce qui revient à dire que le goût est affaire de climat, de race et d'éducation. L'ode célèbre (1) du plus grand de nos lyriques, J. B. Rousseau :

Seigneur, dans ta gloire adorable Quel mortel est digne d'entrer?

ne gagne pas non plus à être comparée avec le psaume de Marot. Elle débute, il est vrai, par de magnifiques vers, où la noblesse de la pensée s'allie à l'harmonie du langage; mais pourquoi nul ne s'avise-t-il jamais de citer ceux qui suivent cette belle strophe, splendide portail d'un édifice mesquin qu'elle écrase?

Comme il s'agit avant tout de traduction, consultons d'abord l'original. Rien n'est plus naturel et moins orné que ce petit poème didactique, expression de la piété juive, qui ne s'élève guère au-dessus de ce que nous appelons la morale de la religion naturelle :

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