ODE PREMIÈRE
de J. B. Rousseau.
Seigneur, dans ta gloire adorable
Quel mortel est digne d'entrer ?
Qui pourra , grand Dieu ! pénétrer
Ce sanctuaire impénétrable, Où tes saints inclinés, d'un œil respectueux, Contemplent de ton front F éclat majestueux ?
Ce sera celui qui du vice'
Evite le sentier impur;
Qui marche d'un pas ferme et sûr
Dans le chemin de la justice , Attentif et fidèle a distinguer sa voix, Intrépide et sévère à maintenir ses lois.
Ce sera celui dont la bouche
Rend hommage à la vérité;
Qui, sous un air d'humanité,
Ne cache point un cœur farouche ; Et qui par des discours faux et calomnieux Jamais à la vertu n'a fait baisser les yeux.
Celui, dis-je, dont les promesses Sont un gage toujours certain; Celui qui d'un infâme gain Ne sait point grossir ses richesses ; Celui qui, sur les dons du coupable puissant, N'a jamais décidé du sort de l'innocent.
Qui marchera dans celte voie , Comblé d'un éternel bonheur, Un jour, des élus du Seigneur Partagera la sainte joie; Et les frémissements de l'enfer irrité Ne pourront faire obstacle à sa félicité.
Il n'y a plus trace dans cette ode de l'exquise simplicité de l'original. La pompe du début et de la fin ne s'accorde point avec le ton plus modeste des strophes intermédiaires. Encore si cette faute de goût était la seule ! Concédons que l'expression pénétrer un sanctuaire soit une licence permise; la syntaxe autorise-t-elle les tournures suivantes et surtout la dernière : fidèle à distinguer la voix, sévère à maintenir la loi, décider du sort de quelqu'un sur des dons? Et puis, que d'additions de termes abstraits (1) : gloire divine, éclat du front divin, vice, vertu, humanité, voix de la justice, loi de la justice; et que de chevilles : le sentier impur du vice, un pas ferme et sûr, attentif et fidèle à, intrépide et sévère à, celui, dis-je, Yinfâme gain! Infâme n'est pas le mot propre; il faudrait illicite ou déshonnête. En outre, des discours calomnieux ne font pas baisser les yeux à la vertu : la vertu résiste à la calomnie, la confond, et n'est troublée que par des discours indécents. J. B. Rousseau a recherché l'éclat dans la dernière strophe, pour faire un pendant à la première; aussi sonne-t-elle faux, et y sent-on l'enthousiasme à froid, je ne sais quoi de théâtral et de déclamatoire.
Sous le rapport de l'exactitude, le commencement et la fin sont plus fautifs encore : tandis que le psalmiste promet aux justes hébreux la protection de Jéhovah et une prospérité durable, c'est du ciel que nous parle le lyrique français, de la vie future, de X éternel bonheur, de la joie des élus, des frémissements de X enfer irrité, toutes choses à leur place chez Dante, Milton, Klopstock, mais on ne peut plus déplacées dans la traduction ou l'imitation d'un poëme juif. A cette rhétorique ampoulée, qui se plaît aux contre-sens, et orne grotesquement le sage antique de la perruque de Louis XIV, nous préférerions encore, pour notre part, l'ignorante naïveté des Bibles historiées du moyen âge, qui font réciter aux douze apôtres les Heures de la Vierge Marie. Qu'on relise maintenant la traduction de
(l) Ce défaut, commun à Malherbe, Ra- et Voce mea ad Dominum deprecatus sum, par
cine, etc., n'est peut-être nulle part plus ceux-ci: fréquent que chez M. Poirson (Quelques Je verse en ta présence ,
psaumes traduits en français, Nancy, l 86C , Dans l'émoi que mon cœur ressent ,
in-8°), qui rend Dat escam esvrienlibus par La prière de l'innocence.
• (Ps. CXM. )
les vers: v '
On trouve également dans la traduction do // donne à la soif un breuvage, J\|, de Dumast : Yespoir de l'innocence (ps. Vil),
A la faim un pain nourrissant, ]a vo{x [a sotlJjrrance (ps. vm), les sentiers
fPs. cxi.v. ) du devoir (ps. i ), la bonté des 6-/>jt.r(ps. v), etc.
M a rot, et qu'on nous dise laquelle des deux est préférable à tous égards (|).
L'incompatibilité de notre poétique moderne et de la poésie bébraïque n'est pas moins évidente chez Malherbe; il suffît, pour s'en convaincre, d'examiner l'une de ses trois paraphrases, celle du psaume cxlv (notre cxlvi) (2), que Marot n'a point traduit.
«Ces quatre stances, dit Ménage (3), ne comprennent pas tout le psaume cxlv, dont nostre poëte n'a point paraphrasé la fin, ne la pouvant rendre en nostre langue avec la mesme grâce qu'il avoit fait le commencement, comme il l'a souvent dit luy-mesme à plusieurs personnes qui me l'ont redit. Et quœ desperat tractata niiescere posse, relinquit. C'est le conseil d'Horace. »
N'espérons plus, mon âme, aux promesses du monde; Sa lumière est un verre A *et sa faveur, une onde , Que toujours quelque vent empesche de calmer. Quittons ces vanilez, lassons-nous de les suivre :
Cest Dieu qui nous fait vivre,
Cest Dieu qu'il faut aimer.
(l) A côté de vers d'une rare perfection, il y a, dans Y Ode deuxième de J. B. Rousseau, tirée du psaume xviii (notre xix), et plus admirée encore que la précédente, des défauts non moins choquants.
Les deux instruisent la terre A révérer leur auteur; Tout ce que leur globe enserre Célèbre un Dieu créateur.
Quel plus sublime cantique Que ce concert magnifique De tous les célestes corps?
Quelle grandeur infinie!
Quelle divine harmonie Résulte de leurs accords!
De sa puissance immortelle
Tout nous parle , tout nous instruit ;
Le jour au jour la révèle,
La nuit l'annonce à la nuit.
Ce grand et superbe ouvrage ,
N'est point pour l'homme un langage
Obscur et mystérieux ;
Son admirable structure
Est la voix de la nature,
Qui se fait entendre aux yeux.
Le début de la première strophe est for! beau, bien que le mot globe y fasse l'effet d'une dissonance, mais le reste est gâté par la paraphrase, par une image de mauvais goût, celle du concert qui est un cantique, par la réminiscence pythagoricienne de Yharmonie des sphères, et par une expression anlipoétique : une harmonie résultant d'accords. Comme le texte est plus simple et plus majestueux, dit Laharpe :
Les deux racontent la gloire de Jéhovah , et le firmament célèbre l'œuvre de ses mains.
Les quatre premiers vers de la seconde strophe sont sublimes; aussi n'expriment-ils que le mot à mot de l'hébreu. Mais qu'est-ce ensuite qu'un ouvrage qui est un langage , une structure qui est une voix, et surtout une voix qui se fait entendre. . . aux yeux ?
W Les deux autres ont pour thème les psaumes vin et cxxix.
Œuvres de François de Malherbe , publiées par Ménage, Paris, 1722 , itl-i 2 , II , 11.
En vain, pour satisfaire à nos lasches envies,
Nous passons , près des Rois , tout le tems de nos vies
A souffrir des mépris et ployer les genoux.
Ce qu'ils peuvent n'est rien; ils sont, comme nous sommes,
Véritablement hommes ,
Et meurent comme nous.
Ont-ils rendu l'esprit ? ce n'est plus que poussière ,
Que cette Majesté si pompeuse et si f 'ère,
Dont l'éclat orgueilleux étonnoit l'univers;
Et dans ces grands tombeaux, où leurs âmes hautaines
Font encore les vaines,
Ils sont mangez des vers.
Là se perdent ces noms de Maistres de la terre, D'Arbitres de la paix , de Foudres de la guerre. Comme ils n'ont plus de sceptre, ils n'ont plus de jlatteurs, Et tombent avec eux, d'une chute commune,
Tous ceux que leur fortune
Faisoit leurs serviteurs.
Fermons les yeux sur le prosaïsme de quelques-uns de ces vers et sur l'impuissance avouée de Malherbe, qui n'a pas réussi a achever le psaume; passons légèrement sur ces images étranges : une lumière qui est un verre, Yéclat d'une Majesté qui n'est plus que poussière, la vanité des âmes enfermées au tombeau qui se trahit encore par la magnificence de leurs monuments; admettons que cette amplification soit parfaitement réussie. 11 faudra pourtant finir par reconnaître qu'elle donne une idée radicalement fausse du texte que Malherbe a cru embellir, tandis qu'il ne faisait que justifier l'adage : traduttore, traditore La fougue du pinceau de Delacroix, l'exubérance du coloris de Rubens, ne diffèrent pas plus de la suavité de Giotto que cette ode ne diffèro du poème hébreu :
Louez Jéhovah !
Mon âme, loue Jéhovah!
Je veux louer Jéhovah toute ma vie ,
je veux psalmodier mon Dieu tant que j'existerai.
(l) cOn disoit à Malherbe qu'il rfavoit pns «J'ay bien fait parler le bonhomme autrement snivy dans un pseaurne le sens de David: «qu'il n' avoit fait.-n (Tallemant des Reaux, Les «Je croy bien, dit-il; suis-je le valet de David? historiettes , Paris, i8f>/i, I, 287.)
516 M A ROT THAÏ) UCT EUH.
Ne vous confiez pas aux princes ,
au fils d'homme qui ne saurait porter secours.
Son sonjjle s7 échappe;
il retourne à la terre qui Fa formé;
en ce jour-là ses projets s évanouissent.
Heureux qui a pour aide le Dieu de Jacob. . .
Ainsi, Malherbe, Racine, J. B. Rousseau, nous font toucher du doigt ce qu'il y a de factice et de trop abstrait dans notre style lyrique (2), produit de plusieurs révolutions, et son opposition avec la poésie hébraïque, toute prime-sautière, simple, libre, hardie, empruntant toutes ses images à la nature, et non entravée par des lois arbitraires, héritage de plusieurs civilisations raffinées. Ils ne peuvent traduire l'original, ils l'abrègent ou l'amplifient, et toujours le mutilent (3); on sent l'effort dans leurs pastiches, variations écrites dans un autre ton que le thème et pour un autre instrument. Leur langue timide, très-ornée, musicale surtout, destinée à charmer l'oreille bien plus qu'à frapper vivement l'imagination, recula devant les tropes audacieux, l'impétueuse et brusque allure de poëmes sans transition, où l'on ne trouve en fait d'artifices oratoires que de simples assonances ou répétitions du même son (4). En revanche, ils ne goûtent point la brièveté de l'hébreu, ils développent et épuisent, souvent à contre-sens, les pensées qu'il n'indique que par un trait; en un mot, ils oscillent entre l'enflure et l'amoindrissement, défauts qu'on ne rencontre point chez Marot ni chez Conrart ®.
(l) Traduction de M. Bruston.
W «Le besoin d'épancher certaines idées qui me pesaient et que notre vers français ne comporte pas, dit Victor Hugo, me fit entreprendre une espèce de roman en prose (Han d'Islande). » ( Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, Ue édition, 1873, H, ko.)
W Lamartine l'a senti, car, tenté bien des fois de traduire les psaumes, il n'a pourtant osé l'entreprendre.
«Le style de ces cantiques, dit Bossuet (Discours sur l'histoire universelle, ch. m), hardi, extraordinaire, naturel toutefois, en ce qu'il est propre à représenter la nature dans ses transports, qui marche pour cette raison
par de vives et impétueuses saillies, affranchi des liaisons ordinaires que recherche le discours uni, renfermé d'ailleurs dans, des cadences nombreuses qui en augmentent la force, surprend l'oreille, saisit l'imagination, émeut le cœur, et s'imprime plus aisément dans la mémoire.?'
(5) Maniée par un homme d'un goût sûr et contenue par la nécessité de conserver les rhythmes primitifs de Marot et Bèze, la langue nouvelle pouvait cependant éviter ces écueils; mais il fallait un protestant pour la maîtriser ainsi. Le fondateur de l'Académie française fit preuve d'un rare talent en rajeunissant le Psautier, devenu inintelligible en bien des en-
Est-ce à dire que Marot soit un plus grand poète qu'eux? Non certes, mais de beaucoup un meilleur traducteur. Il copie l'original avec amour et respect, tandis que ses successeurs en forcent ou en affaiblissent les couleurs. La différence de ces deux méthodes tient sans doute aux variations du goût et de la poétique; mais elle a, croyons-nous, une cause plus directe et fondamentale. Deux conceptions, non de l'inspiration divine des Écritures, mais de leur importance et du rôle qu'elles doivent jouer dans l'Église et dans la vie religieuse des individus, se trouvant en présence, le respect du huguenot primitif devait être plus entier et plus profond, parce que c'était surtout dans la Bible, sa seule autorité, qu'il entendait la voix de Dieu. Le catholique, au contraire, plaçant l'Église, souveraine interprète de la Bible, au-dessus de la Bible elle-même, sa traduction devait naturellement porter l'empreinte des doctrines de cette Eglise. Ajoutons qu'il en fut plus tard de même clans le protestantisme; quand un nouveau scolasticisme y fit invasion et y régna en maître absolu, le respect véritable du texte biblique, plus prôné que jamais, cessa d'y être une réalité : les traductions ne furent jugées fidèles qu'à condition de s'écarter de l'original et de reproduire la dogmatique officielle.
N'étant ni théologien ni controversiste , Marot n'a point connu la tentation à laquelle ont succombé tous ses imitateurs presque sans exception, savoir celle de faire fléchir le texte dans un intérêt dogmatique, de le christianiser sous ombre de religion et de piété, et d'introduire dans les chants d'Israël les mœurs, les sentiments et jusqu'aux habitudes de langage des temps modernes Si l'ardeur toujours un peu aveugle de la
droits au commun des fidèles, et en en faisant Dieu fut toujours ma lumière et ma vie ;
disparaître la familiarité du style, la maigreur Qui peut me nuire et qu'ai-jc à redouter ?
et le manque d'élévation. «On se plaît, dit J'ai pour soutien sa puissance infinie,
i a \ n/r r> i L'homme mortel peut-il m' épouvanter?
(p. îoojJVl. Bovet,que nous ne nous lassons f 1
, . , , . . , Quand je n' aurois pour moi père ni mère ,
point de citer, a retrouver dans plusieurs des ., * , ,