V.T L'ENFER ET LE CIEL
Partout ils sont chantés, ct par toutes les voir ,
psaumes notre ciel, où le juste est couronné des rayons de la grâce (ps. xxiit, notre xxiv), le ciel patrie des mortels humbles et fervents (ps. xxvi, notre xxvn), le ciel où le Dieu fort, le roi de gloire, devenu Jésus grâce à un contre-sens volontaire ,
Revient triomphant dans le sein de son père ;
(Ps. xxin, notre xxiv.)
le banquet de l'immortalité ;
. . , . . la coupe délectable Qui fait vivre en V éternité ;
(Ps. xxi, notre xxn.)
Y enfer, les anges gardiens (ps. xlix, notre l).
D'un autre côté, il transforme en philosophes du xvmc siècle les impies du psaume xn, qui s'écrient:
Par notre langue nous remporterons, nous savons parler; qui sera notre maître?
Il leur prête ce langage :
La nature nous donna F être; N'ayons, disent-ils, d'autre maître Que ses préceptes éternels.
Il fait parler les nations révoltées contre leur roi, comme tels orateurs des plus mauvais clubs :
Brisons , foulons aux pieds le joug qui nous accable , Dérobons-nous aux lois de ce Christ odieux.
(Ps. n.)
Cette pensée si claire du psaume iv :
Sachez que Jéhovah s'est choisi un homme pieux, que Jéhovah m'exauce lorsque je crie vers lui,
c'est-à-dire : Jéhovah m'aime et me protège, voici comment il l'a rendue :
Mais Dieu nous choisit un modèle, Plein de grâce et de sainteté,
Où de sa clémence éternelle Reluit la douce tnajesté.
Tendre objet de sa complaisance.
Son amour F offrit à nos yeux, Pour ranimer notre espérance Et guider nos pas vers les deux.
Ce petit chef-d'œuvre de traduction libre n'est pas le dernier mot du genre; M. de Sapinaud l'a lui-même dépassé. Il ne s'est pas borné à corriger, en le spiritualisant, le texte trop peu chrétien, il lui a fait dire à la fois blanc et noir. Selon le psaume vi, les morts ne peuvent ni louer Jéhovah, ni même se souvenir de lui, c'est-à-dire ils sont anéantis, pensée juive, que M. de Sapinaud a traduite assez faiblement par ces vers :
Hélas! après sa dernière heure, L homme pécheur, dans sa demeure, Perdra jusqu'à ton souvenir;
auxquels il a cru devoir ajouter ceux-ci, qui expriment justement le contraire :
Et si dans ces lieux de ténèbres Retentissent ses cris funèbres, Ce n est jamais pour t'y bénir.
Gomme ce n'est point pour le plaisir de se contredire lui-même que le traducteur fait ici intervenir les peines éternelles et les hurlements des damnés, cette correction n'a pu être dictée que par un respect mal entendu et fallacieux, qui ne peut se résoudre à voir dans la Bible une doctrine matérialiste, même lorsqu'elle y est clairement et manifestement énoncée
L'exemple suivant, emprunté à M. Poirson, n'est pas moins remarquable, sans parler du français douteux du troisième vers :
Cest parce que j'ai su faire à la conscience Un trône surhumain,
(l) Marol est ici d'une fidélité remar <|iiable :
Car en la mort cruelle .
Il n'est de toy nouuelle,
Mémoire, ne renom; Qui peiifics-tn qui die , Qui loue et psalmodie En la fosse ton Nom?
524 UAROT TRADUCTEUR.
Et que dans Jéhovah fai gardé V espérance Qu'il a mise en mon sein.
(Ps. IV.)
Faire à la conscience un trône surhumain, comme cela cadre avec la poésie d'un peuple qui n'a pas de mot propre pour désigner la conscience, et qui ne Fa certainement pas connue, au moins sous la forme d'instinct divin, de loi suprême, que nous lui donnons! Et tout cela pour traduire : Quoniam ta, Domine, singulariter in spe constituisti me!
[M. de Cardonnel et Debar disent candidement du méchant du
psaume i :
Pour ressusciter à la vie, II ne vient point au jugement.
Non, des élus de la justice Il ne partage point le sort.
Fénclon a rendu la même strophe d'une façon qui n'est ni moins étrange ni moins infidèle :
De nos saintes assemblées, Des faveurs du ciel comblées, Il ne verra plus la paix ; Et dans ï horreur de son crime, Sous ses pas s ouvre V abîme Qui V engloutit à jamais.
M. de la Monnerie a mis sans hésitation dans sa paraphrase : Yhomme- Dieu ( ps. ex), l'incarnation du fils de Dieu (ps. xxvm), la conversion (ps. xxxiu),
Le royaume de Dieu s' approchant Depuis le nadir au zénith.
(Ps. XXII.)
Louis Racine a pris de plus grandes libertés encore : « Presque tous les psaumes, dit-il, que j'ai choisis dans les imitations suivantes sont entièrement prophétiques. Mon dessein a été de prouver que le Messie, comme je Fai dit dans le troisième chant du poëme de la Religion, a été le grand objet des
prophètes.» En conséquence, il met ces vers dans la bouche de Dieu parlant à son oint :
Sors de mon sein, mon fils; annonce ma puissance , Porte aux hommes ma volonté.
(Ps. II.)
Il intitule bravement l'ode vin (tirée du psaume xxn) : Prière de Jésus- Christ sur la croix, et l'ode ix (tirée du psaume xxm) : Triomphe de Jésus- Christ montant au ciel.
C'est d'après le même système que le pasteur Wùstholtz publia, en 1617, un Psautier allemand, sous le titre de Lohwasser luthérien, dont tous les psaumes étaient retouchés de manière à se rapporter «à Christ, but et fin de l'Ecriture sainte,» et «qu'un pasteur de Maëstricht, Daniel- Zacharie Châtelain, entreprit de faire subir aux psaumes un changement plus radical, en les paraphrasant de manière à y introduire tout l'Evangile, comme Watts l'avait fait en Angleterre et comme noi^s l'avons vu faire à Baie et à Zurich.» (F. Bovet, Histoire du Psautier, p. 70, et 187.)
Que d'autres admirent ces pieuses infidélités, qui constituent le plus grand mérite de certaines traductions pour nous ce sont de simples infidélités, et elles ne nous inspirent d'autre sentiment que celui que nous éprouverions à lire que Moïse fut contemporain de Pharamond, premier roi des Français, ou de Buonaparte, général de Sa Majesté Louis XVIII, ou bien encore à voir un clocher gothique sur le Parthénon.
Pour christianiser le Psautier, il ne suffisait pas d'y ajouter ce qui y manque, il fallait encore en retrancher ce qui s'y trouve de trop, savoir : les malédictions ou imprécations des psaumes ni, v, vu, x, xi, xm, xvn,
XV1I1, XXVIII, XXXI, XXXV, LU, LIV, lv, lviii, lix, LXIII, LXIV, LX1X, LXX, LXXI, LXXIX, LXXXIII, XCII, XC1V, C1X , CXXV, CXXIX, CXXXVII, CXL, CXLIII et CXL1V. Oïl
ne s'en fit pas faute.
(l> rDans les passades vagues ou obscurs, comme il s'en rencontre dans le livre des Psaumes, If. G. de Dumast s'est toujours déterminé, pour L'intelligence du lecteur, ù donner l'interprétation la plus analogue au but du psaume, ou la plus conforme a la fin générale des prophéties, quand ils se rapportaient ou
Messie. Ainsi l'auteur a pris la voie la plus sage pour arriver à la véritable pensée du livre saint. . . . Celte nouvelle traduction des psaumes est donc très-fidèle. » (Approbation e'piscopale de Mb'r de Nancy, en tète de la traductioD de M. G. de Dumasl.)
La foi des Calvin et des Bèze, assez robuste et aveugle pour ne pas voir la contradiction absolue qui existe entre ces psaumes et l'enseignement de Jésus : Bénissez ceux qui vous maudissent, ne dura pas dans notre Église au delà du xvic siècle. Quand on eut cessé de chanter les psaumes par ordre (vers 1592), et que le choix en fut laissé à la discrétion du pasteur, ce fut naturellement ceux-là qu'il omit de faire chanter, même après avoir prêché sur la divine inspiration des Ecritures. A la lin du xvne siècle, la compagnie des pasteurs de Genève alla plus loin, elle chargea une commission d'ôter de la révision de Conrart «toutes les phrases qui rappellent trop les malédictions des Juifs contre leurs ennemis. » Ce travail, dû en grande partie à Bénédict Pictet, fut achevé en 1693, et la nouvelle révision fut chantée à partir de 1698. En 1716, le professeur Léger voulait qu'on éliminât du recueil tous les morceaux qui ne convenaient plus à l'Eglise. Trente ans après, la même idée fut reprise, en Hollande, par le pasteur Gabriel Dumont, professeur de langues orientales. Il proposait de «supprimer les psaumes d'imprécations,?? ou du moins de «les rendre au futur par voie de prophétie. » C'est ce que fit Jean-Scipion Vernède, en 1-756; mais sa version ne fut jamais introduite dans le culte public. Cet étrange compromis du futur, imaginé pour sauvegarder le dogme de l'inspiration, reparut de nouveau en 1800, au synode d'Amsterdam, puis en 1807, mais toujours sans succès
Le système qui a prévalu de nos jours, celui de l'élimination, est de beaucoup le plus simple et le plus rationnel ; mais le consistoire de Paris n'en voulait pas encore entendre parler en 18/10. Nous lisons dans la préface du Psautier publié par lui à cette date : «Si tous les psaumes ne servent pas à l'édification dans le culte public, il n'en est aucun qui ne contribue à l'édification particulière dans les maisons. . . . Quelle exclusion pourrait-on prononcer qui ne fût pas un juste motif de regret et de plainte pour le fidèle?. . . Quel psaume, quel verset retrancher dans ce recueil du psalmiste inspiré de Dieu? » A la bonne heure ! voilà qui est clair et net. Mais deux pages plus loin, la préface avoue qu'on a revisé, adouci les imprécations de ce même psalmiste inspiré de Dieu, notamment dans les psaumes cxxxix, xcn, lxix et la dernière strophe du cxxxvn, «à cause de l'énergie outrée des vœux de vengeance qu'elle exprime et malgré le
[{] Voir F. Bovet, Histoire du Psautier, p. i 6U , 1 87, 190.
mérite littéraire de l'expression.» Puis le même écrivain, M. Juillerat, reprend, aussitôt : «Le respect le plus religieux est dû au texte sacré. Il y aurait folie et impiété à vouloir renchérir sur la clémence divine,» etc.
Les catholiques ont usé du même procédé. M. Poirson avoue qu'il s'est cru obligé d'adoucir en certains endroits «l'expression d'une effrayante malédiction contre les ennemis d'Israël , ou même contre ceux du psalmiste, » et il ne pense pas avoir pour cela «ôté au texte rien d'essentiel ! »
Marot entendait autrement les devoirs d'un traducteur ; s'il ne s'est pas occupé des psaumes qui expriment les sentiments les plus antichrétiens, il a traduit fidèlement les imprécations qu'il rencontrait dans les autres :
. . . Seigneur, en ta mémoire imprime- Les fdz d'Edom, qui sur Hicrosolyme Crioient, au iour que F on la destruisoit; Souuienne toy que chascun d'eux disoit : A sac, à sac, qiielle soit embrasée, Et iusquau pied des fondementz rasée !
Aussi seras, Babylon, mise en cendre, -f- Et tresheureux qui te saura bien rendre
Le mal dont trop de près nous viens toucher. -\- Heureux celuy qui viendra arracher
Les tiens enfans d, 'entre tes mains impures M,
Pour les froisser contre les pierres dures.
(Ps. CXXXVI1.)
Les petites croix de la marge ont été faites au crayon, sur un Psautier de 1 655 , par quelque protestant du xvnc ou du xvnr9 siècle, que cette cruauté commençait à inquiéter, sinon à scandaliser (2).
M De ta mammelle impure. (Édit. de 1 562.)
(2) M. Claude, qui prête à un psalmiste la pensée que le ciel est noire vraie pairie, n'éprouve ici ni scrupule ni scandale; tout entier au charme de celte belle élégie patriotique, il oublie qu'elle se termine par un sauvage cri de vengeance, et la fait suivre d'une noie trop pathétique, qui est le sublime du genre :
«La poésie louchante de ce psaume, son sentiment si profond, si vrai, si mélancolique et si naturel, est passé dans l'âme des masses
et l'a rendu populaire. Il répond à toutes les notes plaintives du cœur humain, à toutes les amertumes et à tous les regrets, à toutes les aspirations et à tous les mécomptes, à toutes les douleurs, à tous les gémissements, à tous les ennuis des facultés égarées, des désirs trompés, des espérances déçues, pour les individus comme pour les nations. C'est l'un de ces morceaux de poésie pleins d'une étemelle fraîcheur, débordant de voluptés, embaumé des plus suaves d des plus pures émanations du
M. l'abbé Bertrand, qui a donné des psaumes une traduction estimée, en prose et d'après le parallélisme, a essayé d'un moyen héroïque .et désespéré, pour décharger le psalmiste de la responsabilité des atroces malédictions du psaume cix, traduites presque mot à mot par Th. de Bèze. C'est à Dieu même que le poète se plaint de son ennemi, et qu'il adresse cette invocation, où le cruel génie oriental s'exprime avec une brièveté qui fait le désespoir des traducteurs :
6 Place-le sous la domination du méchant, et qu'un accusateur se tienne a sa droite;
7 qu'il soit condamné quand on le jugera, et que sa prière lui soit imputée à crime !
8 Que ses jours soient courts,
et qu'un autre le dépouille de sa charge!
9 Que ses enfants deviennent orphelins , et sa femme, veuve;
0 que ses fils soient vagabonds et mendient, qu'ils demandent V aumône loin de leurs maisons en ruines!
1 Que l'usurier jette le filet sur tout ce qui lui appartient, et que des étrangers le dépouillent du fruit de son travail!
2 Que personne ne lui conserve d'affection , et que nul n'ait pitié de ses orphelins ;
3 que sa postérité soit retranchée, et le nom de ses fils, éteint dès la génération suivante!
h Que Jéhovah se souvienne du crime de ses pères , et que l'iniquité de sa mère ne soit point effacée ; 5 que leurs péchés soient sans cesse sous les yeux de JéJiovah ,
et qu'il retranche leur nom de dessus la terre; 0 parce qu'il ne s'est point souvenu de faire miséricorde ,
et qu'il a persécuté, pour le mettre à mort , le malheureux , le pauvre, le cœur affligé! 7 77 aime la malédiction, qu'elle fonde sur lui; il ne prend point plaisir à la bénédiction, qu'elle s'éloigne de lui!
cœur, et aux premiers accords duquel toute ses accents sublimes tiennent les cieux attentifs
tête s'incline et rêve le front dans la main. et font taire un instant les lyres éternelles. n
Super jlumina Babylonis ! L'âme n'a pas Le- (Les Psaumes, traduction nouvelle suivie de
soin d'en entendre davantage; l'extase la saisit notes et de réflexions, par F. Claude, Paris,
aussitôt et l'emporte sur son aile au-dessus de Michel Lévy, 1 858.)
tous les bruits de la terre; elle chante et pleure Voilà comment on nous apprend à connaître
son élégie ineffable comme un écho vivant, et la poésie de David !
18 // s'enveloppe de malédiction comme d'un vêtement, quelle pénètre dans son sein comme de Peau, et dans ses os comme de V huile;
1 9 qu'il en soit revêtu comme d'un manteau ,
et sans cesse entouré comme d'une ceinture !
2 0 Telle soit la récompense donnée par Jéhovali à mes ennemis ,
et à ceux qui disent du mal de moi!
En présence de ces horribles malédictions, M. l'abbé Bertrand, pour qui l'inspiration divine de tout le contenu du Psautier est un article de foi, s'est demandé : Est-il possible qu'un écrivain inspiré ait pu former de tels vœux? Et, au lieu de répondre : Il faut bien que cela soit possible, puisque cela est, et par conséquent ce passage n'est pas divinement inspiré, il a répondu : Cela n'est pas possible, donc cela n'est pas. Or c'est bien là ce que disent le texte original et la Vulgate expliqués littéralement; le sens apparent et littéral n'est donc pas le vrai : l'orthodoxie prime le fait, et un traducteur fidèle doit trouver à ce passage un sens plus digne de sa divine origine.
En effet, à l'aide de quatre mots ajoutés (deux au verset 5 et deux au verset 6 ) et d'un contre-sens devenu indispensable , les malédictions s'évanouissent, c'est-à-dire qu'elles sont prononcées contre le psalmiste au lieu de l'être par lui. M. l'abbé Bertrand traduit ainsi le verset 5 :
Au lieu de m aimer ils sont mes adversaires, et moi je prie pour eux.
il souligne les deux derniers mots, qu'il ajoute au texte. Du moment que, grâce à cette addition, le psalmiste prie pour ses ennemis, il est évident qu'il n'a pu prononcer les malédictions qui suivent. Aussi le traducteur a-t-il ajouté, sans les souligner, deux autres mots au verset 6 :
Donne-lui, disent-ils, un impie pour maître, etc.
Mais au verset 20 la difficulté renaissait, et il fallait, pour la lever, faire violence à la grammaire et au texte, qui dit mot à mot :
Tel soit de La part de Jéhovah le salaire donné ù mes ennemis. 1. . 3/i
530 MAKOT TRADUCTEUR.
Le traducteur n'hésita pas et écrivit, pour achever la réhabilitation du psalmiste :
Telle est devant Jéhovah la conduite de mes adversaires,
transformant meèth (de la part de) en nègèd ou lenègccl (devant). Contresens inutile, efforts impuissants; car ils n'ont pu effacer les autres passages du même genre, et notamment le psaume xxxv, qui n'est qu'une variation sur le motif du cix.
Ainsi, M. l'abbé Bertrand a été entraîné dans une fraude pieuse, non par un désir préconçu de falsification, mais par l'idée même de la divine inspiration du Psautier. Cet exemple, que l'on pourrait fortifier par beaucoup d'autres, nous paraît la preuve que, pour traduire aujourd'hui fidèlement les psaumes, il ne faut pas les prendre pour une révélation divine; car le divin étant parfait, c'est-à-dire l'idéal, chacun y chercherait et y trouverait nécessairement son idéal. On y a bien trouvé, outre les belles choses que nous avons déjà dites : le ciel, l'enfer l'incarnation du fils de Dieu, les sept sacrements, etc., celles-ci, qui ne sont pas plus surprenantes : la rhétorique, l'astronomie, la physique, la chimie et ces vers étranges :
Les véritez métaphysiques Limitent les mathématiques, Qui sont un sage amusement. . .
(Ps. CXIX.)
en même temps que les secrets de l'alchimie et la pierre philosophaîe.
L'auteur de ces découvertes, M. de la Monnerie, les a insérées dans ses Odes sacrées selon l'esprit des Pseaumes, Amsterdam, aux dépens de la Compagnie, 17/m, in-12, avec une préface hermétique sur les souffleurs, le mercure philosophique, la fusion de l'or, etc. Voici un échantillon de cette poésie sacrée d'un nouveau genre :
Les élémens de la nature Sont les effets de votre voix, Veau, ce primordial mercure, Votre domicile autrefois,
') Voire même les noires fnreurs des enfers.
M A ROT TRADUCTEUR. 53J Reçoit des vertus dans la nue.
Qui sont V universel menstrue
D'innombrables êtres divers,
Dissolvant comme coagule,
Résidence comme régule,
Qui fait et détruit l'univers.
L'or, cette masse précieuse ,
Rayon solide du soleil,
Attire cette eau vaporeuse
Par son propre aimant sans pareil;
Du mouvement le feu sensible
En fait un sel irréductible,
Qui contient goût, couleur, odeur.
Qui , n'ayant rien de sophistique,
Rend tout le composé physique.
Sans perdre rien de sa valeur.
(Ps. \XVII1. )
Ajoutons que, du temps de Racan, on trouvait encore dans le Psautier de terribles formules d'incantation. « Quand la magie, dit-il abuse des pseaumes,iis témoignent, par la bouche mesmede ceux qui les profanent, une authorité si absolue dans les Enfers, qu'il semble que les démons soient forcez d'obéir aux hommes, et le prince des ténèbres au plus infime de ses subjets. »
Les catholiques, depuis le grand Corneille jusqu'à M. G. de Dumast, sont-ils beaucoup plus sages lorsqu'ils ajoutent à chaque psaume une strophe finale, qui reproduit sous des formes savantes et variées la doxologie trinitaire? La Trinité n'était pas moins étrangère aux psalmistes que les incantations du Grand Albert et le mercure philosophique^. Si Marot
s'était permis, dans l'intérêt de son Eglise, la centième partie d'une pareille falsification, la Sorbonne et la critique n'auraient pas on assez de foudres pour l'écraser.
(1) Dans la dédicace do ses sept psaumes, Paris, iG3i, in-i 2.
(2) Mgr l'évoque de Nancy n'y regarde pas de si près; ce qu'il admire le plus dans la traduction de M. Guerrier de Dumast, c'est «l'étonnante variété de formes,. . . toujours poé-
tiques et très-belles , . . . sous lesquelles il a rendu la doxologie de chaque psaume, en v faisant toujours, lorsqu'il est prophétique, une heureuse application à la loi évangélique. -n ( Approbation rpiscopnln. )
Des altérations de tout genre commises jusqu'à nos jours par l'universalité de ses successeurs, il n'en est presque pas une dont il ait donné l'exemple. Ses seuls défauts sont ceux de la langue deison temps, qu'il a grandement améliorée. S'il manque souvent de noblesse et d'ampleur, il eut du moins la double bonne fortune de venir avant le règne de la scolastique protestante, qui altéra profondément le sens des psaumes, et avant les révolutions littéraires qui ont rendu notre langue poétique, sinon absolument impropre à la traduction de ces antiques poëmes, du moins de l'usage le plus difficile et le plus périlleux. Sa traduction est la seule qui ait marqué, parce qu'elle était tout à la fois l'œuvre de la Réforme et de la Renaissance. Son originalité, sa grâce naïve, l'heureuse variété de ses rhytbmes, le bonheur avec lequel il rend le mouvement aussi bien que les images du texte, enfin l'élan lyrique qu'il sut le premier donner à notre langue familière et prosaïque, tout cela n'est pas le fait d'un simple versificateur, mais d'un vrai poëte et de l'un des ancêtres de Lamartine. Versificateur, sans doute il l'est souvent, comme tous les poëtes et surtout les traducteurs, et les quatre cinquièmes des quatre cent quarante strophes qu'il a traduites sont illisibles aujourd'hui; mais le reste subsiste, défie les outrages du temps, les dédains irréfléchis, et lutte avantageusement avec les imitations des Malherbe, des Racine, et toutes les traductions modernes. Nous irons plus loin, nous demanderons si, même parmi les plus récentes, il s'en trouverait une seule, à part celle de M. de la Jugie dont on pût extraire, comme de celle de Marot, quatre-vingts strophes qui joignissent au mérite indispensable de l'exactitude le charme des beaux vers.
Il y a bien du vrai dans ces lignes qu'une plume distinguée écrivait, il y a trente ans, pour le Semeur®: «Que ne savons-nous apprécier dans son charme naïf l'allure primitive de notre vieux Psautier! La sublimité de l'original s'y trahit sans cesse par éblouissants éclairs au travers d'une langue sans art, qui ne sert là, si nous osons le dire, que comme de livret à la musique éternelle. Tout abandonnés qu'ils soient déjà et presque déclarés barbares, combien je regrette qu'on tende si généralement à les écarter d'une place que seuls ils pouvaient encore remplir l Qu'ils étaient beaux sans y songer et presque sans qu'on y prît garde, ces
(l) C'est une œuvre fort remarquable, et dont nous faisons le plus grand cas.- — W Année i<Wi, p. 3of), article signé 0.
anciens chants de nos pères!. . . . Insoucieux d'harmonie et d'art, ils ne sont que l'adoration elle-même. Rien ne remplacerait leur puissance candide et, si je puis le dire, leur parfum suave et pieux. Dans cette langue vieillie, sous ces tournures parfois bizarres, malgré des mots étranges, des transitions qui sont des coupures, que de grâce rude et de forte expression , que de trésors d'expressive poésie ! »
Miroer des Francs Taulpins. — Dédicace du Contre-poison : Marot a nié dans ses psaumes la Providence, la divinité de Jésus-Christ. — Il mérite tous les supplices, pour s'être moqué du purgatoire, des images, des saints, des indulgences. — Psaume i : Qui au conseil de Caluin n'a este'. — Divers autres. — Approbation de la Sorbonne. — Suppression de l'ouvrage. — Singulier antidote, etc. — Comédie du pape malade. — Singerie des huguenots. — Autres falsifications catholiques du Psautier.
Quiconque a étudié sans parti pris et d'un peu près le xvf siècle sait que la Saint-Barthélemy a été prêchée, en secret et en public, par les ultramontains de l'époque, cinquante ans avant d'être réalisée. Parmi les publications qui sentent le carnage, il n'en est peut-être pas qui y poussent aussi ouvertement que les odieux libelles d'Artus Désiré, auteur de l'ouvrage suivant, que nous croyons très-rare : Le miroer des Francs Taulpins M, autrement dictz Antechristz, et de la nouuelle alliance du tresmiserable et reprouué Luther. Âuecq certaines annotations de l'escripture saincte. Nouuellement reueu et corrigé oultre les précédentes impressions. Âuec priuilege. Paris, Iehan André. i5A6, in~i6. (Bibliothèque Sainte-Geneviève.) Voici un échantillon de son style :
Mauldict Luther, anathematisé ,
Corps infernal , au centre intronisé , . .
Esprit damné, guidon du tentateur, . . .
0 producteur d'infernalle vermine,
Monstre cruel, et rage tyrannique . . .
0 le meschant, o le mauldict damné, . .
0 hérétique, homme errant et immunde. . .
Gens malheureux, pleins d'incrédulité,
Martyrs d'enfer, plongez en la puante huyle ....
Bêlas, mon Dieu, que n\iy ie le fagot
Et k flambeau , pour brasier ceste ordure !
(,) De taupe, taupinière.
Une femme a commis l'irrévérence de citer l'Ecriture sain le en langue vulgaire; c'est assez pour qu'il en lasse «vne idiotte, vne sotte, vue infâme » et s'écrie:
Au jeu, au feu, bruslez la malheureuse, Bruslez cela, que iamais on rien parle.
Quel est donc le méfait de ces pauvres antechrists? S'attaquent-ils à l'honneur de Dieu et de Jésus? Artus ne les vouerait pas au fagot pour si peu; mais ils font bien pis. Ecoutons l'aveu :
Ha nation malheureuse et meschante, Qui déniez du prestre le pouuoir !
Dénier du prêtre le pouvoir, se peut-il un crime plus abominable?
Une dizaine d'années plus tard, le même auteur publie deux autres pièces, dont nous n'avons pas vu la seconde : Les grandes chroniques et annales de Passe partout, chroniqueur de Geneue, auec l'origine de Iehan Caluin, ensemble la mort et conuersion de Mlle de Budé; Lyon, Benoist Rigaud et lean Saugrain, i558, in-3a (Bibliothèque du protestantisme français}'-, Les disputes de Guillot le porcher . . . contre Iehan Caluin, etc.; Paris, Pierre Gaultier, i55q, petit in-8°.
L'année suivante il fit imprimer le Contrepoison des lu chansons de Clément Marot, faulsement intitulées par luy Psalmes de Dauid, faict et composé de plusieurs bonnes doctrines et sentences présentatrices d'heresie, tant pour les sains que pour les malades et débilitez en la Foij de nostre mere saincte Eglise.. A Trèshault, trespuissani et magnanime Seigneur, M3r le prince de Piedmont, duc de Sauoye, par Artus Désiré. . . . Auec priudege de la Court. Paris, Pierre Gaultier, 1660, in-8°. (Bibliothèque de l'Arsenal.) Il en parut aussi en i56o une édition in-16, à Rouen, chez Jean Oreval. (Brunet, et Bulletin, IX, 366.)
Ce petit Hure icij, lit-on dans la dédicace,
.... est contraire aux chansons de Marot,
Qui sont poisons à plusieurs poures ames , Lesquelles ont par curiosité Pris les chansons du folastre excité A liberté, luxure cl paillardise.
Non -seulement Marot «est mort hors la foy de nostre saincle m ère Eglise romaine, de laquelle estant hors et séparé nul ne peult trouuer ne obtenir salut;» mais deux pages de l'édition de 1662 sont consacrées à montrer qu'il était «atteiste ou bien tenant la foy du Iuif,. . . Lutheriste, Manichien, Pellagien,Yigilancien et des plus meschans hérétiques de tout le inonde. »
11 était athée, il a nié la Providence dans ces vers du psaume premier:
Car l'Eternel les iustes congnoist bien, Et est songneux et d'eulx et de leur bien; Pourtant auront félicité qui dure.
Et pour autant qu'il n'a ne soing ne cure Des maluiuans, le chemin qu'ilz tiendront, Eulx et leurs faietz en ruine viendront M.
Ensuite, il a nié la divinité de Jésus-Christ en traduisant cette phrase du psaume vin : Ta Vas faict moindre m petit que les anges, de la manière suivante :
, . . qu'est-ce que de l'homme, D'auoir daigné de luy te souuenir, Et de vouloir en ton soing le tenir?
Tu Vas faict tel que plus il ne luy reste Fors estre Dieu. . .
Le premier de ces crimes était une simple peccadille; en revanche, le second était purement imaginaire , puisque la traduction de Marot était conforme au texte hébreu, dont s'écartent ici la Vulgate et les Septante; mais, eussent-ils été réels, Rome, qui compta plus d'un pape matérialiste, athée, empoisonneur, etc., les eût facilement pardonnés au poëte, s'il avait voulu feindre seulement de subir sa domination ; mais il en avait commis d'autres, infiniment plus graves, que Rome ne pardonna jamais, et qui sont énumérés en tête de l'ouvrage : il avait traduit une partie de la Rible
(,) Cette accusation a paru assez grave aux réformés pour qu'ils corrigeassent ces vers de la manière suivante :
Quant aux meschans qui n'ont ny soing mj cure De s'amender, le chemin qu'ils tiendront, Eux et leurs faits en ruine viendront.
Cette correction doit dater du commencement du xvne siècle; car elle ne se trouve pas encore dans le Psautier des hoirs d'Eustache Vignon, Genève, 1592, in-i2,et Fl. de Rémond l'indique déjà dans ion Histoire de l'hérésie, en 1610. — Voir ci-dessus, chap. xn, p. 3 2 5.
en langue vulgaire, il avait porté atteinte aux dogmes qui servent abattre monnaie; il s'était moqué du purgatoire, «comme faisoit Manichéus;» il avait dit dans la seconde epistre du Coq à VAsne :
Toutes fois, Lyon, si les ames Ne s'en vont plus en 'purgatoire .
On ne me scauroit faire à croire Que le pape y gaigne beaucoup.
Il avait parlé contre le culte des images dans la traduction du Décalogue; il s'était moqué des
Corps enchâssez et bulles papistiques ,
des saints et de leurs miracles :
Le Roy va soutient à la citasse, Tant quil faut descendre la chasse Saint Marceau, pour faire pleuuoir,
et enfin des indulgences, qui. plus que tout le reste, faisaient affluer l'argent au Vatican :
A Rome sont les grans pardons.
Aussi lui et tous les siens étaient-ils dignes de tous les supplices, aux yeux du dévot écrivain, qui termine ainsi sa dédicace:
Et de ma part ie supply humblement Nostre Seigneur, qu'il vous doint telle grâce Que vous puissiez exterminer la race Des chiens mastins obstinez et mauuais, A fin que tous nous puissions mure en paix.
L'ouvrage entier est écrit sur ce ton. Désiré n'a fait que parodier les vers de Marot en en conservant le rhythme et la rime, pour y introduire le fiel et les superstitions de l'ultramontanisme.
En voici quelques extraits :