THEODORE DE BESZE A L'EGLISE DE NOSTRE SEIGNEUR
Petit troupeau , qui en ta petitesse Vas surmontant du monde la hautesse; Petit troupeau, le mespris de ce monde, Fa seul thresor de la machine ronde; Tu es celui) auquel gist mon courage, Pour te donner ce mien petit ouuragc; Petit, ie di, en ce qui est du mien, Mais au surplus si grand, qu'il ri y a rien Assés exquis en tout cest vniucrs Pour esgalcr au moindre de ses vers.
Voila pourquoi) chose tant excellente A toy , sur tout excellent , ie présente , Et suis trompé, si te la dédier N'est à son poinct la chose approprier.
Arrière Piois et Princes reueslus D'or et d'argent, et non pas de vertus; Vous qui serués d'argument ans Jlattcurs, Qui remplisses les papiers des menteurs M; Ce n'est à vous que s'adresse ceci; Non pas qu'à vous parlé ne soit ici, Mais vous riaués oreilles pour entendre, Encores moins le cœur pour y apprendre.
(l) Allusion ;'i In <l<'<]icaro «le ÎVfnrnl.
Mais cest à vous, et vrais Rois et vrais Princes,
Dignes d'auoir royaumes et prouinces ,
Qui défendes sous Tvmbrc de vos aeles
La vie, helas, de maints poures fidèles.
Cest (di-ie) à vous ausqucls parle et s'adresse
Du grand Dauid la harpe chanteresse,
Puis qu'entre tous Dieu vous fait Tauantage
De bien sauoir entendre son langage.
Or doneques , Pioys , oyés parler vn Roy ; Et vous, bergers, oyés, non pas de moy, Mais d'vn berger la musette sonner, Que Dieu voulut luy-mesmes entonner.
Oyés, brebis, la musique diuine, Qui sait donner plaisir et médecine.
Gemissés-vous ? vous serés co?isolées. Aués-vous faim? vous en serez soûlées.
Endurés-vous ? on vous soulagera.
Aués-vous peur? on vous asseurera.
Bref, il n'y a perte ne desplaisir Qu'elle ne tourne en profit et plaisir.
Las , quest-ceci ? Quand vous tous ie rassemble ,
Piois et seigneurs, bergers, brebis ensemble,
Il m'est aduis que mon conte ne trouue.
F en voy les vns aux pattes de la louue ,
Peu voy les vns qui ont les cœurs faillis,
Autres aussi en leur parc assaillis;
le voy vn masque auec sa maigre mine,
Qui fait trembler les liens où il chemine;
le voy le loup, qui trois couronnes porte,
Enuironné des bestes de sa sorte;
le voy des loups desguisés en brebis;
D'autres i'en voy qui tournent leurs habits;
le voy les feux bruslans en lieus diuers;
le voy passer de la mer au trauers
Vne grand' troupe M, et vn Roy sur le port,
Les protestants anglais expatriés sous sous son fils Edouard VI (i "Y III, qui retournèrent en Angleterre pin , fol. 1 97.)
Qui tend la main pour les tirer à bord. Que Dieu te doint, o Pioy, qui en enfance As surmonté des plus grans V espérance, Croissans tes ans, si bien croistre en ses grâces Qu après tous Rois toy-mesme tu surpasses.
Vous, enferrés, qui, en prisons obscures, Pour vérité portés peines tant dures , Et qui souffrés pour tant iuste querelle La mort, helas, extrêmement cruelle, Vous tairés-vous en ces ajflictions?
Flechirés-vous parmi ces passions ?
Vos corps sont prins , mais T esprit est deliure ; Le corps se meurt, V esprit commence a mure.
Sus donc, amis, chantés-moy ces complaintes, Faites ouïr ces prières tant sainctes , Fendans le Jeu d'vne voix de louanges, Qui soit tesmoing , deuant Dieu et ses Anges, De vostre saincte et vertueuse estude Contre le monde et son ingratitude.
Que si la langue on contraint de se taire , Face le cœur ce quelle ne peut faire, Dont sensuyura vn tel allégement , Quen pleine mort aurés contentement.
S'il faut seruir au Seigneur de tesmoins, Mourons, mourons, louans Dieu, pour le moins Au départir de ces licus misérables.
Que les tyrans soyent de nous martyrer Pluslost lassés que nous de V endurer !
Or donc, à fin que pas vn neust excuse De louer Dieu, Marot auec sa Muse Chanta iadis iusquau tiers des cantiques Du grand Dauid, qui en sons Hébraïques Sa harpe fit parler premièrement .
Et puis choisit la plume de Clément .
A celle fin que du peuple François Dieu fuit loué et de cœur rt de voi.r.
Las! tu es mort, sans auoir auancé Que le seul tiers de Yœiiure commencé, Et, qui pis est, n ayant laissé au monde, Docte poète , homme qui te seconde.
Voila pourquoy, quand la mort te rauit , Auecques toy se teut aussi Dauid; Craignans quasi tous les meilleurs esprits Mettre la main à ton œuure entrepris.
Sus donc , esprits de céleste origine ,
Montrés ici vostre fureur diaine;
Et ceste grâce autant peu imitable
Au peuple bas, qu'aus plus grans admirable.
Soyent désormais vos plumes adonnées
A louer Dieu, qui les vous a données.
Cest trop seruir à ses affections,
Cest trop suiui foies inuenùons ;
On a beau faire et complaintes et cris,
Dames mourront, et vous et vos escrits.
Flattés, mentés, faites du diable un ange;
Vos dieus mourront, vous et vostre louange.
Resucillés-vous , amis, de vostre songe,
Et m embrassés vérité pour mensonge.
Ne permettés , gentiles créatures ,
Vos beaus esprits croupir en ces ordures.
Cercher vous faut ailleurs qu'en ce bas monde
Dignes suiects de vostre grand' faconde.
Mais , pour ce faire , il faut premièrement ,
Que reformiés vos cœurs entièrement.
Vos plumes lors d?vn bon esprit poussées
Descouuriront vos diuincs pensées ;
Lors serés-vous poètes véritables ,
Prisés des bons, aus meschans redoutables.
Sinon , chantés vos feintes poésies ,
Dames , amours , complaintes , ialousies ;
Quant est de moy, tout petit que ie suis,
le veux louer mon Dieu comme ie puis . . . .
Les trente-quatre psaumes do Bèze furent réunis aux quarante-neul de
Marot dans les Pseaumes octante-trois , etc., Genève, Jacques Berjon, i552, et, l'année suivante, dans l'édition de Jean de Tournes et dans celle d'Adam et Jean Riveriz. Nous ignorons s'ils figurent également dans le Psautier imprimé, en i553, à Strasbourg, par les soins du pasteur Jean Garnier, qui revit la traduction et dit dans la préface que ces psaumes sont en usage dans toutes les églises françaises de l'Evangile W.
En 1 5 5 4 parurent de nouveau les Octante-trois pseaumes , à Genève, chez Jean Crespin, très-petit in-32, augmentés de six nouveaux psaumes de Bèze (lu, lvii, lxiii, lxiv, lxv, cxi) ajoutés à la fin du volume, les quatre premiers sans mélodie et les deux autres adaptés aux mélodies des wxiv et lxxii ^2).
L'édition suivante, sans date, sans lieu et sans nom d'imprimeur, parut évidemment en i55/t ou 1 5 5 5 : Les Pseaumes de Dauid mis en rime francoise par Clément Marot et Théodore de Bcsze, auec les dix commandemens de Dieu y le cantique de Simeon et le cantique de Moijse. Item la prose correspondante verset pour verset. In-i 2. (Collect. de M. GaifFe.) Après le psaume cxliii, on lit : Sept pseaumes nouuellement traduits par Théodore de Besze, outre les precedens. Ce sont les six dont nous venons de parler, et parmi lesquels a été intercalé à son rang le lxvii. En outre, les lxiii et lxiv, qui n'avaient pas encore de mélodie dans l'édition de Crespin, en ont une ici : au lxiii on a adapté celle du xvn , et au lxiv celle du v. Le lxvii se chante sur l'air du xxxiii, de sorte que les lu et lvii sont les seuls qu'on ne puisse encore chanter. Cette édition a été mentionnée, à l'article Marot, par Brunet, qui, loin de pouvoir lui assigner une date précise, se borne à dire qu'elle doit être postérieure à i5A3, puisque la suite de Bèze s'y trouve. En revanche, il affirme que le fleuron du titre est la marque de Louis Grandin, imprimeur-libraire à Paris, de i5/t2 à 1 5 5 3 , et il reproduit cette marque, qui est loin d'être identique avec le fleuron du Psautier, ainsi que nous l'a fait observer M. Gaifle (3). L'adjonction du septième psaume et de plusieurs mélodies prouve que l'édition est postérieure à celle de Crespin.
O Bibliothèque anglaise, X, 72, citée par d'exécution, qui nous obligent à voir dans le
Baulacre, I, A 17. fleuron du Psautier une copie améliorée et plus
W Ces premières éditions fourmillent de protestante encore de la marque de Grandin.
fautes de numérotation. Nous disons plus protestante, voici pourquoi:
(3) L'épigraphe, empruntée au psaume cxviii, dans le haut de cette marque est une tète di-
est identique des deux parts; le sujet est aussi vine ailée d'où part une main; dans le fleuron,
le même, mais avec des ditférenccs notables au contraire, plus strictement conforme à la
Bèze, qui ne fit paraître que sept nouveaux psaumes de l 55 j à i55/i ou 1 555, ne travaillait donc à sa traduction que dans ses rares moments de loisir. Si l'on réfléchit à cette lenteur, à l'intervalle de huit ans qui sépare la dernière publication de Marot de la première de Bèze, on se convaincra que Bèze, Calvin et Viret étaient fort loin de partager les scrupules et le point de vue étroit d'une théologie qui défendait absolument, il y a quelques années, de faire un choix dans le Psautier, et proclamait que les cent cinquante psaumes, étant divinement inspirés, ont un mérite égal et une valeur religieuse indépendante des temps et des lieux comme des progrès de la civilisation. Si les trois réformateurs eussent vu un si grand péril a ne chanter d'abord dans le culte que dix-huit psaumes, puis trente, puis quarante-neuf, puis quatre-vingt-trois, puis quatre-vingtneuf, puis quatre-vingt-dix, ils ne se fussent pas laissé devancer par les catholiques, qui eurent plusieurs compléments de Marot dix ans avant celui de Bèze, et ils n'eussent pas laissé écouler environ dix-huit années entre le commencement et l'achèvement du Psautier huguenot.
Les Octantc-trois pseaumes reparurent, en i555, chez Simon du Bosc et Guillaume Guéroult, in-32 (Bibliothèque de Stuttgart la même année, Jean Gérard imprima les Octanle-neuf, in-8o(2), qui eurent trois éditions en 1 556 : l'une de Gérard, petit in-8o(3), une autre de Simon du Bosc (4), et la troisième de Nicolas Barbier (5).
Nous avons sous les yeux un joli petit in-32 contenant les quatre-vingtdix psaumes de Marot et Bèze, s. L, Matthieu de la Roche, 1 5 58 (Collection de M. Ch. Rcad). Les psaumes lu et lvii manquent toujours de mélodie. On y a inséré le cantique de Moïse par Accasse Daîbiac, dit du Plessis, dont nous donnerons le premier verset dans le chapitre xxi.
Deux autres éditions des psaumes parurent encore dans la même année
lettre du premier des dix commandements, cette tète est remplacée par une main sortant des nuages, et, au lieu de l'encadrement de la marque, le fleuron a un simple bord avec celle inscription : Vana sains hominum.
M La Société biblique protestante de Paris possède une copie partielle du catalogue biblique de la bibliothèque de Stuttgart.
h) Bovet, Histoire du Psautier, p. 2^7.
M Jbîâ. p. 2 58.
M Bulletin, I, 95. — Le Bulletin et Y Histoire littéraire de Genève par Sénebier, J, 289, portent Sciante-neuf; c'est une erreur. Le Journal helvétique dit Octante-neuJ ; et d'ailleurs il n'y a point d'édition de Bèze et Marot réunis qui donne moins de quatrevingt-trois psaumes, sauf trois exceptions dont nous allons parler.
W Bibliothèque de la British and forcigu Bible Socirty.
i558 : l'une chez Antoine Rebul, in-8°, et l'autre à la suite de la Bible, in-3 2 .
yous en connaissons trois de 1 5 5 c) : les Octante-neu) rpar Jean Bonnelov. s. L, in-8° (Bibliothèque de Leipzig), les Octajite-deux avec la musique à quatre parties de Clément Janequin. Paris, Le Roy et Ballard (Biographie des musiciens), les Quatre-vingt-dix de Nicolas Barbier et Thomas Courteau, in-8° (Collection de M. Reuss).
Il en parut au moins six en 1060 : une in-12, s. 1.: une in- 16 contenant les Quatre-vingt-dix; une troisième, dont le contenu est le même, chez Ant. Rebul, in-/t°, et trois de Pierre Davantès, dit Antesignanus : la première, sine loco, chez Michel du Bois, in-12; elle ne renferme que soixante-sept psaumes, les quarante-sept premiers et ceux-ci : l. li, lxxii.
LXXIII, LXXIX, LXXXVI, XC, XCI, CI, cm, CIV, CVII , CX, CXIII , CXV, CXVIII, CXXXIV,
cxxxvn, cxxxviii et cxliii. plus le cantique de Siméon, les dix commandements, les prières pour avant et après le repas, avec la mélodie notée et chiffrée, la liturgie, le catéchisme et la préface de l'inventeur du nouveau système d'écriture musicale, datée du 18 septembre t 0G0 (Bibliothèque de Genève.) Il est à peine besoin de faire observer que ce chiffre soixantesept s'explique par l'empressement de l'inventeur à faire connaître sa découverte, puisque les deux autres éditions qu'il fit paraître la même année renferment, l'une les Octante-trois psaumes (Bibliothèque nationale. A 101 Réserve), et la dernière, les Octante-neuf (Bulletin, II, 10. et Bovet. p. 269).
Nous ne connaissons que cinq éditions de i56i - : une de Paris, Barbe Regnault, in-8° (Collection de M. G. Becker): une autre, in- 1 G , avec les vers en prose de Budé et de brieues et sainctes oraisons (Bovet, p. 261): une troisième, contenant les octante-trois psaumes avec bonnes et sainctes oraisons, qui ne sont pas celles deMarlorat. in-8°( Bibliothèque nationale. A 1011 3); les Octante-trois, avec musique à quatre, cinq et six parties, de Loys Bourgeois, Lyon (De Pours, et Biofp-aphic des musiciens), et enfin -oixante psaumes, mis en musique à plusieurs parties, par Thomas Cham-
J Description due à l'obligeance de M. le pasteur Chantre, qui a Lien voulu examiner pour nous celte édition.
O II en parut sans doute une sixième, car M. I<> rnmle J. Dflabordc possède forint
des prières, etc., imprimée par Jean Riverv. in-i2,a\ec un titre à part et la date de 1 56 1 . et il est fort probable que c»*lle liturgie étiflH jointe à un PflMtMT.
pion dit Mithou, organiste de la chambre du roi, auquel ils sont dédiés (Collection de M. G. Becker).
De i55/i à i56i, Bèze n'a donc ajouté aux quatre-vingt-dix psaumes aucune de ses nouvelles compositions; il attendit pour les faire connaître que l'œuvre fût entièrement achevée. Enfin, l'édition complète fut publiée pour la première fois en i562, un peu après Pâques, à Genève, chez Antoine Davodeau et Lucas de Mortière, in-8o(1).
Bien que la véritable date de l'apparition des cent cinquante psaumes de Marot et Bèze ait été exactement indiquée par Baulacre et Buchat (2) depuis plus d'un siècle, il règne encore plus d'une erreur sur ce point. Après D aillé (3), qui parlait de i55c), Colomier(4), de i56o, La Faye (5), de 1 56 1 , Bayle(G), suivi par Pierre Dangirard (7), par le Bulletin (I, 95), par la Real Encyclopàclie de Herzog (articles Beza et Marot), par M. le professeur Baum(s), etc., crut qu'il fallait reculer cette date jusqu'en 1 553.
Cette hypothèse paraissait, en effet, confirmée par la dédicace au Petit troupeau, laquelle fait allusion à Edouard VI, qui mourut en i553, et se termine ainsi :
M «On on conserve, dit Baulacre (I, k 28), une édition dans la bibliothèque de Genève , qui fut faite la première de toutes, par Antoine Davodeau et Lucas de Mortière, imprimeurs de Genève. ... De Pours dit positivement que Vincent n'imprima pas d'abord ses psaumes à Lyon , qu'il les fit imprimer à Genève, r.
Voici le passage de De Pours :
«On imprima pour la première fois tous les psaumes avec leur musique à Genève, avec une préface de la capitulation de quelque subside pour les povres réfugiés à Genève, que lors les autres imprimeurs, les imprimans sur les premières copies, fourniroyent volontairement et libéralement. Les diacres de Genève, en l'an 1 5 G 7 , après la préface sur le sermon de M. Jean Calvin sur le Deutéronome, s'en sont plaints en la douleur de leur esprit: Touchant ceux qui impriment, ou font imprimer tous les jours, et qui ont par cidevant imprimé les pseaumes mis en rilhme par il/, de Beszc. Car il n'y a celui d'entre eux tous
qui ne sache bien qu'ils ne peuvent en bonne conscience et ne doivent aussi les imprimer sans payer à nos povres ce qu'il fut promis et arresté avant que jamais on les imprimas t la prem ière fois.» (L'excellence et utilité' des pseaumes. .. , p. 58a.)
Le consistoire de Genève avait imposé la même obligation aux imprimeurs de la Bible. (Voir la préface de notre Histoire de la Société biblique protestante de Paris, p. kl.)
W Histoire de la reforme de la Suisse, VI,
Apologie pour les églises réformées.
W Lettre à Claude, pasteur de Charenlon.
^ Oraison funèbre de Bèze.
(°) Dictionnaire historique.
(7) préface des Pseaumes de David mis en vers françois. Première édition avec soixantecinq cantiques et des prières à l'usage des protestants de France. Sans lieu ni nom, 17(38, in- 1 2 .
W Theod. Beza nach hansschriftlichen Quel Un, 1 863 , in-8°.
En moy, Seigneur, ce bon vouloir as mis, Ueffect aussi m'en soit donques permis.
Que de cest œuare aeheué ie te loue, Quen ton honneur à ton troupeau ie voue.
Ces quatre vers étaient un véritable piège tendu involontairement à la perspicacité des chercheurs; car qui aurait pu deviner que, par cet œuure aeheué, Bèze entendait ses trente-quatre premiers psaumes et non les cent et un qu'il a traduits, ou bien, ce qui revient au même, qu'il célébrait l'achèvement de l'œuvre douze ans avant de l'avoir terminée?
D'après la France protestante (articles Bèze et Bavantes}, le Psautier était complet en 1 5 60, et l'édition de Davantès serait l'édition princeps. Enfin, on trouve dans la Biographie des musiciens, répétée par la France protestante , l'indication suivante, qui est inexacte : « Cent et cinquante psaumes de David, mis en rime jrançoise par CL Marot et Th. de Bèze, à quatrê et cinq parties, par Philibert Jambe-de-Fer, Paris, Nie. du Chemin , 1 56 1 , in-li0 obi. » Le privilège de Bèze pour l'impression de tout le Psautier étant du 26 décembre 1 56 1, et l'édition avec mélodie seule ayant nécessairement paru avant l'édition harmonisée, il est clair que le Psautier de Jambe-de-Fer n'a pu voir le jour que vers la fin de l'année i56s, et qu'on a pris ici, comme on avait déjà fait pour l'édition princeps des Psaumes de Marot, le millésime du privilège (16 janvier 1 56 1 , vieux style) pour celui de la publication.
L'année du massacre de Vassy, qui vit commencer les guerres de religion, fut donc également signalée par l'apparition du Psautier huguenot dans son intégrité. S'il en fallait une dernière preuve, on la trouverait dans le nombre des éditions que le libraire Antoine Vincent en fit paraître en 1 562 :
I celle d'Antoine Davodeau et Lucas de Mortière (Journ. helvéu); celle de François Jaquy, in-8° (Coll. de MM. Beuss et 0. Doucn):
. in- 12 (Biblioth. de Douai);
in- 16 (Biblioth. de la Soc. bibl. protest, de Paris);
in-folio ( Collect. de M. Vidal) ;
celle de Jean de Laon (Bulletin, XII, 2/19); celle de Jean-Baptiste Pinereul (Collect. de M. Marciîlac); celle de Nicolas Barbier ctThomas Courleau ( Bibl. de Stuttgart): \ celle de Jean Riyery (Collect. de M. LuttheroÛ);
9 à Genève:
tris
/ celle de Jean de Tournes (Biblioth. de l'Arsenal, T 1 1 26); 3 à Lyon : j celle de François Perrin (Biblioth. Sainte-Geneviève, A 8172);
( celle de Simon Gorlier (C. F. Becker, Die Tonwerke, etc.); / celle d'Adrian Le Roy et Robert Ballard ( Coll. de M. Lutheroth) ; — ( Goudimel ) ( Biographie des musiciens); celle de Martin le jeune, avec oraison de Marloral (Bibl. nat.
et Coll. de M. Gaiffc);
■ avec d'autres oraisons (Biblioth. nat.
G 170 A 7 -f- 383 A, Réserve); celle de Richard Breton (Coll. de M. William Martin); celle de Jacques du Puys (Bovet, Hist. du Psautier, p. 262); celle de Nicolas du Chemin (Jambe-de-Fer) (C. F. Becker, Die \ Tonwerke, etc.); à Saint-Lô: celle de Robert Crosnier (Coll. de M. Ch. Frossard); ' celle de Jean Bonnefoy (Collect. de M. Bovet); celle de Michel Blachier (Collect. de M. Gaiffe); celle de Thomas Courteau (n (Collect. de M. Lulteroth); 5 sans lieu : < celle d'Antoine Cercia (Biblioth. nat. A 6 -f 383 Invent. 6 1 <> ,
Réserve) ;
celle de Robin Motet ® (Journ. helvét. et Dict. de Bayle, article Marot).
Total, vingt- cinq éditions à nous connues, et nous pensons que le nombre a dû en être plus considérable encore, puisque nous n'en avons trouvé ni de la Rochelle, où, selon Baulacre (I, /128), il en parut une en i562, ni de Poitiers, ni d'Orléans, ni des grands centres protestants du Midi, Nîmes, Montauban, etc. (3). Si aux vingt-cinq éditions de i562 on ajoute les quatorze de 1 563, les dix de 1 564 et les treize de 1 56 5, on arrive, dans une période de quatre ans, au chiffre énorme de soixantedeux éditions (et combien qui nous ont échappé!). Aucun livre sans doute, même les romans les plus goûtés, n'a jamais eu fortune si prodigieuse.
(1) Et non Constant, comme disent le Bulletin, I, 95, et M. Riogenbach (Der Kirchengesang in Basel, p. 5i).
^ Des éditions de Martin le jeune et de Robin Motet, Bayle et Baulacre n'en font qu'une, qu'ils attribuent à «Martin le jeune et Robin Motet.»
(3) Les psaumes furent imprimés à Poitiers avant 1 062 , à Orléans et à la Rochelle en 1 565 , à Montauban en 1 609 et 1 660. Chose curieuse , le nom de Nimes n'apparaît pour la première fois qu'en 1860, sur le Psautier de Cruppi; il ligure bien au litre d'une édition de 1790, mais en réalité elle a été imprimée à Niort.
Florimond de Rémond est donc resté bien au-dessous de la réalité, en parlant de dix mille exemplaires qui furent expédiés partout ; ce fut une véritable avalanche de Psautiers qui couvrit la France, la Suisse et les Pays-Bas. Pourtant le libraire engagé dans cette entreprise, colossale pour l'époque, et qui peut-être n'aboutit pas à un résultat pécuniaire satisfaisant, n'a point d'article dans la France protestante Nous ignorons si toutes ces éditions ont été faites aux frais d'Antoine Vincent, qui avait obtenu un privilège de dix ans pour l'impression de l'ouvrage, ou s'il avait cédé une partie de ses droits à divers autres libraires ®. Dans tous les cas, il y eut çà et là de la négligence en ce qui concernait le débit; les éditions de i562 et i 5 6 3 n'ont pas été complètement épuisées dans le temps voulu, puisque un demi-siècle plus tard (î Go k , 1608, i 6 1 6 ) on en vendait encore des exemplaires, auxquels un nouveau titre était ajouté f3).
De l'obtention du privilège accordé à Vincent, M. Fétis a conclu que l'usage du Psautier n'était nullement considéré comme opposé à la foi de l'Eglise. Il était, on le sait, mal renseigné sur ce point, et d'ailleurs il s'est contredit lui-même en donnant ensuite le chant des psaumes comme ^la principale cause des persécutions qu'on exerça contre les reîigionnaires vers i558(4). » Florimond de Rémond, mieux instruit, avoue, malgré sa haine de la Réforme, que François Ier laissa défendre, après l'avoir autorisée, la traduction de Marot; et l'on a vu, dans la lettre de Villemadon, le cardinal de Lorraine substituer au chant des psaumes celui des Odes d'Horace, et détourner Diane de Poitiers et Catherine de Médicis de la lecture de l'Evangile. En réalité, les psaumes furent presque toujours prohibés jusqu'en i5()2, malgré le privilège accordé par François Ier, et bien que Henri II en favorisât l'impression, prît plaisir à les faire chanter à plu-
(1) «Antoine Vincent le père, dit Raulacre, était un fameux libraire de Venise, connu sous le nom de Valgrisi , qui s'était retiré à Lvon , où il avait embrassé la Réforme. » (Voir le Vaujjris qui figure p. 1 9 de notre Histoire de la Société biblique protestante de Paris, et Bulletin, XII, 48i.)
(2) Cette cession paraît évidente pour les édifions en musique à plusieurs parties: 3 en t56a,3 en 1 56â et 5 en 1 565.
L'édition avec mélodie seule (YAdr. Le Rojj et Rob. Rallard, 1^62, était vendue en 1608 et iOîG à Charenton par Guill. Corbran, avec deux titres : l'ancien et un nouveau. Le titre primitif d'une édition de i5G3 a été enlevé et remplacé par un autre : t. L, Pierre Valette, îdoâ; mais la date de l'impression csl à la fin du volume.
W Revue musicale Au 99 juin i8').T.
sieurs parties et même à en composer la musique. Le clergé, la Sorbonne, les parlements et les tribunaux ne tenaient compte des ordres qui leur déplaisaient. En 1 5 5 6 , le parlement de Bordeaux en fît défendre, à son de trompe, l'impression et la vente, de même que celle du Nouveau Testament; il chargea une commission d'informer contre ceux qui se permettraient de psalmodier L'horrible édit de i55o,, portant peine de mort contre quiconque assisterait aux conventicules, montre assez le genre d'affection que les Guise et le clergé éprouvaient pour les chanteurs de psaumes. En 1 5 5 4 , le Père François le Picart, doyen de Saint-Germainl'Auxerrois, excitait le peuple au massacre du haut de la chaire. kLc roi devrait, disait-il, pour un temps contrefaire le luthérien parmi eux, afin que, prenant de là occasion de s'assembler hautement partout, on pût faire main basse sur eux tous et en purger une bonne fois le royaume ^. » On a vu dans le chapitre précédent des extraits du Contre-poison; cet ouvrage, qui respire le meurtre et l'assassinat, fut approuvé, le 20 mai 1 56o , par la faculté de théologie de Paris, et muni d'un privilège de la cour du Parlement, daté du 21 août de la même année.
Ces violences, qui préludèrent aux massacres, n'empêchèrent pas les psaumes d'être approuvés l'année suivante par des examinateurs catholiques, ni l'imprimeur d'obtenir un privilège du roi. Voici l'approbation trouvée dans le fonds de boutique de Vincent, acheté par H. Estienne, et déposée par lui à la bibliothèque de Genève, où elle était encore en 1*7 45 : Nous soussignés, docteurs en théologie, certifions quen certaine translation de Pscaumes à nous présentée, commençant au Xhvnf pseaume ^ ou il y a : C'est, en sa très saincte cité, poursuiuant iusquà la fin et dont le dernier vers est: Chante à iamais son empire, nations rien trouué contraire à nostre foij catholique, ains conforme à icelle et à la venté hébraïque ; en tesmoin de quoy auons signé la présente certification, le 16 d'octobre i56i. — Signé : J. de Salignac, Viboult *4). Le privilège octroyant à Antoine Vincent, marchand libraire à
O Bèze , Histoire ecclésiastique , II, 110.
^ Labilte, Démocratie de la Ligue, p. 3.
(3) Les quarante-sept premiers étaient en circulation depuis 1 5 5 1 et n'avaient plus besoin d'approbation. C'est ce que Bayle n'a pas réussi à découvrir. 11 est à remarquer que cette approbation ne mentionne pas les noms trop hérétiques de Marot et de Rèze, pas plus que
celle d'Anvers 1 5 ^ i n'avait mentionné celui de Marot.
(4) Selon Baulacre, de Salignac était un savant fort estimé; on voit dans la Vie de Bèze ce docteur paraître fréquemment dans les conférences qui se tenaient sur les affaires de religion.
«La reine mère et le chancelier, voyant,
Lyon, licence d'imprimer ou faire imprimer durant dix ans, quand et ou bon luy semblera, tous les Pseaumes du prophète Dauid, traduictz selon la vérité hébraïque, et mis en rime françoise et bonne musique, comme a esté bien veu et cognu par gens doctes en la saincte Escripture et esdites langues (sic) et aussi en Fart de musique, et défendant à tous autres de faire la même impression, sous peine de confiscation, etc., fut scellé à Saint-Germain le 19 octobre; et l'abrégé destiné à figurer sur tous les exemplaires, le 26 décembre. (Edition de François Jaquy, 1662, in-8°.)
On s'étonne* au premier abord que l'un des auteurs de la Saint-Bartbélemy ait autorisé la publication du Psautier huguenot, et l'élonnement redouble quand on voit un autre bourreau, le Démon du Midi, l'Inquisition incarnée, Philippe II d'Espagne ^\ permettre deux ans plus tard la réimpression du même ouvrage à Anvers, sous ce titre : ^Les Pseaumes de Dauid, mis en rime françoise. haie, xlii : Chantez au Seigneur nouueau cantique, sa louange soit dès les fins de la mer, et le contenu d'icelle ; les isles et les habituas cFicelles chantent. A Anuers, de l'imprimerie de Christoflc Plantin, i564, auec privilège, in-s/L» (Bibliothèque nationale, A 385.) Le volume renferme nos cent cinquante psaumes et quelques cantiques, avec notre mélodie, mais point- de liturgie. Les noms de Marot et de Bèze n'y figurent nulle part, ainsi que l'avait déjà remarqué Jérémie de Pours. On y
dit M. Henri Martin (Histoire de France, IX, 101) que les conférences générales (dePoissy) n'aboutiraient à rien, s'avisèrent d'un autre expédient. Ce fut d'aboucher les plus modérés des théologiens catholiques avec les principaux ministres, afin qu'ils entreprissent de concert la rédaction d'un formulaire qui pût satisfaire l'un et l'autre parti sur la doctrine de l'eucharistie, un des deux points capitaux de la dispute. C'était une rude tâche. Th. de Bèze, P. Martyr et trois ministres français, Marlorat, des Gallars et de l'Espine, entrèrent en conférence avec Montluc, évêque de Valence, Duval, évêque de Séez, et les docteurs Despence, Salignac et Boulhillier.»
Viboult est un peu moins connu.
(|) Voici le résumé d'une de ses lettres à saint Pie V : «Le roi promet un pardon à ses peuples suspects d'hérésie; cela est vrai; mais que Sa Sainteté ne se scandalise pas : ce pardon
public, annoncé, juré, n'a aucune valeur, n'étant pas autorisé par l'Église. D'ailleurs le roi pardonne volonliers l'injure qui le touche; il n'a pas le droit de pardonner l'injure faite à Dieu : la vengeance que l'on doit au ciel reste sous-entendue, pleine et entière, malgré le serment de mansuétude. Philippe II sera clément, ainsi qu'il Ta juré; Dieu par la main du duc d'Albe sera inexorable. Le roi enverra dans ses dépêches de bonnes paroles de réconciliation qui désarmeront les âmes; Dieu, par la main de l'armée espagnole, mettra, s'il le faut, tout un peuple au gibet. Le bourreau tombera à l'improviste sur les dix-sept provinces; il les châtiera par le feu, par le fer, par la fosse, jusqu'à leur totale destruction,!) (Quinet, Marnix de Sainte-Aldegonde , p. H.) Voir aussi Llorenle, Histoire antique de l'inquiêition d'Espagne, a* édition, II, p. 1 <S<s et suivantes.
56f) LES PSAUMES DE BEZE.
trouve huit vers empruntés à la dédicace de Marot, commençant par celui-ci :
0 gentilz cucars et ames amoureuses ,
et terminés par le mot médecines; puis dix autres vers de l'épître aux dames de France, du même Marot:
0 bienheureux qui voir pourra Fleurir le temps que Von orra,
terminés par celui-ci :
Du sainct nom de leur Créateur.
Enfin le privilège est ainsi conçu : Par priuilege de la maiesté royale, il est permis à Clmstojle Plantai, libraire et imprimeur iuré au pais de Brabant, d'imprimer ou faire imprimer, vendre et distribuer les Pseaumes de Dauid, auec certains cantiques, traduictz en rime françoise, visités et approuués par M. Josse Schellinck, portwnnaire de Saint-Nicolas à Bruxelles, à ce député par le Conseil de Brabant; et défendu à tous autres, de quelque estât ou condition qiuls soyent, de nimprimer ne faire imprimer, vendre ne distribuer lesdicts Pseaumes et cantiques, sans le consentement dudict Plantin, et ce deuant quatre ans accomplis, sur peine de confiscation desdicts liures et d'amende, ainsi qu'il est complètement déclaré en l'original donné à Bruxelles le 16 de juin i56â. — A la fin du volume : Apres que ces Pseaumes et cantiques ont esté acheués d'imprimer, ils ont esté visités de rechef, et trouués ne répugner point à la foy catholique. Fait à Bruxelles le 25e tour de septembre i56â et soussigné J. Schellinc (sic)
Voilà donc deux privilèges authentiques donnés par les deux princes qui étaient les plus ardents ennemis de la Réforme, en faveur des psaumes condamnés par la Sorbonne et par le pape(2).
Baulacre a fait à ce propos les réflexions suivantes, bien propres à mettre en garde même contre les inductions qui paraissent le mieux établies :
«Je suis surpris, écrit Etienne Jordan, que le censeur ose dire que rien ne répugne dans ce Psautier à la foi catholique , puisqu'on y trouve ces paroles dans les commandemens : Tailler ne te feras image, v ( Histoire d'un voyage littéraire fait en ij33, la Havo, i 735, p. 20.)
Aurait-il donc fallu , pour l'honneur de l'Eglise , y insérer le verset tel que l'a traduit Artus Désiré ?
W Le Psautier flamand de i5/40 reparut aussi à Anvers en i56à. (Bovet, Histoire du Psautier, p. 98.)
Supposons que nous trouvassions, dans quelque histoire de l'Eglise, qu'un empereur païen, un des plus violents persécuteurs des chrétiens, ne laissait pas de parler avantageusement de leur culte, que dans un de ses édits il loue les hymnes qui se chantaient dans leurs assemblées de religion ; qu'en conse'quence il permit d'en multiplier les copies, et de leur donner cours dans tout l'empire; supposons que cet ancien écrivain nous eût conservé cet édit dans son entier, je vous demande, Monsieur, ce que nous en penserions aujourd'hui. Bien des gens diraient que cette permission ne peut point se concilier avec le caractère violent de ce prince, qu'en défendant leurs assemblées il a dû interdire de même leurs formulaires de dévotion. La pièce nous paraîtrait plus que suspecte; ne doutez point que quelque critique ne s'inscrivît en faux contre cet édit et ne le rangeât parmi les fraudes pieuses des Pères de l'Eglise. Cependant voici, presque de nos jours, quelque chose de tout semblable, et dont on ne saurait douter raisonnablement. C'est donc une leçon pour ne pas prononcer des jugements précipités. Disonsnous bien qu'il y a quanlité de faits de ce genre dans l'histoire; je veux dire qui sont vrais sans être vraisemblables.
Ces sortes d'événements ne nous paraissent contradictoires que parce que nous ne sommes pas informés de quelques circonstances qui ont pu les amener, malgré les apparences contraires.
En effet, l'octroi des deux privilèges de Paris et de Bruxelles s'explique tout naturellement.
Le chant des psaumes était, en i56a, prohibé aux Pays-Bas plus rigoureusement que partout ailleurs; l'ordonnance publiée à Tournay, le 2 5 juillet, porte prohibition et défense expresse «à toutes personnes de chanter de nuict, sur rues et en trouppe, toutes sortes de chansons, quelles qu'elles soient, sur pugnition griefue et arbitraire, en cas qu'elles ne soient les psaîmes de Dauid, pour la chanterie desquelles psalmes faicte sur rues y a peine de mort. »
On lit dans un autre placard publié au même lieu le ier mai 1 563 , à l'occasion d'une assemblée tenue dans un bois des environs, où quelques jeunes gens avaient lu la Bible et chanté des psaumes «encourrans par ce moyen la peine de mort, » l'avertissement à ccvng chascun que à l'aduenir ilz se ayent bien à garder de ne se plus trouuer esdicts bois, ne illecq communiquer de ladite sainte Escripture ny chanter lesdictes psaulmes, à peine que, sy quelcun est trouué contreuenant, il sera sans depport pugny de mort et ses biens confisquez. »
Le 18 février il était encore ordonné à tous ceux qui en se-
raient requis de s'opposer «par armes et voie de faictv à (a chanterie des
psaumes, et de mettre les chanteurs «en mains de iustice, vifz ou morlz^1. » Et sept mois après, l'autorisation, presque aussitôt rétractée, d'imprimer ces mêmes psaumes est accordée. Quel concours de circonstances a pu produire un revirement si étrange et inattendu ?
D'abord, Philippe II, «le roi des flammes,?? comme l'appelle M. Michelet, était retourné en Espagne depuis cinq ans, et n'a certainement pas été consulté sur le point qui nous occupe. De plus, le féroce duc d'Albe, qui décima les Pays-Bas (2), n'y était point encore arrivé ; il n'y vint qu'en 1 56y. En outre, «les supplices ne s'achevaient plus sans protestation; il sortait de la foule une sourde rumeur. Quelquefois le peuple dispersait le bûcher avant qu'il fut allumé ; d'autres fois le geôlier lui-même ou ses enfants rendaient la liberté aux prisonniers. . . . D'un côté, un peuple irrité contre la domination étrangère n'attendait que des chefs pour se déclarer; de l'autre, une noblesse ambitieuse, jalouse de ces mêmes étrangers, épiait l'occasion de ressaisir son autorité perdue. Les uns et les autres comprirent, avec la rapidité de l'instinct, que le concile de Trente, en changeant l'organisation de l'Eglise, changeait l'organisation
politique de l'Etat, et que cet idéal nouveau de despotisme devait ruiner du même coup les petits et les grands. Ce sera l'honneur des Pays-Bas d'avoir compris mieux qu'aucun autre peuple la logique de la tyrannie ®. » La révolution qui devait enfanter la république des Provinces-Unies allait éclater.
Le mouvement était si unanime et si redoutable que le cardinal de Granvelle ne se sentit pas la force de le combattre, et que, craignant pour sa vie, il se retira (mars i 564) dans la Franche-Comté, où il était né. «La gouvernante des Pays-Bas, Marguerite de Parme (sœur naturelle de Philippe II), livrée à elle-même par la retraite de Granvelle, comprit sans tarder que toute la question était de gagner du temps, politique faite plus
W Van den Broetk, Ordonnances publiées à Tournay dans les- aimées i56o à i56j au sujet des troubles religieux qu'il y eut en cette ville. (Extrait du tome XII, n° î des Bulletins de la conunission royale d'histoire, p. 5, 12 et 1 3.)
(2) Dans un banquet, au moment de retourner en Espagne, «il se glorifiait publiquement d'avoir fait mourir plus de 18,100 personnes par la main du bourreau (1 566-1 573),
sans compter la foule innombrable de ceux qui ont été massacrés dans leurs maisons ou sur les champs de bataille." (Quinet, Marnix de Sainle-Aldegonde , p. 1 33. )
A ces 18,000 personnes il faut joindre les 3o,ooo prétendus anabaptistes mis à mort par Cbarles-Quinl.
(3) Edgar Quinet, Marnix de Sainte- Aidefronde , p. 1 5 et 1 7.
que toute autre pour son esprit nourri dans les ruses italiennes. On peut dire, d'après cela, qu'elle fit tout ce qu'elle devait faire dans la situation des choses : témoigner le plus de confiance à ceux dont elle avait tout a craindre; promettre à Bruxelles ce qu'elle était sûre de faire refuser par Madrid;. . . céder toujours sans jamais rien accorder. C'est un spectacle peut-être unique de voir cette main souple de femme tantôl lâcher, tantôt retenir la bride à cette révolution grondante, qu'elle amuse et caresse jusqu'au moment où elle la livre garrottée et endormie à la hache de son successeur, » le duc d'Albe(1).
Pour obtenir la permission de faire paraître le Psautier, l'imprimeur Plantin n'eut donc qu'à saisir l'unique moment où la régente était forcée de répondre à sa demande autrement que par le bûcher. Quand Philippe II apprit cette nouvelle et sut que, en outre, Marguerite avait autorisé l'exercice du culte réformé à Anvers, il en fut on ne peut plus irrité , et donna des ordres plus sanguinaires que jamais. Nous en trouvons l'écho dans cette ordonnance menteuse publiée à Tournay (2) le 10 novembre i564 :
«On vous fait asscauoir. . . que puis aulcuns iours en ça seroit venu à la cognoissance de tres-haulte et tres-excellente princesse madame la ducesse de Parme,. . . que aulcuns se sont ingérez de enuoyer, apporter, vendre et distribuer en ceste dicte ville aulcuns livres des psaulmes de Dauid traduietz en langue vulgaire, et notez des notes de chant, comme vsent les sectaires à Geneue et aultres lieux séparez de l'Eglise catholique, (jui polroit estre aduenu parce que lesdicts liures ont esté imprimez par deçà , par maduertence toutcsfois de Y examinateur et aulcuns qui auoicnt donné congé de les imprimer, ignorans ce qui auoit esté ordonné par sa Mate en icelle ville et aultres lieux particuliers, pour raison du scandai que plusieurs manans et séditieux auoient prains sur le chant des dictes psaulmes. Par quoy, suiuant l'ordonnance de son Alteze que auons recheu le huitième tour du présent mois, auons prohibé et deffendu, prohibons et delFcndons à toutes personnes, de quelque estât, qualité ou condition qu'elles soient, la vendition, distraction et vsance desdicts liures des pseaulmes ayans les notes de chant,. . . ordonnant et commandant expressément. . . de incontinent et sans delay brusler lesdicts liures,. . . sans en retenir aulcuns chez eulx, à paine de encourir les paincs apposées contre ceulx qui vendent, vsent et retiennent chez eux liures prohibés et deffendus. »
W Quinet, Marnix, p. na. — M Van don Broock , op. cit., p. i/j.
Quant à Charles IX, ou plutôt à Catherine de Médicis (car le roi n'avait que onze ans en i56i), la faveur qu'elle accorda un instant aux réformés était aussi 'nécessitée par sa politique de bascule. Près de quarante années d'une persécution de plus en plus active et cruelle n'avaient pu arrêter les triomphes de la Réforme. «La fin. glorieuse de tant de confesseurs de Jésus-Christ n'avait fait qu'affermir et consolider le grand œuvre entrepris par Lefèvrc d'Etaples, Farel et Calvin. On peut considérer avec raison l'année i55o, et le commencement de i56o comme l'époque où la réformation pacifique atteignit son apogée en France et dans le Béarn; car elle comptait déjà près de deux millions de sectateurs nombre considérable, si on le compare au chiffre total des Français d'alors. » (Crottet, Chronique protestante, p. 21 4.) Le premier synode national, tenu en grand secret à Paris dès 1 5 5 g , avait donné une telle force de cohésion aux églises que, l'année suivante, les réunions proscrites sortirent des ténèbres et se tinrent publiquement, au grand jour, pour éviter les calomnies et proclamer le droit des libres consciences; on ne se cache plus quand on est tout un peuple. Paris vit des assemblées de neuf mille personnes au jardin de la Cerisaie, au Patriarche et à Popincourt.
Bientôt éclata la conspiration d'Amboise, où, dit Brantôme, il n'entra pas moins de mécontentement que de huguenotcrie. Les conjurés voulaient soustraire le jeune roi François II à l'influence des Guise, qui, s'étant proposé de détruire le protestantisme et de s'emparer de la couronne, marchaient à ce double but par les voies de la plus effroyable tyrannie. Non contents des tueries d'Amboise, ils avaient imaginé de faire signer a tous, sous peine de mort, la confession de foi dressée, en i5/i2, par les docteurs de la Sorbonne. Ils firent condamner à mort le prince de Condé, en attendant que vînt le tour du roi de Navarre et de Coligny. La mort de François 11 enraya tous ces projets. La maladie du roi avait mis les Guise hors d'euxmêmes; ils accablaient d'injures les médecins impuissants, menaçaient de les faire pendre. Leur royauté s'éteignit avec le prince.
La reine mère, profitant de la lâche faiblesse du roi de Navarre, tuteur naturel de Charles IX, se fit proclamer régente, et contre les Guise encore trop puissants s'appuya sur les Bourbons et les protestants; elle fit bon visage à Coligny réclamant la liberté de son culte, elle applaudit au dis-
°> De Thou, Hist., liv. XXII et XXIII.
cours que l'évêque de Valence. Jean de Montluc, tint à rassemblée des notables de Fontainebleau (i5Go). «Et vous, Mesdames les Roines, disaitil, pardonnez-moi, s'il vous plaist, si j'ose entreprendre vous supplier qu'il vous plaise ordonner qu'au lieu de chansons folles, vos filles et toute votre suite ne chantent que les psalmes de David. Et sur ce, je ue puis me tenir de dire que je trouve extrêmement estrange l'opinion de ceux qui veulent qu'on défende le chant des pseaumes, et donnent occasion aux séditieux de dire qu'on ne fait plus la guerre aux hommes, mais à Dieu, puisqu'on veut empescher que ses louanges soyent publiées et entendues d'un chacun M. a
Le courant réformé était devenu si puissant, que le cardinal de Lorraine fut chargé de présenter au concile de Trente un mémoire qui demandait, outre quelques progrès du même genre, l'introduction du chant des psaumes en langue vulgaire dans toutes les églises de France. Ce mémoire fut signé du roi, de la reine mère, des princes du sang, du duc de Guise, du connétable, du chancelier, des maréchaux, des archevêques de Sens et de Lorraine ('2). C'est alors (i 56 1) que, selon l'expression de Maimbourg (3), «on vit l'hérésie entrer comme triomphante dans le palais des rois trèschrétiens. . . . Toute la cour semblait calviniste, et l'on servait de la viande à toutes les tables pendant le carême. »
De ce triomphe momentané du protestantisme naquit le triumvirat : Montmorency, Guise et Saint-André s'unirent contre Catherine, les Bourbons et les Châtillon, et réussirent à faire rendre l'édit de juillet i56i, qui, en amnistiant les protestants pour le passé, les obligeait a vivre catholiquement, sous peine de prison et d'exil. La peine de mort était seule retranchée du code de l'intolérance.
Enfin, au colloque de Poissy, où la voix éloquente des persécutés put
(1) Mémoires de Condé, I, 562. Voir aussi Pierre de la Place, Commentaires de Vétat de la religion et république, etc., i5G5, in-8°, p. 187.
W Aux états généraux tenus à Pontoise en i56o, alors qu'il était question de réunir un concile pour traiter la question religieuse, le tiers état disait au roi dans son cahier, conservé aux manuscrits de la Bibliothèque nationale : « Au concile national vous plaira présider avecq nos seigneurs les princes du sang, gens doctes.
de bonne vie et mœurs vous assistons, ainssy que soigneusement les empereurs et roys l'ont cy-devant gardé, ne recevant aulcun à donner voix deliberative, qui ayt aulcun interest particulier à la reforme, et Jerez, un g souverain bien en ordonnant que tous articles pour Paujourd'huy révoquez en double y soient décidez et résolus par la seulle paroi le de Dieu, n (Ranke, Histoire de Franco, Paris, Klincksieck, 1 8 5 A , iu-8°, I, 217.) W Op. ni. liv. Ùr, p. 190.
se faire entendre de leurs adversaires, le protestantisme reprit encore le dessus, témoin ces lignes des Mémoires de Marguerite de Valois, qu'il ne faut pas confondre avec Marguerite de Navarre : «le feis résistance, pour conseruer ma religion du temps du sinode de Poissi, où toute la cour estoit -infectée d'heresie, aux persuasions impérieuses de plusieurs dames et seigneurs de la cour, et mesme de mon frère d'Aniou, depuis roy de France, de qui l'enfance n'auoit peu éviter l'impression de la malheureuse huguenoterie, qui sans cesse me crioit de changer de religion, iettant soutient mes heures dans le feu, et au lieu me donnant des palmes et prières huguenotes, me contraingnant les porter,» etc. Charles IX lui-même disait à Jeanne d'Alhret : «Assurément, tante, lorsque ie serai mon maistre, ie quitterai la messe. En attendant, gardez, ie vous prie, tout ceci pour vous, et ayez soin que rien n'en paruienne aux oreilles de ma mere ^lKv C'est après le colloque que Bèze, retenu à la cour par Catherine, obtint le privilège pour l'impression de ses psaumes réunis à ceux de Marot, c'est-à-dire pour tous les psaumes du prophète Daniel, traduits selon la vérité hébraïque et mis en rime françoise et bonne musique. Le jour même de l'expédition du privilège, c'est-à-dire le lendemain de Noël, les prêtres de Paris firent sonner les cloches de Sain t-Médard , pour interrompre le culte célébré au Patriarche. Mais les protestants, prévenus, accoururent de partout et leur nombre s'éleva jusqu'à douze mille ; une rixe s'ensuivit, et Montmorency vint brûler tout ce qui se trouvait dans le temple : de là son sobriquet de capitaine brûle-bancs. Le Parlement, qui se plaignait des assemblées que faisaient journellement les huguenots dans la ville et dans les faubourgs, se hâta de faire pendre non les agresseurs, mais trois protestants, et de condamner à mort le chevalier du guet qui les avait protégés^. Grâce à l'influence de l'Hôpital, i'édit de janvier i56â permit bientôt aux protestants de s'assembler sans armes, hors des villes. On sait le reste : les Guise, furieux, avaient quitté la cour en novembre i56i ; ils prirent leur revanche par le massacre de Vassy, qui amena les guerres de religion, à la suite desquelles Catherine, après avoir louvoyé longtemps entre les partis, essaya d'anéantir le plus faible le août i5y2.
(1) Voir, sur le colloque de Poissy, l'intéressante et instructive monographie de M. le coinle Jules Delaborde , dans le Bulletin,
2e série, VIII, 5o6. — (2) A. Coquerel fils, Histoire de l'Eglise réformée de Paris, I, 56 el suivantes.
11 est inférieur à Marot. Et. Pasquier, Régnier, Guill. Guéroult, Sayous. — Chevilles; trivialité; obscurité. Inversions vicieuses. Vers prosaïques, obscurs. - — Il en a cependant de faciles, parfois de gracieux. — Psaumes lxxxix, lxviii, xliv. Son psaume xlh et le xliii de Marot. — ■ Psaume xxix, traduction littérale, traduction de Bèze et traduction de M. de la Jugie. — Style diffus. — Théologie des sommaires. — Contre-sens du psaume xx.
De l'aveu presque unanime, la traduction de Bèze est forl inférieure à celle- de Marot ('2), à qui ce voisinage a nui, parce qu'on a souvent confondu l'œuvre des deux traducteurs; cela est arrivé notamment a M. Sayous, qui attribue à Bèze le psaume lxxix de Marot :
Les gens entrés sont en ton héritage, etc.
Etienne Pasquier, qui prisait si haut les psaumes de Marot, a dit de Th. de Bèze (3) : «La traduction du demourant des psaumes de Dauid monstra ce qu'il pouuoit faire, encore qu'il n'ait si heureusement rencontré que Clément Marot en ses cinquante. »
Le satirique Régnier était, au fond, du même avis, quand il écrivait ce quatrain mordant :
le rfay peu rien voir qui me plaise Dedans les psalmcs de Marol; Mais layme bien ccux-la de Beze En les chantant sans dire mot.
(|) Etienne Jodelle(du Motlelin) a fait pour lui cette épigrainmc :
Beze fut lors de la peste accueilli Qu'il retouchait cette harpe immortelle, Mais pourquoi/ fut Beze d'elle assailli? Beze assaillait la peste à tous mortelle.
W «Les psaumes de Bèze pâlirent à côté de ceux de Marot, qui avail la première qualité
nécessaire au poëte,ce qui flotte et plane, surnage et survit, la légèreté, les ailes. Nous savons même qu'en ce temps-là le public comparait volontiers les deux traducteurs et mettait le premier forl ;iu-dessus du second. » (Marc Monnier, Genève et ses poètes, p. ()5.) M Recherches de lu France, p. 867.
Un ami de Michel Servet, Guillaume Guéroult qui détestait Bèze pour son haïssable livre : De hœreticis a civiU magistratu puniendis, i55/i, fit cette épigramme plus mordante encore :
Qui de Marot et de Beze les vers Voudra choisir, pour les meilleurs eslire, Tout bien choisi de long et de trauers, Dire il pourra en les écoutant lire :
Ceux de Marot, cest d'Amphion la lyre, Ou du Dieu Pan le Jlageol gracieux ; Mais ceux de Beze, en Jrançois vicieux, Rude et contrainct, et fascheux à merueilles. Donne à Marot le laurier gracieux; A Beze quoi? — De Midas les oreilles.
Bèze répondit à Guéroult :
Asne enuieux, ïa\j bien apris De donner à Marot le prix ; Mais quant est des oreilles miennes, Pour les changer qiïest-il besoins De chercher vn Midas si loing ?
Ne sais-tu pas où sont les tiennes?
Bèze est bien au-dessous de Marot, dit M. Sayous (2) :
On voit que son travail a été plus rapide que soigné; il fait son verset à tout prix; et d'ordinaire une paraphrase sans couleur et toute hérissée de chevilles remplace la
(1) Poète et imprimeur, natif de Rouen, auteur d'un quatrain en l'honneur d'Eustorg de Beaulieu, placé en tète de la Chrestienne resiouissance ; d'un dizain sur la beauté de l'harmonie des psaumes de Louis Bourgeois ; de huitains qui accompagnent les Figures du Nouveau Testament, Lyon, G. Roville, 1670, in-8°; de deux importants recueils de vers huguenots : Premier Hure des chansons spirituelles par Guill. Guéroult et mises en musique par Didier Lupi. . . , Lyon, God. et Marcellin Béringhen, i5/i8, in -8°; La lyre chrestienne, a une la uomachie de Dauid et Goliath. . . nou-
uellement mises en musique par A. de Hauuillc , Lyon, Sim. Gorlier, 1060, in-8° (Le chansonnier huguenot f p. xxix); traducteur de l'hymne Te Deum laudamus et du premier chapitre des Lamentations (Bovet, p. 2 58). Il a imprimé en 1 553, avec son beau-frère Balthasar Àrnoullet, libraire de Vienne, le Christianismi Bestitulio, qui devait conduire Servet au bûcher (la France protestante, IX, 278), et en 1 555, avec Simon du Bosc, les psaumes de Marot et de Bèze.
(2) Etudes littéraires sur les écrivains français de la Bé forme , 1 , 291.
poésie de l'original. 11 ne réussit pas habituellement à éviter l'obscurité qui naît de la confusion des personnes, fréquente dans l'ode hébraïque; parfois même il arrive que sa période est peu intelligible, et le traducteur n'a pas l'air de s'en douter. ... Il est malheureusement très-vrai que la contrainte, la rudesse, les négligences de langage sont des défauts qui abondent dans la version de Bèze.
«11 faut, dit à §on tour M. Fr. Cbavannes ;i l'égard de la valeur littéraire de l'œuvre, faire une très-grande différence entre les psaumes de Marot et ceux de Th. de Bèze. Les rhythmes de ce dernier sont généralement inférieurs, et bien que publiés lors du triomphe de l'école de Ronsard et vingt ans après les psaumes de Marot, ils sont précisément, parce que De Bèze ne voulait pas se rallier à la Pléiade, de dix ans en arrière des progrès introduits par le poëte même qu'il voulait continuer. »
Les dis-je et les chevilles de tout genre y sont innombrables:
' Dieu m'orra, Dieu, di-ie, immuable.
(Ps*. LV.)
Quelque affligé et dolent, quant à moy, Qu'ores ie soy\ tu sei*as ma retraite.
(PS. IAIX.)
Lors par ma y considérées Furent ses œuares sacrées; Et de ses faicts deuisant Voyla que lalloy' disant.
(Ps. LXXVil.)
On v rencontre aussi «des mauvais sons le concours odieux?':
Quiconque ha vers toy recours, Quiconque aime ton secours ('2\
( Ps. LXX. )
ainsi qu'une vulgarité, une trivialité, parfois une grossièreté d'expression qui surprennent w :
(l) Revue misse, X, 2 53. M Do là à l'indécence il y a un de^ré que
W Les éditions postérieures à l'originale Bèze ni Marot, il est à peine besoin de l'aflïr-
porfent: mer, n'ont jamais franchi, quoi qu'en disent
Quicouques n vers toi) recours , leurs ennemis. "Pour contredire l'Eglise, les
Quiconques aime ton secours. protestant) mil ôté au chtnl dos psaumes toute
On a monté dessus nos lestes Comme sur le dos d'vn chameau; Nous auons , comme poures Lestes , Passé par le feu et par F eau.
(Ps. LUI.)
Mais tavotf perdu mes esprits, Mesmement ie nestoy point moy, Mais vn vray veau W, comme ie croy, Quand à toy ainsi ie me pris.
(Ps. LXXIIl.)
le suis hors de leur souuenance , Ainsi qiivn trespassé; le suis un pot cassé &\
(Ps. XXXI.)
La grand' rigueur dont tu nous bas, Confond nos ames et atterre, Nous auons les ventres tous plats &\ Comme collés contre la terre.
(Ps. XLIV.)
Casse leur la gueule et les dents, 0 Dieu, par la puissance tienne; Romps la mâchoire aux lionceaux Qui ont, o Dieu, le cœur si faux.
(Ps. LVI1I.)
Des biens du palais de ta gloire A plein nous soûlerons^,
l'onction et la mélodie qui les accompagnent. Afin de les chanter en langue vulgaire dans leurs assemblées, il les ont fait mettre en vers. Mais, malgré le génie élevé de Cl. Marot et de Th. de Bèze , tout est rendu avec des expressions si Lasses, si singulières et quelquefois même si indécentes, qu'elles sont plus propres à faire rire qu'à loucher. » (L'abbé Balet, Histoire des temples de Paris, Paris, 1769, in-i 2 , p. 378.) (l) H y a dans l'original :
J'étais slupide, sans intelligence et comme une brute à ton égard.
W L'hébreu porte :
Je suis oublié comme un mo*t, semblable à un vase brisé.
(3) L'hébreu est bien loin d'avoir cette trivialité :
Notre âme est abattue dans la poussière, notre ventre est collé à la terre.
W Pour être moins révoltante au xvic siècle qu'elle ne l'est aujourd'hui, cette expression ne péchait pas moins contre la noblesse du style.
Des biens de ton sainci sanctuaire Tous repeus nous serons.
(Ps. LXV.)
De tes biens leur farcis la pance ; Leurs fds se soûlent M après eus, Et si demeure à leurs neuens De quoy manger à suffisance.
(Ps. XVII.)
Mais que rendraij-ie à Dieu pour ses bien-faits? Cest qu 'en prenant de louange la tasse $\ Pour tesmoigner quil m'a sauué de grâce, Uinuoqueray pour les biens qu'il in a faicts.
(Ps. CXVI.)
Les incorrections de langage rendent souvent obscure la pensée du traducteur :
0 Dieu, qui est à toy semblable, Qui nt'as tant de trauaux , Tant fait sentir de maux!
(Ps. LXXI.)
Au fié qu'il ma voulu tendre Son pié mesme se vienne prendre !
Tombe luy-mesme et soit froissé Au plus profond de son fossé !
(Ps. XXXV.)
Sages et discrets, Chantés ses secrets ; Car tous les Gentils Tient assuiettis Au throne monté De sa saincteté.
(Ps. XLVI1.)
(1) L'édition de i5Ô2 porte:
Seigneur, tu leur emplis la pance De tes hiens plus délicieux ,
Leurs fils sont soûls, et après cu.r Laissent aux leurs toute abondance.
^ L'hébreu dit avec noblesse : la coupe det délivrances.
Les inversions vicieuses foisonnent:
Ce qiïas déterminé
le porte enraciné
De mon cœur au milieu.
(Ps. XL.)
D'entre-ceux me sauue ton bras Qui sont de si longtemps au monde, Et dont le cœur ici se fonde, Pour y viure et deuenir gras
(Ps. XVII. )
Or auons-nous de nos aureilles, Seigneur, entendu tes merueilles Raconter à nos pères vieux , Faites iadis et deuant eux.
(Ps. XLIV.)
Il fit des grenouilles 'produire, Pour empuantir et destruire Iusques aux chambres de leurs rois; Fit , en parlant , tout à la fois Mousches et mouscherons diuers Voler du pays au trauers.
(Ps. cv.)
Car à mes maux tu as pourueu , En wl ottroyant ma deliurance, Et de ceux faire la vengence Qui mont hay mon œil ta veu.
(Ps. uv.)
La prose abonde :
Seigneur, puisque m'as retiré, Puisque n as iamais enduré Que mes haineus eussent de quoy Se rire et se moquer de moy,
') Les éditions antérieures à 1 562 portent:
Arrache mon arne au meschant. . .
A ceus qui le serucnt de bras , \
Dont le cœur ici bas se fonde , Qui semblent estre mis au monde Seulement pour deuenir grns.
La gloire qu'en as méritée, Par mes vers te sera chantée.
(Ps. XXV.)
Les anges ont planté Leur camp tout à Ventour de ceus Qui craignent Dieu , veillans pour eus
Et pour leur seureté.
(Ps. XXXIV. )
77 a aimé la malencontre ,
Fay donc, Seigneur, qu 'il Va rencontre:
La bonne encontre il a haye,
De luy bonne encontre s'enfuye.
(Ps. CIX. )
Enfin, l'obscurité n'est pas rare:
0 Dieu, quelle hautesse Des œuures que tu fais, Et quelle est en tes faits Ta profonde sagesse !
( Ps. XCII. )
Quand tout est dit, telles gens sont En lieus dangereus et glissons.
Parquoy tout soudain remuer sans Aux creus abysmes ils s'e/i vont^.
(Ps. LXXMI.)
Oyant donc auioùrdliuy sa voix, Gardez vostre cœur quvne fois S' endurcissant ne se despite, Comme, en Mcriba és déserts Et Massa, vos pères peruers, Dit le Seigneur, iadis me firent.
(Ps. xcv. )
') L'hébreu dit des méchants:
Tu les places sur des sentiers {[lissants . tti les précipites dans les abîmes.
Et ne sera iamais que ne maintienne Ta s'aincte loy, et que de mon pouuoir, Tant que viuray, ne la garde et soustienne.
(Ps. CXIX.)
Ces exemples disent assez l'énorme effort qu'il faut faire pour lire, même en plusieurs fois, les cent et un psaumes de Bèze; c'est lourd, cahoteux, diffus, fatigant, insupportable; bref, je les abandonne volontiers à quiconque en veut médire.
Parfois cependant, mais ce n'est qu'un éclair au milieu de la nuit, dont il rend les ténèbres plus épaisses, on découvre quelques vers faciles qui montrent que Bèze n'était pas complètement brouillé avec la poésie :
Soit ta maiesté glorieuse Adorée en tout Vuniuers ; Soit ta louange précieuse Chantée en chansons et en vers.