PSAUMES XLII ET XLIII
(Traduction littérale.)
Comme la biche soupire après le ruisseau , ainsi mon âme soupire après toi, ô Dieu. Mon âme a soif de Dieu, du Dieu vivant; quand irai-je contempler la face de Dieu ? Mes larmes sont ma nourriture jour et nuit, parce quon me dit chaque jour : Où est ton Dieu ?
Je m en souviens
et me répands en gémissements.
Je marchais dans la foule serrée,
dans le cortège qui s'avançait vers la maison de Dieu,
au milieu des cris de joie
et des cantiques d'une multitude en fête.
Pourquoi X abattre, ô mon âme,
et gémir au dedans de moi?
Espère en Dieu, car je le louerai encore,
lui mon salut et mon Dieu.
Mon âme est abattue au dedans de moi ;
aussi je me souviens de toi sur les rives du Jourdain,
près des Hermons et du mont Mitsar.
Le flot appelle le flot dans le mugissement de tes cascades;
toutes tes vagues et tes flots ont passé sur moi.
Ah ! si, pendant le jour,
Jéhovah faisait descendre sur moi sa miséricorde , je ne cesserais de le célébrer durant la nuit, d'invoquer le Dieu de ma vie.
Maintenant je dis à Dieu , mon rocher : Pourquoi m oublies-tu ?
Pourquoi marché-je en vêlement de deuil, opprimé par l'ennemi ?
Mes adversaires ni outragent et me brisent les os, en me disant chaque jour : On est ton*Dieu?
Pourquoi f abattre, 6 mon ame,
et gémir au dedans de moi ?
Espère en Dieu, car je le louerai encore,
lui mon salut et mon Dieu.
Délivre-moi des fourbes et des pervers ; car tu es le Dieu qui me sert de rempart. Pourquoi me rejettes-tu ?
Pourquoi marché-je en vêtement de deuil, .opprimé par l ennemi?
Envoie-moi la lumière et ta fidélité ; qu'elles me guident
et me conduisent vers la montagne sainte et ta demeure.
Puissé-je m' approcher de F autel de Dieu,
du Dieu qui fait ma joie suprême ;
je te célébrerai sur le luth , 6 Dieu , mon Dieu !
Pourquoy l'abattre, 6 mon ame,
et gémir au dedans de moy ?
Espère en Dieu, car je le louerai encore.
lui mon salut et mon Dieu.
PSAUME XLIl.
(Bèze.)
A insi quon oit le cerf bruire , Pourchassant le frais des eaux, Ainsi mon coeur qui souspire ,
Seigneur, après tes ruisseaux M, Va tousiours criant, suyuant Le grand , le grand Dieu viuant ® ; Helas ! doncques quand sera-ce Que verray de Dieu la face ^ !
Iours et nuits pour ma viande De pleurs me vais soustenant , Quand ie voy qiïon me demande :
Où est ton Dieu maintenant ?
le fons en me souuenant Quen troupe talloy menant, Priant, chantant, grosse bande Faire au temple son offrande.
D'où vient que feshahis oreh, Mon ame, et frémis d'esmoy?
Espère en Dieu, car encores Sera-il chanté de moy.
(1) La traduction primitive de ces quatre vers était différente; la voici telle que nous la trouvons dans les Octante-trois psaumes de i55/» :
Ainsi que la biche rée Pourchassant le frais des eaux, Ainsi mon ame altérée, Seigneur Dieu, de tes ruisseaux , Va tousiours criant, etc.
(2) On a beaucoup loué cet effet d'harmonie imilative, qui rappelle le bramement du cerf, et se retrouve encore dans la seconde strophe. Ce n'est qu'une imitation de Marot, à qui Bèze a fait de nombreux emprunts, qui montrent qu'il n'avait pas pour les pièces les plus libres de Marot la même horreur que tels de nos
• contemporains (comparer la Comédie du pape malade et les Epistres du Coq à l'Asne). Marot avait suivi dans sa jeunesse les errements un peu puérils de Crélin et de Molinet, et composé la Chanson îv, où se trouve la strophe suivante :
La blanche colombellc belle Soutient ie voy priant, criant;
Mais clessoubz la cordelle d'elle Me iecte un œil friant, riant, En me consommant, et* sommant A douleur qui ma face efface ; Dont suis le réclamant amant, Qui pour Voultrepasse trespasse.
;,) Béroald de Verville (Muse céleste, Tours. îôgS, in-iG) est supérieur à Bèze:
Comme le cerf le cours des eaux désire , Ainsi mon ame haletante soupire
Apres Dieu, le cherchant ; Du Dieu viuant mon ame est désireuse.
0 quand viendray-ie en sa présence heureuse
Humblement le priant!
Conrart leur est infiniment supérieur à tous deux :
Comme un cerf altéré brame Après le courant des eaux, Ainsi soupire mon aine, Seigneur, après les ruisseaux; Elle a soif du Dieu vivant Et s' écrie en le suivant :
Mon Dieu, moyi Dieu, quand sera-ce Que mes yeux verront ta face!
Quand d'vn regard seulement Il guairira mon torment ; Las! mon Dieu, ie sens mon ame Qld de grand désir se pasme.
Car i'ay de toy souuenancc Depuis outre le Iourdain, Et la froide demeurance De Hermon, pays hautain, Et de Misar, autre mont.
Vn gouffre l'autre semond, Lors que tonnent sur ma teste Les torrens de la tempeste.
Tous les grands Jlots de ton onde Par dessus moy ont passé; Mais sur vn poinct ie me fonde, Que n'estant plus courroucé, De iour tes biens m'enuoyeras , De nuict chanter me feras, Priant d'vne ame rauié, Toy, seul autheur de ma vie.
le diray : Dieu, ma puissance, Doit vient qu'en oubli suis mis?
Pourquoy vi-ie en desplaisance, Pressé de mes ennemis ?
le sens leur meschans propos Me naurer iusques aux os, Quand ils disent à toute heure :
Où fait ton Dieu sa demeure?
D'où vient que fesbahis ores, Mon ame , et frémis d'esmoy ?
Espère en Dieu, car encores Sera-il loué de moy, D'autant qu'il est le Sauueur Me présentant sa faneur.
Brief pour conclure, mon ame, C'est le Dieu que ie reclame.
HÈZE TRADUCTEUR.
PSAUME XLII1
(Marot.)
Beuenge-moy, pren la querelle • De moy, Seigneur, par ta mer eu. Contre la gent faulse et cruelle; De V homme remply de cautelle, Et en sa malice endurci, Deliure-moy aussi.
Las ! mon Dieu , tu es ma puissance ; Pourquoy t'enjuys, me reboutant?
Pourquoy permetz qu'en clesplaisance le chemine soubz la nuisance De mon aduersaire, qui tant Me va persécutant ?
A ce coup ta lumière luyse, Et ta foy véritable tien ; Chascune d'elles me conduise En ton saint mont, et mUntroduyse Iusques au tabernacle tien, Aueq humble maintien.
Là dedans prendray hardiesse D'aller de Dieu iusquà V autel; Au Dieu de ma ioye et liesse, Et sur la harpe chanter esse , Confesseray qu'il n'est Dieu tel Que toy, Dieu immortel.
Mon cueur, pourquoy tesbahis ores ?
Pourquoy te debatz dedans moy?
Attens le Dieu que tu adores, Car grâces luy rendray encores, Dont il m'aura mis hors d'esmoy, Comme mon Dieu et roy.
Knfin. nous transcrivons un autre psaume de Bèze, en le faisant pré-
céder de la traduction littérale, et en le faisant suivre d'une traduction riraée moderne.
PSAUME XXIX
(Traduction littérale.)
, Rendez à Jéhovah, fis des dieux,
rendez à Jéhovah gloire et honneur; rendez à Jéhovah la gloire due à son nom ; prosternez-vous devaiit Jéhovah en vêtements sacrés.
La voix de Jéhovah retentit sur les eaux ;
le Dieu de gloire lance le tonnerre,
Jéhovah [tonne] sur les grandes eaux.
La voix de Jéhovah est éclatante,
la voix de Jéhovah est magnifique,
la voix de Jéhovah brise les cèdres ;
Jéhovah brise les cèdres du Liban;
il fait bondir le Liban comme un veau ,
et le Chirione comme un jeune buffle.
La voix de Jéhovah trace des sillons enflammés;
la voix de Jéhovah fait trembler le désert,
Jéhovah fait trembler le désert de Kadèch.
La voix de Jéhovah fait avorter les biches,
elle dépouille les forêts ,
et dans son palais , tout, dit : Gloire !
Jéhovah était sur son trône lors du déluge ; il se tient sur son trône, Jéhovah, roi éternel. Jéhovah donnera la puissance à son peuple . Jéhovah bénira son peuple et lui fera goûter la paix.
PSAUME XXIX
(Bèze.)
Vous tous, princes et seigneurs, Remplis de gloire et d'honneurs, Rendés, rendes au Seigneur Toute force el tout honneur; , Faites luy recognoissance , Qui responde à sa puissance ;
En sa demeure tressaincte, Ployé s les genous en crainte.
La vois du Seigneur tonnant Va sur les eaus resonnant; Parmi les nues des cieus S'entend le Dieu glorieus.
La vois du Seigneur tesmoigne De quelle force il besongne ; La vois du Seigneur hautaine De hautesse est toute pleine.
La vois du Seigneur abbat Les grands cèdres tout à plat , Brise les plus hauts montés , Au mont du Liban plantés, Les faisant sauter en sorte, Eus et Liban qui les porte , Comme sautent aus boscages Fans de licornes saunages.
La vois du Seigneur espard Flammes d'vne et d'autre part, Cades et déserts profonds Fait trembler iusques aus fonds ; Oyant ceste vois si forte, La biche craintiue auorte; Mainte forest toute verte En est soudain descouuerte.
Mais au temple cependant Chacun à Dieu va rendant, En lieu de trembler de peur, Gloire de bouche et de cœur. Dieu préside comme iuge Dessus les eaus du déluge; Et n'a son royaume ferme Iamais aucun iour de terme.
Parquoy le Seigneur tout fort Des siens sera le support;
RÈZE TRADUCTEUR.
Puis en pais les nourrira Des biens qu'il leur donnera.
PSAUME XXIX
(M. rie La JugieO.)
Rendez à Jéhovah , 6 vous , sa noble image ,
Rendez à Jéhovah et la gloire et V honneur,
Fils des Dieux; à son nom rendez un humble hommage;
Dans une sainte pompe adorez le Seigneur.
La voix de Jéhovah gronde au loin sur F abîme; Sur V abîme des eaux le Dieu de majesté Tonne. La voix de Dieu, formidable et sublime, La voix de Jéhovah remplit V immensité.
La voix de Jéhovah brise T arbre superbe;
Il brise, Jéhovah, les cèdres du Liban.
Il fait bondir les monts comme V agneau sur Vherbe,
Le Liban, le Sanir, ainsi qu'un jeune faon.
La voix de Jéhovah du fane noir des nuages Fait jaillir en éclats la flamme dans les airs. Jéhovah trouble au loin les repaires sauvages; A sa voix, de Cades ont tremblé les déserts.
La voix de Jéhovah dépouille le bois sombre;
La biche qui V entend en avorte dH effroi.
Et dans son temple auguste une foule sans nombre
Dit en chœur: Gloire à lui, gloire au souverain roi!
Il règne Jéhovah: il commande à Forage; Jéhovah sur son trône est assis pour jamais. Jéhovah de son peuple affermit le courage ; Jéhovah bénira son peuple dans la paix.
Il n'est pas nécessaire cle comparer bien attentivement ces trois traductions, pour découvrir que le défaut capital de celle de Bèze est la diffusion, la longueur. Le continuateur de Marot, en eiïel , paraphrase presque
<l) Lph Psaumes d'après l'hébreu , Paris, Àriftbroife Bray, t&63, in-8".
toujours, tandis que Marot traduisait, souvent avec la plus scrupuleuse fidélité. M. Sayous a cité une strophe de Bèze comme supérieure aux meilleures de son devancier, sans s'apercevoir que le sens en reste suspendu, incomplet, même avec le contexte, et qu'elle ne fait, en outre, que côtoyer et délayer l'original sans en exprimer la concision, défaut qu'il reprochait à bon droit aux quatre derniers vers du même psaume. Voici cette strophe:
Lorsquen mon lit il me souuient De ta soutier aine puissance, Et que de toy la souuenance Le long de la nuit m! entretient ; Car en mes détresses mortelles, De ton secours m as fait iouir, Qui me fait, o Dieu, resiouir, Caché dans l'ombre de tes ailes.
(Ps. LXHI.)
La contexture et l'agencement de ces vers sont remarquables, sans doute, mais ils ne concluent pas; ce n'est qu'une période inachevée, tandis que l'original est complet dans sa brièveté :
Quand je me souviens de toi sur ma couche, je te loue durant les veilles de la nuit ; car tu es mon secours, et je me réjouis à V ombre de tes ailes.
Pour traduire la fin du psaume : car la bouche des menteurs sera fermée, il faut à Bèze quatre vers, et quels vers!
Car quelque mensonge au sortir Que la fausse bouche propose , Il faut quvn iour elle soit close, Sans qu'on Ven puisse garentir.
Il n'a pas compris le passage du psaume lx où le poète promet a son peuple la conquête de Moab et d'Édom, et l'a traduit de cette façon ridicule :
Contre Edom , peuple glorieux, le ietterai mes souliers vieux.
L'addition de la dernière épithète, qui n'est pas dans le texte, est un véritable contre-sens d'autant plus étrange qu'il n'avait été commis ni par Lefèvre d'Etaples, ni par Vatable, ni par Olivetan.
Ses sommaires ont été dictés par une exégèse encore plus fantaisiste que celle de Marot; dans un très-grand nombre figure l'Église chrétienne, dont les psalmistes n'eurent certainement aucune idée. La maladie des théologiens de l'époque, maladie qui ne fit que se développer au siècle suivant, consistait à voir partout des types du Messie, des prédictions de son règne. Bèze est loin d'y avoir échappé. Dans le psaume xli, David «se complaind, selon lui, des trahisons de ses amis contrefaits, et entre autres d'vn de ses plus familiers, qui estoit figure de ludas, selon ce qui est dit Iean, xiikj? Dans le quarantième , David prédit l'abolition de son péché par l'obéissance du Messias. Or ni l'original, ni la traduction même de Bèze, ne renferment rien de semblable. Le théologien orthodoxe s'efforce d'adoucir l'impression défavorable que font sur tous les esprits non prévenus les horribles malédictions des psalmistes contre leurs ennemis, témoin le sommaire du psaume xxxv : «Dauid cognoissant la réprobation de ses ennemis, qui le persecutoyent à grand tort, et resistoyent continuellement et à leur escient à la volonté de Dieu, les maudit, et prie Dieu de l'en deliurer, à fin que Dieu en soit glorifié. Pseaume plein de foy et de l'amour de Dieu, duquel il se faut garder d'abuser par conuoitise de vengeance. » Cette tentative d'adoucissement est plus évidente encore dans l'argument du psaume cix : «Comme de fait, en représentant la personne de Iesus-Christ, Dauid parle des ennemis de l'Eglise, et en parle d'vn zele spirituel, et non point de passion charnelle, comme il le monstre bien sur la fin. »
Dans l'arche entrant à Jérusalem comme un «tesmoignage de l'alliance faite auec le Seigneur, » Bèze voit la «figure de la venue de Iesus-Christ en son Eglise, par lequel Dieu est reconcilié aux hommes, n (Ps. xlvii.) Il s'ex-
(I) «Il faut avouer, dit M. Bovet, page 38, que les devanciers de Th. de Bèze n'avaient pas été plus heureux dans ce passage. Voici comment Hobert Brincel rend ce qui précède :
Pour me laver, tes Moabites Porteront bassins et marmites.
«Un des auteurs qui essayèrent au xvn1' siècle
de refaire nos psaumes, Louis Gauvain, ;i trouvé moyen de renchérir sur la bévue de Th. de Bèze :
Je ne ferai point de pardon
Au sévère peuple d'iùlom ,
Et j'estimerai ses guerriers
Moins (jn'on ne fait dv vieux souliers.»
596 BÈZK TRADUCTEUR.
prime ainsi à propos du quatre-vingt-seizième : k D'autant que ce pseaume appelle tous peuples pour chanter les louanges de Dieu, il contient vne prophétie du règne de Iesus-Chrtst , sous lequel tout le monde deuoit estre réduit en vnion et obéissance de fov. »
Enfin, la théologie se montre plus que partout ailleurs dans le psaume xvi, le premier que Bèze ait traduit. David s'y «asseure non-seulement de louer Dieu ici-bas, mais aussi d'vne plus grande félicité après la mort, en vertu de la résurrection du Messias, laquelle il prédit expressément, comme il est exposé au deuxième et treizième chapitres des Actes.» Ici, pour ne pas contredire l'interprétation fautive du livre des Actes (it, 3o et suiv.), Bèze a fait un contre-sens. Le psalmiste s'exprime ainsi dans l'original :
Parce que Jéhovah est à ma droite,
je ne chancelle point;
cest pourquoi mon cœur se réjouit,
mon âme bondit d'allégresse,
mon corps même repose en sécurité;
car tu ne livres pas mon âme au Cheol,
lu ne permets pas que ceux qui te servent voient la fosse,
tu me montres le chemin de la vie;
ce qui signifie simplement : Dieu donne longue vie à ceux qui l'aiment. Au lieu de cet aphorisme d'une piété naïve, peu réfléchie et nullement spiri tualiste, Bèze a introduit dans ses vers la résurrection et la vie future :
Voila pourquoy mon cœur est si ioyeus , Mon ame en rit, et mon corps s'en asseure; Sachant pour vray que dans le tombeau creus Ne souffriras qii estant mort ie demeure, Et ne voudrois aucunement permettre Que pourriture en ton sainct se vint mettre. Plustost, Seigneur, me mettras au sentier Qui me conduit à vie plus heureuse.
Ce n'est pas la seule altération qu'il se soit permise: il en a commis une autre plus volontaire que celle-ci. et qui eut de plus graves conséquences.
Nous lisons dans une lettre de Drelincourt (1) à Rivet ®, du 7 mars 1 6 3 6 (3) : « Je crois que vous aurez pu estre auerti de la harangue faite au roi par l'euesque d'Orléans, au nom de l'assemblée du clergé de France (17 lévrier). Nous y auons esté dépeints comme gens abominables, qui, en haine des puissances supérieures, auons retranché du psaume xx la prière pour le roi : 0 Dieu sauue le roi. ... La conclusion fut que nous ne méritions pas de response à nos escrits, mais bien d'estre mis entre les mains du bourreau, toutefois que comme ecclésiastique il ne le pouuoit conseiller, mais que c'estoit au roi et aux magistrats d'y pouruoir. Toutes ces accusations sont inventées par Véron (4). »
Véron paraît , en effet, l'auteur de cette découverte , qu'il a insérée page 68 de l'appendice de sa traduction du Nouveau Testament, 16/17, in-4°, et qu'il avait sans doute mise antérieurement dans l'un ou l'autre de ses pamphlets de controverse.
Parmi les plus récentes versions de la Bible, les meilleures (De Wette, Perret-Gentil, Bruston, De la Jugie, la Bible de Lausanne 1 868, Segond) traduisent ainsi le verset 1 0 du psaume xx :
Jéhovah, sauve le roi,
qu'il nous réponde le jour où nous l'invoquons.
On lit également dans les Bibles protestantes de 1 5 5 7 et de i56o : «Seigneur, sauue le roy, » et dans les Octante-trois psaumes de Marot et de Bèze, Genève, Crespin, 1 5 5 Zi „ très-petit in-32 :
Seigneur, plaisc-toy de défendre
Et maintenir le Roy; Veuilles noz requestes entendre
Quand nous crions à toy
(1) Charles Drelincourl, savant pasteur do de l'État à la Haye. Nous en devons une copie
Charenton, né à Sedan eu 1595, mortà Paris à l'obligeance de M. A. Coquerel fils,
en i6()(j, auteur de nombreux ouvrages d'édi- (/|) Furieux curé de Charonlon, qui lit une
fication et de controverse. implacable guerre au protestantisme, et eut
M André Rivet, célèbre théologien, né à recours contre lui aux arguments jésuitiques.
Saint-Maixent vers 1573, mort en Hollande, (r,) L'historien de ledit de Nantes (Il , bob)
OÙ il était établi comme professeur depuis cite ers vers inexactement :
i6yo, à L'âge de soixnnle-di\-huil ans. On Sci<;neur, plaise toy nous dr ■fendre
a de lui plus de cinquante ouvrages. S Maintenir le lloy.
W Lettre manuscrite conservée aux archives C'est aussi à bwi qu'il attribue ce psaume é
On trouve, au contraire, dans la Bible de 1 588 et dans plusieurs autres antérieures : Eternel, deliure; que le roy nous responde au tour que nous crierons; grave changement introduit par l'esprit de parti, qui se refusait à accepter du Saint-Esprit une prière en faveur des rois persécuteurs. Cette altération doit être imputée à Calvin, qui, dans son Commentaire sur les psaumes (1557), a le premier traduit ce verset de la manière suivante: Sauue, Seigneur; que le Roy nous responde, et qui laisse percer le motif de ce changement dans cette phrase du commentaire : « Or pource que Dieu gouuerne et sauue par la main d'iceluy (Christ), il ne faut point attendre salut d'ailleurs.'? Plus tard, Bèze modifia de la manière suivante sa traduction primitive :
Seigneur, plaise-toy nous défendre .
Et faire que h Roy Puisse nos requestes entendre
Encontre tout ejfroy.
La seconde traduction se trouve déjà dans les éditions de i56iî.
Cette correction malheureuse s'est conservée à travers les nombreuses modifications qu'a subies le Psautier, et nous lisons encore dans la dernière édition complète qui en ait été imprimée (édition Wilhem, chez Marc Aurel, 1 8 ko) :
0 grand Dieu ! veuille nous défendre ;
Seigneur, fais que le roi Puisse au besoin nos cris entendre
Et calmer notre effroi !
«Je ne doute pas, dit Elie Benoit, qu'en faisant cette correction, les Reformez n'eussent eu dessein d'avoir une prière formelle, extraite des propres termes du Saint-Esprit, pour demander à Dieu, qui tient les cœurs des rois en sa main, qu'il les leur rendît favorables. Ils trouvoient leur compte dans cette paraphrase nouvelle, qu'ils pretendoient plus conforme à l'hébreu que la précédente. Mais il falloit sans doute emprunter
Marot : il est de Bèze. Les méprises de ce genre ont été fréquentes; non-seulement on a fait de Marot un Tyrtée en voulant parler de Bèze, mais Florimond do Rérnond et Bayle,
pour prouver que Henri II aimait la traduction du premier,xlisent qu'il chantait le psaume xlii, qui est du second.
les yeux d'une passion déréglée, pour trouver dans ce changement quelque chose dont un Souverain se pût raisonnablement offenser. » Nous ne saurions partager l'avis du savant historien, dont l'ouvrage capital est si exact, et renferme tant de choses curieuses qu'on ne s'attend point à y trouver.
Après les exécutions qui suivirent la conspiration d'Amboise et présageaient déjà les guerres de religion, Bèze se crut dispensé de prier pour un roi qui faisait massacrer ses sujets, et il modifia sa traduction première par le même motif qui fit plus tard, sous la Ligue, effacer du canon de la messe les mots : pro rege nostro Uenrico, c'est-à-dire le nom du prince qui avait dit insolemment, aux Etats de Blois, qu'étant auteur des lois, il n'était point soumis à leur empire
Nous terminerons ce chapitre par un remarquable jugement de Saint- Marc Girardin. «La poésie de Bèze, dit-il (2\ montre ce qu'eût pu devenir l'école de Marot, si la Réforme l'eût emporté en France. Comme un des effets du protestantisme, partout ou il a prévalu, a été de populariser la Bible, la poésie, en s'ennoblissant par son commerce avec la parole divine, n'eût pourtant pas cessé d'être populaire. Ainsi, en Angleterre, la langue poétique n'est pas comme en France un langage à part. Grâce à la traduction de la Bible, le peuple est familiarisé avec le ton et le style de cette poésie. »
(,) Labilte, p. 69. — ^ Tableau de la littérature' française au xvi" siècle, p. 58.
Attribuées à Goudimel par De Thon et les De Tournes; — à Goudimel et Bourgeois, par Flor. de Rémond; — à Le Jeune, par Yarillas et Jean Rou; - — à Franc, par Bayle, Ruchat, Fétis, Haag; — à Marot et Bèze, par M. G. Decker. — Goudimel publie des inesses en i5&7, et n'a jamais clé à Genève; — Le Jeune non plus. — Guill. Franc. — Lettre de David Constant à Bayle. — Psautier de Franc, i565, différent du nôtre; ses mélodies de i55a. — Bourgeois à Genève, i5&i-i557, emprisonné pour avoir modifié quelques mélodies. — Mélodies de Strasbourg i56â en regard de celles de Bourgeois i5/i2. — Bourgeois remanie son propre travail, substitue de nouvelles mélodies aux airs primitifs. — Tableau de ces modifications.
— Mélodies dont il est fauteur. — Mélodies de son continuateur; leur infériorité. — Le psaume des batailles. Ce que Franc y substitue. — Examen des mélodies de Franc. — Qui fut le continuateur de Bourgeois? — Mélodies que Bèze met à ses cantiques. — Philibert Jambe-de-Fer. — Qui était chantre à Genève en i56i? — Appréciation du genre choral. — Immense succès de nos mélodies ; jalousie des catholiques et des luthériens. — Les mélodies de Pierre Certon. — Les psaumes de Guy Le Fèvre de la Boderie, de Desportes. — Mélodies de Caignet. — Les psaumes de Godeau, mélodies de De Gouy, Lardenois, Aucousteaux, Gobert.
— Les psaumes de Le Breton, mélodies d'une personne de qualité. — Grand nombre des traductions de notre Psautier.
Un théologien érudit, bibliothécaire à Genève, Léonard Baulacre, écrivait, en 17^5 , dans le Journal helvétique : « Vous voulez qu'on vous dise de quelle main est la musique des psaumes. ... J'ai trouvé ce point d'histoire ecclésiastique . . . embrouillé. Je ne peux donc vous promettre rien de précis sur la matière. . . . Cette question est des plus épineuses ^. » Elle était, en effet, si épineuse, malgré son apparente simplicité, qu'elle n'a commencé à s'éclaircir que depuis quelques années, grâce à l'indépendance et à l'exactitude des recherches qui ont renouvelé l'histoire en notre siècle. Nos efforts, joints à ceux de nos devanciers, dont les plus récents et les mieux informés sont MM. Riggenbach et Bovet, sont restés impuissants à l'élucider sur tous les points ; l'obscurité qui environne l'un d'eux
(1) En parlant le premier des psaumes traduits par Calvin, et en relevant Terreur dans laquelle Bayle s'est laissé entraîner par Cons-
tant, Baulacre a rendu deux véritables services à notre histoire. Ses œuvres sont d'une lecture intéressante et instructive.
ne sera sans doute dissipée qu'à la suite d'un nouvel et minutieux examen des registres genevois, de i56o à i56a (soit ceux du Conseil, soit plus probablement ceux du Consistoire).
Les erreurs propagées à ce sujet par la presque totalité des écrivains, catholiques ou protestants, qui ont parlé de notre Psautier, étant encore généralement accréditées, il importe de les indiquer aussi rapidement que possible.
On lit dans le Martyrologe de Grespin .
Claude Gouclimel, excellent musicien, et la mémoire duquel sera perpétuelle pour auoir heureusement besogné sur les psaumes de Dauid en francois, lesquels il a mis en musique en forme de motels à quatre, cinq, six et huit parties, et sans la mort eust lost rendu cest œuure accompli. Mais les ennemis de la gloire de Dieu, et quelques meschans enuieux de. l'honneur que ce personnage auoit acquis, ont priué d'vn tel bien ceux qui aiment vne musique chrestienne.
Ces lignes manquent de précision et d'exactitude : d'exactitude, car Goudimel n'a point laissé son œuvre incomplète ; de précision , car on ne saurait dire si elles donnent ou non Goudimel pour l'auteur de nos mélodies. Ce passage n'est évidemment pas de Crespin, qui, emporté par la peste en 1672 , avait imprimé au moins un Psautier et vécu dans des rapports intimes avec Th. de Bèze, peut-être même avec Calvin, circonstances qui ne permettent guère d'admettre qu'il ne connût pas l'auteur des chants des psaumes de Marot et celui des chants des psaumes de Bèze. Il est l'œuvre de son continuateur, Simon Goulart, qui, arrivé à Genève en i566, après l'achèvement du Psautier, a pu n'être pas au courant de tout ce qui concernait cette publication, C'est peut-être pour cela, et de propos délibéré, qu'il s'est exprimé en termes vagues, obscurs, qui autorisent à penser, bien qu'il ne le dise pas expressément, qu'il a confondu Goudimel avec les auteurs de nos mélodies. Quoi qu'il en soit, il est certain que ce passage du Martyrologe n'indiquait pas la nature du travail de Goudimel assez clairement pour rendre impossible la confusion qui allait se produire.
En effet, le célèbre historien De Thou attribue nettement a Goudimel 1rs mélodies des psaumes chantés dans les églises de la Réforme. Il dit, à propos des victimes de la Saint- Barthélémy à Lyon : Eamdem forlunam expertus est Claudius Goudimelus, excellais nostra œlate musicu$> ijui psalmos davidicos vemacuKê versibus a Clémente Maroto et Théodore Beza expressos ad
Cm LES AUTEURS DES MÉLODIES DU PSAUTIER.
varios et jucundissimos modulationum numéros aptavit, quibus et hodie publiée in conciombus protestantiam ac privatim dccantantur W.
Florimond de Rémond {2), qui n'abjura le protestantisme qu'en i566, quatre ans après la publication intégrale du Psautier, s'exprime ainsi : et Calvin eut soin de mettre les Psaumes entre les mains des plus excellents musiciens qui fussent lors en la chrestienneté , entre autres de Godimel et d'vn autre, nommé Bourgeois, pour les mettre en musique. »
Au xvif siècle, J. Ant. et Samuel De Tournes, éditeurs du Psautier de Goudimel à quatre parties, dans lequel on ne trouve que l'harmonie consonnante, Genève, 1668, in-16, reproduisirent l'erreur de De Thou dans leur préface :
Comme notre dessein, disent-ils, a touiours esté de servir à l'édification publique et de satisfaire en même temps aux saints désirs et aux instantes prières de plusieurs personnes pieuses, qui nous ont sollicités de donner au public des pseaumes qui se chantassent commodément à quatre parties; et comme il ne se présentoit que deux auteurs principaux qui aient contrepointé les pseaumes, Cl. Goudimel et Claudin Le Jeune, nous n'avons pas beaucoup hésité à faire le choix de l'un d'eux ; car, encore que le contrepoint du dernier soit composé avec un artifice merveilleux et inimitable, toutefois celui de Goudimel estant plus familier et plus usité, principalement en Allemagne, nous avons cru qu'il estoit plus à propos de l'imprimer que l'autre; outre Restant l'auteur du chant commun auquel les Allemans, les Flamands (3), les Espagnols (4) et les Italiens, autant que la poésie de ces derniers l'a pu souffrir, ont accoustumé leurs versions des pseaumes , et l'air qu'il leur a donné estant si doux et si grave tout ensemble , que quelqu'un a dit de bonne grâce qu'un ange du ciel estoit à ses oreilles lorsqu'il travailloit à cette ravissante musique, nous avons cru qu'ayant à donner les autres parties au public, nous ne pouvions pas les donner d'une meilleure main, ni d'une meilleure composition.
Environ vingt ans plus tard, Varillas, historien fantaisiste et d'une bonne foi jésuitique, écrivait :
Mandelot se mit inutilement en devoir d'empêcher à Lyon (dont il était gouverneur)
(l) Histor. lib. LU, p. 108/1. (4) Existe-t-il un Psautier versifié avec tiiu-
® Histoire de la naissance. . . de t* hérésie, sique en espagnol? Nous n'en avons pas ren-
1610, liv. II, ch. xii. contré d'exemplaires; celui de Juan Le Quesne,
(;,) Les De Tournes oublient dans leur énu- cité par M. Bovet, manque de musique. Il ne
mération les Psautiers hollandais de Marnix de paraît cependant pas douteux que nos psaumes
Sainte-Aldegonde et de Petrus Dathenus, et le aient été chantés en espagnol. (Voir Bovet,
Psautier hongrois de Molnar, etc., etc., qui Histoire du Psautier, p. io5.) sinvent nos mélodies.
le massacre de treize cens calvinistes (1572), et surtout de l'incomparable musicien Gaudimel (sic), si comiu de tons sous le nom de Glaudin Le Jeune Son plus grand crime fut d'avoir inventé les plus beaux airs des psaumes de Marot et de Bèze qui se cliantoient au prêche ; et , pour l'en punir, on n'eut point d'e'gard à la loy romaine , indulgente aux personnes singulières en leur profession, à cause que le public, en s'en défaisant, perdroit sans comparaison davantage qu'il ne profiteroit par l'exemple de leur supplice.
Un protestant célèbre, versé dans les études historiques, ami de Conrart et du duc de Montausier, qui était alors gouverneur du Dauphin, Jean Rou (2), écrivait à son tour : ce Rien n'est plus faux que ce que M. Maimbourg dit que la musique de nos psaumes est molle et efféminée ; j'ai toujours ouï dire aux plus experts musiciens qu'il n'y en avoit pas de plus parfaite; aussi est-elle d'un des plus grands hommes qui aient jamais excellé en cet art, je veux dire de Glaudin Le Jeune, dont le nom seul fait un éloge. »
Voilà donc Goudimel, Bourgeois et Le Jeune proclamés tous trois auteurs de nos mélodies.
Malgré ses connaissances si étendues et sa critique d'ordinaire si perspicace et pénétrante, Bayle n'a guère fait qu'accroître la confusion en prononçant un quatrième nom. David Constant de Rebccque(3), professeur de théologie à Lausanne, lui ayant écrit, avec la plus inconcevable légèreté, qu'il avait entre les mains un Psautier dans lequel Franc se déclarait l'auteur des mélodies usitées dans toutes les églises, Bayle eut le tort de l'en croire sur parole.
Ruchat combine l'affirmation de Bayle-Constant avec l'une des précédentes^: «La même année ( 1 5 4 3 ) , Guillaume Franc, habile musicien, vint à J^ausanne. Il fut le premier qui mit en musique les psaumes de Cl. Marot et de Th. de Bèze. Claude Goudimel travailla sur le même sujet après lui, et mit le reste des psaumes en musique, et même à quatre et à plusieurs parties. »
{1) Variila* commet ici (p. 228 do son His- (3) L'un des ancêtres de Benjamin Cons-
toire de Charles IX, Cologne, 1686, in-12) tant. M. Sayous nous a conservé, dans Vllis-
une énorme bévue , en confondant Claude toire de la littérature française à l'étranger,
Goudimel, martyrisé en 1072, et Claudin Le 1, 23o, une lettre de Bayle au professeur
Jeune, mort tranquillement en îfioo. Constant.
(2) Remarques sur l'Histoire du calvinisme de ^ Histoire du la réforme, de la Suisse, VI,
Maimbourg, la Haye, 1682. 535.
Le Musée des protestants célèbres répète Florimond de Rémond et ne parle que de Gudinel [sic) et de Bourgeois.
L'opinion de M. Fétis a varié sur ce point. En i83o, il affirmait que les psaumes de Marot avaient d'abord été chantés sur des airs profanes, et ajoutait (1) :
Plus tard, la traduction des psaumes ayant été achevée par Th. de Bèze, des compositeurs habiles, tels que Goudimel , Roland de Lassus, Philibert Jambe -de -Fer, Glaudin Le Jeune et autres, mirent ces psaumes en musique nouvelle à trois et à quatre pailies, et les recueils qui s'en multipliaient firent oublier la méthode de les chanter sur des airs profanes.
En i 833 , M. Fétis ne parlait plus que de Goudimel et de Franc. Voici un extrait de son remarquable travail sur les premiers auteurs de la musique des psaumes{2\ article qui n'a point été connu des historiens modernes, et que nous n'aurions sans doute pas découvert sans la bienveillance de l'auteur. A propos des mélodies antérieures à i 56o, il s'exprime ainsi :
Il est donc démontré que l'opinion qui attribue à Goudimel la première composition du chant des psaumes est erronée; il paraît même certain que plusieurs musiciens ont écrit ce chant de manière différente avant que les protestants en eussent adopté un exclusivement pour le service de leurs temples.
Dans la Biographie des musiciens le même écrivain s'exprime ainsi :
Guill. Franck a mis en musique cinquante psaumes de Marot, Strasbourg, i5/i5, in-8°. Ce sont les mélodies qui sont restées en usage chez les protestants de France et de Hollande, et qui ont été mises à quatre parties par Bourgeois, par Goudimel et par Glaudin Le Jeune.
A l'article Goudimel, M. Fétis atténue sa première affirmation et dit que nos mélodies ont été arrangées d'après d'anciennes mélodies allemandes ou composées par un musicien assez obscur, nommé Guill. Franc ou Franck.
En 1 838 , M. Henry faisait de Goudimel l'auteur de nos mélodies (Leben Calvins, II, 161); puis, dans un appendice, il les attribuait a Franc, en lui donnant pour collaborateur Goudimel.
(,) (.uriositcs historiques de la musique, in-8°, p. 075. — (2) Revue musicale. Paris, 22 juin i833.
Selon M. Koch (Geschichte des Kirchenlieds und Kirchengemngs , Stuttgard, 18/17, 1, 92 ), ce serait Calvin qui, avec l'aide de G. Franc, aurait arrangé les psaumes de Marot et de Bèze pour l'Eglise.
D'après la France protestante , répétée par G. F. Becker (D/e Tonwcrke) et par M. Ch. d'Héricault, non-seulement les mélodies des cinquante psaumes de Marot sont incontestablement de Franc, mais on doit supposer que les mélodies des cent psaumes de Bèze sont également son œuvre. On lit dans le même ouvrage, à l'article Goudimel :
Il paraît certain que les mélodies du Psautier ne sont pas de lui. Néanmoins, il en a été généralement considéré comme l'auteur, et elles sont même le principal fondement de sa réputation. Historiens et poëtes, tous s'accordent à le louer comme l'heureux interprète des saints élans du roi-prophète.
En i853, avant la publication du cinquième volume de la France protestante, volume qui contient les articles Franc, Goudimel et Bourgeois, notre savant ami, M. A. Coquerel fils, pensait que Franc avait, non pas continué, mais revisé la musique de Goudimel et de Bourgeois
M. Huc-Mazelet (Le Chrétien évangélique , 1861, p. 2/12) expose une autre théorie, qu'il n'étaye pas même d'un semblant de preuve :
Calvin adopta la traduction de Marot; Bèze la compléta, cl sous leurs yeux une commission composée de Claude Goudimel et Guillaume Franc fut chargée de faire des airs pour les cent cinquante psaumes. On sait que Goudimel paya de sa vie dans le massacre de Lyon, en septembre 1872 , l'assistance qu'il avait donnée aux protestants dans celte circonstance. Les mélodies de nos psaumes sont en partie empruntées aux chansons du temps, en partie empruntées aux recueils allemands, qui eux-mêmes h leur tour ont adopté un certain nombre de nos mélodies; enfin, elles ont été en majeure partie composées par les membres de la commission.
M. Biggenbach f2), qui attribue douze mélodies a Bourgeois et n'ose se prononcer catégoriquement à propos de Franc, s'exprime1 ainsi sur le compte de Goudimel :
On peut se demander si, gagné à la Réforme, il n'aurait pas pris part à la composition des dernières mélodies du Psautier qui parurent en i56a, de même qu'il venait.
(1) Bulletin, f, /109, et Histoire de l'Eglise DerKk,chengeiangmBasel,i8nOiin-%°, réformée de Paris, [, 99. p. 68.
dans la même année, de faire paraître un certain nombre de psaumes en forme de motets. Si nous réfléchissons, poursuit-il, que Fl. de Rémond paraît avoir raison en ce qu'il dit de Bourgeois, ce qu'il dit également de Goudimel devient vraisemblable.
Un musicien érudit, M. G. Beckcr, de Lancy, écrivait, le 29 juin 1873, dans la Patrie de Genève (1) :
La question : Quels sont les compositeurs des chants de ces psaumes, qui, à travers plus de trois siècles, n'ont rien perdu de leur force et de leur beauté, est encore sans réponse définitive. — Que de papier a pourtant été noirci dans le but de la résoudre !
Les uns disent que c'est L. Bourgeois ; les autres croient que c'est Goudimel ; d'autres encore nomment G. Franc, Jambe-de-Fer, ou même Glaudin (Sermisy, car Cl. Le Jeune était à peine au monde); tous se trompent.
Pourquoi ne pas franchement admettre, l'idée n'est certainement pas neuve, que ce sont des anciens chants mondains, des airs de danse, des chansons à boire, des chants d'amour, etc., auxquels Cl. Marot et Th. de Bèze ont adapté leurs psaumes? Il en est pourtant ainsi.
Enfin, M. Lavoix fils, de la Bibliothèque nationale, disait plus récemment encore (2) :
Théod. de Bèze confia ses vers et ceux de son collaborateur Marot à un compositeur nommé Guillaume Franc ou Franck; la musique de ces psaumes est, dit-on, celle qui se trouve dans les Psautiers calvinistes, imprimés pour une seule partie et pour une voix. Bientôt les musiciens, deux surtout, Bourgeois et Goudimel, voulurent entourer ces poésies de tout le prestige de leur art. Bourgeois, qui vivait auprès de Calvin, proposa au réformateur des psaumes écrits à plusieurs parties; mais Calvin trouva trop papiste celte manière d'habiller les textes saints, et Bourgeois revint en France mettre son idée à exécution. On a prétendu que Calvin avait fait composer la musique des psaumes par Bourgeois pour les répandre à plusieurs milliers d'exemplaires; mais Fétis a victorieusement réfuté cette assertion (?). Ces chants, composés en France et pour la France, ne tardèrent pas à devenir une espèce de signe de ralliement pour les calvinistes, et cet antagonisme fut des plus favorables au progrès de la musique de chambre vocale. . . .
Malgré la légitime autorité dont jouit le nom de M. Fétis, et malgré
u) Articles réunis en volume sous ce titre : La musique en Suisse depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du xviue siècle, Genève, 187A , in-1 8.
(2) La m/usique de chambre au xvie siècle, dans la Bévue et Gazette musicale de Paris du 28 septembre 1873.
l'autorité non moins grande de la France protestante, la grande majorité des lettrés a retenu l'ancien préjugé qui attribue à Goudimel les mélodies du Psautier
Il est cependant de toute évidence que Goudimel, qui, en t 543, écri-
vait des messes et des motets pour l'Eglise catholique, n'est pas l'auteur des airs chantés en 1 5 3 9 dans les temples de Strasbourg et de Genève; il est non moins évident que Goudimel, qui publiait un Magnificat en i 557 et quatre messes l'année suivante, n'est pas l'auteur des mélodies des trente-quatre premiers psaumes de Bèze, parus en 1 5 5 1 . Il est non moins évident que Goudimel, qui n'a jamais été à Genève, où M. Herminjard et d'autres explorateurs ont vainement cherché ses traces (2), tandis qu'ils ont trouvé celles de Franc et de Bourgeois, qui n'avaient pas comme lui une réputation européenne; que Goudimel, dont il n'y a pas de lettre dans la correspondance de Calvin ni dans celle de Bèze, n'est pas l'auteur des mélodies, pour la plupart indignes d'un homme de goût, qui parurent à Genève en 1 56 2, et complétèrent définitivement le Psautier.®.
Le nom de l'illustre musicien n'apparaît dans le monde protestant qu'après l'achèvement du Psautier, et grâce à la publication qu'il fit à Paris, à la fin de l'année i562, de seize psaumes en forme de motels. Ce n'est qu'en 1 565 qu'il fit paraître ses cent cinquante psaumes à quatre voix, en déclarant qu'il a suivi les mélodies en usage sans y rien changer (4).
Quant à Claudin Le Jeune (5), que les uns font naître en i54o et les
(1) Voir encore Conrart, Pierre Dangirard, ce musicien ne composa que l'harmonie dos Baulacre, Sismondi, Bourrit, Samuel Vincent, psaumes, dont les mélodies ont été, comme Ebrard, Winterfeld, la Biographie universelle. celles de beaucoup de cantiques allemands, de Michaud, la Real-Encyclopàdie de Herzog, arrangées sur des chants populaires.
le Bulletin, sans parler des recueils de psaumes (/|) Voici l'avis aux lecteurs de son Psautier
ou de cantiques conlempornins, etc. de 1 565 : «Nous avons adiousté au chant des
(2) «Goudimel n'a pas eu de relations avec psaumes, en ce petit volume, Irois parties, nos réformateurs, écrit M. Herminjard. Je n'ai non pour induire à les chanter en l'Eglise, jamais rencontré son nom dans leur correspon- mais pour s'esiouir en Dieu particulièrement dance, ni dans les registres du Conseil de Ge- ès maisons. Ce qui ne doit estre trouué maunève, ni dans ceux de la Compagnie des pas- nais, d'autant que le chant duquel on vse en teurs. Il n'est pas l'auteur des premiers psaumes l'Eglise demeure en son entier, comme s'il chantés à Genève en 1062.» (Lettre commu- estoit seul."
niquée par M. Henri Bordier.) W On l'a souvent confondu non-seulement
W M. Grùneisen a donc été mieux inspiré avec Claude Goudimel , mais aussi avec Claude
que ses collaborateurs, en écrivant, dans la de Sermisy, autre compositeur célèbre d'une
Real-Encyckpàdie , à l'article Goudimel, que époque antérieure.
autres en t5a8, il n'avait en i5&2 que deux pu quatorze ans, et onze ou vingt-trois en i55i. Il est donc évident que les mélodies des psaumes de Marot et des trente-quatre premiers de Bèze ne sont pas de lui. Les mélodies parues en i 662 ne sont pas davantage son œuvre; car, de même que Goudimel, Le Jeune était contrc-pointiste, non mélodiste, et, comme lui, il n'a jamais habité Genève, ni été en rapport avec Calvin.
Des quatre musiciens auxquels la tradition attribue nos mélodies, en voilà deux écartés d'emblée : Goudimel et Le Jeune ; restent Bourgeois et Franc. Occupons-nous d'abord de celui-ci. Les indications recueillies sur lui par M. Riggenbach, clans les Registres du Conseil de Genève, jointes à d'autres puisées pour nous à la même source par M. Henri Bordier, suffisent pour établir sommairement sa biographie.
Fils de Pierre Franc, de Roan ( Rouen Guillaume Franc semble avoir été l'un des nombreux protestants que la persécution chassa de France, et qui sacrifièrent à leurs convictions religieuses position, fortune, amis, parents, patrie. Il était arrivé à Genève avant que Calvin fût rappelé de Strasbourg, puisqu'il fut autorisé, le 17 juin i5/ii, à ouvrir une école de musique (2). Les registres du Conseil le mentionnent en ces termes, à la date de 10/12 : «Payé dix florins à maistre Guillaume le Franc, qui instruit les enfans à chanter. » Le 6 juin de la même année, il obtint une place de chantre fort peu rétribuée (3); et, à la suite de plusieurs réclamations, ses appointements furent successivement portés à cent goulden par an. Le 16 avril i543, le Conseil prit à son sujet la résolution suivante: a Pour aultant que l'on paracheue les psalmes de Dauid et qui! est fort nécessaire de composer vn chant gracieulx sur yceulx, ordonné que maystre Guillaume, le chantre, qui est bien propre pour recorder les enfans, les instruira vne heure le iour qui sera fixé, et qu'on parlera de son gage à maystre Calvin Il prêta serment, le 7 mai de la même année, et demanda presque aussitôt après un logement près de Saint-Pierre, puis «vne petite cauette dessous les degrés du temple, » et enfin, le 29 mai i545, une nouvelle augmentation de traitement (5). Ayant cette fois essuyé un
W Registres du Conseil du 7 mai 1 5A3, M Ibid. vol. XXXVII, fol. 61.
vol. XXXVII, fol. 85. l*> Ibid. vol. XXXVIII, M. 128. t53
M Ibid. vol. XXXV, fol. «37. M\ vol. XL, foi. i33:
M Ibid. vol. XXXVI, fol. 34.
refus, il déclara ne pouvoir vivre à Genève avec cent florins, et, le 3 août, pria le Conseil d'accepter sa démission
C'est à partir de ce moment, et non dès i5/t3 comme le dit Ruchat(2), qu'il devint chantre à Lausanne, où il demeura jusqu'à sa mort, bien que la pauvreté l'y eût accompagné. Le 8 novembre i552, une recommandation de Th. de Bèze lui valut une gratification inscrite en ces termes dans les registres bernois : «A Guillaume Franc six kôpff àe seigle, 10 livres, pour une fois, à cause de son garçon.» Il mourut en 1670, ainsi qu'il résulte des comptes du bailli de Lausanne, dans lesquels son traitement figure jusqu'au ior juin, date à partir de laquelle sa veuve fut exemptée des corvées.
Venons maintenant à la lettre de David Constant à Bayle. « J'ai déterré, écrivait le professeur, doué d'un médiocre sens historique, une chose assez curieuse, c'est un témoignage que M. de Bèze donna de sa main, et au nom delà Compagnie ecclésiastique, à Guillaume Franc, le 2 novembre i55a, où il déclare que c'est lui qui a mis , le premier, en musique les psaumes comme on les chante dans nos églises, et j'ai encore un exemplaire des psaumes imprimés à Genève où est le nom de ce Guillaume Franc, et, outre cela, un privilège du magistrat, signé Galatin, en 1 564, où il est aussi reconnu pour l'auteur de cette musique. Notre Plantin, dans la Lausanna restituta, lui rend le même témoignage. »
Baulacre a combattu et mis à néant cette assertion, dénuée de toute espèce de fondement, dans le Journal helvétique de 17/15 (3). Après avoir cité la lettre qu'on vient de lire, il poursuit en ces termes:
M. le professeur Ruchat a dit l'équivalent (Histoire de la Réforme, VI, 535), mais sur des mémoires de Plantin qui se sont trouvés fautifs. Ayant eu depuis peu quelque défiance là-dessus, il a cherché à voir le témoignage même de Bèze. On le lui a communiqué, et, à la première lecture, il a été convaincu que M. Constant lui a fait dire tout autre chose que ce qui s'y trouve, et c'est d'après lui que je vais rectifier l'anecdote.
On cite deux preuves pour attribuer à Franc la musique de nos psaumes. La première, c'est le témoignage de Bèze, qu'il donna comme recteur en i552; mais on n'v
(1) Reg. du Conseil, vol. XL, fol. 202.
(2) Histoire de la reforme de la Suisse, VI,
W Son article tomba sous les yeux de l'intrépide chercheur, notre excellent ami, feu
Eugène Haag, assez tôt pour qu'il pût insérer une rectification à l 'article Maiiot de la France protestante. Malheureusement celte rectification, qui n'est que négative, n'a poinl dissipé toutes les ténèbres.
trouve rien de semblable. Il roule uniquement sur la pauvreté du chantre, sur le triste état de sa famille, le peu de santé de sa femme, la modicité de sa pension, qui ne suffisait pas pour l'entretenir, lui et ses enfants.
L'autre preuve est une édition des psaumes imprimés à Genève avec le nom de Guillaume Franc, où l'on voit à la tête un privilège du magistrat de Genève, qui le reconnaît pour l'auteur de cette musique.
Si M. Constant a eu un exemplaire de ces psaumes, nous en avons aussi un dans notre bibliothèque publique; ainsi nous pouvons en parler avec connaissance de cause.
Inutile de poursuivre la citation, puisque, ayant eu sous les yeux(1) ce précieux exemplaire, peut-être unique, nous sommes à même de le décrire. En voici le titre : « Les psaumes mis en rime francoise par Clément Marot et Théodore de Beze, anec le chant de l'Eglise de Lausanne. Psaume îx. Chantez au Seigneur, qui habite en Swn, et annoncez ses faicts entre les peuples. (Vignette : cognée mise à la racine des arbres, avec inscription alentour.) Par Iean Riuery, pour Antoine Vincent. 1 5 6 5 . Auec priuilege, tant du Roy que de Messieurs de Geneue. r>
C'est un volume in-i i , dans sa reliure primitive en parchemin. L'exemplaire est bien conservé, sauf des piqûres assez graves dans le bas de la marge du fond, depuis la page 55 des psaumes jusqu'à la page 7 de la forme des prières ecclésiastiques. Quinze feuillets liminaires non paginés contiennent le titre, l'avertissement de Franc aux lecteurs, l'extrait du privilège du roi accordé à Vincent le 26 décembre i56i, l'extrait du privilège de la Seigneurie de Genève du ier décembre i56/t, la préface de Calvin, l'épître de Th. de Bèze à l'Église de Notre-Seigneur et la table des psaumes selon l'ordre de l'alphabet. Puis viennent les cent cinquante psaumes, suivis des Commandements et du Cantique de Siméon, avec mélodie seule, comprenant les pages 1 à kyo. Enfin, la forme des prières ecclésiastiques, avec nouvelle pagination, va de la page 1 à la page 110. Sur la garde, en tête du volume, se trouve cette note manuscrite, d'ailleurs inexacte , d'une écriture qui paraît être du commencement du xvnc siècle : // y a en ce Hure des pseaumes imprimés l'an i565 , pour l'vsage de l'Eglise de Lausanne, quarante pseaumes différents en la musique d'auec les nostres ordinaires. Guillaume Franc, chantre en ladite église, les ayant ainsi posez. Vide
le qc fueillet en son epistre aux lecteurs. Salut.
(l) Grâce à l'obligeance de M. le pasteur Chantre, de Genève.
LES AUTEURS DES MÉLODIES DU PSAUTIER. (ill
Voici l'extrait du privilège de la Seigneurie de Genève :
11 est permis à Guillaume Franc, chantre en l'Eglise de Lausanne, de faire imprimer les pseaumes de Dauid mis en rime francoise par Cl. Marot et Th. de Beze , et y adiouster les chants qu'il a faits nouueaux sur aucuns d'iceux. Deffendans à tous imprimeurs et libraires nos suiets de imprimer, faire imprimer, ny exposer en vente d'autres pseaumes sur les chants que dessus en nostre Cité, iusques à trois ans des auiourd'hny, à peine accoustumée. Donne' à Geneue le premier de décembre 1 56A. Ainsi signe' : Galatin , et scellé en placart de cire rouge.
Il est donc indubitable que Franc a introduit dans son Psautier, publié à Genève en 1 5 G 5 , quelques nouvelles mélodies. Dans quel but? C'est ce que son avertissement va nous apprendre.
GVILLAVME FRANC, CHANTRE EN L'EGLISE DE LAVSANNE, AVX LECTEVRS, SALVT.
Mes frères, à fin que vous n'ayez occasion de penser que, parceste nouuelle édition des pseaumes auec leur propre chant, i'aye voulu entreprendre quelque chose par dessus ceux-là qui sur ce ont travaillé très- fi a (élément , ou mesme corriger ce qui a esté bien fait par eux, i'ay estimé estre nécessaire de vous aduertir qu'en cest' œuure ie ne me suis proposé autre but que l'aduancement de l'honneur et gloire de nostre Seigneur, en employant le talent qu'il m'a donné au seruice de son Eglise ; et ce sans auoir esgard qu'à ceste Eglise de Lausanne, comme en telles choses extérieures il est permis de s'accommoder aux circonstances des lieux, sans que pour cela il y ait aucune séparation entre les Eglises de nostre Seigneur. Outre cela , ie puis protester auoir esté incité à ce faire plus par le conseil et solicitation de ceux qui ont charge en icelle, que de ma propre volonté, aleguans pour raison qu'ils estimoient estre chose fort vtile si chascun des pseaumes auoit son chant particulier. Ce considéré, i'ay choisi fous les meilleurs chants de ceux qui ont eslévsilez, tant en ceste qu'aux autres Eglises reformées, lesquels i'ay retenus El quant à ceux dernièrement traduits qui se chantent sur le chant des premiers pseaumes , ie leur ay à chascun selon mon petit pouuoir adapté son chant; pour ce que plusieurs oyans chanter lesdits pseaumes, prenoyent vn texte pour l'autre, à cause du chant. Parquoy i'espere qu'il n'y aura personne, de ceux qui ne cherchent aulre chose que l'aduancement du règne de nostre Seigneur, qui ne prenne le tout à bonne part et ne s'efforce doresenauant (puis que Dieu leur en fait la grâce) de chanter en diuers chants et mélodies louanges à Sa Maieslé.
Franc ne s'est donc pas borné à adapter des mélodies aux vîngt-sèpt^
(1) Franc n'a cependant fait aucun emprunt Baulacre, induit en erreur par la note manusan Psautier pseudo-romain de 1 5^2. crilede l'exemplaire, qui, du reste, no dit pas
(2) Kl non trente ou quarante, comme le Hil rela.
psaumes : li, lui, lxii, lxiii, lxiv, lxv, lxvi, lxvii, lxviii, lxx, lxxi, lxxvi,
LXXVII, LXXV1II, LXXXII, XCV, XCVIII , C, CVIIÏ, CIX , CXI, CXVI, CXXVII , CXXXIX ,
cxl, cxlii et cxliv, qui, n'en ayant pas, se chantaient sur les mélodies d'autres psaumes; il a, en outre, fait un choix des meilleures mélodies, usitées à Lausanne et ailleurs, qui n'avaient point trouvé accès dans le Psautier génevois, et il les a introduites dans son Psautier, exclusivement destiné à l'Eglise de Lausanne. Ces mélodies, que nous examinerons plus loin, sont au nombre de dix-neuf, dont voici les numéros : xvn, xxvn,
XXIX, XLVIII, LIV, LV, LVI, LVII, LXXV, LXXXIII , LXXXV, XCIV, Cil, CVI, CXXXII,
cxli, cxlvi, cxlvii et cl. Comme ces quarante-six mélodies ne sont point sorties de l'Eglise de Lausanne, qui bientôt même accepta le Psautier génevois, et comme Franc, assez vain du talent que Dieu lui avait donné, c'està-dire de son petit pouuoir, parle avec éloge des auteurs de la musique génevoise, sans même laisser entrevoir qu'il est l'un de ces auteurs, il en résulte qu'il n'a pris aucune part à l'arrangement des mélodies que les Eglises de France chantent encore aujourd'hui.
Il s'était cependant occupé des mélodies du Psautier longtemps avant de publier son édition de 1 5 6 5 , témoin ce précieux document inconnu de MM. Riggenbach et Bovet :
Ieudi 28 iuillet i552.
. . . Sur ce que le dit maistre Iacques, ministre de Lausanne, a proposé que à Lausanne ilz ne se sont peult estre d'accord de chanter les pseaulmes changés icy par maistre Loys Bourgois, ny ceulx qu'il a myst en chans du sieur de Beze, ilz sont en propos de faire imprimer les pseaulmes translatez par Marot en leur premier chant, et anssy ceulx qu'a translaté le sieur de Beze en vng chant que y a mis le chantre de Lausanne pour les chanter, ce qu'ilz n'hont ausé faire sans licence. Pourquoy il a requis permettre les imprimer icy. Arresté que, attendu que c'est chose raisonnable, il leur soit permys.
Il faudrait être aveugle pour ne pas voir dans cette pièce les traces d'une petite querelle de clochers ou d'une rivalité de chantres, et que les partisans de Bourgeois et ceux de Franc furent, si parva licet componere magnis, les Lullistes et les Ramistes, les Gluckistes et les Piccinistes du xvf siècle. On ne veut rien accepter, à Lausanne, de ce qui se fait à Genève;
fl) Extrait des Registres du Conseil de Genève et communiqué par M. Henri Bordier.
Lausanne préfère les mélodies arrangées par son chantre à celles du chantre de Genève. Toujours amoureuse de son indépendance, Lausanne avait déjà tenté, dix ans auparavant, d'établir son autonomie en matière de chant religieux. Viret écrivait à Calvin, le 21 juillet i54a : «Nous avons résolu de chanter très- prochainement la musique des psaumes composée par Gindron (chanoine de la ville), qui est bien plus facile et plus agréable que la vôtre, et que nous eussions préféré voir imprimer à celle qui est déjà en usage parmi nous »
Qui sait même si ce n'est pas, en définitive, cette rivalité qui aurait déterminé Franc à quitter Genève? On en retrouve des traces dans son avertissement aux lecteurs, malgré les formes pieuses qui y abondent. 11 s'y défend, ainsi qu'on l'a vu, d'avoir voulu entreprendre quelque chose par dessus ceux-là qui ont trauadlé très -fidèlement; il se défend même d'avoir voulu corriger ce qui a esté bien fait par eux; mais, en somme, il ne fait que poursuivre en 1 5 6 5 ce qu'il avait entrepris avant 1 5 5 1 , c'est-à-dire de mettre en relief son petit pouuoir, et de substituer, autant que possible, son œuvre à celle de Bourgeois. Quoi qu'il en soit, plusieurs points sont maintenant acquis et hors de doute :
i° Bourgeois et Franc ont travaillé, chacun de son côté, aux mélodies du Psautier, au moins jusqu'en i552.
20 Vers cette époque, Bourgeois modifia quelques-unes des anciennes mélodies des psaumes de Marot ™, et en arrangea d'autres pour ceux des psaumes de Bèze qui avaient paru.
3° A Lausanne, on conserva tels quels les airs primitifs des psaumes de Marot, et pour les psaumes de Bèze on préféra les mélodies de Franc à celles de Bourgeois.
li° Les mélodies du Psautier de Lausanne, publié à Genève w en 1 552
(1) Decrevimus propediem psalmos cancre quos Gindronus ad numéros composait, vestris multo faciliores et suaviores, quos mallim excusos fuisse quam quibus usi fuimus. — Ces mélodies lausanniennes primitives sont-elles perdues ?
F. Gindron a aussi composé la musique des Proverbes de Salomon, ensemble VEcclesiaste , mis en cantiques et rime françoise , selon la vérité hébraïque , par A. D.(Accasse d'Albiac) du Pies-
sis. Lausanne , Jean Rivery, 1 556, petit in-8°. (La France protestante , ijc édit. art. Albiac.)
M «La musique de la première édition des Psaumes imprimée à Genève diflerc en quelques endroits de notre musique actuelle, » disait, en 1765, \q Journal helvétique. — Modifiée dans quelques endroits en i55i , elle est restée depuis immuable.
W H n'y avait pas encore d'imprimerie à Lausanne.
par Franc, différaient en partie, comme celles du Psautier de Strasbourg, de celles du Psautier genevois, qui ont définitivement prévalu dans toutes les Eglises réformées.
Jusqu'en i552 , les publications de Franc restèrent donc confinées dans le cercle de Lausanne, ou il faisait concurrence à Bourgeois C'est sans aucune apparence de raison et tout à fait a l'aventure que M. Fétis lui attribue la musique du Psautier de Strasbourg, dont on connaît quelques auteurs (Greiter, Dachstein, etc.); rien ne peut faire supposer que Franc y ait mis la main. Strasbourg, qui a été le berceau de notre Psautier, n'a jamais manqué de musiciens, et le nom du chantre de Genève et de Lausanne est absolument inconnu aux savants strasbourgeois qui ont publié des travaux approfondis sur l'histoire de leur cité (2).
Puisque ce n'est pas Franc, c'est donc Bourgeois qui fut chargé par Calvin d'adapter des airs aux premiers psaumes de Marot; nous en étions convaincu même avant d'avoir connaissance de la pièce du 28 juillet 1 5 5 2. Les dates ont ici une irrésistible éloquence. « Louis Bourgeois (fils de Guillaume), dit la Biographie des musiciens, né à Paris au commencement du xvie siècle, s'attacha à Calvin, et le suivit à Genève lo'rsque le réformateur rentra dans cette ville en i5/ti. Le consistoire le choisit pour remplir les fonctions de chantre à l'église de Genève; mais, n'ayant pu s'entendre dans la suite avec les chefs de cette Eglise sur l'usage qu'il voulait y introduire des psaumes harmonisés à plusieurs parties (3), il retourna à Paris en 1 557.
(1) C'est à tort que Pierre Dangirard (Préface du Psautier de 1768, déjà cité) met Guill. Franc au nombre des «savans musiciens, Louis Bourgeois, Claudin Le Jeune, Claude Goudimel (dont les noms devroient être plus connus),?) (iui « travaillèrent à mettre en musique les Pseaumes en forme de motets à quatre, cinq, six et huit parties.»
® Riggenbach. p. 6/i.
M. Bovet élève des doutes sur l'exactitude de ce renseignement, dont, par malheur, M. Fétis n'indique pas l'origine:
^On a dit que Bourgeois avait dû quitter Genève pour avoir voulu introduire dans les temples le chant à quatre parties. Mais comme les Registres du Conseil n'en disent rien , il y a probablement là un malentendu, auquel ont
pu donner lieu les désagréments que Bourgeois eut à souffrir, en 1 55 1 , pour avoir changé les chants sans licence, n
Le silence des registres génevois nous semble bien prouver, en effet, que le Conseil n'a pas été officiellement saisi de la proposition d'autoriser dans les temples le chant à plusieurs parties, mais nullement que Bourgeois n'en ait pas à maintes reprises parlé à Calvin , et n'ait essuyé un refus catégorique et persistant, qui le décida à s'éloigner. Porter l'affaire devant le Conseil en ayant Calvin contre soi, c'était se préparer une défaite certaine, et un homme sensé n'y pouvait songer. D'un autre côté, le lieu d'impression de ce premier recueil harmonisé de nos psaumes semble confirmer l'assertion de M. Fétis. Pourquoi paraît-il à Lyon et
11 s'y trouvait encore en 1 5 G 1 ; mais on ne sait ce qu'il est devenu depuis. »
Ainsi donc, voici un musicien habile (bien autrement distingué que Franc) qui arrive à Genève (1) vers le milieu de l'année 1 54 1, et dès l'année suivante les Trente psaumes sont publiés et chantés à Genève, sur des- airs différents de ceux de Strasbourg. Il ne saurait y avoir l'ombre d'un doute : c'est Bourgeois qui en est l'auteur. Comme il ne quitta Genève qu'en î 5t>7, et que nous savons que c'est lui qui adapta des airs aux trente-quatre premiers psaumes de Bèze, parus en î 55 1, il est évident qu'il a fait de même pour cinq des sept autres psaumes parus en î 55/t (2).
Après le départ de Franc pour Lausanne, sa place avait été donnée, le i/t juillet i5/i5, à un Génevois nommé Guillaume Fabri, conjointement avec Louis Bourgeois, «quest plus propre que luy, 55 disent les Registres du Conseil®. Ce jugement sommaire montre que Bourgeois était déjà favorablement connu. Des cent goulclen de traitement dont. Franc n'avait pu se contenter, soixante furent attribués à Bourgeois et quarante à Fabri, à l'un pour le service de Saint-Gervais, à l'autre pour celui de Saint-Pierre. La supériorité de Bourgeois fut plus ouvertement proclamée par les distinctions dont il fut l'objet : le 1 5 mai 15/17, ^ reçoit gratuitement le droit de bourgeoisie, parce qu'il «est homme de bien et qu'il sert volontiers pour apprendre les enfants; 55 le 19 août, il est dispensé de la garde et du travail des retranchements, afin de pouvoir se livrer entièrement à ses études (,,), «et l'on décide de faire faire un petit poêle à plaque dans son appartement. Mais bientôt on lui décroît de cinquante florins son salaire. Il supplie qu'on le rélablisse tel qu'il était, et même qu'on l'augmente quelque peu , par contemplation de sa pauvreté. On se borne à lui donner deux coupes de blé pour cette fois, et pour contemplation de ce que sa femme est prêle à accoucher. Un
non à Genève, on se trouvait Tau leur * — Ce n'est pas qu'on ne sût imprimer la musique dans la ci Lé de Calvin, puisqu'on y avait imprimé les psaumes avec mélodie ; mais évidemment parce qu'il fallait une autorisation du Conseil pour mettre l'ouvrage sous presse, et que Bourgeois, sûr que Calvin la lui ferait refuser, a tourné la difficulté en s'adressanl à un libraire lyonnais.
(l) S'il fallait prendre à la lettre l'article de la Ihorrrrtphw des mv.ïicicns , Calvin aurait ren-
contré Bourgeois soit à Strasbourg , soit eu allant de Strasbourg à Genève ; mais il pftrafl que les registres génevois s'expriment autrement : ffOn fit appeler de Paris , en i.Vu, un musicien nommé Louis Bourgeois,» etc.
M Les lu et lvii, qui sont au nombre dt-s Sept pieawnes nouuellemenl traduits pur Th. de llhe, n'ont pas encore de mélodie dans les éditions de 1558 et de i50o.
W Vol. XL, fol. 170.
« Vol. XLIf, fol. ii7, aï!.
peu plus tard, comme il revient à la charge, on décide que pour ores l'on n'en parlera plus. En vain maître Calvin intercède en sa faveur (,). »
Le zèle et les succès du professeur, la considération qu'il avait méritée, ne le préservèrent pas des colères aveugles de la routine, dont le triomphe ne fut d'ailleurs que de très-courte durée. Il ressort de la condamnation qu'on va lire que, vers la fin de l'année i55i, Bourgeois avait publié un Psautier contenant des changements dont nous parlerons bientôt, et que ces modifications, peut-être trop brusquement introduites, amenèrent quelque trouble dans le chant de l'assemblée.
La condamnation est du 3 décembre 1 55 1, et ainsi conçue : Arreslê que, puisque lethct Bourgeois a changé leclict chant sans licence, qu'il soit mis en prison, et que des icy à laduenir Ion chante les chants vieulx de ja parauant imprimés, et que Ion laisse les autres iusques y soit aduisé (2). A la suite de ce jugement, on ajouta bientôt : Que Ion les chante après.
Bourgeois ne subit pas en entier la peine que son zèle artistique lui avait attirée : l'intervention de Calvin le fit relâcher au bout de vingt-quatre heures, et et moyennant remontrance.?? Cependant toutes les corrections qu'il fit au Psautier ont été admises, sont devenues officielles, et se sont perpétuées jusqu'à nous.
Quelle est au juste la part de Bourgeois dans la composition de nos mélodies? C'est ce que la comparaison du Psautier strasbourgeois, ou pseudo-romain de i5/i2, avec le Psautier génevois de la même date va nous apprendre en partie (3).
Huit psaumes (v, vu, x, xi, xn, xiv, xxxvn et cxv) n'ont pas encore de mélodie dans l'édition pseudo-romaine; c'est Bourgeois qui les a, le premier, mis en musique. Les mélodies du v et du cxv n'ont pas été modifiées depuis; quant aux six autres, elles ont subi des remaniements qu'on verra plus loin.
Treize pièces (4) ont des mélodies absolument différentes dans les deux
(1) Bovet, Histoire du Psautier, p. 60. pratique et lui accorde soixante sols. Il avait
(2) Registres, vol. XLVI, fol. 106, 109; déjà fait une autre table précédemment (Reapud Riggenbach, p. 67. gistres, 11 mai 1 5^6 ), mais le nombre des
c Mieux avisé, dit M. Bovet, il imagine une psaumes avait augmenté depuis.» table imprimée qui pourra être affichée dans Le Psautier pseudo-romain reproduit,
les lemples «pour montrer quel pseaume on sans les modifier, les mélodies de 1 539 » et v
«doit chanter.» Cette fois-ci, le Conseil est en ajoute quelques-unes, sensible à celte invention d'une utilité toute (4) Nous négligeons le Pater et le Credo, qui
recueils (iv, vi, vin, ix, xm, xix, xxn, m?, xxxn, xxxviii, li, cxiii et les Dix Commandements), et celles de Bourgeois nous paraissent presque toutes supérieures à celles de Strasbourg
Étlit. pseudo-rom. 1 2.
(Mélodie du i3. )
Quand ie l'in-uoqae, lie - las, es - cou - le,
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0 Dieu de mon droicl et ray - son;
Mon cueur na - nié au lar - {je bou - te,
De la pie - té ne nie de - bou - te,
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Mais ex - aul - ce ni. Mi