‹ Clement XIII et Clement XIVChapitre 15 sur 52 · I.A FRANCE · texte numérisé non relu

I.A FRANCE

1° Pièces concernant Ia Commission du conseil instituée en 1761 par Louis XV, dans l'affaire dos jésuites *.

Lettre du chancelier à M. de Flesselles.

Je sors , Monsieur , de chez le Roy 1 , Sa Majesté vous demande 1° le projet de décret qu’on a proposé aux jésuites de signer; 2° la lettre qui a été écrite à ce sujet ; 3° la déclaration que les jésuites de Guyenne ont refusé de signer; 4° celle qu’ils ont signée; 5" la lettre particulière que le Général a écrite au Roy.

« 11 faut que je présente le tout il Sa Majesté demain à son lever, ainsi, ^Monsieur, tAchez de m’envoyer le tout par mon courier qui en attendra l’expédition, vous connaissez mes sentiments pour vous, etc.

Signé : de Lamoignon.

1 Pour une plus parfaite intelligence des pièces qui composent ce document, voir dans l'ouvrage ( Clément XIII ei Clément XI F) au chap. IV, p. 137, et aux pièces justificatives , n° V, p. 517 , les détails sur cette commission , sur ses actes et son résultat. Tout ce document et tes pièces qu'il renferme sont inédits jusqu'à ce jour; nous le désignons sous la dénomination de manuscrit de M. de Flesselles.

1 Nous conservons en général l'orthographe et la ponctuation du manuscrit.

DOCCMENTS. CHAP. IV.

Décret tel qu’il a été rédigé par MM. les commissaires , envoyé à Rome, et refusé parle Général.

Jam dudum prædecessor noster P. Claudius Aquaviva declaravit, quantum societas nostra abhorreat a perversa et nefanda doctrina , quæ regum ac principum securitati adversatur , et eamdem doctrinam solemni decreto proscripsit, quod anno tGlOdatum est, et iterum promulgatum anno 1014; sed ut in re tanti momenti mens nostra et nostræ societatis magis ne magis clarescat, et nullus vel ievissimæ dubitationi relinquatur locus, præcipimus in virtute sancta) obedientiæ, sub pœna excommunicationis, suspensionis a divinis, inhabilitatis ad quævis officia, et aliis arbitrio nostro reservatis ne quis nostræ societatis sentire et tenere audeat publiée aut privatim, voce aut scripto, dando consilium aut prælegendo, suadeat, doceat , tenere se siguificet, directe aut indirecte insinuet licitum esse ulli cujuscunujue status aut conditionis homini , ullo tempore et loco , sub ullo tyrannidis , persecutionis, religionis, aut alio quovis pretextu, inferre % im regibus et principibus, perniciem eis ullo modo machinari, aliud quidquam moliri, scribere, docere, quod sacris eorum personis periculum movere , eorumve libertatem , supremam potestatem et jura oppugnare, vel imminuere possit; quam quidem doctrinam a quocumque authore etiam ex nostris, in quocumque opéré propositam condemnamus et detestamur , et a nostris perpetuo detestandam decernimus.

Insuper declaramus in præposito generali societatis nostræ, et quolibet alio quavis auctoritate in eamdem societatem prædito, talem esse, et ex natura rei, et ex ipsismet constitutionibus facultatem imperandi subditis , ut siquid ( quod avertat Deus ) præcipiat contrarium publicæ trauquillitati , legibus , institutis, et receptis usibus ditionum in qui bus nostri degunt, præceptum ejusraodi eo ipso nullum sit ac irritum, nullique liceat parère ei præcepto.

Volumus autcm hoc præsens decretum omnibus nosfris innotescere et a singulis provincialibus in sua provincia promulgari.

Formule d’approbation proposée au Général sur la déclaration faite par les jésuites de France.

Ego præpositus generalis societatis Jesu censeo rectum et æquum esse ut hæc declaratio , quam nostræ societatis hominés in Gallia degentes subscripsere , fideliter ab omnibus in praxi teneatur *.

Lettre du provincial des jésuites à M. de Flesselles.

(30 septembre 1761 .)

Monsieur ,

Permettez-moi de vous représenter que dans le décret qui doit être envoyé au père général , le mot sentire doit être retranché, parce que nul général d’ordre n’a droit sur les pensées , et que ce droit est réservé à l’Église universelle, à qui seule il appartient de commander les sentiments intérieurs; tout le reste subsistera et passera, à ce que je crois , sans ce mot ; ce mot seul rendrait le décret défectueux et sans force

J’ai l’honneur d'être avec respect.

Signé E. De la Croix , provincial. S. J.

* Le général de la compagnie de Jésus refusa de donner son approbation à la déclaration des jésuites de France, comme il avait refusé de publier le nouveau décret , interprétatif de celui d’Aquaviva. M. de Flesselles ayant rendu compte devant le conseil de Louis XV de cette affaire , et ayant exposé ce double refus du général : « Tous les ministres, ajoute-t-il dans sa relation, en parurent vivement frappés. Et ce fut alors que M. le duc de Choiscul ne put s’empêcher de s’écrier : « Les jésuites peuvent devenir ce « qu’ils voudront , ils sont indignes des bontés du roy. »

* Cette observation sur le mot sentire, tenir, croire, penser, s’applique aussi au projetée la déclaration sur les quatre articles tel qu’il fut proposé aux jésuites; ceux-ci refusèrent de la signer tant qu’il renfermerait ces

Relation de M. de Flesselles (suite) *.

Ayant fait aux jésuites les reproches les plus vils sur le retranchement du mot sentire, le provincial, accompagné de trois jésuites, m’apporta les observations suivantes sur la nature et les bornes de l’autorité des supérieurs en matière de doctrine.

Observations ou mémoire des pères jésuites.

1° Le vœu d’obéissance qu’on fait faire aux religieux est le même par sa nature et son objet dans tous les ordres religieux sans exception.

Le religieux y renonce à sa propre volonté et la soumet à celle des supérieurs qu’il choisit pour maîtres et guides de sa conduite dans la recherche de la perfection évangélique.

La pratique de ce renoncement à sa propre volonté, et de cet assujettissement à celle d’autrui, est différente, selon la diversité des lois et des constitutions particulières de chaque ordre : mais que le détail de ce renoncement soit réglé par une personne, ou qu’il le soit par une assemblée de vingt ou de cent personnes, l’assujettissement et la dépendance du particulier sont toujours les mêmes, et l’autorité de celui qui le gouvernerait seul n’en serait pas supérieure à celle qu’aurait sur la conduite de ce même particulier une assemblée de vingt ou de cent personnes ; comme dans un État i 'autorité souveraine est toujours la même dans son fonds , dans

mots : qu’ils tiennent, ils tiendront, c’est-à-dire qu’ils penseront, qu’ils adhéreront, d'esprit ou de cœur, etc. Le mot qu'ils tiennent fut retranché comme on le verra plus bas dans la déclaration signée par les jésuites de Paris , et remplacé par ce seul mot : nous enseignerons ( extérieurement ) , ce qui est bien différent et peut, surtout comme dans le cas présent de violence exercée, exclure l'adhésion intérieure.

1 Voir aux pièces justificatives de l’ouvrage n° V, p. 516, un extrait de cette relation. II faut remarquer ici que le texte de la relation lui-même est entrecoupé par les pièces qui y sont insérées.

sa nature et dans ses droits , soit que l’exercice en dépende de la volonté d’un seul ou de la volonté de plusieurs.

Le régime donc des jésuites, — où leur général eût-il toute l’autorité que l’imposture lui attribue et qu’il n’eut jamais, — n’a sur les particuliers qui lui sont soumis par leur vœu d’obéissance de droits que ceux, que le régime de tout autre ordre, quel qu’en soit le gouvernement , a sur ses inférieurs.

Or, il n'est jamais venu à l’esprit de personne d’imaginer ou de prétendre que le régime des bénédictins, des dominicains, des franciscains, des chartreux, etc., ait le droit de commander aux pensées, d’enjoindre une persuasion intérieure sur quelque objet que ce soit, aux sujets qui font vœu d’obéissance dans ces ordres divers; on ne doit donc pas prétendre ou supposer que le régime, ou le général des jésuites en ait le droit à l’égard de ceux qui font vœu d’obéissance dans la société. En vain , pour étayer une pareille chimère, chercherait-on à se prévaloir de ce mot d 'obéissance de jugement répété quelquefois dans les constitutions des jésuites, d’après tous les grands maîtres de la vie religieuse et spirituelle : 1° cette obéissance de jugement n’y est jamais proposée que par voie d’exhortation , et non par voie d’injonction , que comme un degré de perfection auquel il convient que l’inférieur aspire , afin de rendre son obéissance plus douce pour lui, et plus méritoire aux yeux de Dieu.

2° L’objet de cette obéissance de jugement, qu’on recommande simplement, mais qu’on ne lui commande point, est sa soumission aux ordres de ses supérieurs dans tout ce qui a rapport à sa conduite, sa manière de vivre; ses pratiques, ses exercices de piété, de religion, de mortification, etc. Jamais il n’y est question de sa façon de penser, de son acquiescement intérieur à quelque point de doctrine que ce soit, parce que l’obligation qu’il contracte par son vœu d’obéissance, et l’autorité que par ce vœu les supérieurs acquièrent sur lui ne vont pas jusque-là, et ne peuvent essentiellement jamais s’y étendre. La raison en est claire et simple; ce droit

de fixer notre créance, notre persuasion intérieure, notre façon de penser sur quelque objet que ce soit n’appartient par sa nature qu’à Dieu seul. C’est là une branche de son souverain domaine et de la dépendance oh ses créatures doivent être de son autorité, dont l’homme ne peut arbitrairement le dépouiler pour la transporter par son choix à quelque autre créature que ce soit.

Dieu l’a transporté à son Église en lui confiant le dépôt des vérités qu’il a révélées; et il n’appartient qu’à elle seule, à l’exclusion de toute autre puissance sur la terre, d’exercer cet empire sur nos esprits.

Elle ne peut céder ce droit à personne, en approuvant, en confirmant les divers ordres religieux; donc le religieux, quel qu’il soit, n’a d’autorité que ce que l’Église lui en donne, et la dépendance contractée par le vœu d’obéissance n’a d’étendue que ce qu’elle en permet; elle n’a pomt prétendu communiquer aux supérieurs de ces ordres les droits que Jésus- Christ n’a transmis qu’à elle sur l'esprit et la créance de tous les fidèles; et si, par impossible, l’Église se prêtait à une pareille concession , le privilège serait nul et chimérique , parce qu’encore une fois elle ne peut abandonner à quelque personne ou à quelque corps que ce soit une autorité qui n’est accordée qu’à elle seule, uniquement pour l’exercer, et non pour la communiquer.

Ainsi , le régime d’un ordre religieux peut bien défendre que, dans les écoles de cet ordre, on enseigne telle ou telle opinion. Il peut ordonner au contraire qu’on l’enseigne, quand l’Église n’a rien prononcé sur ces opinions. Le régime des dominicains ou des jésuites peut régler que, sur l’arrangement et la révolution des corps célestes , on suive le système de Tycho-Braché à l’exclusion de celui de Copernic; que, pour développer le système général du monde, on préfère l’attraction de Newton aux tourbillons de Descartes; que, pour expliquer les opérations de la grâce , on adopte L’usage de la science moyenne préférablement à la prémotion physique et

aux décrets prédéterminants, etc. Mais ce régime, quel qu’il soit, ne peut exiger île ses inférieurs l’acquiescement intérieur, la soumission d’esprit à aucun de ces sentiments, tandis que l’Église universelle n’a rien déterminé sur ces objets. La conduite du clergé de France met dans un nouveau jour ces principes si incontestables. Son assemblée de 1682, composée de 35 évêques et d’autant de députés du second ordre , formait une autorité bien plus respectable et bien plus dans l’ordre de la hiérarchie immédiatement établie de Dieu, que celle du régime de quelque corps régulier que ce soit; or, cette assemblée, en publiant authentiquement son sentiment sur les quatre articles qui font l’objet de sa déclaration, s’est abstenue d’en prescrire la créance intérieure.

4° Parce qu’elle savait que ce droit n’appartient qu’à l’Église universelle , dont l’assemblée de 1682 formait une portion , il est vrai, bien distinguée et bien illustre , mais ne constituait point le corps dépositaire des promesses de Jésus- Christ et de l’autorité suprême qu’il avait transmise aux apôtres et à leurs successeurs.

2" Parce qu’elle n’ignorait pas que sur quelques-uns de ces articles, l’enseignement contraire à ce qu’ils contenaient était la doctrine la plus ordinaire dans d’autres Églises catholiques; c’est par une suite de ces principes que la même assemblée n’a eu garde de flétrir d’aucune censure les sentiments opposés, ou de prononcer aucune peine canonique contre ceux qui auraient sur ces objets d’autres opinions que les siennes.

La déclaration du îoi , portée en conséquence de celle du clergé , s’est renfermée dans les mêmes bornes de sagesse et de modération; elle se réduit à enjoindre précisément à toutes les écoles du royaume l’enseignement des quatre articles du clergé , et à défendre l’enseignement d’aucune opinion qui leur soit contraire.

3“ Il résulte de ces observations que l’autorité du général des jésuites est, à tous égards, incompétente pour prescrire

à ses inférieurs, sur quelque matière que ce soit, un acquiescement intérieur. Encore plus pour les prescrire sous les peines spirituelles les plus graves qu’il soit au pouvoir de l’Église d’infliger.

Le décret des pères Aquaviva et Vitelleschi, qu’il est question de renouveler, d’expliquer, etc., prononce l’excommunication ,etc., contre quiconque dirait , insinuerait, donnerait lieu de croire qu’il pense qu’on peut attenter directement à la personne sacrée du roi, etc., et il ne peut étendre cette peine à ceux qui , assez malheureux pour être dans cette opinion monstrueuse , la renfermeraient à jamais au dedans d’euxmêmes.

C’est ici qu’a lieu l’application de cette maxime de jurisprudence canonique Ecclesia non judicat de internis : c’est la jurisprudence du concile de Trente. Il n’y a qu'à parcourir toutes ses définitions de foi contre les erreurs de Luther et de Calvin, définitions qui exigeraient par leur nature l’acquiescement le plus intérieur ; le saint concile ne prononce cependant l’anathème que contre ceux qui, dans leurs discours, contrediraient ses décisions. Si quis dixerit, etc., anathema sit ; si quis negaverit , etc., anathema sit.

Projet de déclaration tel qu’il a été rédigé par MM. les commissaires.

1° Qu’ils tiennent et professent, tiendront et professeront toujours qu’en aucun cas , et en aucun lieu, sous prétexte de tyrannie ou de trouble, de persécution ou de religion, ou sous quelque autre prétexte que ce puisse être , il n’est ni ne peut être permis à qui que ce soit, de quelque état et condition qu’il soit, d’attenter directement ou indirectement à la personne des souverains, et de dire, écrire, insinuer, favoriser ou faire rien qui puisse porter atteinte à une autorité qiiils ne tiennent que de Dieu seul ; qu'ils condamnent et détes-

tent comme pernicieuse et digne de l’exécration de tous les siècles , toute doctrine contraire en quelque ouvrage qu’elle puisse se trouver, notamment en ceux qui auraient été composés par aucun de leur compagnie.

2° Qu’ils tiennent et professent, tiendront et professeront toujours la doctrine du clergé de France déclarée dans sou assemblée de 1682 ; qu’en conséquence ils enseignent et enseigneront toujours que la puissance donnée par Jésus-Clxrist à saint Pierre et ses successeurs et à l’Église même, est purement spirituelle et ne s’étend que sur ce qui appartient au salut éternel; qu’ils n’en ont aucune sur ce qui concerne le temporel, et qu’ainsi la puissance des souverains au temporel est tellement indépendante de toute puissance spirituelle, qu’ën aucun cas, pour quelque cause, sous quelque prétexte que ce soit , ils ne peuvent directement ou indirectement être, par le pouvoir des clefs, déposés, ni leurs sujets déliés du serment de fidélité.

3° Qu’ils sont et seront toujours en tout et partout soumis aux lois et ordonnances , règlements et usage du royaume , ainsi que tout autre sujet du roi , tant ecclésiastique que séculier, comme aussi aux règles de la discipline et droit commun ecclésiastique ; ainsi qu’elles ont lieu dans le royaume pour les autres religieux , sans qu’ils puissent rien entreprendre de contraire aux droits des évêques , curés , universités et autres quelconques , ni faire usage d’aucun privilège , tel qu’il soit, que conformément et aux termes des lois et maximes du royaume.

4° Que si, ce qu’à Dieu ne plaise, il leur était ordonné, par leur général ou autres revêtus de quelque autorité que ce soit, quelque chose de coutrairc aux déclarations portées ci-dessus, à leur devoir envers leur souverain, aux lois de l’État ou à la tranquillité publique , ils déclarent qu’ils tiennent et tiendront toujours tels décrets ou actes pour illégitimes et nuis de pleins droit, et qu’ils seraient et se croiraient obligés de n’y point obéir.

Déclaration telle qu’elle a été faite par les jésuites des maisons de Paris. ( 19 décembre 1701.)

Nous soussigné, provincial des jésuites de la province de Paris, supérieur de la maison professe, recteur du collège de Louis-le-Grand, supérieur du noviciat, et autres jésuites profès, même des premiers vœux, résidant dans lesdites maisons, renouvelant, en tant rpie de besoin, les déclarations déjà données par les jésuites de France en 1620 , 1713, et 1757 , déclarons devant Nosseigneurs les cardinaux , archevêques et évêques qui se trouvent actuellement à Paris, assemblés par ordre du roi , pour donner à Sa Majesté leurs avis sur plusieurs points de notre institut.

1° Qu'on ne peut être plus soumis que nous le sommes, ni plus inviolablement attachés aux lois , aux maximes et aux usages de ce royaume , sur les droits de la puissance royale , qui, pour le temporel, ne dépend, ni directement ni indirecment, d’aucune puissance qui soit sur la terre, et n’a que Dieu seul au-dessus d’elle, reconnaissant que les liens par lesquels les sujets sont attachés à leur souverain , sont indissolubles ; que nous condamnerons comme pernicieuse et digne de l’exécration de tous les siècles , la doctrine contraire à la sûreté de la personne des rois, non-seulement dans les ouvrages de quelques théologiens de notre compagnie qui ont adopté cette doctrine, mais encore dans quelque autre auteur ou théologien que ce soit.

2° Que nous enseignerons , dans nos leçons de théologie publiques et particulières, la doctrine établie par le clergé de France, dans les quatre propositions de l’assemblée de 1682, et que nous n’enseignerons jamais rien qui y soit contraire.

3* Que nous reconnaissons que les évêques de France ont droit d’exercer sur nous toute l’autorité qui , selon les saints canons et la discipline de l’Église gallicane , leur appartient sur les réguliers ; renonçons expressément à tous privilèges à

AFFAIRES DE FRANCE. 1\M

ce contraires qui auraient été accordés à notre société, et même qui pourraient lui être accordés à l’avenir.

4° Que si , ce qu’à Dieu ne plaise , il pouvait arriver qu’il nous fût ordonné par notre Général quelque chose de contraire à cette présente déclaration , persuadés que nous ne pourrions y déférer sans péché , nous regarderions ces ordres comme illégitimes , nuis de plein droit , et auxquels même nous ne pourrions ni ne devrions obéir en vertu des règles de l’obéissance au général, telle qu’elle est prescrite par 110s constitutions; suppliant qu’il nous soit permis de. faire enregistrer la présente déclaration au greffe de l’officialité de Paris, et de l’adresser aux autres provinces du royaume, pour que cette même déclaration , ainsi signée , étant déposée au greffe des officialités de chaque diocèse , y serve d’un témoignage toujours subsistant de notre fidélité.

Signé : Etienne De La Croix, provincial.

Déclaration telle qu’elle a été faite par les jésuites de la province de Guyenne. ( 1761.)

Aussitôt que nous avons été informés du désir que Messieurs de la commission avaient que nous manifestassions nos sentiments sur les articles suivants :

Nous soussignés, avons déclaré et déclarons ,

1° Que nous condamnerons et détesterons toujours comme abominable et exécrable, tout principe, maxime et doctrine qui pourraient être directement ou indirectement attentatoires ou contraires à la sûreté , à la liberté et à la vie de la personne sacrée de nos rois;

2° Que quant au temporel et à l’indépendance de ces mêmes rois, nous suivons et soutenons, suivrons et soutiendrons toujours la doctrine du clergé de France ;

3° Que si jamais il arrivait que nos supérieurs vinssent à hous ordonner quoi que ce soit qui fût contraire aux lois de Dieu, ou de l’Église ou de l’État, nous n’obéirons pas.

Lettre du P. Ricci, général de la cmnpagnie de Jésus , au roi (Louis XV) . (Rome, le 28 octobre 1761.)

Sire ,

C’est la plus vive et la plus respectueuse reconnaissance qui me conduit aujourd’hui au pied de votre trône ; je viens. Sire, y rendre à Votre Majesté les plus humbles actions de grâces pour la protection paternelle qu’elle daigne accorder à notre compagnie, protection d’autant plus précieuse, qu’elle ne nous mettra pas seulement à couvert des malheurs qui nous menacent, mais qu’elle détruit encore, dès à présent, les soupçons odieux et injustes que la calomnie répandait contre nous. La vue de notre ruine affligerait moins nos cœurs, que la persuasion où serait l’univers, que nous périssions coupables. Non, Sire, nous ne le lûmes jamais des horreurs que l’on nous impute; dans la compagnie, les sentiments sont uniformes , ils sont universels sur le respect et la soumission inviolable dus aux souverains; le chef comme les membres, et je parle ici au nom de tous mes enfants, déteste, et rejette comme abominable, comme digne de l’exécration de tous les siècles, de la sévérité de toutes les lois ecclésiastiques et civiles, toute doctrine, tout auteur de quelque état, de quelque nation qu’il soit, lequel autoriserait le moindre attentat contre la personne sacrée des rois, les oints du Seigneur, et la fidélité qui leur est due : ainsi nous apprennent à penser et à parler la raison, l’Évangile et nos constitutions; celles-ci n’ajoutent rien sans doute à la force des lois divines ; mais au moins, Sire, elles doivent convaincre quiconque en examine avec équité l’esprit et la lettre, qu’elles s’accordent en tout avec les lois de la nature et de l’Évangile.

Convaincue de la sincérité parfaite de nos sentiments , Votre Majesté, Sire, ne nous abandonnera pas à la violence des disgrâces qui nous accablent. Sa religion, sa justice, son humanité lui parleront fortement en faveur d'une compagnie

Affaires ce francs.

que tous les rois vos prédécesseurs ont honorée de leur estime et de leur bonté; que vous-même , Sire, avez daigné protéger constamment ; qui, en rendant dans vos vastes États tous les services qu'exigeaient d’elle le devoir et la reconnaissance, s’est par là-même acquis quelque éclat; qui peutêtre aurait encore été et serait aujourd’hui plus utile à vos * sujets, si au lieu de la tenir dans des alarmes et des perplexités continuelles en inspirant aux peuples d’injustes défiances de son institut et de ses principes , on l’avait laissé jouir de cette paix, de cette considération qui encouragent les vertus et les talents, et dès lors impriment, dans le cueur des citoyens l’amour et la confiance.

Prosterné aux pieds de Votre Majesté, j’o6e, SlltE, la supplier de jeter un regard paternel sur nos infortunes et de nous continuer les secours de sa protection royale. Nous ne cesserons de répandre, en présence du Seigneur, nos vœux les plus ardents pour la conservation de sa personne sacrée > pour la prospérité de son auguste famille et la félicité de son règne.

Je suis , etc.

Signé : Laurent Ricci.

Lettre du cardinal de Luynes au P. Salvat , procureur de la province de Toulouse, à Paris, 1761

A Versailles, ce vendredy.

Le travail du comité et du conseil se fait , mon révérend Père, sans notre participation, ce qui est très-fâcheux; je sçay, comme vous combien tout est important dans cette matière; je fais ce que je puis, selon ce qui m’est possible, je n’ay certainement rien à me reprocher : je suis charmé de ce que les déclarations de vos PP. de Bordeaux et de Poitiers

1 Cette lettre, qui a rapport & la Commission du conseil , nous t’insérons ici, quoiqu’elle u’appartienue pas au manuscrit de M. de Flesselles. Elle est exl raile des archives du Gesù à Rome.

seront envoyées telles que la commission royale les a demandées; votre position malgré tout cela est bien délicate, mon cher Père, par les circonstances; quoique je pense que votre cause est bien bonne au fond, priez beaucoup et avec ferveur ; et comptez sur mon zèle pour vous servir.

Le cardinal de Lutnes.

2° Sur le P. Le Forestier.

Le P. Mathurin Le Forestier, ancien provincial de France , après avoir publiquement réprouvé Y Histoire du peuple de Dieu, du P. Berruyer (en 1755), aurait, dit-on, dans le moment fatal (1761 ou 1762), fait faire sous main, une nouvelle édition de ce fameux ouvrage, au mépris de la condamnation qu’en avait portée le pape Clément XIII en 1758. C’est cette nouvelle édition qui aurait provoqué la censure que la Sorbonne publia en 1762 contre le P. Berruyer.

Cette narration, tirée des libelles de l’époque, est erronée dans tous ses points; voici la vérité : 1° De 1742 à 1762, il n’y a pas eu d’édition nouvelle et complète de V Histoire du peuple de Dieu'. Il est vrai qu’en 1753-1755 avait paru la seconde partie de Berruyer, ou Y Histoire du Nouveau Testament ; mais, au mois d’octobre 1753 , les supérieurs des maisons de Paris signaient une déclaration dans laquelle ils protestaient hautement que cette publication avait été faite à leur insu et contre leur volonté. En 1 757 parut enfin la troisième partie ou Paraphrase des Actes des Apôtres, que Clément XIII condamna en 1758. 2° Dès 1757, le P. Le Forestier avait quitté la France, et habitait la ville de Rome; et cependant les folliculaires jansénistes n’avaient cessé de répandre sur son compte les accusations les plus mensongères. Averti par le provincial de Paris , le père général répondit, à la date

1 Du moins eu Français; car une traduction italienne des deux premières parties fut imprimée à Venise, en 1766.

du 5 août 1762 : « 11 ne laut rien croire de tout ce qu’on dit , ou de tout ce qu'on écrit à Paris touchant le P. Le Forestier : « qu’il n’aurait pas souscrit de bonne foi à la déclaration pu- « bliée il y a plusieurs années par les supérieurs de Paris. » Interrogé dernièrement, le P. Le Forestier a assuré qu’il était prêt à affirmer par serment que sa première déclaration était conforme à la vérité , et de plus , qu’il n’avait rien fait pour répandre l’ouvrage publié alors1. » 3° Une autorité encore plus auguste vient ici proclamer l'innocence du P. Le Fores* tier. C’est Clément XIII lui-même , dont les jésuites Auraient foulé aux pieds les censures. Dans un bref adressé aux docteurs de Sorbonne , le zélé pontife les remercie des décrets qu’ils ont publiés contre plusieurs livres dangereux, entre autres, contre l’ouvrage de Berruyer ; puis il les avertit avec bonté que la censure contre ce dernier ouvrage était peu opportune ; « que ce livre avait été déjà condamné par Benoit XIV, son prédécesseur, et par lui -même; et que depuis alors il n’était plus défendu ni recommandé par personne. » i° Enfin, le roman des 50 mille francs donnés à Bordelet est de l’invention de la feuille ecclésiastique janséniste.

1 Voici le texte original latin de cette lettre extraite des Archives du Gesù à Rome : « Quod Isthic dicitur ad creandam nobis invidiam , et Maturinum Germanum Le Forestier non bona flde snbscripsisse déclaration! olim factæ a superioribus parisiensibus , nempe editionem Historiés novi Testamenti illis nec probantibus, nec consciis factam fuisse, non est credendum : præ* sertim cura P. Le Forestier nuper de bac re interrogatus , responderit sa cum juramento, si opus fuerit, confirmaturum illud ipsum quod olim actu publico declaraverat, negaveritque se quidquam egisse, ut opus jam editum ln vulgus spargeretnr.

DOCUMENTS. CHAP. IVl

JÉSUITES DE 1761 A 1765

§ ikr. -=• Lettres des évêques au roi, au chancelier, etc. *.

Extrait de la lettre de Simm-Pierre de la Corée, évêque de Saintes, à M. le chancelier. (5 septembre 1761)’.

Monseigneur,

L'arrêt du parlement de Paris, qui vient d’être rendu contre les jésuites* cause dans nos provinces une consternation

* On peut voir dans l’ouvrage , chap. \v, p. 106 et 140; et aux Pièces justificatives, n° IV, p. 510 , 517, à quelle source nous avons puisé ces lettres, documents d’une si haute importance dans la cause des jésuites, et documents jusqu'à ce jour inédits et inconnus, dont on avait même révoqué l'existence en doute. ( Histoire du pontificat de Clément XIV , par le R. P. Theiner , t. I, p. 42.) Maintenant le doute n’est plus possible. Les copies authentiques de ces lettres que nous possédons dans le manuscrit de M. de Flesselles , rapporteur de la commission , ont été faites par son ordre sur les originaux eux-mêmes que le chancelier lui avait remis comme faisant partie du dossier de l'affaire des jésuites.

Ces lettres que les arrêts du parlement de Paris contre la société de l'institut de saint Ignace et surtout les fameux arrêts du 6 août 1761 , avaient provoquées, commencent dis les premiers jours de septembre et se succèdent jusqu'au 1" décembre de la même année : elles ont principalement pour objet de défendre la doctrine des jésuites contre les attaques des parlements, et de recommander au roi ces religieux comme très-utiles à la religion et à l’État.

Parmi ces pièces, au nombre de 33, écrites par 29 évêques et par un vicairegénéral , quatre seulement ont déjà vu le jour. 1» Une lettre de Pierre de la Corée, évêque de Saintes; nous en donnons ici un court extrait; 2° deux lettres et mémoires de Jean de Caulet, évêque de Grenoble; l'on en citera aussi quelques passages, 3° une lettre de Félix-Henri de Fumel, évêque de Lodève, au chancelier ; 4» une lettre de Joseph Vegnoli, évêque de Carpentras. L'on donnera un extrait de cette pièce.

> Celte lettre a été imprimée vers 1820 dans une collection de lettres en faveur des jésuites (in-8“. Paris), avec la lettre de l’évêque de Lodève au chancelier , celle de l’évêque de Carpentras et plusieurs autres adressées à différents persounages.

générale. Ce n’est point par une prévention favorable pour ces pères : ils éprouvent partout de la jalousie ; mais quand on réfléchit sur l’utilité dont ils sont pour l’éducation de la jeunesse, pour imprimer aux personnes de toutes conditions les grands principes de religion, dans les différentes congrès gâtions établies en leurs collèges; la ressource dont ils sont pour les communautés religieuses, par les retraites et les insr tractions particulières ; les secours continuels qu’ils donnent dans les campagnes les plus abandonnées par les missions, où ils se livrent avec zèle sous l’autorité des premiers pasteurs ; on voit aisément que le coup mortel qu’on vient de leur porter va détruire tant de bonnes œuvres, et les anéantir insensiblement...

Lettre de Jean de Caulet, évêque de Grenoble, au chancelier .

(13 septembre 1761.)

Monseigneur,

L’affaire qui fait l’objet de la lettre dont j’ai l’honneur de vous adresser une copie est si importante que je me crois autorisé à avoir l’honneur de mettre sous vos yeux les réflexions qu’elle renferme. C’est d’un esprit tranquille et impartial que part cette lettre, elle peut mériter à ce titre quelque attention. Je serai infiniment flatté de celle que vous voudrez bien y donner.

Je suis, etc.

Signé : J. Évèqüe de Grenoble.

Extraits des réflexions proposées au chancelier par l’évêque de Grenoble '.

... Je ne saurais, Monseigneur, être accusé d’aucune partialité pour les pères jésuites; je n’ai eu avec eux , dans nulle

> Ces réflexions que l’évêque de Grenoble présente au chancelier, et qui dans le manuscrit remplissent plus de ik pages in-4°, ne sont que la repro-

DOCl'MÏKTB. en AP. IT.

époque de ma vie , aucune de ces liaisons que l'on regarde comme particulières. Je me fais honneur d'avoir été élevé dans l'université de Paris; c'est dans son sein que j'ai puisé ce grand principe d’administration que , si on viole à l’égard du moindre des citoyens les règles essentielles de l’équité naturelle, tous les autres citoyens, sans exception, doivent être dans la commotion et dans l’effroi par la juste appréhension d’un traitement égal. J’y ai plus d’une fois entendu répéter que nous apprenons de la droite raison, comme de l’Esprit-Saint , que d’avoir un poids et un poids est la plus dangereuse de toutes les injustices. Or, fut-il de règle, qui soit regardée dans toutes les nations policées comme devant être plus inviolable que celle qui nous avertit de ne pas condamner un homme pour des fautes d’autrui. Le plan de confondre et d’identifier les sentiments des jésuites d’à présent avec ceux d’un nombre d’auteurs dont les noms sont aujourd’hui à peine connus , et dont les ouvrages ne tiennent pli s de place que dans les bibliothèques où l’on prend à tâche de tout réunir, et où ils sont si peu lus qu’on les distingue de tous les autres par la poussière qui les couvre; ce plan, dis-je, est d’autant plus redoutable, pour chacun des citoyens, qu’étant mis en pratique comme il l’a été dans cette occasion, il n’est aucun de nous qui ne doive appréhender à raison d’un fil quelconque qui le liera avec quelque homme pervers , de subir le dernier supplice. Éteindre un corps autorisé dans l’État , c’est un traitement encore plus extrême que de faire périr un homme sur l’échafaud. — Or s’il est constant que tout homme non prouvé coupable, a droit à la vie; j’estime que tout corps qui a été seulement totéré par une longue possession de son état, mérite de continuer à y subsister, à moins que la

(ludion partielle d’un Mémoire plus étendu adressé par le même évêque à l'archevêque de Toulouse, Arthur Dillon. Cette pièce a été imprimée sous le titre de Lettre de Monseigneur l’évéque de à Monseigneur f archevêque de 1 vol. ia-12 de 210 pages ; Avignon , 1762..— L’on eu a déjà cité un passage dans l’ouvrage au chap. tr, p. 106.

ACTES DES ÉVÊQUES DE FRANCE, pluralité de ses membres ne soit duement et légalement atteinte et convaincue de prévarication ; je dis la pluralité, parce que s’il n’y en avait qu’un petit nombre , le vice devrait être regardé comme personnel, et dès lors puni sur les seuls individus qui seraient trouvés coupables.

... Je ne m’accoutume point à voir établir un principe de destruction pour s’autoriser à agir contre celui que l’on veut anéantir, dans le moment même que l’application de ce même principe vis-à-vis de tout autre qui serait à peu près dans le même cas, mais que l’on veut épargner, est sensiblement révoltant. Ce qui m’épouvante dans cette forme de procéder, c’est qu’elle De respire que l’arbitraire, qui est le plus terrible des fléaux de l’humanité.

En effet , si mon concitoyen a été condamné sans être entendu, pour la faute d’autrui; quelle certitude ai-je d’échapper à cette fatalité? La sûreté de tous les individus qui composent un État consiste dans l’observation des règles visà-vis de chacun d’eux sans nulle exception. Si je vois ces règles méprisées, violées, vis-à-vis d’un de mes pareils, je me crois exposé à tous les instants à une égale infortune. Le moment de ma catastrophe est différé, mais le fer est suspendu 6ur ma tête , ma vie n’est qu’un tourment prolongé.

Je ne traiterai point la question de savoir s’il est possible de réparer, sans se jeter dans des inconvénients de toutes les espèces, le vuide des collèges régis par les jésuites. L’impossibilité morale de le faire est un point qui paraîtra démontré à toute personne qui voudra bien jeter les yeux sur tout ce qui doit entrer nécessairement dans la composition d’un pareil établissement pour être de quelque utilité au public. Ceux qui voient possible le changement projeté dans l’espace de six mois , ne consultent que ce que la chaleur de leur imagination leur présente , et ils n’apprécient en aucune façon les inconvénients inséparables d’une nouveauté d’une pareille espèce.

Je me renferme dans un seul objet; c’est ce que j’ai appris

par expérience. Ce devrait être à cette règle que l’on s’en rapportât. Depuis plus de cinquante ans que j’ai eu part, ou en partie , ou seul , au gouvernement de trois grands diocèses, j’ai connu très-particulièrement la conduite que les jésuites tiennent. Elle m’a toujours paru irréprochable. J’ai employé dans les fonctions du ministère plus, peut-être, de 3 à 400 jésnites. Il p’en est aucun qui ne se soit acquitté, sous mes yeux , de tous ses devoirs d’une manière au moins égale en bonté à celle de tous les autres religieux qui lesrempbssalent le mieux.

De ce qui me parait d’autant plus fort, que tout y est de ma connaissance, j’en conclus qu’une des plus grandes plaies que l’Église de France recevra, une véritable plaie, si on interrompt les services qu’elle retire de ces religieux. A les juger le plus sévèrement, leur société est oomme tous les établissements humains. Tout peut n’y être pas parfait; mais à les prendre dans leur ensemble , il y a plus à louer qu’à blâmer.

On fait un bruit étonnant de la mauvaise doctrine des jésuites. Mais que l’on interroge tous ceux qui ont été élevés chez eux , tous ceux qui , après être entrés parmi eux, en sont sortis pour raison d'infirmité , ou pour tout autre motif. Le nombre en est assurément bien grand , et nous verrons s’il en est aucun qui nous dise avec assurance que l’on lui ait inspiré les sentiments pernicieux et exécrables que l’on impute à ces religieux. Or, qu’est-ce qu’une doctrine qui ne se manifeste nulle part, et qu’aucun de ceux à qui on l’attribue, n’a jamais laissé entendre être la sienne ? C’est là une forme si nouvelle d’enseignement, que de cela seul j’en infère naturellement la pleine justification des jésuites. L’Écriture m’a appris que je dois reconnaître Y arbre au fruit qu’il porte.

... La lettre manuscrite se termine ainsi : « Si je réclame les principes de l’équité naturelle en faveur des jésuites, je ne prétends pas qu’ils soient les seuls qui en retirent le bénéfice. Je veux que ceux qui sont dans le même cas (et comme on

ne saurait trop Je redire, quel est le corps dans le royaume, si nous consultons les monuments historiques les plus authentiques, qui soit à l’abri d’y avoir recours) ; je veux que tous dans le même cas, en jouissent également. Ainsi, si je m'a-? perçois que les jacobins, les cordeliers, etc., de nos jours soient recherchés , inquiétés sous prétexte que plusieurs membres de ces ordres qui vivaient à la lin du xvi* siècle , étaient des ligueurs déterminés , je leur ferai l’application de tout ce que j’ai dit des jésuites de nos jours. Je tiendrai à leur égard précisément le même langage. Je formerai en leur faveur et en faveur de ceux de la même robe qui ne sont plus, la même plainte contre toute censure qui me paraîtra ou déplacée ou excessive !!! »

L’imprimé renferme encore quelques pages , et donne la conclusion suivante : « Heureusement, hors de portée de prendre aucune part d’action à ce qui se passe, je me contente de manifester ma manière de penser sur un événement que je regarde comme étant de la dernière importance pour l’Église. Sous ce rapport il m’a affecté. Je m’étais cependant d’abord condamné au silence. J’ai appréhendé qu’en y persévérant on ne me jugeât indifférent à ce que j’apprenais de divers endroits avoir vivement touché la plupart de mes confrères, et vous, Monseigneur *, entre tous les autres , vous que j’ai vu dans toutes les occasions vous intéresser trèsparticulièrement aux biens et aux maux de l’Église.

Éloigné autant par goût que par principe de tout esprit de parti , je forme les vœux les plus sincères pour que le dénouement de ce qui vient d’arriver soit le plus convenable pour ramener la paix et la tranquillité, en conservant les droits de la justice.

Je suis avec un respect infini , etc.

1 Ces paroles de l'imprimé s’adressent à M. de Dillon, archevêque de Toulouse , depuis archevêque de Narbonne , martyrisé aux Carmes en 179Î.

Lettre d’Alexandre de Milon, évêque de Valence, au chancelier.

(17 septembre 1761.)

Monseigneur ,

Permettez-moi de m’adresser directement au chef de la justice, de lui faire part de nos inquiétudes et de nos alarmes au sujet des arrêts du parlement de Paris contre les jésuites. Si vous blâmiez cette démarche, vous en excuseriez au moins les motifs.

Avec quelle rapidité et quelle affectation n’ont-ils pas été répandus ! les courriers les ont semés sur les routes comme s’ils étaient chargés de les rendre publics. La plus belle victoire n’aurait pas été annoncée avec plus de triomphe. Les protestants, dont la multitude nous environne , en ont fait éclater leur joie. Empressés de s’en pourvoir, ils les ont fait passer de main en main, se flattant d’apercevoir, dans la flétrissure de ces pères , la liberté de conscience qu’ils se promettent depuis longtemps.

Devrait-on s’attendre, au milieu de la paix de l’Église, à des événements si capables de la troubler, et qu’on y rappelât ces temps d’horreur et de vertige , où les corps mêmes les plus respectables faillirent, sous prétexte de défendre la religion, à ébranler le trône: temps malheureux , l’opprobre de la nation, dont nous voudrions déchirer les feuilles de notre histoire , sans penser qu’il y eût peu de compagnies respectables, ni d’écoles les plus saines qui ne produisissent des hommes qui se laissèrent emporter au torrent, et qui puissent être entièrement à l’abri des reproches. Quel ordre ne se trouverait pas répréhensible sur quelque point de leurs constitutions, si on les discutait avec des yeux critiques? c’est par la bonne discipline d’un corps entier, que, sans les examiner dans un esprit de parti, on doit surtout juger de leurs règles.

Le cardinal de Richelieu faisait grand cas de celles des

jésuites; c’est peut-être là qu’il a puisé les maximes de cette sublime politique, qui a rendu le poids de la couronne de France si sûre et si légère sur la tête de nos rois.

Que le glaive de la justice soit, à la bonne heure, pour les jésuites, un glaive d’attention, de direction, de sévérité même s’ils y donnaient occasion dans la suite, sur nos libertés si précieuses à la monarchie, sur lesquelles des religieux français doivent du moins se renfermer dans un silence de respect; mais l’État, l’Église, la société même doivent désirer qu’il ne soit point un glaive de destruction pour eux.

Je n’ai jamais été leur adorateur ni leur valet; mais quelle société dans l’Église peut être plus utile à l’État? Elle renferme en eux un séminaire d’apôtres et une académie de savants ; nulle compagnie dans l’Église n’est plus studieuse; leur collège de Paris est depuis longtemps une des pépinières de l’État, la plus féconde en grands hommes : c’est d’elle que nous avons vu sortir des princes du sang, des ministres, des généraux d’armée, des prélats, des politiques, d’habiles négociateurs, et même les plus grands magistrats qui, sans se piquer de trop de reconnaissance , pourraient se rappeler les premiers principes qu’ils y ont reçus; tout ce qui porte un nom en France date sa première jeunesse du collège Louis-le-Grand.

La religion et les bonnes mœurs y président à toutes leurs instructions; attachés à y former le cœur et l’esprit de leurs élèves, ils ne leur donnent pas moins le goût des belles lettres, qui, cultivées par l’usage du monde et la connaissance des hommes, font de ces jeunes gens des hommes eux-mêmes etdes hommeschers à l’État. Les auteurs profanes, les poètes, les orateurs se confondent et se christianisent, pour ainsi dire, entre leurs mains, et coulent ainsi dans les mœurs. Riches, pauvres, nobles, roturiers, tous viennent en foule dans leurs écoles; ils y sont tous formés aux devoirs de leur état, et y apprennent de bonne heure à être de bons sujets, de bons citoyens et de bons chrétiens.

Toutes les chaires de nos Églises sont presque occupées par les jésuites, qui y prêchent plus hautement le respect et la vénération pour le trône , la majesté indépendante des rois, la seconde après celle de Dieu , l’amour et la soumission des sujets. Leurs missions sont des écoles de vertus chrétiennes. Dans la vie la plus dure , nulle sorte de bonnes œuvres qui ne soient l’objet de leur zèle. Faut-il travailler au salut des âmes, traverser les montagnes, la charité leur prête ses ailes; ils vont avec joie partout où leur vocation et l’obéissance les appellent; toujours prêts à sacrifier leurs talents, leurs repos, leur vie même à la sanctification des âmes.

J’en ai depx maisons dans mon diocèse; ce que j’en éprouve tous les jours m’y attache. C’est à leurs soins que nous sommes redevables, si l’hérésie de Calvin n’a fait aucun ravage à Toumon et dans le voisinage ; s’ils n’ont point encore entièrement étouffé le venin de l'erreur à Montélimart, cette forteresse autrefois de l’hérésie et de la révolte , j’ai le plaisir du moins de voir les trois quarts de cette ville convertis. Chaque année, dans les missions que je les charge de faire en Dauphiné , ils arrachent quelque proie à l’hérésie ; et pourrail-on facilement les remplacer dans un ministère sur lequel Dieu se plaît à répandre ses bénédictions? et c’est ce qui me fait prendre la liberté de supplier Sa Majesté, toujours attentive au bien spirituel de ses sujets, d’arrêter à l’entrée du parlement les coups dont ils sont menacés.

Je suis, etc.

Signé : Alexandre, évêque de Valence.

Lettre de Henri de Fumel, évêque de Lodève, au roi.

( 23 septembre 1761.)

Sire,

Tout bon évêque dans votre royaume doit être alarmé à la lecture de deux arrêts rendus par votre parlement de Paris le 6 du mois passé, concernant les jésuites, leur institut

Actes Des évoques de France.

et plusieurs de leurs écrivains : il n’est pas bien difficile de S’apercevoir que la haine , la passion et l’ignorance les ont dictés, que l’opiniâtreté les soutient avec une indécence qui révolte dans l’enregistrement des lettres patentes données à ce sujet par Votre Majesté.

On s’élève en effet contre un ordre que Dieu suscita dans les derniers siècles pour combattre les hérésies de Luther et de Calvin; et la haine constante des disciples de ces deux hérésiarques contre cette société est une preuve des coups mortels qu’elle leur a portés. 11 semble que l’existence de ce corps religieux , à ne consulter que les termes de l’arrêt , ait été inconnu jusqu’ici à l’Église et à l’État , qu’il est composé d’une multitude d’hommes sans aveu , qui se sont emparés par la fraude et par la force des établissements qu’ils possèdent dans votre empire. On feint de méconnaître l’autorité de l’Église, qui a mis le sceau à l’institution de cette société ; on accuse ses membres d’être les ennemis et les meurtriers des rois, les perturbateurs de l’État, les corrupteurs de la saine morale, les sectateurs de toute indépendance et de- toute révolte contre l’autorité légitime; on dirait que ce corps ne fait que de naître , que les membres qui le composent sont étrangers à la nation ; il n’est point de crime qu’on ne croie devoir leur imputer, mais où en est la preuve ? C’est ce qu’on cherche inutilement dans les arrêts. J’ose même dire, sire , que les extraits de l’institut et des ouvrages qu’on y produit comme des témoignages contre la société des jésuites sont autant de pièces qui les justifient.

Qu’on compare leur institut avec les autres ordres religieux qui l’ont précédé ou qui l’ont suivi, le lecteur impartial et chrétien y verra sans peine que les premiers ont servi de modèle à saint Ignace; que si le gouvernement du général est plus despotique chez les jésuites qu’ailleurs, il n’en est que plus sage , plus propre au maintien de là paix et de la subordination, moins susceptible de ces divisions et de ces schismes intérieurs' qui minent insensiblement les autres

ordres, qui n'éclatent que trop souvent dans le public au grand scandale des fidèles, dont les tribunaux séculiers retentissent quelquefois; il est inouï que les jésuites aient éprouvé de ces guerres intestines, ou du moins le public n’en a point été le spectateur; aussi la prudence et la sagesse qui forment le corps des lois que saint Ignace a laissé à ses enfants, a fait la règle des fondateurs modernes de plusieurs corps ecclésiastiques ou religieux.

On se plaint que chaque particulier jésuite ne doit voir dans son supérieur que la personne de Jésus-Christ , et en conséquence déférer en tout avec autant de iidélité que de promptitude à ses ordres ; mais le parlement seul ignorerait que ce principe de l’obéissance due aux supérieurs est commune à toutes les sociétés chrétiennes, à plus forte raison à celles que la religion a formées. Ce principe est fondé sur la doctrine de saint Paul , qui nous prescrit l’obéissance même envers nos supérieurs discoles. L’obéissance que nous devons même à Votre Majesté, comme vos sujets, n’a point d’autre fondement et n’en peut avoir de plus solide. 11 est extravagant d’en conclure que cette obéissance aveugle à un supérieur est nuisible à la société. Ne sait-on pas qu’ainsi que l’obéissance, l’autorité est réglée par le Seigneur lui-mème? que l’un et l’autre ne doivent point se trouver en contradiction avec la loi de Dieu? que si l’autorité franchit une fois cette barrière , l’obéissance est aussitôt dégagée de tous ses liens? C’est la doctrine de l’h'glise, et on se persuadera dillicilement qu’elle soit ignorée par des magistrats si ardents pour l’observation des lois.

Quant aux bulles accordées à la société des jésuites, si Votre Majesté veut bien se faire représenter celles que tant d’autres ordres ont obtenues dans les premiers moments de leur institution , elle verra qu elles ne diffèrent qu’en ce que celles-ci contiennent des privilèges peut-être plus amples; mais ceux des jésuites, lussent-ils encore plus étendus, pourquoi leur en faire un crime? 11 n’en est aucun dont ils aient joui surtout

en France. La parlement ne l'ignore pas. Ils n’ont même fait, ni ne font aucune démarche pour s’en assurer la jouissance; aucun évêque ne se plaint que les jésuites prétendent , en vertu de ces privilèges, se soustraire à la juridiction de l’ordinaire pour l’exercice du ministère public ; il n’en est aucun, au contraire , qui ne rende à leur soumission sur ce point toute la justice qu’ils méritent.

Pour ce qui est des écrivains de cette société, nous n’avons pu voir, sire, sans la plus amère affliction, des ouvrages respectés dans tous les temps, dignes de passer à la postérité chrétienne la plus reculée, servant de guide aux plus fameux théologiens de scholastique et de morale, lacérés et brûlés comme ces ouvrages odieux à l’Église et à l’État, qui ne sortent des ténèbres où ils ont été enfantés que pour subir avec leurs auteurs une juste flétrissure. Qui ne se sentirait ému d’indignation en voyant des ouvrages aussi pieux que solides, confondus avec les productions les plus licencieuses? Pouvons-nous être insensibles à l’affront fait à Bellarrain, par l’injuste proscription de son Traité des Controverses, qui sert tous les jours de boulevard à la vérité contre l’erreur, dont feu M. de Bossuet s’est servi avec tant de succès contre les protestants? S’il est quelques propositions qui semblent rendre cet ouvrage repréhensible, ainsi que les autres qu’on lui a associés, on doit distinguer les temps, les lieux et les auteurs. On trouve certainement dans les écrits des saints Pères, des docteurs et des jurisconsultes, plusieurs des propositions qui ont excité l’animadversion des parlements; il n’est point étonnant que les casuistes varient entre eux dans les conséquences des principes de la morale; ils suivent quelquefois leurs lumières dans ce qui n’est pas décidé, et presque toujours ils s’appuient dans leurs décisions de l’opinion commune des temps où ils vivent, des pays qu’ils habitent et des auteurs de leur nation qui ont écrit avant lui. Est-il donc étonnant qu’un auteur italien, espagnol , allemand , ou d’autre nation étrangère ne soit pas d’accord avec nous sur ce qu’on appelle les liber-

BOCTWENTS. CHAP. IV.

tés de l’Église gallicane ? N’est-il pas injuste de faire un crime à un ultramontain île s’exprimer suivant ses préjugés! Mais, dira-t-on, tous ces livres sont le corps de doctrine de la société ; si ce raisonnement est solide, pourquoi n’attaque-t-on pas les autres ordres dont les auteurs contemporains ont tenu le même langage! C’est un fait incontestable. D’ailleurs, je veux pour un moment que les auteurs jésuites aient mis au jour des erreurs, des propositions fanatiques, s’ensuit-il «le là qu’il faille proscrire et anéantir un ordre aussi utile à l’Église, qui lui fait honneur par sa science et par sa piété ; qui n’est pas moins utile à l’État pour les services qu’il lui rend en toutes manières! Dans les moments si honteux pour la France de la fureur de la ligue, la Sorbonne elle-même n’a-t-elle pas produit et canonisé des erreurs monstrueuses! doit-on en conclure que ces erreurs sont aujourd’hui la doctrine de cette école célèbre, et qu’elle doit être suprimée!

D’ailleurs, les arrêts de votre parlement, sire, dont nous nous plaignons , sont un attentat contre l’autorijé des évêques, et sont en même temps encore plus flétrissants pour eux que pour les jésuites.

C’est aux évêques , sire , et aux évêques seuls à juger de la doctrine d’un livre qui traite du dogme ou de la morale. Le dépôt de la science de l’Évangile nous a été confié, c’est à nous de la conserver dans toute son intégrité; non-seulement on nous ravit ce droit, que nous tenons de Dieu, et qu’il n’a coniié qu’à nous, mais en accusant les jésuites de répandre dans les champs de l’Église la semence d’une doctrine abominable, on nous accuse indirectement d’être les fauteurs de cette doctrine , puisque c’est sous notre autorité qu’elle est enseignée par les jésuites dahs les différentes fonctions du saint ministère que nous leur confions.

On ne peut s’y méprendre, sire, c’est moins à la société des jésuites qu’on en veut qu’à la religion , intimement liée avec notre autorité. Quand nous voyons chercher à avilir, à détruire un corps dont presque tous les membres se dévouent

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avec tant île zèle au salut des âmes, à l’éducation de la jeunesse, à l’instruction des fidèles, devoirs dont ils s’acquittent , sous nos yeux avec une édification qui leur attire l’admiration et la confiance des peuples; quand nous voyons ces dignes ouvriers de l’Évangile accusés et condamnés avec aussi peu de fondement et de vraisemblance , pouvons-nous douter que le projet ne soit formé de ruiner l’édifice de la religion en lui enlevant se3 plus fidèles disciples ? ne sait-on pas bien qu’ils ne peuvent être remplacés? et ne prévoit-on pas tous les désordres qui naitront d’une jeunesse sans éducation, ou élevée par des mains peu accoutumées à cette fonction, peut-être même souillées de la contagion de l’impiété ou de l’erreur ?

Dans leur humiliation, sire j les jésuites ont une gloire bien flatteuse pour eux; ce qui doit faire leur consolation, c’est que leurs ennemis sont les vôtres et ceux de l’Église. Cette gloire leur assurera toujours la protection constante de Votre Majesté. J’ose vous supplier, sire, avec tous mes confrères, de leur en faire ressentir les effets dans ces circonstances. Nous envisageons bien moins l’intérêt de ce corps , qui nous est cher par tant d’endroits, que celui de la religion, le bien de vos sujets , l’honneur et la gloire de votre sceptre , dont les magistrats semblent vouloir ternir l’éclat par une coupable résistance à vos volontés.

Je suis, etc.

Henri de Fumel , évêque de Lodève.

Lettre de Jean-Chrétien de Macheco de Prémeaux , évêque de Périgueux, au chancelier. (25 septembre 1761.)

Monseigneur ,

Quoique la ville de Périgueux, où les jésuites ont le collège, soit hors du ressort du parlement de Paris, l’arrêt rendu par cette cour, le 6 août dernier, contre tout le corps

de leur société, les alarme avec trop de fondement pour n’en pas craindre les suites. S’il s’agissait donc en effet de leur ôter toutes leurs maisons, mais principalement les collèges où ils sont établis, je crois que cela ne pourrait arriver sans causer un grand préjudice au public ; car, sans vouloir être plus zélé pour leur conservation qu’il ne faut , et pour me renfermer dans l’objet qui peut intéresser mon diocèse , je leur dois la justice, Monseigneur, d’attester qu’ils n’y ont jamais rien dit ni fait (au moins de ma connaissance) qui tende à autoriser ni directement ni indirectement les maximes également fausses et condamnables à tous égards que des auteurs, qui ont écrit dans des temps d'ignorance et de trouble, se sont fait un devoir de soutenir. 11 est certain d’ailleurs que, relativement aux mœurs et à la conduite, il n’est guère de réguliers qui soient autant hors d’atteinte de reproche en ce point qu’ils le sont également.

Si, parmi le grand nombre dont leur société est composée, il y a quelques particuliers qui donnent prise sur eux , ou si, en recherchant et examinant de nouveau leurs constitutions , il s’y trouve quelque chose qui ne soit pas conforme à l’ordre de la police observée dans le royaume , la sagesse du gouvernement sait bien les moyens quelle peut et doit employer pour y remédier; mais je ne puis me dispenser, Monseigneur, d’avoir l’honneur de vous représenter que si , par exemple , on leur ôtait à Périgueux leur collège, on ôterait en même temps à cette ville et à tout le diocèse l’unique ressource qu’il y ait pour l’éducation et instruction de la jeunesse , ce qui serait un mal irréparable pour cette province. J’ose donc. Monseigneur, réclamer en leur faveur, ou plutôt en faveur du bien public, votre protection et votre bienveillance.

C’est avec le plus, etc.

J. C., évoque de Périgueux .

Lettre de Jacques-Marie de Condorcet , évêque de Lisieux, au chancelier. (Paris, 4" octobre 1761.)

Monseigneur,

J’arrivai ici hier au soir, et dès ce matin les colporteurs se sont empressés de venir me présenter les brochures scandaleuses dont on inonde le public contre les pères jésuites. A cette occasion, souffrez que je prenne la liberté de vous dire que depuis quelques années il n’y a plus de police contre tout ce qui attaque l’Église et ses ministres. Cependant les maux que cette licence cause sont infinis. Quel compte pour les personnes qui devraient l’empêcher et qui ne le font pas ! Notre devoir est de vous le représenter, et je le fais avec cette confiance qu’inspire votre respect connu pour la religion, et votre amour pour la justice. Au surplus, Monseigneur, je n’ai vu personne dans les provinces méridionales, d’où je reviens, qui ne crût fermement, lorsque les arrêts du 6 août parurent, qu’ils seraient aussitôt cassés. Tous les vrais sujets de Sa Majesté ne Usaient qu’avec une peine extrême l'enregistrement de sa déclaration du même jour ; celui des lettres patentes a mis ensuite le comble à leur douleur, croyant de voir plutôt dans ces deux pièces une prééminence d’autorité, qu’une marque d’obéissance. Non, ce n’est pas ainsi que ceux mêmes que l’on attaque apprennent à respecter le prince. Si quelques-uns de leurs anciens auteurs, chez les nations étrangères, ont eu à ce sujet de mauvais sentiments , qui les condamne plus solennellement que les jésuites de ce royaume? En butte plus que tous les autres religieux aux ennemis de l’Église, de qui attendent-ils secours et protection que du roi seul? Leur plus grand intérêt s’oppose donc à ce qu’on veut paraître craindre de leur part. Aussi Henri le Grand réfuta-t-il avec une présence d’esprit, une force et un naturel admirable tout ce que M. de Harlay disait contre eux pour se défendre d’enregistrer l’édit de leur rétablissement t la réponse célèbre de cé prince

vous est connue, elle fait leur justification et montre clairement que quand il serait vrai que quelqu’un d'entre eux se fût oublié jusque-là, il serait injuste que tous les autres en pâtissent, et que tous les apôtres fussent chassés pour un Judas. Nous voyons en eflet avec consolation qu’ils sont les religieux qui vivent dans nos villes avec le plus de régularité pour les mœurs, qui remplissent nos chaires avec le plus de zèle et de succès, qui se perpétuent en toute occasion aux désirs des pasteurs et aux besoins de leurs ouailles avec une charité plus désintéressée, et en qui nous reconnaissons plus de talents pour instruire les peuples et pour enseigner la jeunesse. Que de biens périraient avec eux ! Le fils aîné de l’Église pourrait-il souffrir qu’elle fût privée tout-à-coup, sans motifs, sans plaintes d’aucunes parties, de tant d’excellents ouvriers. Tout parait néanmoins à craindre si le roi ne vient promptement à leur secours. Leurs dénonciateurs sont leurs juges ; et ne croyez pas, Monseigneur, que les choses en demeurent-là ; déjà le chapitre d’Auxerre a osé présenter un mémoire à son évêque, où il lui demande, avec l’interdiction des jésuites, le renvoi des prêtres de la congrégation de Saint-Lazare qui ont son séminaire, et' l’approbation de tous les réfractaires dont j’avais retiré les pouvoirs. Saint - Sulpice et Saint-Nicolas, ajoute-t-on, aurontensuite leur tour; et effectivement, au train que prennent les affaires, il est assez vraisemblable qu’on veut tarir successivement toutes les sources de la bonne éducation pour le clergé. Rien ne sera plus facile à exécuter si le coup d’essai tenté contre les jésuites réussit en partie, puisque dès lors il n’est plus d’existence assurée pour aucun corps ecclésiastique, quelque affermi qu’il paraisse être par le sceau de l’autorité royale. Autrefois le parlement se fit un devoir de renvoyer aux évêques l’examen de l’institut des jésuites; aujourd’hui il agit, et seul; et il n’est rien de si sacré qu’il ne soumette à sa puissance. Vous le savez mieux que personne par les plaintes réitérées que le clergé en a portées aux pieds du trône. Veuillez bien y présenter les miennes avec mes plus

humbles prières pour la conservation d’une société si utile à l’Église. J’ignore les desseins du Seigneur; mais je tremble, et ce sentiment est commun aujourd’hui à tous ceux qui aiment sincèrement la religion.

J'ai l’honneur, etc.

Signé : J. M., évêque de Lisieux.

E xtraits de la lettre de l’évêque de Carpentras au chancelier (2 octobre 1761.)

... J’ai connu, Monseigneur, les jésuites dans tous les temps de ma vie, et dans les divers endroits où la Providence m’a envoyé; c’est eux qui m’ont instruit dans ma jeunesse. Depuis je les ai fréquentés en Italie, à Rome, à Malte, en Suisse, et à Paris, où j’ai demeuré en qualité d’auditeur de Mgr le cardinal Durini : or, partout et toujours , ils se sont montrés les mômes à mes yeux ; et, loin d’avoir aperçu en eux la plus légère trace des pernicieuses maximes qu’on leur impute , je n’y ai vu, au contraire, que des sentiments qui y sont directement opposés.

J’ose même dire. Monseigneur, que si, par la grâce de Dieu, il est en moi des principes de mœurs, de religion, de Christianisme, de soumission parfaite envers les puissances qu’il a établies pour gouverner les peuples, c’est chez eux que je les ai puisés; j’ai trouvé ces mômes principes inculqués dans tous les cœurs, en arrivant dans cette v ille, capitale du Comtat, dont je suis évêque, et j’ai appris avec satisfaction que c’est principalement aux jésuites que l’on en est redevable. Nous avons l’honneur d’être régnicoles , et l’on est ici aussi bon Français qu’en France ; l’amour le plus ardent envers Sa Majesté y est gravé dans le cœur d’un chacun : sa gloire fait la nôtre, sa félicité fait notre bonheur.

... J’ajoute, Monseigneur, que personne n’est moins intéressé que ces pères dans les exercices de charité auxquels le plus grand nombre d’entre eux est sans cesse occupé; et que.

dans les calamités publiques , prodigues de leur repos , de lpur santé et de leur vie , ils sont toujours prêts à se sacrifier avec zèle au soulagement des citoyens et au bien de l’État. Voilà pourquoi, tandis qu’ils sont si cruellement en butte aux traits des libertins, des hérétiques, des ennemis de la monarchie, tous les gens de bien les regardent, même aujourd’hui, comme des personnes infiniment utiles à la religion et à tout le royaume.

Cela étant ainsi , Monseigneur, que doit-on penser de ces arrêts foudroyants par lesquels on attaque, pour ainsi dire, de front , l’autorité suprême de l’Église et de son chef ; qui anéantissent les constitutions apostoliques subsistant depuis plusieurs siècles ; qui vont même contre le saint concile de Trente; et qui, par là, ne tendent à rien moins qu’à détruire tous les ordres religieux et toute la hiérarchie, en voulant écraser cette compagnie si recommandable par tant de titres, et qui doit être si chère à l’Église et à la nation.

Arrêts funestes qui enlèvent à l’Église son autorité, au pape son pouvoir, à la religion ses plus zélés défenseurs , au roi ses plus fidèles sujets, à la France ceux qui en ont fait et qui en font encore un des principaux ornements; arrêts qui n’annoncent que des malheurs, et ne peuvent être envisagés qu’avec larmes par des cœurs chrétiens et sincèrement attachés à la patrie ; arrêts funestes , dont Genève , la Hollande et l’Angleterre triomphent, et qui semblent n’avoir été portés qu’en faveur de cette hérésie qui , depuis plus d’un siècle, trouble et renverse tout dans le sanctuaire et dans l’État, et dont le véritable esprit est de ne reconnaître aucun supérieur ni dans l’un ni dans l’autre !

A cette vue , Monseigneur, tout réclame votre justice ; elle résilie dans vous comme dans son temple ; c’est à vous à la faire triompher auprès du trêne. Votre rare piété, votre amour pour le roi, votre zèle pour la nation, nous font espérer que vous obtiendrez de Sa Majesté, qui est elle-même si juste , et à qui les intérêts de l'Église sont si chers , l’anéantissement de

ACTES DES ÉVÊQUES DE FRANCE. 2lî>

ces arrêts , et qu’on cessera de persécuter des religieux qui ne méritent que des récompenses et des éloges.

Pour moi , quoique je n’aie pas l’honneur d’avoir eu la nomination de Sa Majesté à la place que j’occupe en qualité d’évêque et de fidèle sujet du saint-siège, je n’ai pas balancé de faire parvenir jusqu’à vous , Monseigneur , mes justes alarmes, et les sentiments dont je suis pénétré pour une compagnie qui est une des plus chères portions du troupeau de Jésus-Christ. J’ai cru aussi , vu la situation des lieux où nous sommes , qu’il était de mon devoir de m’unir en cause avec tant de célèbres prélats, qui font un des plus beaux ornements de l’Église de France, par l’étendue de leurs lumières et leurs vertus éminentes , et que je regarderai toujours volontiers comme mes modèles.

J’ai l’honneur d’être, avec autant de vénération que de respect, Monseigneur, etc.

Lettre de Aymard-Chrétien de Nicolay , évêque de Verdun, au chancelier. ( 4 octobre 1761 . )

Les pères jésuites du collège de Verdun, justement accablés des arrêts rendus par le parlement de Paris contre leur société , sont venus me trouver pour me faire part de la vive et profonde douleur qu’ils ressentent des imputations qui leur sont faites, et de l’opinion épouvantable que ces arrêts donnent de leur conduite, de leurs principes dans le public. Ils m’ont trouvé très-sensible à l’outrage qui leur est fait, et partageant véritablement toute leur peine. Ils m’ont paru désirer que j’eusse l’honneur de [vous écrire, Monseigneur, pour vous faire connaître , et par votre canal faire passer au roi l’estime que je fais de leur ordre , et la confiance avec laquelle je les emploie dans le saint ministère. Je me rends très-volontiers à leurs souhaits , et je pense m’acquitter d’un devoir de justice et de reconnaissance en leur donnant la satisfaction qu’ils demandent.

Les jésuites que j’ai employés dans le ministère ecclésiastique dans mou diocèse , sont estimables par la conduite la plus régulière et la plus décente; les congrégations qu’ils ont chez eux , les missions qu’ils font , prouvent un zèle digne d’éloge. Je n’ai rien vu dans les congrégations que d’édifiant, et leurs missionnaires font presque toujours de grands fruits. Je ne sais pourquoi on a voulu les dépeindre comme des gens nuisibles à l’État et à la religion , et dangereux au souverain même. La confiance dont nos rois les ont honorés semblait les mettre à couvert de pareils reproches , et nous ne les avons jamais vus soutenir l’hérésie avec opiniâtreté, ni liés avec ceux qui se sont révoltés contre l’Église et les souverains.

Je ne dois parler qu’avec reconnaissance do l’éducation qu’on donne dans leurs collèges; j’y ai appris à respecter la religion , à suivre les enseignements de l’Église et à être soumis au roi.

Je ne puis donc que souhaiter ardemment qu’il plaise à Sa Majesté de leur rendre la justice qu’ils réclament, et d’effacer, par des marques publiques de son estime et de sa bienveillance, les traits dont on a tâché de les noircir. Ne me serait-il pas permis de joindre mes très-humbles supplications à celles de plusieurs de mes confrères , pour obtenir de Sa Majesté une protection particulière et éclatante en faveur d’une société dont les lumières ont souvent été utiles à l’Église , dont les talents ont honoré et honorent encore aujourd’hui la chaire, et dont on ne peut suspecter avec justice l’attachement pour la personne sacrée de Sa Majesté.

Je suis, etc.

Signé : Aymard, évêque de Verdun.

lettre de Michel de Verthamon de Chavagnac , évêque de Mon~ tauban, au chancelier. ( 4 octobre 1761. )

Monseigneur,

Il n’est pas possible que, le premier magistrat, et l’homme le plus élevé en dignité dans ce royaume, et rempli de reli-

gion comme vous l’êtes , vous soyez indifférent sur ce que souffrent aujourd’hui les jésuites; ce sont, sans contredit, les religieux les plus sains de l’Église , puisqu’ils ont pour règle de ne rien souffrir d’impur parmi eux , les plus savants en tous genres et en nombre , et les plus nécessaires à l’Église et à l’État ; à l’Église dans laquelle ils remplissent les fonctions les plus hautes et les plus basses avec tant de suffisance ; à l’État, où les seuls collèges les rendent absolument nécessaires , ne pouvant être suppléés par aucun autre ordre. Je vous supplie donc. Monseigneur, de présenter au roi que je ne puis dans mon particulier me passer de leur secours, qu’ils ont toujours été le fléau des protestants et des novateurs dont je suis environné; accordez-leur, Monseigneur, une prompte et puissante protection. Peut-on les accuser d’avoir de mauvais sentiments, parce qu’autrefois quelques auteurs ont enseigné, après saint Thomas et presque tout le monde, ce qu’ils détestent comme de bons Français? Peut-on attaquer des instituts qu’on a regardés jusqu’ici comme un miracle de sagesse et de prudence, et que le grand cardinal de Richelieu étudiait continuellement?

Je suis, etc.

Signé : Michel, évêque de Montauban.

lettre de Joseph-Bruno de Beausset de Boquefort, évêque de Béziers, au chancelier. (4 octobre 1761.)

Monseigneur,

Il n’est pas étonnant qu’une compagnie comme celle des jésuites , qui a eu pour berceau le tombeau des martyrs, ait pour partage les humiliations et les croix. Ils y sont destinés, ils doivent s’y attendre ; leur saint fondateur l’a prédit; mais ne serait-il pas inouï qu’un corps religieux si utile à l’Église , qui l’a défendue avec tant de force par ses écrits, qui la sert avec tant de zèle par ses travaux, qui l’a constamment édifiée par ses vertus, ne trouve point de protecteur dans un royaume

DOCFSfENTS. CHAP. TV.

catholique , et auprès d’un prince qui a toujours aimé la religion? A la bonne heure, que ce corps respectable soit en butte à la persécution et qu’il se trouve sans appui dans des pays protestants , c’est là sa glorieuse destinée depuis qu’il existe, c’est là ce qu’on a toujours vu , ce qu’on ne cessera de voir dans tous les lieux où l’hérésie dominera. Mais ce qui serait nouveau dans le monde , ce qui se trouve sans exemple dans les annales de l’Église, et que la postérité aura peine à croire, o’ est que , dans un État où la foi règne , on traite de scélérats ses plus fidèles domestiques ; que la puissance séculière poursuive sans ménagement ceux de ses sujets qui sont les plus soumis à l’autorité ecclésiastique , et qu’elle tombe sur eux de tout son poids pour les écraser.

Il n’en sera pas ainsi. Monseigneur; vous viendrez au secours de ces innocentes victimes aveo tout le crédit que vous donne votre place, avec tout le zèle que vous inspire votre piété. Vous ne pouvez guère rendre de service plus important à l’Église et à l’État, que de leur conserver des hommes si précieux à l’un et à l’autre ; ce seul motif doit vous engager à devenir leur ange tutélaire. Répétez dono au roi ce que tous Jes évêques de France vous diront sur leur compte d’une voix unanime ; je ne doute point qu’une voix si puissante ne fasse impression et ne dissipe l’orage qui se forme contre eux.

Le témoignage universel de l’épiscopat. Monseigneur, a par lui-même une très-grande force ; il en a d’autant plus dans l’affaire des jésuites, que cette affaire intéresse la religion : s’il est favorable à ces pères ; que pourra peser dans la balance de la justice tout autre témoignage qui leur sera contraire ? qui osera les regarder comme coupables, après que tant de bouches, organes de la vérité, les auront déclarés innocents. Pour moi , Monseigneur . je suis pleinement convaincu , intimement persuadé qu’ils le sont de toutes les noirceurs qu’on leur impute.

Je mets en fait, et j’en fournirais la preuve s’il le fallait.

que leurs théologiens n’ont rien écrit en matière de morale qui n’eût été communément enseigné dans les écoles avant la naissance de leur société. Je mets en fait que la doctrine qui a donné lieu aux arrêts terribles de leur proscription a été la doctrine de saint Thomas , de saint Antonin , de saint Raymond de Pennafort, de Gerson et de bien d’autres docteurs de tous les ordres, avant qu’il y eût des jésuites au monde; je mets en fait que cette doctrine, qui a été soutenue par quelques-uns de leurs auteurs, a été vigoureusement combattue par d’autres , et notamment par un de leurs derniers écrivains, le P. Antoine ; si cette doctrine est pernicieuse et détestable, elle l’est également partout où on la trouve; elle a le même venin dans les écrits d’un dominicain que dans ceux d’un jésuite ; elle mérite donc la même censure, et ceux qui l’enseignent la même animadversion. Par quelle fatalité arrive-t-il donc qu’on épargne les uns , et qu’on sévit contre les autres? Ne serait-ce pas parce qu’on n’en veut qu’aux personnes, et qu’on s’embarrasse fort peu peu des écrits? Je serais tenté de le soupçonner, mais la charité m’in- ' terdit ce soupçon.

Cependant, Monseigneur, je ne vous cache point quequand je me demande à moi-même d’où vient que dans la foule de tant de différents auteurs qui ont traité la même matière , les jésuites sont les seuls qu’on poursuit à main armée, je ne trouve la cause de cette cruelle préférence que dans leur mérite , dans leur vertu , dans leur zèle pour l’intégrité de la foi, et dans leur attachement à l’Église. Je la trouve dans leur mérite, qui fait beaucoup de jaloux, ce qui leur suscite autant d’ennemis; je la trouve dans leur vertu , qui est assez grande pour mériter d’être éprouvée , qui sans cette épreuve aurait moins de solidité que d’éclat , et serait peut-être moins digne de Dieu si elle était plus respeotée des hommes; je la trouve dans leur zèle pour l’intégrité de la foi , ce zèle redoutable à toutes les sectes les rend odieux à tous les sectaires. Nous en avons la triste preuve sous nos yeux; nous sommes témoins tous les

jours que ces humiliations font le triomphe des libertins de mœurs et de créance, et des hérétiques de toutes espèces. Je la trouve eniin dans leur attachement à l’Église; ils sont battus de la tempête , parce qu’ils sont dans la barque de Pierre et qu’ils écoutent avec docilité la voix du pilote qui la conduit.

Serait-il possible , Monseigneur, que le fils aîné de la mère commune de tous les fidèles abandonnât ceux-ci à la merci des flots, et les vit périr sans leur tendre une main secourable? NousD’avons pas lieu de le craindre; tout nous rassure à cet égard. L’auguste monarque qui nous gouverne ne porte pas en vain le nom de roi très-chrétien : il parlera dans le fort dé l’orage , il commandera aux vents et à la mer, et le plus grand calme succédera à la plus violente agitation. Cet acte d’autorité, que les premiers ministres de la religion lui demandent avec instance , attirera sur lui des bénédictions abondantes; il y trouvera sa gloire, l’Église son bonheur, et ses sujets les plus fidèles la seule consolation qu’ils désirent.

Je la désire. Monseigneur, avec d’autant plus d’ardeur que je connais les biens infinis que les jésuites font dans mon diooèse : point de bonne œuvre qu’ils n’embrassent, quelque pénible qu’elle soit : missions, retraites, confessions; visites des malades , des hôpitaux , des prisons , rien n’échappe à leur zèle; ils saisissent, ils se prêtent à tout, et je puis dire avec vérité que je n’ai pas de plus fidèles coopérateurs dans le ministère , et je ne trouve nulle part à placer ma confiance avec tant de satisfaction. J’en ai assez dit, Monseigneur, pour vous marquer le vif intérêt que je prends à la conservation d’une société que j’honore ; j’en dirai toujours trop peu pour vous exprimer le profond respect avec lequel je suis, etc.

Signé : Jos. Br., év. de Béziers.

Lettre de Jean-Baptiste de Belloy, évêque de Marseille, au chancelier', (b octobre 1761.)

Monseigneur ,

Quoique j’aie déjà donné aux RR. PP. jésuites de mon diocèse l’attestation la plus propre à faire connaître l’estime que j’ai pour eux, et le cas que je fais de leur mérite, je prends encore la liberté de vous adresser particulièrement mes vœux en leur faveur ; et , pour donner plus de force à ma faible voix , je la réunis à celle de nombre de prélats respectables qui ne s’intéressent pas moins que moi à leur conservation.

Je vous déclare avec vérité que je n’ai que du bién à dire d’eux ; ils vivent avec toute la régularité et l’édification possibles; ils travaillent avec zèle et succès dans les fonctions du saint ministère ; ils élèvent parfaitement bien la jeunesse qui leur est confiée; leurs congrégations n’ont rien que de louable et de très-utile à l’avancement spirituel de ceux qui les fréquentent; ils n’ont jamais enseigné , et il ne m’est jamais revenu qu’ils aient inspiré à personne en aucune manière les maximes pernicieuses que l’on impute à leur société ; je vous supplie donc de les aider de votre autorité et de vos bons offices dans les circonstances critiques où ils se trouvent.

Je suis , etc.

Signé : J.-B., évêque de Marseille.

Lettre de M. de Sainte-Colombe , vicaire général d’Apt, au chancelier. (6 octobre 1761.)

Monseigneur,

Permettez, je vous supplie, qu'en l’absence de Msr l’évêque d’Apt, j’aie l’honneur de vous informer que, comme témoin du bien qu’opèrent les RR. PP. jésuites dans cette ville, je me suis empressé de leur accorder un certificat qui ne fait

que leur rendre la justice la plus exacte ; la bonne doctrine qu’ils enseignent, la saine morale qu’ils prêchent, l'édification de leurs congrégations et les fruits de leurs missions les rendent infiniment utiles dans ce diocèse. Au surplus , leurs enseignements, uniquement fondés sur les maximes évangéliques, ne peuvent être propres qu’à y inspirer aux sujets du roi le plus inviolable attachement et la soumission la plus parfaite pour leur souverain. Votre zèle pour la religion est si connu, Monseigneur, qu’il m’assure déjà l’honneur de votre protection pour ces religieux. Le bien de l’Église, et ce témoignage que je dois à la vérité , qui sont les seuls motifs qui m’engagent à agir dans cette circonstance, me font espérer que vous voudrez bien ne point désapprouver la liberté que je prends.

Je suis , etc.

Signé : Sainte-Colombe , vicaire général.

Lettre de Louis-Henri de Roche fort-Dallg , évêque de Chalonsur-Saône, au chancelier. ( 8 octobre 1701.)

Monseigneur,

L’intérêt bien sincère que je dois prendre à la gloire de la religion et de l’État ne me permet plus de garder le silence sur l’arrêt du fi août dernier; on y rend suspects les sentiments de fidélité et de soumission au souverain des premiers pasteurs, on les dégrade et on les avilit en les dépouillant d’une partie essentielle de leur autorité, qui consiste à veiller et à commettre pour l’instruction de la jeunesse, et on les y rend coupables d’avoir confié ce soin aux jésuites; il n’y a eu jusqu’à ce jour aucune loi qui leur ait interdit ce choix , et par quel crime aurions-nous perdu cette prérogative, qui est liée nécessairement au caractère dont nous sommes revêtus 1 Nous sommes plus à portée que personne, Monseigneur, de connaître les sentiments des jésuites, et nous les voyons de plus près que bien d’autres; la confiance que je leur donne

avec tous mes confrères prend sa source dans la pureté de leur doctrine et de leur fidélité au roi.

Je vous supplie de faire entendre au pied du trône les justes alarmes que nous concevons, si les secours qu’ils nous procurent venaient à nous manquer.

Signé : L. H. , évêque de Cfuîlon-sur-Saône.

Lettre de François de Saint-Jean de Prunières, évêque de Grasse, au chancelier. (12 octobre 1761.)

Monseigneur ,

L’arrêt du parlement de Paris rendu contre les jésuites a paru si vif et si éloigné des sentiments qu’ils enseignent dans nos provinces, qu’on s’attendait à en voir la cessation ou du moins la révocation presque aussitôt qu’il a paru. Il subsiste cependant, et nous voici bientôt au terme fatal de son exécution; quel mal ne va-t-il pas causer à la religion, et quel préjudice ne portera-t-il pas à l’éducation de la jeunesse, si vous n’avez la bonté de la représenter à Sa Majesté qui, accablée par la multitude des atTaires, ne peut faire attention à toutes les autres! Je n’ai nulle relation particulière avec aucun membre de cette société; la force de la vérité , et ce que j’ai vu dans trois villes, où ils ont des collèges considérables , m’oblige à vous assurer que c’est un des ordres religieux où les mœurs sont les plus pures, la doctrine la plus saine, et où j’ai connu le plus de soumission à la personne sacrée du roi. Serait-il possible que, dans tant de chaires qu’ils remplissent, et (pie dans toutes leurs instructions particulières , personne ne se fût aperçu des sentiments que leur impute l’arrêt du parlement de Paris?

Vous êtes , Monseigneur, trop zélé et trop équitable pour ne pas travailler à leur faire rendre justice.

J’ai l’honneur, etc.

Franç., évêque de Grasse.

DOCUMENTS. CliAl1. IV.

Lettre de Joseph de Saint-André Marnays de Verset, évêque de

Couserans, au chancelier. (10 octobre 1701.)

Monseigneur,

Je vois avec autant de douleur que de surprise l’orage prêt à fondre sur les jésuites de ce royaume. Je n’étais point étonné jusqu’à présent que les impies et les hérétiques se déclarassent cont re eux, que les suppôts de Satan leur déclarassent la guerre, que l’enfer en furie cherchât à anéantir leur société. Je les trouvais heureux de soull'rir la persécution pour l’amour de notre Maître, et je trouvais dans les bonnes œuvres que je leur voyais faire journellement la cause naturelle de la haine que leur portaient des gens sans mœurs et sans religion, dont le royaume n’est que trop malheureusement rempli. Mais qu’une cour respectable, dépositaire de l’autorité du fils aîné de l’Église, veuille proscrire une compagnie si utile depuis longtemps à l’Église et à l’État, voilà ce que je ne pourrais me persuader, si je n’avais vu depuis peu de jours les arrêts surprenants que vient de rendre cette même cour.

Tous les évêques de France rendront avec plaisir le témoignage le plus vrai du zèle qu’ils ont remarqué dans ces pères pour le bien de la religion. Combien de travaux pénibles n’ont-ils pas entrepris dans nos diocèses ! Missions, retraites, prédications, confessions ; rien ne les a rebutés, ni la rigueur des saisons, ni l’horreur des lieux, ni la grossièreté des habitants, ni les calomnies, ni les railleries, ni les persécutions qu’ils ont eu à essuyer : tout a été pour eux un sujet de mérite et un nouveau motif pour travailler avec plus d’empressement à la vigne du Seigneur. Nous les av ons vus prêcher la morale la plus saine et la plus orthodoxe, exhorter les fidèles à se soumettre aux puissances, réprimer même les murmures des habitants de la campagne lorsqu’ils se plaignaient des impôts multipliés, et leur apprendre en chaire que la religion exige d’eux la soumission la plus entière, le dévouement

le plus inviolable, l’amour et le respect le plus sincère pour l’auguste monarque qui nous gouverne. Pourquoi donc imputer aux jésuites de ce royaume une morale aussi corrompue, des sentiments aussi pervers que ceux dont on les accuse aujourd’hui? Il n’en est aucun parmi eux qui rte les condamne hautement, qui ne proscrive même d’esprit et de cœur les livres de quelques-uns de leurs anciens confrères, qui contenaient des maximes si fausses et si abominables. Si on excepte un de leurs membres qui a pu dire sur cette matière quelque chose d’équivoque et sujet à une mauvaise interprétation, nul jésuite français n’a rien dit ni écrit qui peut tendre à le faire soupçonner d’avoir eu de pareils sentiments. Faut-il donc imputer aux jésuites de ce royaume des maximes avancées par des étrangers qui n’ont écrit que sur la foi de saint Thomas, de saint Antonin, de saint Raymond, de Gerson et de plusieurs autres docteurs de tous les différents ordres religieux ; et qui, en adoptant leurs sentiments, ou en les rendant mal, ont av ancé des propositions qui font horreur aux jésuites français comme aux autres sujets du roi? Aussi plusieurs d’entre eux ont-ils enseigné dans leurs écrits la réprobation d’un pareil système. Mais on veut les perdre, et les perdre seuls ; car on pourrait accuser du même crime, et peut-être avec plus de vraisemblance et plus de preuves, d’autres corps religieux moins utiles à l’Église. J’ajoute que les jésuites rendent service à l’État , et c’est aussi ce qui me les rend chers dans l’ordre de la société. J’ai éprouvé par moi-même la bonté et la solidité de l’éducation qu’ils donnent à la jeunesse. Combien de grands du royaume n’ont pas éprouvé la même chose ! et si nombre de ceux qui veulent aujourd’hui les proscrire voulaient rappeler le temps de leur jeunesse, et se rendre à la justice et à l’évidence, ils conviendraient que, loin de leur avoir entendu débiter des maximes pernicieuses, ils ne les ont entendus débiter que les vrais principes de la religion et de l’attachement le plus parfait pour le roi.

Daignez, Monseigneur, faire parvenir au pied du trône

le témoignage unanime des évêques de France en faveur des jésuites. Nous regardons ces pères comme nos plus fidèles coopérateurs dans l’œuvre de Dieu; nous avons plus de confiance en eux , parce que nous sommes plus sûrs de l’orthodoxie de leurs sentiments et de leur soumission sincère à toutes les décisions de l’Église ; parce qu’enfin nous trouvons chez eux plus de gens de mérite , de vertu et de talents que dans les autres ordres religieux. Accordez votre protection à ces victimes innocentes que l’on veut sacrifier, soyez leur ange tutélaire, inspirez au roi de suivre les seuls sentiments de son cœur pour la religion , et de n’écouter aucune autre voix; bientôt l’orage sera dissipé , le calme renaîtra , et nous ne cesserons de bénir le monarque qui aura exaucé nos prières, et le ministre fidèle qui lui aura fait passer nos vœux.

Je suis, etc.

Signé : Joseph , évêque de Coûterons.

Lettre de Bonaventure Bauyn , évêque d'Uzès , au chancelier.

( 12 octobre 1761. )

Monseigneur ,

Je ne puis refuser à la vérité et à mes sentiments sur la situation désolante, où se trouvent les jésuites par les arrêts portés contre eux le 6 août dernier, de leur rendre le témoignage qui leur est dû au sujet des imputations odieuses dont on les accable; et je ne crois pas pouvoir mieux l’adresser qu’au chef respectable de la justice, pour le faire passer jusqu’au roi. J’ai été élevé dans leur collège , et depuis ce tempslà je ne les ai pas perdus de vue dans tous les endroits où j’ai été. Je les ai employés dans mon diocèse dans les prédications, dans les retraites , dans les missions; et je les emploie journellement dans cette ville, où ils ont une maison de mission destinée, à remplir l’a vent, le carême et la dominicale ; ils confessent , ils dirigent , ils ont soin d’une congrégation dans

tous les temps. Non seulement je n’ai rien vu qui puisse donner atteinte à leur réputation siir la fidélité due au souverain, mais j’ai été témoin, et je le suis tous les jours, de leur dévouement à la personne saci-ée du roi , et de leur soumission sans réserve à tout ce qui porte le caractère de son autorité.

Surpris au dernier point des accusations les plus graves qui n’avaient été jusqu’ici que dans la bouche de leurs ennemis déclarés, je ne l’ai pas été moins qu’on ait cherché les sentiments des jésuites de France dans des auteurs anciens et oubliés , auteurs étrangers à la nation , et tant de fois désavoués par leur société. 11 était plus naturel de consulter le témoignage que peuvent rendre de toutes parts ceux qui ont été élevés chez eux. En effet, en est-il un qui se soit plaint des maximes qu’ils ont entendues de leur bouche sur la soumission due au prince? Mais puisqu’il faut les juger par leurs auteurs, et que contre toute sorte de justice on fait re- <• tomber sur la société entière des jésuites le sentiment de quelques particuliers, quoique désavoués par le corps, je puis avec bien plus de raison faire valoir en faveur des jésuites français qui ont donné de nos jours, dans des écrits de notre langue répandus partout, des témoignages de leur éloignement d’une doctrine qu’ils détestent. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à lire ce que pensent les pères Gatrou 1 et Rouillé des parricides qui ôtèrent la vie à César ; le père d’Avrigny », de l’exécrable attentat sur la vie d’Henri IV; le père Berthier », sur l’affaire de Jean Petit. Les bornes d’une lettre ne permettent pas de rapporter les textes des auteurs, mais je ne puis m’empècher de rappeler un fait qui prouve que les jésuites n’ont pas attendu à ces dernière temps à traiter de doctrine détestable celle qui enseigne le tyrannicide. L’arrêt même

* Histoire romaine, t. XVII, p. 367.

* Mém. chr. et dogm. 1. p. H6, sous l’an 1610.

3 Hist. de l'Église gallicane, liv. XLIV, p. Ï37 el suit., et liv. XLVj p. 397 et suiv.

228 DOCUMENTS. CHÀF. IV.

qui reçoit M. le procureur général appelant comme d'abus

de leurs constitutions m’en fournit la preuve.

On y voit, à la page 1 0, une défense formelle du P. Aqua vi va, leur général, sous peine d’excommunication, de tenir ou d’enseigner cette doctrine en public ou particulier, ni souffrir qu’elle soit enseignée par eux. Cette défense inouïe, dans les termes les plus forts, fut sollicitée par la société; et ce qui ne peut être oublié, par des jésuites de France, (fui, non contents de s’être munis de l’attestation du cardinal de Gondi pour rendre justice à leurs sentiments et à leur conduite , jugèrent à propos de se précautionner du côté du général , pour empêcher que la témérité de quelques écrivains particuliers ne suscitât dans la suite à tout le corps une affaire semblable à celle qu’ils éprouvent aujourd’hui. Une défense aussi précise , qui exprime la doctrine du corps bien mieux que quelques auteurs particuliers, semblait devoir mettre pour toujours à l’abri d’une pareille accusation, la société entière, et surtout les jésuites de France , qui l’avaient procurée. Elle est pourtant apportée contre eux cette même défense, en preuve de leur attachement à cette affreuse doctrine, et on fait valoir à ce sujet l’obéissance aveugle que leurs constitutions leur recommandent envers toute volonté du général, sans examen de la justice d’aucun ordre émané de lui : ce sont les termes de l’arrêt. A-t-on donc montré dans les textes qui y sont rapportés quelques traces de cette volonté du général qui mette en péril la vie des rois? Il n’y en a aucun qui soit contraire ou qui mette des bornes au décret d’Aquaviva. Je lis le texte cité sous la page 5 , en preuve de cette obéissance aveugle qui se livre, dit-on, à tout, sans examiner rien : j’y vois, à la vérité, le pouvoir du général bien établi pour tout ce qüi concerne la discipline et la manutention des règles; une obéissance qui exclut toute résistance des inférieurs à cette même discipline et à ces règles; et c’est à ce pouvoir du général , à cette obéissance des inférieurs, qu’est dù le maintien de cet institut dans la pureté de sa nais-

sance ; mais ces textes ne disent ni n’insinuent rien au delà, Qui pourrait être etFrayé du terme d’obéissance aveugle ? On trouve la même expression dans tous les instituts monastiques ; les raisons et les comparaisons dont on l’appuie n’ont rien qui ne doive édifier, quand cette obéissance n’a pour objet que les règles d’un institut reçu et approuvé par l’Église, 11 suffit de connaître le penchant de l’homme à se révolter contre ses supérieurs et le désordre que le défaut de subordination produit dans tous les états pour justifier cette obéissance qu’on reproche aux constitutions des jésuites ; elle n’est point illimitée , comme on pourrait le conclure de l’arrêt. Cette obéissance parfaite qui regarde le supérieur, quel qu’il soit , c’est-à-dire le supérieur particulier aussi bien que le général, comme tenant la place de Jésus-Christ même, connaît des bornes ; elle doit s’arrêter quand il y a péché ; elle n’a lieu que dans les cas où il n’y a aucune sorte de péché. C’est ainsi que parlent les constitutions en plusieurs endroits; les déclarations publiées avec les constitutions mêmes et qui ont la même autorité les confirment expressément sur ce point. Cette restriction essentielle se trouve surtout à l’endroit des constitutions cité dans l’arrêt, page 6. Elle précède immédiatement les paroles qu’on objecte aux jésuites ; que ne la rapportait-on 1 Cette restriction seule aurait tout expliqué, tout justifié, et surtout elle ôterait jusqu’au soupçon d’une obéissance qui porterait les inférieurs à commettre le plus horrible des crimes.

Je n’entreprends pas, Monseigneur, de renfermer sous les bornes d’une lettre tout ce qu’il y aurait à dire pour la justification des jésuites sur tous les articles qui leur sont reprochés. L’esprit d’équité qui vous règle vous fera sentir mieux que je ne le pourrais dire ce qu’il faut penser des griefs multipliés contre eux dans l’arrêt, et ce sentiment d’équité vous portera à représenter à Sa Majesté le tort que reçoit un corps entier d’être rendu responsable des sentiments affreux qu’il a toujours hautement désavoués; d’être, en conséquence,

230 DOCOIENTS. CHAP. IV.

flétri et proscrit par un arrêt , sans de nouveaux griefs , et sans avoir été appelé ni entendu dans ses défenses. C’est pourtant un oorps utile à l’État, par l’éducation de la jeunesse, à laquelle il se dévoue , par les belles lettres et le goût des sciences , qu’il cultive en tout genre avec soin et avec succès; c’est un corps utile à la religion, par son attachement à la saine doctrine , par l’étude de la théologie, par la prédication et la direction des âmes, par les congrégations, les retraites, et les missions auxquelles il est employé avec fruit; c’est un corps enfin établi dans le royaume par lettres patentes, dûment enregistrées, qui jouit de son état depuis 200 ans. Pourrait-il en être privé par une autre autorité que celle qui l’a établi 1 1l doit son existence au bienfait du prince; c’est au prince qu’il appartient de soutenir son bienfait, quand celui qui l’a reçu ne s’en est pas rendu indigne. Votre amour pour la religion et pour l’État vous rendra sensible-, Monseigneur, à la destruction (l’un corps qui travaille aussi utilement et depuis si longtemps pour le public ; et c’est le même motif qui m’intéresse à sa conservation , et qui m’anime à lui rendre le témoignage que méritent ses services,

J’ai l’honneur, etc.

Signé : B., évêque d’Uzès.

Lettre de Jean- Baptiste-Joseph de Fontange , évêque de Lavaur, au chancelier. (12 octobre 1761.)

Monseigneur ,

Je viens avec confiance déposer dans votre cœur la vive douleur dont le mien est pénétré à la vue de la manière indécente dont le parlement de Paris vient de traiter les jésuites. La droiture de vos intentions, votre attachement à l’État et votre amour pour la religion m’encouragent à prendre la défense d’une société respectable, uniquement occupée du bien de l’Église et do l’État. Dans les temps les plus orageux

ACTES DES ÉVÊQUES DE FRANCE, elle trouva une protection assurée dans vos illustres aïeux 1 ; son innocence et la justice de sa cause lui assurent aujourd’hui la vôtre , que j’ose solliciter pour elle.

Fut-il jamais un temps, Monseigneur, où elle en eut plus de besoin? Le parlement de Paris, déchaîné contre elle, semble avoir juré sa perte, sans que rien soit capable de l’arrêter. Le roi lui adresse-t-il une déclaration pour suspendre son activité ? ne reconnaissant d’autre autorité que la sienne , s’il fait semblant d’obéir, c’est pour marquer avec plus d’éclat le mépris le plus formel pour ses ordres, et, n’écoutant que la passion, il donne dans le même moment deux arrêts où elle s© montre si à découvert que les personnes qui aiment 1e bien et qui sont le plus sincèrement attachées au roi en sonconsternées, et que les ennemis mêmes des jésuites en sont surpris. Et qui ne serait étonné, Monseigneur, de voir un corps où doit toujours présider la justice , et qui se donne dans ses remontrances pour un oracle infaillible de la vérité, flétrir avec ignominie une société respectable, et réputer comme coupables d’une doctrine impie , détestable et régicide , plus de trente auteurs , recommandables par leur science et leur vertu et par les dignités dont quelques-uns étaient revêtus , ne rapportant que le titre de leurs livres, sans citer leurs textes, sans les confronter avec les théologiens des autres ordres qui écrivaient dans leur temps ou qui avaient écrit avant eux , sans exposer les principes de leur décision et les conséquences qu’ils désavouaient, sans faire attention aux temps et aux pays dans lesquels ils écrivaient ?

Quelque passionnée que soit cette première partie de l’arrêt , elle ne l’est pas assez pour préparer à la deuxième un esprit même prévenu contre les jésuites ; on ne lit qu’avec indignation les dispositions qu’elle contient. Peut-on en effet. Monseigneur, n’être pas scandalisé de voir, sur une accusation

1 Les Lamoignon, entre autres le célèbre Guillaume de Lamoignon, premier président du parlement de Paris, ont été les protecteurs les plus dévoués de la compagnie.

vague , condamner toute la société des jésuites comme une troupe de scélérats, de meurtriers, de parricides, fermer leurs noviciats, interdire leurs écoles, proscrire et anéantir leurs congrégations et les autres exercices publics de piété; intéresser la fidélité , l’amour des sujets pour la conservation de la personne sacrée du roi, pour leur défendre et leur empêcher de confier aux jésuites l’éducation de leurs enfants? La France étonnée n’a poussé qu’un cri unanime contre l’injustice de cette vexation , d’autant plus odieuse que plusieurs jésuites ont écrit contre les maximes qu’on impute à leurs confrères, et que ce qu’il y avait de répréhensible dans ces auteurs a été défendu et proscrit par les souverains pontifes et parle clergé de France. Leurs supérieurs généraux n’ont-ils pas été les premiers à leur défendre , sous les peines les plus grièves, d’enseigner ces sentiments pernicieux? Ont-ils réclamé? Se sont- ils révoltés contre leurs décisions? Ont- ils enseigné depuis cette doctrine proscrite? Qu’on parcoure tous les livres imprimés depuis un siècle; qu’on lise leurs cahiers; qu’on interroge leurs auditeurs; qu’on consulte un nombre infini de personne? qui ont étudié sous eux ; qu’on demande aux villes dans lesquelles ils sont établis , si ces pères enseignent une doctrine meurtrière , et si c’est en conséquence de leur doctrine que se commettent les assassinats ? ils vous répondront sans balancer que les principes de religion que ces pères leur ont enseignés dès l’enfance , que les retraites qu’ils donnent, que les missions qu’ils font, et que les congrégations établies chez eux , bien loin d’exciter les esprits à la révolte, à la scélératesse, au parricide, ne les portent qu’à la piété , à l’humanité, à la réforme des mœurs, au service de la patrie, à la fidélité et à l’amour du roi.

Quelle règle de justice a donc suivie le parlement dans ses arrêts? si les jésuites de nos jours sont irréprochables dans leur conduite et irrépréhensibles dans leur enseignement, était-il permis de les proscrire, parce que quelques-uns de leurs auteurs , étrangers presque tous , se seraient rendus

coupables ? A vaut de les noircir, ne fallait-il pas les convaincre de soutenir ces détestables maximes et d’en infecter l’esprit et le cœur de la jeunesse? Les plus téméraires, ensuite, ont-ils jamais avancé dans la spéculation des principes aussi affreux que ceux que l’on suit à l’égard de la société ? Où en serions-nous, Monseigneur, si l’on pouvait imputer les fautes de quelques membres .à ceux qui leur succèdent? Quel ordre religieux , quel corps de l’État pourrait éviter une pareille condamnation? Que deviendrait le parlement lui-même, si, arrachant des ténèbres des arrêts rendus dans des temps de trouble et d’horreur, on lui montrait le procès fait au roi; le jour d’un exécrable régicide consacré par des processions et d’immortelles actions de grâces; le feu de la sédition soufflé, allumé dans tous les coins du royaume , les propositions les plus contraires à nos lois fondamentales avancées et soutenues ? combien de fois les rois n’en ont-ils pas été indignés et ne les ont-ils pas réfutés par la bouche de leurs chanceliers ! Si l’on jugeait des hommes par des excès passagers ou occasionnés par les circonstances, abolis par le laps du temps et détestés aujourd’hui , n’est-il pas évident que les jésuites, au lieu d’avoir à se défendre contre des ennemis qualifiés et respectables, n’auraient à combattre que des criminels dignes de toute l’animadversion des lois?

Le second arrêt, du même jour, est marqué comme le premier au coin de la haine et de la passion. Le parlement ne représente l’institut des jésuites et les bulles qui le confirment que comme l’assemblage monstrueux des abus les plus énormes, les plus contraires aux lois de l’Église, à l’autorité des magistrats et à la sécurité de nos rois. Des personnes qui réfléchissent peuvent-elles se former et réaliser de pareils fantômes ? Et reconnaitra-t-on à ce portrait des constitutions dont tout le monde avait admiré jusqu’ici la sagesse, la prudence et la modération? L’ouvrage de tant de papes, de tant d’hommes de piété et d’une prudence consommée, de plusieurs saints canonisés par l’Église, ne sera donc, aux yeux d’un par-

lement chrétien qu’un ouvrage diabolique, et n’aura produit qu’un corps détestable qui ne tend qu’à la honte, au malheur et à la destruction du genre humain ? A en juger par les effets. Monseigneur, on penserait bien différemment. Les ennemis des jésuites, qui furent presque toujours les ennemis de l’Église, de la religion et de l’État, ont eu beau examiner leur naissance et leur progrès, exagérer les pernicieuses maximes de leurs auteurs, les couvrir dans l’un et dans l’autre monde des plus noires calomnies, dénigrer et empoisonner leurs vues et leurs actions; il est cependant incontestable qu’aucun ordre n'a produit tant de grands hommes dans tous les genres; qu’ils ont été les principaux déf enseurs de l’Église contre les hérétiques; qu’ils ont prodigué leur sueur et leur sang pour établir la foi parmi les infidèles ; que c’est de leur sein que sont sortis les plus fameux prédicateurs, les plus zélés missionnaires, et une inimité d’auteurs et de professeurs qui ont illustré l’Église, l’État et les lettres par leurs écrits et par leurs talents. Gomment un institut si abusif, un arbre si vénéneux a-t-il pu ' produire des fruits si excellents, des hommes si chers à la religion et à la patrie?

Mais quels sont-ils, ces abus. Monseigneur, pour être peints au public avec de si noires couleurs? renversent-ils les lois de la nature, les principes immuables de l’équité ? donnent-ils atteinte à l’honneur et à la vie des citoyens, à la sûreté de nos rois? S’ils portaient cet odieux caractère, est-il à présumer que les souverains pontifes les eussent accordés et confirmés? que saint Ignace et ses savants et pieux compagnons les eussent sollicités ou reçus ? Il y a de l’abus, je l’avoue, dans ces privilèges; mais cet abus n’est autre chose que l’opposition à nos lois, à nos usages et à nos moeurs ; ce sont des privilèges que les papes se croient en droit d’accorder, et dont ils avaient déjà gratifié d’autres ordres, ou des clauses de style sur lesquelles on fait semblant de s’alarmer, quoiqu’on en ait autorisé et enregistré plusieurs fois de semblables. Je veux, Monseigneur, que ces gi-âces extraordinaires renferment quelques abus, et

qu'on ne puisse en user en France sans causer quelque trouble et quelque confusion dans l’État : un privilège abusif est-il à craindre lorsqu’il a été rejeté, et que ceux qui l’ont obtenu y ont renoncé, lorsqu’il est par rapport à l’État comme s’il n’existait pas, et que jamais il n’a été réclamé ? Le parlement le sait, la déclaration en est inscrite sur ses registres depuis plus de deux cents ans, que les jésuites, en demandant d’être reçus dans le royaume, n’entendaient préjudicier aux lois royales, libertés de l’Église, concordat fait entre le saintsiège apostolique d'une jmrt , et la majesté du roi d’autre part , ni aux droits épiscopaux , paroissiaux , ni aux chapitres et autres dignités , mais seulement qu’ils fussent reçus comme religion approuvée, avec la susdite limitation et restriction. Il sait que l’assemblée de Poissy ne les reçut qu’à ces conditions, et que l’acte d’enregistrement de la délibération de cette assemblée le renferme expressément; il sait que, fidèles à leurs promesses, les jésuites n’ont plus revendiqué ces concessions extraordinaires; qu’ils n’ont jamais refusé les dîmes, les tailles, ni les autres subsides auxquels les biens ecclésiastiques sont soumis; qu’ils n’ont jamais pensé à excommunier les princes, les magistrats et les autres infracteurs de ces privilèges. Le parlement le sait; et comment ose-t-il donc les leur reprocher comme s’ils étaient aujourd’hui le fondement de leur existence, la source de mille troubles, de mille divisions?

J’abuserais de votre patience, Monseigneur, et je passerais les bornes d’une lettre qui n’est déjà que trop longue, si je voulais entrer dans le détail de tous les autres défauts de ce second arrêt , des contre-sens dans lesquels on prend le texte des constitutions , des passages tronqués et par conséquent falsifiés, de l’ignorance que l’on affecte touchant l’étendue de l’obéissance religieuse et de l’obligation qu’imposent les règles à ceux qui les ont embrassées , de l’indécence avec laquelle on se lève contre l’autorité du général qu’on veut rendre odieuse, ou la représenter comme monarchique , quoique , dans la réalité , elle lui soit bien inférieure et n’en emprunte

que quelques traits. Une expérience suivie n’a-t-elle pas prouvé que cette autorité du général, bien loin de rendre malheureux ceux qui y sont soumis , n’a servi qu’à maintenir parmi les jésuites l’union, la paix et la régularité?

Vous voyez , Monseigneur, avec quelle franchise et avec quelle sincérité je vous ouvre mon cœur. C’est un évêque plein d’attachement pour la religion et pour ceux qui la défendent, qui écrit au premier et au plus grand magistrat du royaume, dont il connaît la justice , le zèle et la piété.

Vous le savez , Monseigneur, tandis que l’autorité civile a favorisé et soutenu les ministres de la religion, tout tendait à la paix et à la destruction de l’erreur. On exigeait sans contradiction les billets de confession , on refusait les sacrements aux indignes sans exciter de plaintes : personne n’était surpris de voir refuser la sépulture aux plus coupables. Qui est-ce donc qui a allumé le feu de la guerre, échauffé les esprits, répandu les désordres , autorisé les sacrilèges et le mépris de la religion ! Que ne puis-je , Monseigneur, tirer un voile épais sur tous ces malheurs et sur ceux qui en sont les auteurs ! puissent-ils rentrer en eux-mêmes et reconnaître enfin que la tranquillité du monarque , la félicité des peuples et le bonheur de l’État dépendent du concours du sacerdoce et de l’empire. La Bulle ne serait plus un prétexte de trouble; elle n’aurait plus d’ennemis, si le parlement s’était montré aussi zélé que le prince à la soutenir de toute son autorité. Ce sont leurs préventions contre ce décret dogmatique et irréformable de l’Église qui leur ont rendu odieux les corps qui lui étaient le plus attachés. La soumission des jésuites fait aujourd’hui leur crime; ils cesseraient d’être coupables , s’ils pouvaient se résoudre à cesser de défendre la vérité et de combattre l’erreur; mais trop éclairés sur l’étendue de leurs devoirs, trop attachés à l’Église, les persécutions les plus vives ne pourront les ébranler, et on ne les forcera jamais à se prêter à un système qui ne tend qu’à perdre la religion en France, et à perpétuer une hérésie bien plus capable d’ébran-

1er le trône que les principes odieux dont on cherche à les noircir. Pénétrés de ces sentiments , ils deviendraient la victime de l'acharnement de leurs persécuteurs , si le Tout- Puissant, qui n'abandonne jamais ses serviteurs, ne leur avait préparé une ressource assurée dans la bonté du roi, qui aime la religion et ses ministres, dans votre protection , qui fut toujours l’asile de l’innocence opprimée, et dans le témoignage que nous sommes tous obligés de rendre à la pureté de leur doctrine, au zèle éclairé, plein de retenue et de sagesse, avec lequel ils remplissent les fonctions les plus importantes et les plus pénibles du saint ministère.

J’ai l’honneur, etc.

Signé : J. J., évêque de Lavaur.

Lettre de Joseph-Guillaume, évêque de Basle, au chancelier.

Monseigneur ,

Obligé, comme je suis par état, à veiller au dépôt de la foi et de la sainte doctrine de l’Église de Dieu, rien ne m’a affecté davantage, Monsieur, que ce qui s’est répandu depuis peu de la morale et de la doctrine erronée qui devaient être reçues par les jésuites ; et le soin pour mon troupeau ne m’a point permis de rien négliger dans toutes les recherches pénibles pour découvrir ce que ces pères enseignaient ; mais les témoignages qui m’en sont venus de la partie de mon diocèse surtout qui est en Alsace , m’ont heureusement bien rassuré, et je dois, en vérité, dire qu’il est à désirer que le monde entier croie et pratique ce que ces religieux enseignent devoir être cru et pratiqué, daus l’obéissance surtout, et la fidélité en tout temps et en tout cas inviolable envers le souverain. Je n’ai donc pas voulu omettre, Monsei-

DOCUMENTS. CHAP. iVi

gneur, de leur rendre cette justice auprès du premier magistrat de la France, par le témoignage que j ai l'honneur de vous joindre ici.

Je suis, etc.

Signé : Joseph-Guillaume , évêque de Basic. Porentruy, 13 octobre 1761.

Lettre de Jean - Marie de Cattelan, évêque de Rieux , au chancelier. (16 octobre 1761.)

Monseigneur ,

Je croirais manquer si, durant l’orage qui s’est élevé contre les jésuites du royaume, je gardais le silence, et si je ne rendais en cette occasion un témoignage formel à la vérité en ce qui les concerne. 11 y a longtemps que je connais et que je fréquente ces pères ; ils n’ont pas, à la vérité, d’établissement dans mon diocèse , mais je les y emploie volontiers quand l’occasion se présente ; et je me crois obligé de dire en leur faveur que leur doctrine m’a toujours paru bonne et leur morale pure; qu’ils s’emploient avec une ardeur et un zèle particulier à l'éducation de la jeunesse et à l’instruction des peuples; que leurs congrégations, leurs retraites, leurs missions produisent des fruits infinis ; qu’ils prêchent et pratiquent constamment la soumission au souverain ; qu’ils secondent en tout les pieuses intentions des évêques; et je n’ai jamais aperçu en aucun d’eux la moindre trace de cette doctrine détestable qu’on leur impute; de sorte que je ne puis m’empêcher de les regarder comme très-utiles à l’Église et à l’État ; et que je crois que ce serait un malheur pour l’un et pour l’autre, si leurs ennemis venaient à réussir dans les projets qu’ils ont formés contre eux. J’espère que vous

agréerez que je dépose entre vos mains ce témoignage que la conscience me dicte pour le faire passer jusqu’au roi, si les conjonctures le demandent.

J’ai l’honneur d’être, etc.

Signé : J. M., évêque de Rieux.

Lettre de P. -Fr. Xavier de Reboul de Lambert , évêque de Saint-Paul-Trois-Chûteaux , au chancelier. ( 19 octobre 1 161 .)

Monseigneur,

Je me crois obligé d’avoir l’honneur de vous faire part de l’effet qu’ont produit dans mon diocèse les arrêts du parlement du 6 août dernier, et sa résistance persévérante aux volontés du roi. Les protestants et les libertins en triomphent ouvertement , et tous les gens de bien qui réfléchissent sur les suites de cette affaire en sont consternés, parce qu’elle n’annonce rien que de funeste pour la religion.

Il n’y a point de corps aussi attaché à la saine doctrine et qui la soutienne aujourd’hui avec plus de modération que celui des jésuites; il n’y en a point qui soit plus soumis à l’autorité légitime ; et il serait bien à souhaiter pour le bonheur du royaume que le roi trouvât dans les parlements autant de fidélité et de soumission. Il n’y en a point enfin de qui on puisse retirer les mêmes secours pour la bonne éducation de la jeunesse, pour le ministère de la prédication et pour la direction des consciences.

Les arrêts rendus contre eux sont évidemment marqués ail coin de la hardiesse , de l’injustice et de la passion ; on y flétrit des religieux honorés de la confiance du roi , de la famille royale , et de tous les honnêtes gens qui les connaissent, sans qu’ils soient convaincus, sans qu’ils soient même accusés d’aucun délit personnel. On veut détruire un corps tout dévoué à la sanctification des âmes , Sous prétexte

240 documents, chap. lv.

que quelques-uns de ses membres ont enseigné hors de la monarchie , il y a plus d’un siècle, des maximes auxquelles les jésuites français sont certainement bien éloignés de se conformer. On ose, dans un royaume catholique, censurer des constitutions approuvées par l’Église depuis plus de deux siècles , admirées par toutes les personnes versées dans les voies de la perfection, et dont l’exécution justifie la sagesse , puisqu’il n’y a point de corps aussi tranquille dans son gouvernement que celui des jésuites : on veut leur faire un crime de certains privilèges qui sont sans exécution, surtout en France; tandis qu’on ne devrait les regarder que comme le témoignage et la preuve des services qu’ils ont rendus à l’Église.

On trouvera dans tous les ordres religieux des casuistes qui ont enseigné la même morale que celle qu’on reproche aux jésuites. On y trouvera une dépendance égale, sinon dans le fait, du moins dans le droit et dans l’obligation; on y trouvera des privilèges et des exemptions contraires à notre discipline; il faudrait détruire aussi ces corps pour agir conséquemment.

Vous êtes , Monseigneur, le dépositaire de l’autorité royale, et vous sentez l’atteinte que lui donnent les arrêts du parlement; ils n’en donnent pas moins à l’autorité de l’Église; et c’est pourquoi je prends la liberté de vous en porter mes plaintes. Je me flatte que vous voudrez bien avoir la bonté de les faire parvenir jusqu’au pied du trône.

J’ai l’honneur d’être, etc.

Signé : l’évêque de Saint-Paul.

ACTES DES ÉVÉQCES DE FRANCE. 24 i

Èettre de Joseph Morel de Morts, évêque de Viviers, au chancelier.

(20 octobre 1761.)

Monseigneur ,

Le zèle que nous devons avoir pour le salut de nos ouailles, le compte que nous avons à rendre au tribunal de Jésus- Christ des âmes qui nous sont confiées, ne permet point à un pasteur de se taire, quand il est question d’une cause aussi intéressante pour la religion que celle dont il s’agit aujourd’hui; les jésuites sont des ouvriers véritablement occupés de la gloire de Dieu , remplissant avec le plus d’exactitude leurs devoirs, qui se sont montrés avec le plus d’empressement pour défendre la religion , pour le service des malades , pour le soin des Ames, pour l’instruction et l’éducation des jeunes gens , et pour ramener dans tous les états les Ames à Jésus- Christ. Je puis attester, Monseigneur, que depuis 20 ans que je suis dans le diocèse de Viviers en qualité d’évêque ou de grand vicaire, personne ne s’est plus distingué que les pères jésuites dans les missions de mon diocèse. Les lieux les plus affreux par le climat, les cahutes les plus misérables, les rigueurs des saisons , le manque de toutes choses ne les a jamais dégoûtés quand il a fallu travailler pour l’œuvre du Seigneur. Tout le monde sait combien ils sont intacts du côté des mœurs; on se rappellera à jamais que les apparences du crime dans un de leurs religieux a été l’affaire du monde entier, j’ai été témoin des horreurs auxquelles on eut recours pour le trouver coupable; aussi il faut que leur réputation soit bien intacte, pour qu’on ne les prenne pas de ce côté-là.

Quant à leur doctrine, Monseigneur, je dois attester, comme si j’étais au tribunal de Jésus-Christ , que je n’ai jamais ouï de leur bouche que la soumission , le respect le plus profond, l’obéissance aux souverains et à toutes les personnes à qui Sa Majesté confie son autorité. S’ils avaient donné des principes dans leurs congrégations, dans leurs collèges ou dans le particulier capables d’altérer les sentiments que l’on doit à ceux

DOCüSfENÎS. CHAP. tT.

qui sont établis pour gouverner, combien de voix se seraient élevées dans le royaume! aAec quel soin n’aurait-on pas recueilli des témoignages qui auraient servi au triomphe de leurs ennemis contre une congrégation que l'on cherche à détruire et à dépeindre sous les couleurs les plus noires !

Monseigneur l’évêque de Montpellier attestera lui-même ce fait le plus honorable aux jésuites. Quand la peste fut déclarée à Aix et dans ses environs, la communauté des jésuites de Tournon en Vivarais écrit à Mgr l’archevêque quelle était prête à partir, au nombre de vingt et plus, pour aller se consacrer au service des pestiférés à sa première lettre. Vous savez que cette ville est à plus de trente lieues d’Aix et du diocèse de Valence. Un second témoignage qui n’est pas suspect est celui de M. le marquis de Villeneuve, ambassadeur à Constantinople pendant 1 3 ans ; il m’a assuré que pendant tout le temps qu’il avait été dans ce pays-là, ce qu’il avait vu de plus Inspecta ble, de plus édifiant et de plus zélé pour le salut des âmes étaient les jésuites. Voilà, monsieur, les preuves les plus authentiques de la piété et du mérite des pères jésuites. Voilà des sentiments bien opposés à ceux qu’on leur prête. Quel malheur pour l’Église de France si nous n’avons plus ce secours; si les ouvriers les plus capables de travailler à la vigne du Seigneur ne peuvent plus être employés dans des temps aussi tristes et aussi malheureux que ceux-ci, par le progrès que font tous les jours dans le royaume l’hérésie , l’impiété et l’irréligion. J’ai cru. Monseigneur, devoir vous exposer ces réflexions en rendant justice à la vérité, comme si j’étais à l’article de la mort.

Signé : Joseptî , évêque de Viviers.

Lettre de Claude Dronas de Boussey , évêque de Toult au chancelier. (24 octobre 1761.)

Monseigneur ,

J’ai dans mon diocèse sept missions de jésuites qui, jusqu’au moment de la violente rigueur dont ils sont menacés par les

arrêts du parlement de Paris , ont joui de la considération qu’ils méritent; je regarde ces arrêts comme une injure faite à tout le corps épiscopal, qui serait cornplicede l’enseignement continué de cette doctrine meurtrière et abominable qu’on leur impute, s’il y avait ombre de fondement dans une accusation aussi atroce, puisque c’est sous l’autorité des évêques que se fait cet enseignement. Quel que soit le motif de cette étrange proscription, elle est aussi injuste que préjudiciable à la religion. Obligé par devoir d’en protéger le ministère et les ministres, je dois à cette société le témoignage authentique que c’est de tous les ordres religieux celui dont la conduite est la plus irréprochable, le maintien le plus décent, les talents les plus précieux à l’instruction de la jeunesse et les plus utiles à l’Église. Bien loin que la doctrine des jésuites soit aussi pernicieuse qu’on le publie , nous avons à craindre, au contraire , qu’en nous ravissant les secours et les services que nous en tirons dans les dilTérents ministères qu’ils remplissent à notre satisfaction et à l’édification des fidèles, on ne substitue à la fidélité de leur enseignement, dont nous sommes les témoins , les garants et les seuls juges , une doctrine suspectent vraiment pernicieuse , qui , par le crédit qu’elle réprend depuis 10 années en France, a causé les maux de toutes espèces que nous éprouvons. C’est dans votre sein , Monseigneur, que je dépose mes chagrins et mes alarmes, en vous priant d’obtenir du roi de protéger efficacement la cause de ces dignes religieux. Plus le remède sera différé, plus le préjudice qu’on leur fait souffrir et à nous sera difficile à réparer.

Signé : Claude, cvêque de Tout.

Lettre de Félicien Bocon de la Mcrli'ere, évêque d’Apt , ou chancelier. (27 octobre 17GI.)

Monseigneur,

Les arrêts du parlement de Paris contre les jésuites présentent, à mes yeux et à ceux de tous les fidèles, la plus

UOCUAIE.NTS. CHAP. IV.

Ui

injuste oppression. Permettez qjie je vienne m’intéresser auprès de vous à la cause de ces religieux : la régularité de leurs mœurs, la pureté de leur doctrine , le zèle aident avec lequel ils se prêtent à servir l'Église et l’État, tout semblait devoir leur concilier une protection efficace contre des ennemis jurés qui ne cessent de combattre le vrai mérite. FallaiLil que l'humiliation de ces Pères sortit du sein d’un tribunal qui doit servir de rempart à la vérité? Entreprendre d éteindre un ordre dont on ne peut dissimuler l’utilité, c’est vouloir enlever à l’Église un secours que la Providence lui avait ménagé dans des temps difficiles; c'est... je n'ose en dire davantage, et je me borne à désirer que les projets des ennemis de cette société ne s’étendent pas aussi loin que leurs entreprises semblent l 'annoncer. Pour les colorer, on reproche aux jésuites une doctrine meurtrière; voilà une imputation bien injuste. Si dans des temps de trouble, et dans un siècle d’ignorance, quelques-uns de leurs pères ont hasardé des maximes fausses et dangereuses à cet égard, ignorait-on que c’était les principes généraux de tous les ordres et de tous les États dans ces temps malheureux? Ne sait-on pas que depuis plus d’un siècle ces maximes sont proscrites , et tout au moins aussi sincèrement de la part des jésuites que de, celle de leurs ennemis? Pourquoi donc leur en faire un crime aujourd’hui? J’ai fait une partie de mes études dans leurs collèges, et depuis que j’ai l'honneur d’être évêque, je les emploie avec succès dans mon diocèse; mais j’ose attester que je les ai toujours \us enseigner, d’après les Lares saints, la doctrine la plus propre à faire rendre au souverain le respect , l’amour et la soumission qui lui sont dus; et certes trouve-t-on, daus ce royaume, une seule personne à qui ils aient inspiré d'autres sentiments? On a sans doute senti la faiblesse de ce premier prétexte, et pour y suppléer, on attaque les constitutions même de cet ordre , mais y trouve-t-on quelques dispositions contraires aux maximesdu royaume? et n’est-ce pas par la sagesse même de ces constitutions que cette société se maintient

dans sa première ferveur ? 11 me parait donc , Monseigneur, que ce serait établir le principe de son relâchement ou de sa destruction , que de la soumettre à d'autres règles. Qu'il me soit encore permis d’observer que le parlement, par son arrêt, semble entreprendre tout à la fois et sur l’autorité royale et sur la juridiction ecclésiastique: sur l’autorité royale, à qui seule il appartient d’approuver ou supprimer un ordre religieux dans le royaume ; sur la juridiction ecclésiastique, à qui la connaissance de la doctrine et l’enseignement sont dévolus, soit par le droit divin, soit par les lois de l’État. Je craindrais de me rendre indiscret d’ajouter d’autres réflexions, quoique cette affaire en présente en foule, et je me borne, en finissant, à réclamer vos bons offices auprès du roi pour une société véritablement digne de sa protection et qu’il honore de sa confiance.

Signé : F., évêque d’Apt.

Lettre de Henri-Gaston de Lévis-Léran, évêque de Pamiei's, au chancelier. (1" novembre 1761 .)

Monseigneur,

Avec quelle confiance un évêque ne doit-il pas s’adresser à un magistrat qui comme vous aime la religion, et fait un des principaux devoirs de sa place d’en protéger les ministres ! Dans tous Ie3 siècles ils ont eu à combattre, et les plus zélés ont reçu les plus rudes assauts; les jésuites en éprouvent aujourd’hui de bien forts; mais que ne doit-on pas attendre des lumières et de l’intégrité des juges qui doivent examiner la régularité de leur conduite et la sagesse de leurs constitutions? ne doit-on pas être persuadé d’avance qu’ils triompheront de l’envie et de la calomnie?

Il y a vingt ans que je suis à Pamiers, où il y a un collège de jésuites; jamais il ne m’est revenu aucune plainte sur le compte d’aucun particulier : leur conduite a toujours été aussi édifiante qu’utile au public; ils sont chargés de plusieurs re-

traites et missions, ils les font avec autant de zèle que de fruit ; ils ne négligent rien pour l’éducation de leurs écoliers, ils se donnent tous les soins possibles pour former en eux des sentiments de religion qui ne peuvent que fructifier dans la suite. Si la prudence du roi exige de ne pas dissiper encore l’orage qui se forme sur leurs tètes, on peut du moins se flatter que les choses seront conduites de façon à le foire dans des temps heureux, et qu’il ne souffrira pas qu’on anéantisse un corps si utile dans son royaume, et rempli d’aussi bons sujets dont plusieurs ont mérité depuis plusieurs siècles la confiance des plus grands princes, qui font gloire d’être attachés à leur souverain enoore plus par inclination que par reconnaissance, et qui servent l’Église avec un zèle infatigable. Telle est leur position : foire leur éloge en leur rendant justice , c’est faire leur malheur en leur suscitant des envieux qui sont autant d’ennemis. Je crois, Monseigneur, que vous ne désapprouverez pas que je réclame, dans les circonstances présentes, votre protection pour un corps dont mon diocèse en particulier tire autant d’utilité ; il vous rendrait les mêmes témoignages que moi.

H. G., évêque de Pamiers.

Lettre de François de Beaumont d’Autichamp, évêque de Tulles, au chancelier (9 novembre 1761.)

Monseigneur,

Les tristes circonstances où se trouvent les pères jésuites m’obligent à vous rendre un compte fidèle de leur conduite dans mon diocèse. Ils ont dans la ville de Tulles un collège assez nombreux dans lequel ils enseignent la jeunesse pour toutes les classes jusqu’à la théologie exclusivement; ils instruisent avec zèle et application, soit pour les sciences, soit pour la piété ; leur conduite m’a paru toujours très-réglée et irréprochable. Depuis vingt et un ans que je suis chargé de ce diocèse, je les emploie avec une entière confiance à l'instruc-

tion des peuples et à la direction des âmes, et je n’aurais garde de le faire si je n’étais assuré de la bonté de leur doctrine et de la pureté de leur morale. Leurs congrégations, tant pour les écoliers que pour les autres fidèles, les retraites qu’ils donnent sous mes ordres et les missions qu’ils font fréquemment, produisent de grands fruits de piété. Us n’ont jamais été soupçonnés ici de penser mal sur la soumission qui est due aux souverains; en toute occasion, au contraire, ils prêchent et pratiquent cette soumission, et l’on n’a aperçu en eux aucune trace de cette horrible doctrine dont on les accuse. Les peuples les écoutent avec empressement, et je m’en sers même avec une très-grande utilité pour mes diocésains. Je serais très-souvent embarrassé si je ne les avais pas, étant sans contredit l’ordre religieux le plus réglé dans ses mœurs et le plus utile à la religion par ses talents et par ses travaux. Votre amour pour l’Église, Monseigneur, me fait espérer que vous voudrez bien les honorer de votre protection , et faire du témoignage que ma conscience et mon devoir m’obligent de leur rendre, l’usage que vous croyez leur être le plus favorable. Tous les corps de cette ville me prient, Monseigneur, de mettre dans ma lettre les certificats qu’ils se croient obligés de donner en faveur des pères jésuites, qui sont généralement très-aimés et très-estimés dans mon diocèse.

François, évêque de Tulles.

Lettre de Mathias-Louis de Beaupoil de Saint- Aulaire, évêque de Poitiers, au chancelier. ( 10 novembre 17(31.)

Monseigneur,

Si je suis des derniers à vous témoigner la peine que m’a causée l’arrêt du parlement Ue Paris rendu contre les pères jésuites , je n’ai pas senti moins vivement qu’un autre combien les suites de cet arrêt peuvent être funestes à l’État et à la religion. Je ne connais point les constitutions de ces pères ; mais quand elles seraient aussi défectueuses qu’on les représente ,

DOC tT STENTS. CHAP. IV.

l’on ne voit point dans leur conduite ni dans leur façon de penser les mauvais effets qu’elles ont produits : l’on remanque au contraire que de tous les ordres religieux il n’en est point qui présente plus de régularité dans la conduite, plus d’application et de lumières dans l’exercice du ministère , plus de soumission et de respect pour les décisions de l’Église et les lois de l’État ; plus de subordination soit au dedans , soit au dehors, pour toutes les choses qu’on exige d’eux. Bien loin de faire un crime aux jésuites de cette subordination exacte à leurs supérieurs , l’on devrait s’appliquer à l’établir aussi dans les autres ordres religieux : ce n’est point à d’autre cause qu’au défaut de subordination, que l’on doit attribuer le relâchement et les désordres qui se sont introduits dans la plupart des monastères. L’on n’entend que plaintes et murmures contre le plus grand nombre des religieux sous prétexte du peu d’utilité que l’État en retire; et les seuls dont l’Église et l’État tirent les plus grands services sont ceux qui excitent l’indignation et que l’on s’efforce de détruire. Aussi tout ce qu’il y a de véritables citoyens et de gens non prévenus sont-ils consternés de la rigueur qu’exerce le parlement de Paris contre la société des jésuites. Et comment n’être point touché de l’opprobre et de la haine que l’on affecte de répandre sur un corps qui, dans tous les temps, s’est le plus distingué par les talents utiles, et dont tous les membres sont perpétuellement occupés du progrès de la religion et du service du public? Quoi de plus injuste que l’odieuse imputation, qu’on s’efforce de leur rendre personnelle , d’une doctrine abominable qui ne s’est montrée qu’à la faveur du trouble et de la confusion, et dont les jésuites sont les premiers à détester jusqu’au moindre souvenir? Quelque louable que soit l’attention des magistrats' pour écarter tout ce qui pourrait donner atteinte à la sûreté de la personne sacrée de nos rois , l’on peut assurer que ce zèle n’a point d’objet lorsqu’il s’attache particulièrement à une société qui fait profession d’honorer et de respecter son souverain, et qui a plus d’intérêt que toute autre à

respecter, chérir sa conservation, puisque, comme elle tient tout de lui , c’est aussi de lui seul dont elle doit tout attendre. Ces pères sont en grand nombre dans ce diocèse et y ont beaucoup d’établissements; je leur dois la justice d’attester qu'ils y font le bien dans tous les emplois qu’ils y exercent, et qu’ils sont toujours prêts à le faire dans les occasions qu’on leur eu fournit. Outre l’instruction de la jeunesse , à laquelle ils sont particulièrement dévoués , et pour laquelle il serait difficile de les remplacer dans cette ville , ils y exercent avec fruit et édification les fonctions les plus pénibles du ministère : missions , prédications , confessions, conférences, retraites. Voilà , Monseigneur, leurs occupations journalières; ils risquent leur vie au service du public, et néanmoins ils n’y sont point à l’abri de l’envie : ils trouvent à Poitiers comme ailleurs des ennemis. L’université à laquelle ils sont agrégés cherche toutes les occasions de les molester; elle a saisi avec une affectation choquante celle que lui a fournie l’arrêt du parlement de Paris, pour chercher à éloigner les jésuites et se mettre à leur place ; mais, dans cette circonstance comme en beaucoup d’autres , la partie la plus saine et la plus sensée n’e6t point celle qui a prévalu; le motif de cette démarche a été, pour la plupart , un vil intérêt et non pas l’utilité publique, dont ils sont médiocrement touchés. Je n’ai pu m’empêcher de leur en marquer mon mécontentement; et je vous serais obligé. Monseigneur, lors»pie vous en aurez l’occasion , de leur taire sentir vous-même combien cette conduite est déplacée.

Par toutes les raisons , Monseigneur, que je viens d’exposer, je me fais un devoir de me joindre à tous ceux de mes confrères qui ont sollicité votre bonté et votre justice en faveur des jésuites ; leur cause est celle du bien public et de tous les gens de bien. Ces motifs ne peuvent manquer de trouver un accès favorable dans votre coeur ; et, en les appuyant de votre crédit auprès du roi, vous rendrez un service essentiel à la religion et à la patrie.

M., évêque de Poitiers ,

Lettre de Guillaume d’Hugues, archevêque de Vienne , au chancelier. ( 1 1 novembre 1761.)

Monseigneur,

Je m’étais toujours flatté que le roi aurait réprimé l’entreprise du parlement de Paris, en anéantissant les arrêts qu’il a rendus contre les pères jésuites, c’est ce qui m’avait fait différer de vous témoigner mes alarmes à ce sujet; mais voyant subsister ces arrêts, qui sont évidemment attentatoires à l’autorité royale , contraires à la juridiction de l’Église, et destructifs de la religion en France par’ la suppression d'un ordre religieux, dont les membres sont ses plus zélés défenseurs , permettez-moi de recourir à vous comme chef de la justice, et de réclamer la vôtre et vos bontés en faveur de l’Église et des jésuites , et de vous supplier de faire connaître au roi les suites funestes que ces arrêts entraîneraient nécessairement dans son royaume, s’ils avaient leur effet.

Au reste, que peùt-on reprocher aux jésuites, qui édifient par leurs mœurs et leur conduite, qui se livrent entièrement à l’instruction de la jeunesse , qui forment à la piété et à la fréquentation des sacrements, qui instruisent des mystères de la religion ceux qui assistent à leurs congrégations, qui se prêtent enfin aux différents besoins des diocèses par leurs prédications et leurs missions, lorsque les évêques les y appellent?

Le reproche qu’on leur fait d’enseigner une doctrine meurtrière n’est qu’un prétexte injuste de l’oppression dans laquelle on veut les plonger. On sait que depuis plus d’un siècle ils ont proscrit avec nous des maximes que le malhemr des temps avait fait adopter à quelques-uns de leurs théologiens, ainsi qu’aux autres ordres; on ne dit mot aux autres ordres, et on cherche querelle à celui-là, ce qui fait voir clairement l’animosité de ses ennemis. Je me flatte que vous ferez part au roi de mes alarmes.

L’archevèque de Vienne.

Lettre de Guillaume d’ Arches, évêque de Bayonne, au chancelier.

(17 novembre 1761.)

Monseigneur ,

Votre amour pour la religion ne me permet pas de douter que vous n’accordiez votre protection auprès du roi aux RH. PP. jésuites, qui ont témoigné tant de zèle pour la loi et qui travaillent encore à l’étendre avec la même ardeur qu’on voyait dans les hommes apostoliques aux premiers siècles de l’Église. Quelle consolation pour eux , Monseigneur, dans l’amertume où leur cœur est plongé , de trouver dans le chef de la justice les sentiments les plus propres à rassurer l’innocence , et quelle confiance ces mêmes sentiments ne m’inspirent-ils pas dans la démarche que je suis obligé de faire aujourd’hui auprès de vous pour ces dignes ministres de Jésus-Christ ! Serait-il en effet permis , Monseigneur , à un évêque de garder le silence , lorsqu’il est question des intérêts de l’Église, et de conserver à l’Église et à la religion des défenseurs aussi zélés qu’éclairés? Il s’agit même ici de l’honneur de l’épiscopat, car si le corps des jésuites est coupable des excès dont on les accuse, ne nous en serions-nous pas rendus complices en les approuvant dans nos diocèses , et en leur confiant les fonctions les plus importantes du ministère? Nous les entendons tous les jours dans nos chaires, nous les chargeons de donner des retraites et des missions, nous exhortons nos peuples d’envoyer leurs enfants chez eux : de quelle prévarication ne serions-nous pas coupables, si nous donnions notre confiance à des gens qui en abusent et se portent aux excès qu’on leur impute ? Indépendamment de ces considérations si intéressantes pour nous, Monseigneur, ne sommes-nous pas encore obligés à nous plaindre de ce qu’on entreprend contre eux, puisqu’en attaquant la nature de leur institut et le fond de leur doctrine, on touche des points qui regardent essentiellement la

juridiction ecclésiastique et le sacré dépôt qui nous est confié! Cette seule raison peut nous imposer la nécessité de vous supplier de vouloir bien arrêter de pareilles entreprises , et protéger une société religieuse plus recommandable encore par ses vertus et par les nouveaux martyrs qu’elle fournit à la foi , que par ses lumières et par les hommes savants et illustres qu’elle a vus naître dans son sein depuis sou établissement.

Je ne dis rien, Monseigneur, des avantages que l’État retire de cette sooiété, dont le zèle n’a jamais pu être refroidi par les contradictions les plus injustes qu’on lui suscite sans cesse; je parle à un ministre aux lumières duquel rien n’échappe, et qui connaît mieux que personne les intérêts du royaume. Je me bornerai donc à vous demander de conserver à l’Église sa juridiction , à la religion des ministres qui travaillent avec autant de désintéressement et de charité que d’eflicacité et de succès, et à la patrie des citoyens zélés pour le progrès des sciences et pour l’éducation des enfants. Je ne puis parler de ce dernier point sans me rappeler que j’ai passé chez eux la plus grande partie de ma jeunesse, et que je n’y ai jamais rien aperçu que d'édifiant , et de propre à former le bon citoyen et l’homme chrétien. Mais c’est moins la reconnaissance que je leur dois que mon amour pour l’Église qui me fait agir.

G., évêque de Bayonne.

Lettre de Joseph- Amédée de Broqlie, évêque d’Angoulême , au chancelier. (29 novembre 1761.)

Monseigneur ,

Vous n’avez pas moins à cœur la gloire de l’Église que celle de l’État, et personne n’ignore avec quel zèle vous employez le pouvoir que Dieu vous a donné pour protéger la religion ; ce sont ces sentiments qui rendent digne de votre attention

le soft qui menace une compagnie qui , depuis son établissement, consacre tous ses travaux à l’étendre et à la faire aimer. On veut la rendre suspecte en toute manière, et on juge de tout le corps par les écarts de quelques membres. Si on jugeait ainsi de tous les corps qui composent l’État, quel serait celui qui pourrait jeter la première pierre ? Le coup que l’on veut porter aux jésuites rejaillit visiblement, Monseigneur, sur les premiers pasteurs ; car s’ils confient leurs pouvoirs pour annoncer la parole de Dieu, pour diriger les consciences, pour former des ministres du Seigneur, pour instruire la jeunesse, à des personnes qui, par système, s’éloignent des principes de la bonne morale, les premiers pasteurs comment à l’égarement et dispersent le dépôt de la saine doctrine ; ce n’est plus la chaire de vérité qui est dans l’Église , c’est la chaire empestée du mensonge. Pourra-t-oh nous faire entendre que ceux qui sont la lumière du monde ne sont plus que des ténèbres, et que, sans vigilance, ils laissent. tranquillement l’homme ennemi semer l’ivraie, dans le champ du Seigneur, et qu’il ne reste plus la moindre étincelle du zèle selon la science à ceux à qui il est donné de régir l'Église de Dieu, tandis qu'il est ardent et s’enflamme dans les tribunaux séculiers? 11 n’est pas aisé de concevoir que presque tous les évêques catholiques emploient avec la plus grande confiance, dans le ministère , les jésuites , et qu’ils soient tels qu’on les dépeint.

Sans examiner d’où vient l’orage, et sans même me permettre de désapprouver les intentions de ceux qui le forment, puisqu’il peut arriver qu’on croie glorifier Dieu en persécutant le juste, je me borne, Monseigneur, à avoir l’honneur de vous rendre un témoignage certain , et ce qui m’est parfaitement connu dans mon diocèse. Les jésuites y édifient par leurs bons exemples; ils y travaillent à la correction des mœurs par leur zèle ; ils n’enseiguent que la doctrine de l’Église. J’ignore leuiv privilèges, je ne connais que leur soumission; elle égale et surpasse même celle des autres corps

DOCUMENTS. CHAF. IV.

religieux; on ne pourrait les perdre sans priver les diocèses d’un secours auquel il serait difficile de suppléer.

Le devoir d’un évêque étant de concourir de tout son pouvoir au bien de l’Église, et d’éloigner tout ce qui peut y mettre obstacle, j’ai cru ne pouvoir nie dispenser, Monseigneur, de vous rendre le témoignage dont je vous prie de vouloir bien instruire le roi; passant par votre canal, il conservera toute sa vérité et toute sa force , et acquerra même une noui elle autorité.

Signé: J. A., évêque d’Angoulême.

Lettre de Louis- Marie de Suarcs d' Aid an, évêque d’Acqs (Dax), au chancelier. ( 1" décembre 1761 *. )

Monseigneur,

Le zèle que vous avez pour la religion de nos pères , à l’exemple de vos illustres ancêtres, et la protection que vous lui accordez en toutes occasions, comme je l’ai moi-même éprouvé , m’invite à la réclamer dans un objet des plus intéressants. J’apprends de tous côtés qu’on fait des efforts pour proscrire les pères jésuites ; agréez, Monseigneur, que je me joigne à une infinité de personnes respectables qui en sont

> Ici, au 1» décembre, s'arrêtent dans le manuscrit de M. de Flesselles les lettres des évêques ; soit que le chancelier, qui les avait communiquées jusquelà au rapporteur de la commission du conseil, cessât de lui envoyer les autres qu'il reçut, encore des prélats; — l’affaire des jésuites dont était chargée la commission ayant clé pour lors (30 novembre) soumise à l’examen d’une assemblée du clergé; — soit que les évêques des provinces , quand ils virent la cause de la compagnie de Jésus remise par le roi entre les mains des prélats réunis à Paris , eussent cru inopportun d’adresser désormais directement de nouvelles lettres au roi ou à ses ministres. Il est évident par là : 1° qu’avant que l’assemblée du clergé de 1761 eût donné son avis favorable à l'institut de saint Ignace, déjà un grand nombre d'évêques avaient réclamé la protection du roi en faveur des jésuites ; ï° que la déclaration signée par les pères de Paris, le 19 décembre 1761 , n’avait point pour but ni pour résultat d’obtenir la protection des évêques, puisque ceux-ci s'étaient déjà prononcés pour U compagnie, longtemps avant la déclaration.

consternées, parce qu’elles connaissent comme moi leur piété, leurs talents, leur vie exemplaire dans l’Église de Jésus- Christ, et les travaux continuels évangéliques auxquels ils se sacrifient en tous les lieux et en tous les temps. Depuis l’établissement de leur sainte société, quels biens n’ont-ils pas faits et ne font-ils pas dans le royaume ! Vous vous rappelez, Monseigneur, que la France a l’obligation au second général des jésuites, le P. Jacques Laynez, d'avoir confondu, au fameux colloque de Poissy, il y a précisément deux cents ans, les célèbres ministres Théodore de Bèze et Pierre Martyr, sur la réalité de la présence de Jésus-Christ dans l’eucharistie et dans le sacrifice de la messe (Hist. eccl. de Fleury); ce qui confirma beaucoup la catholicité chancelante dans le royaume. Plus de détail serait inutile; mais je ne saurais me taire sur les biens qu’ils ont faits et qu’ils continuent de faire dans ce diocèse et dans notre province, par leurs instructions et par leur vie exemplaire, et dans leurs collèges. La partie de mon diocèse qui s’étend dans le Béarn , où les religionnaires sont encore en grand nombre , serait restée dans l’erreur tout entière, sans le secours qu’ils me donnent pour instruire et ramener les huguenots au sein de l’Église, et pour raffermir les catholiques, ce qu’ils font actuellement avec édification dans la ville d’Orthez, où ils font la mission. Je crois. Monseigneur, en vous suppliant très-instamment de leur être favorable , de ne rien demander que pour le bien de la religion et de l’État. Enfin, quel est le fidèle sujet de Sa Majesté qui ne gémisse, dans le fond de son cœur, de voir l’autorité du plus grand, du plus chéri de tous les souverains si peu respectée ?

Signé L.-M., évêque d’Acgs.

Lettre de Jacques-Marie de Condorcet, évêque de Lisieux, à l'archevêque de Paris. ( 1er septembre 1761 *. )

Monseigneur

J’espérais, chaque jour, que le roi casserait les arrêts du parlement de Paris au sujet des pères jésuites, et c’est la raison pour laquelle je n’avais pas eu l’honneur de vous écrire. Mais voyant que cette affaire traîne en longueur , et que le triomphe des ennemis de l’Église s’accroît de plus en plus, je viens à vous avec contiance pour vous supplier de faire passer à Sa Majesté , comme son archevêque , l’étonnement et l’affliction que m’a causés l’entreprise de son parlement, en faisant fermer les écoles de ces religieux , établis spécialement pour enseigner. Ce tribunal de justice donne clairement à entendre qu’il prétend lui-même régler ce qui regarde l’instruction en général , et la confier , à son gré , à qui il jugera à propos, sans égard pour les droits des premiers pasteurs.

Nous sommes donc à la veille de voir toute la jeunesse du royaume livrée à des gens suspects en matière de doctrine , à de vrais'jansénistes, puisqu’on ne saurait douter, par tout ce qui a été fait jusqu’ici , que ce ne soit pour les favoriser que la proscription des pères jésuites a été résolue. Les opinions vraiment condamnables qu’on reproche à certains auteurs de

1 [.es (loin pièces qui suivent se rattachent , comme complément, aux lettres précédentes : clics furent écrites vers la même époque et adressées à Christophe de Beaumont, archevêque de Paris, l’une par Jacques-Marie de Condorcet, évêque de Lisieux, l’autre par Pierre Lafliteau, évêque de Sisteron, ancien jésuite. Les deux prélats conjurent l'archevêque de présenter au roi les vœux des évêques et des populations pour la conservation des jésuites. On voit par là que Christophe de Beaumont ne fut pas le seul ni même le premier des évêques à se prononcer en faveur de la société , puisqu'il y était lui-même poussé par des évêques de province.

La lettre de l’évêque de Lisieux a été imprimée, vers 1 820, dans la collection de lettres en faveur des jésuites-, celle do l’évêquo de Sisteron était restée inédite.

leur société, ne sont au fond qu’un prétexte pour colorer une proscription si violente. On peut en effet défier leurs plus grands ennemis de produire un seul homme en France qui ait enseigné ces sentiments pervers qu’on leur reproche; un seul au contraire , à qui on n’ait inspiré la plus entière soumission pour le roi, et le plus grand amour pour sa personne sacrée; de sorte,que, sous Louis XIV, on allait jusqu’à leur en faire un crime, ainsi que le prouve le fameux distique qui fut fait contre eux, à l’occasion du buste de ce prince qui fut mis sur la porte de leur collège de Paris.

D’ailleurs , ces auteurs dont on relève avec tant de scandale les mauvais sentiments n’ont-ils pas tous écrit depuis plus d’un siècle? ne sont-ils pas tous étrangers au royaume? Ces sentiments, qui étaient une suite du malheur de ces temps-là , ne leur furent-ils pas communs, non-seulement avec les autres ordres religieux, mais encore avec la Sorbonne d’alors et le parlement de Paris, qui avait embrassé lui-même avec plus de fureur le parti de la Ligue ? Si donc il serait injuste de faire le procès aux conseillers d’aujourd’hui , aux autres ordres religieux et à la Sorbonne , pour les torts réels qu’eurent leurs pères , l’est-il moins de le faire aux jésuites de ce temps-ci , qui condamnent , plus solennellement que personne, cette doctrine abominable?

Nous voyons avec consolation qu’ils sont les religieux qtii vivent dans nos villes avec plus de régularité pour les mœurs, ceux qui remplissent les chaires avec plus d’applaudissement; qui travaillent, dans les missions où nous les employons , avec plus de zèle ; qui se prêtent , dans toutes les occasions, à la dévotion des fidèles avec une charité plus désintéressée; qui ont enfin plus de talent pour enseigner la jeunesse, et qui se montrent les plus opposés aux nouvelles erreurs , qu’on voudrait faire prévaloir malgré les décisions des souverains pontifes qui les ont anathématisées.

Je crois donc , Monseigneur, devoir à la religion même do

m’intéresser à la conservation de cette compagnie, et à ce que leurs établissements ne leur soient point ravis.

Nous déplorons trop amèrement les maux qu’ont faits et que font encore certaines pensions et collèges , pour ne pas craindre d’en voir augmenter le nombre. Veuillez donc vous charger. Monseigneur, de porter au pied du trône nos justes alarmes; car je présume qu’elles me sont commîmes avec vous et avec tout l’épiscopat. Si vous obtenez, comme je l’espère, de la bonté du roi et de son amour pour la justice et pour l’Église, l’anéantissement des arrêts dont nous nous plaignons , une infinité de familles qui ont confié aux pères jésuites l’éducation de leurs enfants, et que ces derniers événements troublent, affligent et dérangent, vous en rendront d’éternelles actions de grâces.

Je suis, etc.

Signé: J. M., évêque de Lisieux.

Lettre de Pierre-François Laffiteau , évêque de Sisteron , à l’archevêque de Paris. (4 novembre 1761.)

Monseigneur,

Assez d’autres évêques portent, à votre exemple, au pied du trône les gémissements de tous les vrais fidèles sur le cruel coup dont la religion est menacée dans la société des jésuites. Mais parmi les évêques , tout indigne que je suis de leur être associé , nul autre que moi ne saurait par lui-même produire en faveur de ces pères une preuve aussi convaincante de leur parfait dévouement à la personne sacrée de nos rois, que celle que je puis en fournir en ma propre personne.

J’ai été jésuite pendant près de vingt ans ; j’ai imprimé plus de vingt volumes, et c’est chez les pères que j’ai puisé la doctrine que j’ai enseignée. Qu’on y cherche la moindre trace, le plus léger vestige, la seule ombre du détestable venin qu'on impute aux jésuites de nos jours. Qu’y trouvera-t-on?

ACTES DES ÉVÊQUES DE FRANCE. 2o(J

Précisément tout le contraire. Comment leurs agresseurs osent-ils seulement parler d’obéissance?

Au nom de Dieu, Monseigneur, portez nos vœux aux pieds du roi. 11 aime véritablement la religion, et il l’a toujours aimée. Je suis sûr que son cœur souffre du nouvel orage qui s’élève. Il voudrait pouvoir contenter tout le monde. Mais Dieu doit aller devant tout ; et la sainte religion protégée attirera sur sa personne sacrée, sur toute la famille royale, et jusque sur le sort de nos armes, toutes les prospérités que nous demandons tous pour lui, avec la durée des plus longs jours.

J’ai l’honneur d’èti'e, etc.

§2. — Actes divers : Mémoires; lettres des évêques au pape ou & d’autres évêques; réponses du pape.

Avis du cardinal de Choiseul et des autres évêques de la minorité de l’assemblée du clergé (1161) *.

Après avoir protesté de leur obéissance au saint-siège apostolique et à la Majesté du roi ; après avoir déterminé, à leur point de vue particulier , l’état ou l’existence des jésuites en France, les évêques répondent ainsi aux quatre questions proposées.

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