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CHAPITRE IX

SUPPRESSION. — TABLEAU DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. — VISITE DE MALVEZZ1. — INTIMATION DU BREF J PROCÈS DE RICCI.

TABLEAU DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS ET DE SES TRAVAUX AU MOMENT DE SON EXTINCTION *.

La compagnie de Jésus, confirmée en 1340 par Paul III, comptait 233 années d’existence , lorsqu’elle fut supprimée en 1 773 par Clément XIV. Dès son origine , elle s’était répandue rapidement dans toutes les parties de l’univers, et n’avait cessé de prendre de nouveaux accroissements jusqu’au milieu du xviii* siècle. Ce fut alors, comme nous l’avons raconté ailleurs, qu’au signal donné en quelque sorte par Pombal, la société, chassée de Portugal en 1738, se vit successivement expulsée de la plupart des États catholiques. Mais, de tous les désastreux effets qui suivirent ces expulsions, l’un des plus funestes fut la ruine presque totale des missions lointaines que les enfants d’Ignace avaient fondées au prix de longs et pénibles travaux, et souvent cimentées de leur sang. Toutefois , jusqu’au moment suprême de l’extinction totale , quelques pères , apôtres dévoués , s’efforcèrent , réunis ou isolés, de continuer, malgré tous les obstacles, la grande

1 Voir dans l’ouvrage, chap. ix, p. 357 ; et aux pièces justificative!, n» xv, p. 857,

œuvre des François Xavier, des Pierre Claver et des Alexandre de Rhodes. En Europe aussi, partout où on les laissa libres de travailler, les disciples de l’institut poursuivirent avec une ardeur non interrompue le cours de leurs travaux apostoliques. 11 convient de jeter ici un dernier regard sür ce qu’avait fait, et ce que faisait encore la compagnie de Jésus pendant les années orageuses qui précédèrent sa suppression définitive.

Déjà les missions, autrefois si belles, si nombreuses dans les colonies espagnoles et portugaises, n’existaient plus; les derniers apôtres de ces contrées malheureuses languissaient ou dans les cachots de Pombal, ou sur la terre d’exil, également loin, pour la plupart, de leur patrie et de la région étrangère qu’ils avaient cultivée avec tant de fatigues et de bonheur. Toutefois, dans l’Amérique du nord , au Canada, depuis peu domaine de la protestante Angleterre, les restes des hommes apostoliques venus du royaume très-chrétien en ces terres lointaines, sans espoir désormais de successeurs, travaillaient encore , luttant vainement contre la mort qui devait les dévorer l’un après l’autre.

En Asie, la destruction, opérée de même au sein des colonies françaises et portugaises , allait entraîner la ruine do plusieurs missions dirigées par des pères de la compagnie de Jésus, et qui avaient dans ces colonies leur point de départ et leur appui. Ainsi les missions du Thibet et du Mogol étaient entretenues de missionnaires par les jésuites portugais de Goa ; celles du Bengale, par les pères portugais du Malabar et parles jésuites français de Pondichéry et du Carnate. Les missions d’Arménie , de Perse et des bords de la mer Caspienne étaient desservies par les jésuites de Constantinople.

Il en était à peu près de même à l’autre extrémité de l’Asie, au Tong-King, enCochinchine, dans les royaumes de Siam, de Pégu, à Malaca, dans le Cambodge , où les missionnaires portugais venus de Goa ou de Macao avaient travaillé jusque-là à étendre le royaume de Jésus-Christ parmi les infidèles.

Faudra-t-il donc renoncer à ces œuvres autrefois si fécondes en fruits de salut pour des milliers d’idolâtres et de barbares?

Les parlements de France et la volonté despotique de Pombal , il est vrai , en expulsant les jésuites de la métropole, en les arrachant aux établissements des colonies , ont porté un coup mortel à ces missions lointaines, qui ne subsistaient guère que, des subventions des princes catholiques de l’Europe et par les soins des jésuites.

Cependant ces hommes apostoliques ne se laissèrent point abattre par ces cruels revers. Us puisèrent dans leur zèle une nouvelle ardeur et de nouvelles ressources ; et, s’il ne leur fut pas donné , dans ces heures d’agonie , d’égaler les travaux et les succès de leurs prédécesseurs, ils surent du moins mourir comme eux, en combattant pour la gloire du Seigneur.

Plusieurs des anciens missionnaires avaient échappé aux satellites de Pombal : ces contrées barbares étaient devenues pour eux plus hospitalières que la patrie. Aidés par d’autres ouvriers évangéliques , qui purent encore leur envoyer leurs frères d’Europe , ils reprirent ou continuèrent le travail de la conversion et de la sanctification des peuples de l’Asie. D’après les catalogues de la compagnie de Jésus de cette époque ( 1762-1773) , nous voyons des pères allemands, italiens , français , unis aux missionnaires portugais que la fureur de Carvalho n’avait pu atteindre ; et tous ensemble se dévouant jusqu’à la mort au salut des âmes dans les Indes, au Tong-King, à la Cochinchine et jusqu’aux extrémités de l’hémisphère oriental.

Parmi ces héros de la foi et de la charité , nous signalerons le P. Nuntius de Ilorta ; dans ces années de détresse il passa de nouveau la mer pour retourner en Cochinchine auprès de ses chers néophytes. Plusieurs fois prisonnier pour la cause de Jésus-Christ , plusieurs fois il eut occasion de confesser le nom du Dieu sauveur. En 1768, il continuait son apostolat au milieu des persécutions et des embûches. Dans la même mission, le P. Loureiro, Portugais, avait pu conserver son

poste de mathématicien et de médecin du roi de Cochinchine ; plus que tout autre il contribua alors à La conservation de cette Église désolée. Comme mathématicien, il avait succédé au savant P. Simonelli , italien , et comme médecin il remplaçait le P. J. Kœfler, jésuite allemand qui languissait alors dans les cachots du Portugal. Vers la même époque, en 1772, à la veille de la destruction totale , un jésuite italien donnait une nouvelle preuve que l’esprit de zèle et de dévouement apostolique vivait encore, et vécut jusqu’à la dernière heure, dans le cœur des enfants d’Ignace. Ce religieux, encore jeune et appartenant à une des plus nobles familles d’Italie l, s’appelait Alexandre-Pompée Castiglioni. Le 9 décembre, il écrivait à la marquise Castiglioni , sa tante, une lettre d’adieux, où se peignent les sentiments qui animaient le généreux missionnaire : « Très-chère dame et tante , ne vous avais-je pas dit dans la dernière visite que je vous ai faite à Milan, au mois d août .passé, que vous ne me reverriez plus en ce monde ! Voici l’accomplissement de cette parole. Je vais , je cours plein d’empressement et de joie , m’embarquer pour le Tong- King , dans les Indes orientales , à plus de 7,000 lieues d’ici , pour chercher à gagner à Jésus-Christ les âmes de ces pauvres idolâtres ; ou du moins pour donner ma vie , selon la parole du Sauveur : Celui qui perdra sa vie pour moi, la gardera pour la vie éternelle ; et plaise à Dieu que mes péchés ne me rendent pas indigne d’une si belle grâce !... »

( Coll. V. G.)

Nous pourrions citer plusieurs exemples de la même magnanimité chrétienne et apostolique dans les différentes parties de l’Inde, spécialement au fond du Carnate, du Maduré et du Maïssour. Quelques héritiers du zèle de saint François

• Le P. Castiglioni était proche parent du cardinal Valenti Gontaga; né le H décembre 1736, il était entré dans la compagnie en 1758.— D’après le Compendio istnrico dell' espulsione de' Gesuiti di Portogallo, p. 405, 11 parait que le P. Castiglioni ainsi que le P. Candia, autre jésuite italien , étaient morts au Tong-King avant l’année 1778.

Xavier achevaient d’y épuiser leurs forces et leur vie dans les travaux d’un pénible ministère, et dans les austérités d’une pénitence rigoureuse, nécessaire elle-même au succès de ces travaux. Écoutons l’un de ces missionnaires nous exposer les douleurs, les combats, les épreuves des derniers, mais généreux restes de ces religieux proscrits.

C’est le P. Lichetta, qui écrit des missions du Malabar, ep 1778, au P. François Filippi , l’un de ses anciens frères de religion et compagnons d’apostolat :

« Dès l’an 1755, dit-il, on cessa de nous envoyer ( du Portugal) les secours ordinaires qui servaient à nous entretenir et à soutenir les œuvres de la mission. Mais la peine que nous causa cet abandon ne fut rien en comparaison de la douleur qui nous perça le cœur, à la nouvelle que tous nos frères de Goa étaient mis en prison et que la compagnie était exterminée de tous les États du roi de Portugal. Don Salvator dos Reys, archevêque de Cranganor, et D. Clément José, évêque de Cochin , tous deux dignes enfants de notre compagnie , nous consolaient et nous animaient par leurs paroles et leur exemple ; on voulut les forcer à quitter leurs sièges , pour leur donner des successeurs animés d’un autre esprit; ils crurent devoir conserver leurs postes pour le salut de leurs troupeaux ; et dès lors ils furent privés eux-mêmes de toute subvention, et obligés de vivre d’aumônes jusqu’à leur mort, qui arriva en 1771 pour l’évêque de Cochin , et en 1777 pour l’archevêque de Cranganor. On nous tendit toutes sortes de pièges pour nous attirer et nous emprisonner avec nos confrères: mais, d’une part, les ruses furent inutiles, et de l’autie, on ne put employer la violence , parce que nous étions sous une domination étrangère. Nous restâmes donc dans la mission. La pensée nous vint un instant de rentrer en Europe; mais, après avoir réfléchi devant Dieu , nous jugeâmes qu’il serait plus conforme à son bon plaisir de continuer à nous consacrer au salut de ces pauvres Indiens. Notre position n’était pas brillante. Dénués de tous secours humains , en

D0CIJIE.NTS. CHAP. IX.

proie aux guerres intestines avec nos propres chrétiens rebelles aux décrets du souverain pontife, qu'ils nous attribuaient à nous-mêmes ; frappés coup sur coup par les affligeantes noiivelles qui nous arrivaient de notre pauvre compagnie persécutée, et chassée des différents royaumes de l’Europe; tourmentés sans cesse par les inquiétudes et la crainte de nouveaux malheurs , nous portions péniblement le fardeau d’une vie qui était plutôt une agonie de tous les jours.

« Enfin arriva le 16 mai 1774 : je me trouvais avec le P. Pavone; nous avions célébré la fête de saint Jean Népomucène, protecteur de la compagnie, et nous faisions ensemble notre lecture spirituelle dans le livre de nos saintes règles, lorsqu’une dépêche v int nous apprendre la suppression totale de la compagnie par un bref du saint-père. Ce coup de foudre nous atterra. Après un moment de stupeur mortelle, je fermai ce livre, dont la vue n’a cessé depuis lors de me déchirer le cœur; je donnai un libre cours à mes larmes et à mes sanglots, et m’abandonnai à une douleur profonde, immense, que je ne saurais décrire...

« La compagnie une fois supprimée , nous espérions au moins que , délivrés du fardeau des missions, nous pourrions nous retirer dans quelque coin de la terre, pour ne plus penser qu’à notre propre salut et nous préparer paisiblement à la mort. Elle est désormais notre unique consolation , puisque c’est elle qui nous réunira à la compagnie triomphante , que nulle force humaine ne saurait supprimer. Mais, loin de nous voir déchargés, nous avons été de plus en plus accablés. Personne ne s’est présenté pour nous remplacer ou nous aider ; la charité nous défendait d'abandonner ces pauvres chrétiens; un ordre exprès de notre évêque s’y est joint pour nous faire un devoir de rester avec eux. De treize que nous étions dans le Maïssour, la plupart sont morts, l’un après l’autre, d’épuisement et de douleur; et, à mesure qu’ils manquaient , les survivants étaient obligés d’accepter leur

héritage, c’est-à-dire un surcroît de fatigues, pour secourir en quelque manière les chrétientés laissées sans pasteurs. Nous ne sommes plus que trois missionnaires chargés d’àmes, et pleins encore d’infirmités : le P. Xavier Pavone, le P. Timothée Xavier et moi. Chacun de nous est un hôpital ambulant , et cependant nous nous traînons comme nous pouvons pour reculer la ruine de ces missions, espérant toujours que la divine miséricorde enverra quelques prêtres pour nous succéder. Les plus capables seraient sans aucun doute les pères Térésiens de Saint-Pancrace ; mais le gouvernement portugais, entiché de son patronage , ne voudra jamais le permettre...

« De tous les jésuites qui dépendaient des provinces du Malabar et de Go a , nous ne restons plus que vingt et un, savoir : huit sur les côtes de la Pêcherie, du Travancor et du Malabar ; huit dans le Maduré ; deux dans la mission de Ratsiour, et trois dans la mission du Maïssour. Parmi ces vingt et un missionnaires , il y a douze Portugais, trois Allemands et six Napolitains *. »

Ainsi ces hommes que M. Perrin1, prêtre des Missions étrangères, avait vus si courageux , si infatigables, disparurent peu à peu ; et quelques années plus tard, un religieux carme, le P. Paulin de Saint-Barthélemy, constatait, dans son India orientalis christiana, la décadence de la religion de

1 Histoire du Maduré, par le P. Bertrand, S. J., t. IV, p. 457 et suiv. — Le P. Lichette était Italien, et il appartenait à la mission ou province du Malabar, occupée par les jésuites portugais. La mission du Carnate et d'une portion du Maduré était administrée par des jésuites français. En 1757 elle comptait vingt-neuf prêtres qui furent successivement renforcés , jusqu’en 1773, par d’autres missionnaires venus d’Europe; de ce nombre furent les PP, Ansaldo, Arnoud , Busson, Fabry. GarrofTalo, Baignoux, Xavier d’Andréa, etc. De tous ces généreux athlètes, le P. Xavier d'Andréa fut le seul qui vit, en 1 814, le rétablissement de son ordre par Pie VII. Octogénaire , il demanda et obtint de rentrer dans l’institut de saint Ignace, et eut ainsi la consolation de mourir avec l’habit et dans les bras de la compaguie sa mère.

1 Voir dans l’ouvrage, chap. îv, p. 60, le religieux témoignage rendu à ces derniers pères do la compagnie dans les Indes par M. Perrin, — Voyage dans l’indostan, p. 166-177.

Jésus Christ parmi ces populations qu’avaient évangélisées les successeurs de l'apôtre des Indes : « Depuis que la compagnie de Jésus a été supprimée, dit-il, presque toutes ces Églises languissent privées de pasteurs, et les chrétiens errent sans loi qui les dirige, sans flambeau qui les éclaire *.»

Les choses suivirent à peu près le même cours dans les autres missions. Le défaut de ressources ou la mort enlevèrent bientôt leurs pères dans la foi à ces générations désolées. Ainsi arriva-t-il en Arménie, en Perse, où nous ne retrouvons plus de traces des pères Desvignes, Griinod, etc., si ce n’est dans le souvenir des populations reconnaissantes. Un de leurs compagnons, le frère Bazin, qui fut médecin de Tharnas Koulikan , abordait à Canton en 1769. Le désir de se rendre utile à ces missions, encore florissantes, l’avait conduit en Chine.

Nous devons mentionner ici , non comme une consolation au milieu de tant de malheurs, mais comme une contradiction assez étrange , la conduite du gouvernement français. 11 avait aveuglément suivi l’impulsion donnée en chassant les jésuites du royaume; il s’acharnait plus aveuglément encore, s’il est possible, à leur ruine totale ; et néanmoins il ne laissait pas de les favoriser et de reconnaître leur utilité dans les missions lointaines. Presque chaque année, les vaisseaux du roi très -chrétien transportaient gratuitement dans le Céleste Empire et dans les Indes orientales les religieux de la compagnie que le zèle poussait vers ces contrées infidèles. Voici ce qu’écrit à ce sujet un homme peu suspect de trop de bienveillance envers les enfants de saint Ignace, le cardinal de Bernis.

Dans un mémoire adressé au cardinal préfet de la Propa-1 gande , il disait :

« Le roi et messieurs les ministres ont également accordé, ces dernières années, le passage ^gratis sur les vaisseaux de

1 India orientalis chrisliana, p. 199.

France, à plusieurs individus destinés à la mission française dans les Indes orientales. On croit pouvoir assurer que ces missionnaires n’y sont pas inutiles à la nation, et qu’en bien des occasions ils ont rendu des services importants. C’est pour cela que le conseil souverain de Pondichéry prit, il y a quelques aimées, leur défense contre ceux que l’ancien parlement de Paris y avait envoyés pour y saisir le peu de bien qui leur restait. On se contenta de faire un léger changement à leur habit, et de les faire appeler MM. les missionnaires de Malabar. C’est sous ces lois qu’ils ont continué à exercer leurs fonctions, sous la dépendance des évêques, étant les seuls qui entendent la langue très-difficile du pays, et il ne parait pas qu’il y ait de l’inconvénient à les y laisser tels qu’ils y sont.

a Outre ces deux missions, il en subsiste encore deux autres dans le Levant , l’une en Grèce, l’autre en Syrie. Elles ont toujours été et sont encore sous la protection de la France. M. le chevalier de Saint-Priest, ambassadeur à la Porte, déclara , à son arrivée à Constantinople , que le roi lui avait recommandé lui-même les missions françaises , et il ne cesse de les honorer en conséquence de sa protection. La mission de Grèce a des établissements à Constantinople , à Smyrne, à Thessalonique , dans les lies de Scio, de Santorin et de Naxie; celle de Syrie en a à Alep, à Damas, à Tripoli de Syrie, à Antourah, dans le mont Liban et au Grand-Caire en Égypte. Les missionnaires tâchent partout de se rendre utiles à la nation. Avant de les détruire, ne serait-il pas convenable de s’assurer que le roi ne juge plus à propos de les tenir sous sa royale protection 1 ? »

Le chevalier de Saint-Priest, que nous avons déjà cité dans l’ouvrage au chap. ix, p. 236, confirme le témoignage de Bernis. Dans une note adressée à son gouvernement sur l’in-

1 Pombal pensait autrement : il n'omit rien pour faire chasser les jésuites de la Chine, de la Cochinchine et du Tong-King ; il écrivit même dans ce but, au nom du roi son maitre, à l’empereur de la Chine... ( Anecdotes sur le ministère de Pombal, 1784, p. 368.)

fluence que le nom français était appelé à exercer en Orient, par la propagation du catholicisme ( novembre 1773 ), il écrivait : « On doit aux jésuites en très-grande partie le progrès de la religion catholique parmi les Arméniens et les Syriens, ainsi qu’il a été rendu compte dans le mémoire de l'ambassadeur de l’année dernière. Dépositaires de la confiance des sujets du Grand Seigneur, il importe de conserver des ex-jésuites dans leurs fonctions, pour ne pas compromettre les fruits qu’ils ont semés. » Il avait dit plus haut : « Le nombre des catholiques rayas est considérable à Smyrne ; les jésuites y faisaient, comme ailleurs, beaucoup de fruits, a [Manusci'itt du P. Brotier.)

écoutons un autre témoin contemporain, l’un de ces missionnaires à qui il était encore permis de consacrer sa vie à la conversion des infidèles. Le P. J. -B. Marré, jésuite français, adressait de Salonique , vers cette époque (1704-1772), une lettre au P. Picot de Clorivière, qui sera plus tard (en 1810) le supérieur des jésuites de France. Voici un extrait de cette pièce intéressante :

« Nous sommes ici tranquilles, Dieu merci, quoiqu’au milieu des ennemis de la foi catholique et de notre religion; car nous sommes sous la domination du Grand Seigneur, parmi les T mes , les Grecs schismatiques et les Juifs. Pour ce qui regarde les Turcs , qui sont les maîtres de tous ces pays , il nous est défendu de rien entreprendre , ou de leur parler de conversion. Les Grecs sont des ennemis terribles de l’Église romaine. Les Juifs, voies les connaissez aussi bien que moi. 11 n’y a presque rien à espérer à l’égard de ces trois nation?. Cependant on dit que les Arméniens schismatiques, qui sont en grand nombre à Constantinople, sont beaucoup plus aisés à convertir. Dans la même ville, il y a un grand nombre aussi d’Arméniens catholiques bien pieux et fervents. A Constantinople demeure le père supérieur général de cette mission de la Grèce , ou de l’Archipel ; car elle est distinguée de celle de La Syrie, qui lait une autre mission à part. Nous avons dans

celle-ci six maisons, dont la première à Constantinople, la deuxième h Smyrne, la troisième à Snlonique, où je suis, la quatrième à Scio , la cinquième à Naxia , la sixième à San» torin. Les trois dernières sont en des îles de l’Archipel. Pour ce qui regarde le nombre des missionnaires, vous pourrez le voir dans le catalogue de la compagnie. Je voudrais être un de ceux que Dieu demande pour la conversion de plusieurs de nos ennemis et persécuteurs : au moins je désire de tout mon cœur de le devenir; car mon ministère le demande sur toutes autres choses. Je suis charmé d’entrer à ce sujet dans vos vues et celles de nos pauvres pères exilés. Au reste , je ne puis dire autre chose , sinon ce que le P. de la Croix , notre provincial, nous dit à tous dans sa lettre circulaire avant de nous séparer. Il nous marquait ceci : « Dieu a ses desseins , et c’est à nous à les adorer sans trop vouloir les approfondir. » Rien ne me console tant sur nos malheurs et notre disgrâce que de voir en cela l’Évangile s’accomplir sur nous à la lettre. Ainsi nous pouvons dire avec Notre-Seigneur au Père des miséricordes : Pater, si possibile est transeat a nobis calix iste; non tamen nostra sed tua voluntas fiat; nous pouvons dire à nos ennemis et persécuteurs : Nunc est hora vestra, et potestas tenebrarum. Notre pauvre compagnie est une portion de l’Église; or n’est-il pas juste qu’elle soit traitée comme l’Église sa mère et Jésus-Christ son divin chef? Il viendra le temps qu’elle ressuscitera, marqué dans les décrets de la sagesse éternelle. » ( Manuscrits du P. de Clorivière.)

Parmi ces ouvriers évangéliques, plusieurs ne cessèrent pas d’employer les loisirs que leur laissaient les fonctions du saint ministère , aux éludes et aux recherches scientifiques. Le P. Joseph Tieffenthaler en est un exemple. Ce jésuite allemand, attaché à la mission du Mogol et du Thibet, composa à Agra la géographie ou Description géographique de F Indoustan, qu’un savant français, Anquetil-Duperron, cite avec éloge dans ses Recherches historiques et géographiques sur l’Indoustan.

Voici comment le même auteur raconte les relations qu’il

avait eues avec le P. Tieffenthaler lors de son voyage aux Indes orientales (Discours préliminaire au Zend-Avesto, p. 331 ) : « J’écrivis sur la fin de mars au P. Tieffenthaler, jésuite missionnaire à Agra, par le moyen de qui je croyais pouvoir être instruit des troubles de la cour du Mogol et des antiquités du pays. La réponse de ce jésuite, datée de Narvas, le 12 mai en 1759, me fut rendue le 12 juillet... La lettre du P. Tieffenthaler ne pouvait que m’engager <\ entretenir la correspondance qu’il m’offrait. Ce jésuite s’était particuliérement appliqué à la physique et à l’histoire naturelle. 11 était du comté de Tyrol, diocèse de Trente, et avait quitté en 1740 sa patrie pour se consacrer aux missions de l’Inde, où il était arrivé en 1743, après avoir passé plus de deux ans en Espagne '. L’examen de la situation des lieux, de leur fertilité, de la température de l’air, des mœurs et du génie des peuples, avait rempli les moments que lui laissaient les fonctions de son ministère; et il avait eu soin de tout mettre par écrit. Les livres indiens, arabes et persans avaient aussi partagé ses soins, toujours dans des vues relatives à son état. Il offrait de me communiquer ses recherches , qui pouvaient m’ètre d’un grand secours , avec un parfait désintéressement , ne demandant en retour que quelques-uns des ouvrages nouvellement imprimés sur les sciences et la littérature, mes propres observations géographiques. . . »

A la même époque, d’autres enfants de saint Ignace, savants et apètres tout à la fois, enrichissaient l’histoire et la géographie du fruit de leurs longues et judicieuses observations. A l’extrémité du monde oriental , le P. Jean Kœffler, médecin du roi de Cochinchine en 1750, préparait alors sa Description historique de la Cochinchine , qui, revue et abrégée par l’un de ses confrères, Jean d’Eckart, sera publiée en 1803 par Christophe de Mtirr. D’un autre côté , l’Américain François-Xavier Clavigero écrivait son Histoire antique du

1 On ignore l’époque de la mort du P. Tieffenthaler. Il parait qu'en 1771 il vivait encore et travaillait au salut des âmes dans l’empire du Mogol,

Mexique, qui ne tardera pas à être traduite en anglais, en allemand et en danois. Le P. Martin Dobrizholl'er , de missionnaire des Abipons et des autres peuplades du Paraguay , en devenait le géographe et l’historien ; il composait son Histoire si estimée des Abipons, traduite aussi dans plusieurs de nos langues européennes.

En Chine , l’institut d’Ignace envoya, jusqu’à son dernier jour, non-seulement des apôtres , mais encore des savants du premier ordre. La génération des Parrenin et des Verbiest n’était pas éteinte ; elle avait de dignes représentants dans la personne des PP. Cibot , de Mailla , de Hallerstein, Michel Benoit, Amyot.

e Martial Cibot, dit l’abbé Maynârd *, auquel toutes les sciences , astronomie , langues , histoire, mécanique, agriculture, botanique, étaient familières; Amyot , non moins savant que son confrère, qu’il aida à recueillir les nombreux renseignements qu’il a publiés sur la Chine* ; Joseph de Mailla, si versé dans la science, les arts , la littérature , la langue des Chinois , qu’il étonnait les lettrés eux-mêmes; Michel Benoit, astronome , mathématicien et physicien, qui, pour mieux se concilier, en vue de la religion , la faveur de l’empereur, devina l’hydraulique et s’improvisa graveur ; » le P. de Hallers-

1 Des Etudes et de l' Enseignement des jésuites à l'époque de leur suppression (1751-1773), p. 188. — Le P. Cibot était arrivé au Céleste Empire vers l’époque où ses frères de France étaient si cruellement proscrits ; il fut bientôt suivi, entre autres, des PP. de Ventavon, en 1768 ; Bourgeois, dernier supérieur de la mission des jésuites français à Pékin; de Méricourt; Poisson, qui ménagea plus tard un traité de commerce entre la république française et l’empire chinois; Pansi, qui succéda en qualité de peintre de l’empereur au P. Casliglione , etc.

* Le P. Joseph-Marie Amyot réussit surtout à jeter un nouveau jour sur la littérature des Chinois et des Tartares-Mantchoux. L'académicien Langlès, qui avait suivi lord Macartney dans sa célèbre ambassade, dédia en 1805 un de ses ouvrages au P. Amyot, mort en 1794. La dédicace est conçue en ces termes : « Hommage de vénération, de regrets et de reconnaissance offert à la mémoire du K. P. Amyot, missionnaire apostolique à Pékin, correspondant de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, savant infatigable, profondément versé dans l'histoire des sciences, des arts et la langue des Chinois, ardent promoteur de la langue et de la littérature tartare-mantchoue. »

teiu , président du tribunal des mathématiques à Pékin, qui , à la première nouvelle de la destruction de son ordre , expira de douleur, sous le coup même, semblable au vieux soldat qui aime mieux mourir que de se séparer de son drapeau '.

Tous ces hommes, dont nos académiciens d’Europe appréciaient les découvertes et honoraient le savoir, ne perdaient point de vue, au milieu des travaux scientifiques, leurs devoirs, bien plus précieux à leurs yeux, de religieux et de missionnaires. Tous, ils pensaient comme l’un d’entre eux, Antoine Gaubil; et ils auraient pu, comme lui, écrire : « Selon l'ordre de mes supérieurs, mandait le P. Gaubil à un de ses confrères en France, je communique à Messieurs de l’Académie plusieurs observations astronomiques, et à d’autres savants ce que je trouve de plus curieux et de plus important dans l’histoire chinoise et dans la vieille astronomie de cette nation. Mais dans le fond je ne fais tout cela que par obéissance et à contre-cœur, et j’abandonne tout cela avec plaisir pour baptiser, confesser, communier, et surtout pour instruire les fidèles et les gentils. »

Le 20 novembre 1728, écrivant de Pékin au P. Étienne Souciet, le même missionnaire révélait dans la simplicité de son ambition ce qu’il espérait de ses travaux littéraires : « Je sais, dit-il, que Votre Révérence est pleine de zèle, et les objets n’en manquent pas. Je vous prie d’envisager la bonne œuvre des petits enfants exposés ici et à Canton. Rien de plus beau ; et je m’estimerais heureux si, par ce que je vous envoie, vous aviez occasiou de faire connaître à des gens puissants l’importance de la bonne œuvre. » Et ailleurs : a Je ne m’embarrasse pas que Messieurs de l’observatoire (de Paris) me nomment ou ne me nomment pas... Je ne fais nul cas du petit honneur qui peut m’en revenir. De tous les missionnaires, je suis celui qui mérite le moins d’être honoré ’. »

1 Histoire des mathématiques , par Montucla, II* partie, liv. iv, p. *71.

* Lettres autographes du P. Gaubil ; manuscrits du P. Brotier. — Le P. Gaubil avait succédé au P Parrenin à la cour de l'empereur de la

Et désormais la longue chaîne de ces travaux était interrompue; les anneaux en avaient été brisés. Mais ce qui était bien plus déplorable encore , la foi de Jésus-Christ devait , dans ces vastes régions , recevoir des blessures et subir des atteintes qui ne sont pas encore guéries.

Dans le même temps, le zèle desjésuites d’Europe ne s’était pas ralenti. Concentré dans un espace assez restreint, il semblait grandir à mesure que le théâtre où il pouvait s’exercer perdait de son étendue. Durant ces dernières années , de 4767 à 1773, les ouvriers évangéliques de la compagnie de Jésus multiplièrent leurs travaux dans l’Allemagne catholique et en Italie : partout ils faisaient entendre la parole du salut dans les villes et dans les campagnes, avec des fruits innombrables et vraiment inouïê. Dieu bénissait donc cette dernière heure. Parmi eux, on distinguait les pères Zucconi, Saracinelli, Lentini, Giorgi, Pellegrini , Venino , Trento , dans la péninsule italique. Zucconi , remarquable par un don et un talent rares d’expliquer et de faire goûter les saintes Écritures au peuple chrétien; Saracinelli, dont toutes les grande» cités, Florence, Venise, Padoue , Bologne, Milan, Rome avaient admiré l’éloquence et la piété ; Venino , surnommé le Massillon italien; Giorgi, distingué comme élégant écrivain et comme zélé prédicateur ; Pellegrini , l’orateur des empereurs et des rois, et le consolateur des pauvres ; Trento, qui, pendant trente années, a évangélisé les villes et les campagnes >.

Chine. « Cet illustre missionnaire, dit Abel de Rémusat, nous présente encore bien d'autres titres à la gloire. On a peine & comprendre où il pouvait trouver le temps que doit lui avoir demande la composition de ses ouvrages, presque tous complets et profonds, et roulant sur les matières les plus épineuses. Sans parler de son Traité historique et critique de i Astronomie chinoise , de sa traduction du Chou-King, son Histoirede Gengis Kan et de toute la dynastie des Mongols est un ouvrage qui eut suffi à la réputation d'un autre écrivain. ( Voir Biographie unie. art. Gaubil.)

1 En France, à la même époque (1771-1773), et à peine rentrés de leur exil, les PP. de Marottes, Papillon du Rivet, Roissard, Reyre, Lanfaut et Beauregard faisaient retentir les chaires de la capitale et des provinces du bruit de

L’Allemagne voyait fructifier les travaux du P. Hausen , le missionnaire chéri des évêques ; de François Wurth, de Miohel Kraumer, d’Ignace Vurz, professeur d’éloquence et pieux prédicateur; d’Aloys Merz, dont la parole , non moins puissante que les écrits, tour à tour défendait la religion, attaquait les hérétiques et convertissait les âmes égarées par le vice ou par l’erreur.

Au reste , le caractère le plus frappant peut-être du zèle des disciples de saint Ignace dans ces années critiques, c’était le soin de distribuer au peuple et à l’enfance le lait de la doctrine du salut. Dans les États héréditaires de la maison d’Autriche , les jésuites avaient institué quatre catégories de ces zélés et humbles missionnaires : missionnaires catéchisants , missionnaires stationnaires (probablement occupés à l’instruction d’une ville ou d’un pays en particulier) , missionnaires ségneriens ou de la pénitence, établis par le P. Ségneri pour la conversion des pécheurs; missionnaires des camps, attachés à la suite des armées pour l’instruction religieuse des soldats.

Dans le catalogue d’Autriche de l’année 1761 , les missionnaires catéchisants destinés à parcourir les diocèses pour rompre le pain de la parole sainte aux ignorants et au peuple, sont au nombre de dix-neuf. A leur tète est le célèbre P. Parhamer, qui se consola d’avoir été arraché à l’instruction des paysans, pour devenir le confesseur de l’empereur François Ier, en fondant plusieurs établissements utiles, entre autres son orphelinat militaire, où étaient recueillis les fils des guerriers morts au service de la patrie. Dans leurs rangs on compte plusieurs hommes distingués: un Jean Delpini, nommé plus tard par Marie-Thérèse à l’abbaye de Kolos-Monostros, en récompense des nombreux services rendus par lui à la religion en Transylvanie, où il convertit plusieurs milliers d’héréti-

leur voix, que la persécution avait rendue encore plus éloquente. Le P. Berthier se livrait, dans une profonde retraite , à ses pieuses et savantes méditations.

(|ues ; un Étienne Michalcz, d’une des plus illustres familles de la Transylvanie, qui consacra de beaux talents et la connaissance approfondie de plusieurs langues au salut des pauvres de la campagne. Dans le même catalogue, à côté des dix-neuf missionnaires catéchisants, nous trouvons huit missionnaires ségneriens, vingt missionnaires stationnaires, et quatorze missionnaires des camps et des armées. Dans le catalogue de l’année 1 770, ces nombres sont restés à peu près les mêmes, à l’exception de celui des missionnaires stationnâmes qui s’élève à trente-trois. Ce fut vers cette époque (1770-1772) qu’eut lieu cette grande et merveilleuse révolution religieuse opérée en Hongrie et en Transylvanie, où plus de sept mille familles hérétiques ou schismatiques revinrent à l’unité. (Voir M. l’abbé Maynard, Des Études et de l’Enseignement des jésuites, etc., etc., p. 191, 192.)

Dans les autres prov inces de la Germanie, même zèle à instruire le peuple, les ignorants. Les théologiens les plus habiles ne dédaignaient pas d’embrasser cette humble mais fructueuse tâche. Mathias Schuenberg, un des athlètes les plus infatigables et les plus puissants dans la guerre contre les hérétiques et les incrédules, et l’un des premiers controversé* tes qui attaquèrent la philosophie sceptique de Kant, Schœn* berg avait reçu de l’électeur de Bavière la direction de l’Aumône d’or, institution très-utile qui avait pour objet de répandre parmi le peuple des ouvrages instructifs*. « Scliœnberg lui-même, dit le protestant Schœll’, rédigea une quarantaine de ces écrits populaires qui, imprimés en grand

1 Cette œuvre de l'Aumône d’or, autrement connue sous le nom de Bibliothèque caléchétique ou instructive, avait son siège dans le collège de la compagnie de Jésus, à Munich. J’ai sous les jeux le catalogue des livres de cette bibliothèque pour l'année 1766. Il renferme deux séries de livres, les livres écrits en latin, et les livres écrits eu allemand. Ces deux séries se divisent elles-mêmes en plusieurs classes : ascétiques et moraux ; liturgiques ; exercices spirituels et méditations ; historiques ; de controverse ou de polémique, etc., etc.

* Biographie universelle , art. Scuoenberg.

nombre, dans des éditions rapidement épuisées et répétées, n’ont pas peu contribué à inspirer des sentiments religieux aux peuples de l’Allemagne méridionale et de la Suisse catholique. #

Mais la grande œuvre des jésuites allemand s, j’aime à le dire, semblait être, au dedans et au dehors des collèges, l’œuvre des catéchismes proprement dits. Dans chaque maison, toujours plusieurs religieux étaient consacrés à cette fonction si importante et si noble.

Ainsi dans le seul collège d’Ingolstadt, parmi les jeunes jésuites alors étudiants en théologie et en philosophie, nous en comptons seize désignés pour évangéliser les pauvres ou les enfants des villages voisins. Le petit collège de Hall, enTyrol, et le collège de Neubourg fournissent chacun six catéchistes. En l’année 1773, dans la province de Bavière, le collège d’Amberg envoie six professeurs faire le catéchisme hors de la maison, le collège de Munich neuf, et les autres collèges dans la même proportion. Dans la province du Khin inférieur, dix professeurs ont le titre de catéchistes au collège de Trêves ; dix également, parmi lesquels trois scolastiques, au collège de Paderborn , huit au collège d’Osnabruck , vingt et un au collège de Munster, vingt-cinq au collège de Cologne *. L’Italie pourrait nous offrir un même résultat : pour l’année 1773, l’on trouve douze catéchistes au collège de Ferrare, vingt-six à celui de Milan et près de quarante à celui de Bologne, etc... C’en est assez pour montrer quel prix et quel intérêt la compagnie de Jésus a mis dans tous les temps, et surtout à sa dernière heure, à l’instruction des pauvres et des enfants.

A côté des apôtres des pauvres et de l’enfance, on comptait une foule de théologiens, d’exégètes, de canonistes et de controversistes d’un vrai mérite. C’est à cette même époque que paraissaient le6 ouvrages de Zaccaria , de Kleiner, d’An-

> M. l'abbé Maysarc, ouvrage cité, p. 193.

toine Schmidt et de Feller contre Fébronius Weitenauer, Weissembach , Widenhofer, Nicolaï , Goldhagen publiaient leurs savants travaux sur l’Écriture sainte. Sardagna à Ratisbonne, Stattler à Ingolstadt, les théologiens de Würtzbourg , Kilber, Holtzklau , Neubauer donnaient leur Cours de Théologie dogmatique; Edmond Voit imprimait sa Théologie morale. De nombreux apologistes défendaient la religion contre les attaques des sophistes et des incrédules. Le champ de l’histoire, de la littérature et des sciences était cultivé par une multitude de ces écrivains religieux, non moins remarquables par l’élégance de la diction que par la profondeur et l’étendue de leurs connaissances.

Quant aux collèges eux-mèmes qui restaient à la compagnie en Allemagne et en Italie , ils étaient très-florissants. En 1772 et 1773, les chaires de théologie, d’Écriture sainte et de droit canon étaient occupées à Rome par les PP. Faure, Stoppini, Gravina, Stefanucci, etc. On y voyait, parmi les professeurs de sciences et de belles-lettres, les PP. Lagomarsini, Asclepi, Cunich, Morcelli et Lanzi ; Saracinelli , Zaccaria et Ambroggi étaient les prédicateurs de l’église duGesù. Angeri et Lazzeri, tous deux conservés par Clément XIV dans leurs fonctions, étaient, au moment de la suppression, l’un théologien de la péniteucerie, l’autre examinateur des évêques et chargé de la correction des livres orientaux. En d’autres parties de l’Italie, Boscovich, Ximenez, Noghera, Nicolaï, Zamagna, Tiraboschi, Eckhel , Riccati , etc., étaient les représentants de l'enseigne*

1 Feller mettait au jour son Catéchisme philosophique , en l’année 177*. C’est par erreur que l’iiistorien du Pontificat de Clément XIV appelle le P. de Feller ex-jésuite français, et qu’il le fait, en 177Ï, rédacteur d’une gazette à Cologne. F.-X. de Feller était Ilelge et non Français : il n’était pas ex-jésuite; il ne faisait que de prononcer ses derniers vœux à Bruxelles en 1771. 11 ne rédigeait alors, ni plus tard , aucun journal à Cologne; car en 177* il exerçait les fonctions de prédicateur au collège des jésuites de Liège , et composait de savants ouvrages apologétiques. Ce ne fui qu’en 1 794 qu’il so chargea de la rédaction, non d’une gazette à Cologne, mais du Journal historique et littéraire de Luxembourg, qu’il continua jusqu’en 1794. (fiiographie universelle, art. Feller.)

ment scientifique et littéraire '. Enfin, à cette dernière époque, de 1769 à 1773, plus de 400 ouvrages de science sacrée ou profane, de littérature ou de piété, avaient été composés par 200 auteurs jésuites ’.

C’est d’après cet ensemble de choses que Chàteaubriand a pu dire, dans son Génie du Christianisme : « L’Europe savante a fait une perte irréparable dans les jésuites; l’éducation ne s’est jamais bien relevée depuis leur chute. » Et dans un autre ouvrage : « Les jésuites se soutinrent et se perfectionnèrent jusqu’à leur dernier moment. La destruction de cet ordre a fait un mal irréparable à l’éducation et aux lettres : on en convient aujourd’hui*. » C’était en présence des ruines que la révolution française avait amoncelées dans toute l’Europe que l’illustre écrivain formulait ainsi sa pensée, qui était celle de tous les hommes sages de son époque, il est permis de le dire. Les évêques de France qui, en 1765, n’avaient pu voir encore tous les désastres de celte révolution, pendant laquelle ils devaient donner au monde un si bel exemple de magnanimité chrétienne et de courage sacerdotal , les évêques de France voyaient du moins, et ne manquaient pas de signaler à d’imprudents démolisseurs, les suites qu’entraînait et devait entraîner pour la religion la suppression de la compagnie de Jésus. Tel était alors leur langage et celui du plus grand nombre des évêques catholiques. Les lettres publiées dans ce volume supplémentaire en font foi. Nous ajouterons ici, pour couronner cet ensemble de témoignages imposants, la lettreque le cardinal Migazzi, archevêque de Vienne, adressait à Clément XIV, après en avoir reçu le bref qui éteignait la compagnie de Jésus dans le monde entier.

1 Nous avons parlé du collège de Vienne au chap. ix de l’ouvrage , p 360. Pour les autres savants ou professeurs jésuites , on peut voir les noms de plusieurs d'entre eus dans l’intéressant ouvrage, déjà cité, de M. l’abbé Matnard : Des Etudes et de l'Enseignement des jésuites à l'époque de leur suppression (1750-1773).

* Caballeko, Supplémenta Bibliotheeœ scriptorum soc. Jesu.

» Génie du Christianisme, t. IV, p. 321 (7» édition). — Mélanges.

TRAVAUX UE La COMPAGNIE DE JÈSUSi

Lettre du cardinal Christophe Migazzi , archevêque de Vienne > à Sa Sainteté le pape Clément XIV.

TftÉS-SAINT-PÈRE ,

Aussitôt que je reçus le bref par lequel Vot re Sainteté abolit la société de Jésus, je compris qu’en même temps que je devais me disposer à exécuter les ordres de Votre Sainteté, je ne devais pas négliger de pourvoir au bien du troupeau que le Seigneur m’a confié. Car les membres de l'ordre éteint n’ayant cessé, tant qu’il existait encore, de produire les fruits les plus grands et les plus salutaires dans cette ville impériale et dans tout mon diocèse, j’ai senti qu’il était de mon devoir de faire tous mes efforts pour ne point laisser périr d’un même coup avec les membres de cette société des biens si précieux. Ils les avaient obtenus dans les prédications au peuple , dans les congrégations pieuses , dans l’explication du catéchisme, dans les missions, dans l’assistance pleine de zèle et de ferveur auprès des infirmes et des moribonds, enfin dan6 les œuvres d’une charité ardente, dans les travaux pénibles et toujours couronnés d’un succès merveilleux , au moyen desquels les membres de la compagnie éteinte ramenaient dans le bercail de Jésus-Christ les brebis égarées et infectées des erreurs perverses de Luther, de Calvin, d’Arius, des anabaptistes et des Grecs schismatiques. Et pour tout dire en peu de mots, ces mêmes membres se sont toujours montrés tels en toutes les œuvres propres à exciter la piété et l’esprit religieux dans les enfants, dans les jeunes gens, dans les adultes , et dans les personnes plus avancées en âge et déjà courbées vers la tombe : ils se sont aussi concilié , non par accident ou par quelque caprice populaire, mais par leur vertu, par leurs travaux et par leurs sueurs , la vénération et la confiance des personnes de tout rang et de tous les . ordres de l’État. Cette estime constante et universelle , qui

DOCUMENTS. Cil AU. IX.

est une preuve irréfragable d’un mérite non douteux, chacun peut comprendre aisément combien il sera ditlicile de l’arracher du cœur des fidèles, et qu’on n’y parviendra qu après bien du temps. Car la plus grande partie du peuple et des personnes les plus considérables se reposaient tranquillement sur ces religieux, en leur contiant leurs consciences : la fréquentation des sacrements et le concours dans leurs églises , pour toutes sortes de cérémonies sacrées , étaient tels . qu’il ne restait rien à désirer.

C’est pourquoi, sans que je m’étende davantage, Votre Sainteté comprendra aisément par elle-nlème , avec sa profonde sagesse , à quels mouvements , à quelles plaintes je devais m’attendre, quand le bref pontifical eut été notifié à cette capitale , et que je me fus mis en devoir de le publier. Telle fut en effet la position, l’angoisse, l’agitation des esprits et des consciences , qu’il ne semble pas possible de rien imaginer au delà. Cependant les membres de la compagnie donnèrent de si beaux exemples de modération et d’obéissance , qu’ils méritèrent l’admiration de tout le monde, de ceux mêmes qui auparavant leur étaient le moins affectionnés. Aussi, à les voir supporter avec tant de force et de grandeur d’àme une telle calamité, un resers de fortune si déplorable, personne ne put douter que ce ne fût là l'effet d’uue vertu parfaite, d’une vertu consommée. Tandis que ces événements et beaucoup d’autres s’ofl'raient à mes yeux , je vis que le seul parti qui me restait à prendre pour apaiser en quelque manière les esprits bouleversés et les consciences agitées, c’était d’ordonner que les prêtres , qui dans la compagnie étaient les ministres les plus accrédités de Jésu6-Christ et les dispensateurs les plus zélés des divins mystères, passassent sans délai à l’état de clergé séculier; et que , abandonnant les maisons et les collèges des jésuites, ils reprissent de nouveau ces fonctions sacrées, auxquelles je les jugeais les plus capables et dans lesquelles j’étais contraint par la nécessité de les employer.

TRAVAUX DE LA COMPAGNIE DE JESUS, i()3

Je fus bientôt fortifié par l'espérance que cette mesure n’était pas l’objet d’une prudence humaine, mais qu’elle m’avait été dictée d’en haut par le Père des lumières. Car encore que la douleur amère dans laquelle cette capitale fut plongée par la ruine de la compagnie, n’ait pas été guérie par cette mesure (et elle ne le sera certainement pas de si hit), toutefois elle s’est un peu calmée quand les citoyens et les autres ordres virent qu’ils pourraient recourir aux membres de la compagnie, même après sa suppression, et se prévaloir de ceux qui, tandis que la compagnie existait encore, avaient si bien mérité de l’Église par les actions les plus glorieuses.

Une semblable mesure fut certainement opportune et convenable pour arrêter à leur source les calamités dont nous étions menacés , et pour écarter des malheurs imminents. Mais dans le court intervalle qui a suivi la publication du bref, j’ai trouvé que deux des prescriptions principales qu’il renferme me causent beaucoup d’embarras; et si je n’obtiens pas de Votre Sainteté la permission de les interpréter d’après ma manière de voir, conformément aux exigences actuelles, je crains que le salut des âmes et l’intérêt public de cette ville ne viennent à en souffrir beaucoup.

La première de ces prescriptions est celle-ci : « Les profès et ceux qui sont déjà élevés au sacerdoce, et qui, dans la crainte de n’avoir pas de quoi vivre honnêtement , soit par le défaut ou la modicité de leur pension , soit par l’embarras de se procurer une retraite, ou qui, à cause de leur grand âge et de leurs infirmités, ou par quelque autre motif juste et raisonnable, ne jugeront point à propos de quitter les maisons ou collèges de la société , ceux-là auront la liberté d’y demeurer, à condition qu’il leur soit pour toujours interdit de prêcher et d’administrer le sacrement de pénitence aux personnes du dehors. » Très-saint-père , une partie de ceux qui , Boit dans la crainte de n’avoir pas de quoi vivre honnêtement, soit à raison le leur mauvaise santé, soit enfin pour d’autres

motifs, sont demeurés dans les maisons et dans les collèges qui auparavant appartenaient à la compagnie, remplissaient, au grand avantage de la religion , l’office de confesseurs et de conseillers fidèles auprès des citoyens et des personnes du plus haut raug ; ils présidaient dans leurs églises à des œuvres diverses destinées à ranimer la piété et l’esprit religieux. Maintenant , si Votre Sainteté ne me permet pas de les employer dans les mêmes fonctions sacrées , alors même qu’ils habitent le même collège et la même maison, je me verrai privé d’ouvriers du plus grand mérite sans avoir personne pour les remplacer, et il ne me restera qu’à gémir et à me plaindre d’avoir si peu d’ouvriers, quand la moisson est si abondante. Je ne cesse , il est vrai , de prier le Maître de la moisson ; mais encore il faut bien du temps et bien des secours pour que les successeurs produisent le même fruit que ceux qui les ont précédés. Et alors même que , par un bienfait signalé et vraiment extraordinaire du Dieu de miséricorde, l’ordre actuel des choses humaines ne serait pas bouleversé, il est impossible qu’en si peu de temps les nouveaux ouvriers qui succéderont aux anciens soutiennent ces œuvres si nombreuses, par lesquelles, ainsi que tout le monde le sait, la compagnie de Jésus , pourvue de moyens innombrables, par un exercice et une expérience de plusieurs siècles, est parvenue à cet état où elle était dernièrement au milieu de nous. Bien plus, pour l’éducation de la jeunesse, dans les collèges, il faut encore choisir ceux qui en étaient chargés auparavant; et pour cela il faut rappeler ceux qui ont été dispersés, il faut les faire rentrer dans les maisons d’où on les avait contraints de partir. Or, comme il est d’usage ici que de tels maîtres soient déjà prêtres, il serait difficile et pénible pour eux, et pour moi , ainsi que pour tous, il serait fort gênant, que ces maîtres dussent s’abstenir d’écouter les confessions et de prêcher au peuple , lorsqu’ils seraient destinés à cet emploi , non point par leur propre choix , mais par l’ordre du supérieur.

Je n’éprouve pas moins d’inquiétude par suite de la deuxième prescription , par laquelle il est statué : « Si quelques-uns de ceux qui ont appartenu à la compagnie de Jésus étaient chargés de l’instruction de la jeunesse , ou s’ils exerçaient les fonctions de professeurs dans quelques collèges ou écoles, nous voulons qu’absolument écartés de toute direction, administration ou autorité, on ne leur permette de con-* tinuer ces fonctions qu’autant que l’on aura lieu de bien espérer de leurs travaux. »

Tout le monde sait avec quel avantage , pour la religion et pour l’État, le collège Térésien a été fondé et ouvert par l’auguste impératrice, et combien cette institution a prospéré jusqu’à ce jour. Car, voyant que les parents envoyaient leurs enfants dans les universités hérétiques, pour y être instruits, parce que ces universités surpassaient nos écoles catholiques dans certains genres de sciences, notre sage souveraine, poussée par son zèle incomparable pour la conservation de la vraie foi et de la pureté des mœurs , résolut d’ériger ce collège, où, avec la religion et la piété, on verrait fleurir toutes les sciences. Trois cents jeunes gens et plus , venus soit des royaumes soumis à notre souveraine, soit des provinces étrangères, sont si merveilleusement élevés dans la religion et dans toutes sortes de connaissances, que ce collège s’est rendu célèbre dans toutes les parties de l’Europe, et qu’il a formé en grand nombre d’excellents citoyens et d’excellents ministres pour l’Église comme pour l’État. Tant et de si grands avantages sont dus à celui qui en était le recteur lorsque la compagnie subsistait encore, et aux autres administrateurs et directeurs de ce collège, tous membres de la même compagnie. Contraint par la brièveté du délai , je proposai à notre auguste souveraine d’ordonner que le recteur continuât d’exercer ses fonctions sous le nom et sous l’autorité du comte Lautieri , jusqu’à ce que j’eusse recours à Votre Sainteté pour lui expliquer l’état présent des affaires. Mais un tel état de choses ne peut se prolonger longtemps sans engendrer la con-

fusion et le désordre daqs la discipline et dans la direction de l’établissement. D’abord on y a conservé ceux qui auparavant étaient chargés de la direction de la jeunesse, et on les emploie conjointement avec d’autres qui leur ont été adjoints. Quant aux prêtres qui étaient auparavant prédicateurs et confesseurs , on leur a ordonné de s’abstenir de ces fonctions sacrées, ce qui, toutefois, n’a pas été sans de graves inconvénients; car la jeunesse , habituée à ces directeurs, n’accorde pas facilement à d’autres sa confiance, en ce qui concerne la religion et la conscience.

Plusieurs personnes , il est vrai, ont pensé que le collège en question n’est point compris dans le bref pontifical ; car il y a déjà plusieurs années qu’une ordonnance royale lui avait fait déposer le nom et les insignes de la compagnie , ét lui avait donné le nom de Collège royal Térésien. Toutefois, ayant reconnu que, dans sa première érection, il appartenait à la compagnie, et que les prêtres auxquels il était confié vivaient suivant les règles et les coutumes des jésuites, j’ai cru devoir, pour plus de sûreté, recourir très-humblement à Voire Sainteté; de telle sorte que je puisse en même temps satisfaire à ma conscience et ne point laisser renverser le bel ordre qui régnait daus l’organisation première, digne de tout éloge.

Il me reste à faire connaître à Votre Sainteté que quelquesunes des maisons ou collèges seront changés en séminaires ecclésiastiques. Ici encore je suis réduit par la nécessité à ne pouvoir point changer ceux qui avaient le gouvernement et l’administration de ces établissements. Néanmoins j’espère que Votre Sainteté, ainsi que je l’en supplie, ne considérera point de mauvais œil cette manière d’agir. Je ne puis pas même cacher à Votre Sainteté qu’il m’est venu connaissance d’un certain ordre , qui enlèverait aux évêques le droit que leur' accorde le bref publié, de confier le ministère de la prédication et de la confession aux membres de l’ordre supprimé , sans en demander à Rome une autorisation spéciale pour chaque fois. A cette rumeur incertaine, on a vu se

renouveler l'agitation du peuple qui setait déjà un peu apaisée; et la blessure, qui déjà commençait à se fermer, s’est rouverte plus que jamais.

A quelles funestes conséquences ne s’exposerait-on pas si l’on resserrait dans des limites si étr oites la liberté accordée par le bref? Et pour moi, que d’embarras dans mon administration pastorale , pour moi qui me trouve situé si loin de Rome? Personne ne peut le comprendre mieux que Votre Sainteté. Car combien de fois n’est-il pas nécessaire de délibérer sur quelque point, et de pourvoir aux nécessités spirituelles du prochain sans le moindre délai ! Quel remords de conscience , quelles angoisses et quels regrets pour les àme9 nouvellement conquises à la foi, et quel triomphe pour les ennemis de la religion, si l’on rendait suspectes la doctrine et les qualités de chacun des membres de l’ordre supprimé! De telles médisances seraient injustes sans doute, mais elles seraient plus que suffisantes pour causer de grands maux à la religion.

J’ai montré plus d’une fois et par les preuves les plus évidentes quelle est ma vénération pour le saint-siège , et particulièrement pour Votre Sainteté; mais le bien du troupeau qui m’est confié et ma conscience exigent que j’expose librement à Votre Sainteté ce que je ne pourrais taire sans me rendre gravement coupable. Si j’écris , si j’agis, si je prie de la sorte , ce n’est pas que mon clergé et les membres des autres ordres réguliers ne travaillent point à la vigne du Seigneur ; si telle était ma pensée , je serais injuste et je leur ferais un outrage manifeste. Là seule chose que je prétends et que j’affirme, r’est que mon clergé n’est pas en nombre suffisant; et les religieux des autres ordres, occupés à des soins multipliés et divers, conformément à leur institut, ne peuvent combler le vide que l’on ferait en rejetant les membres de la compagnie supprimée. Maintenant, si tel est l’état des choses dans cette capitale, que ne devra-t-on pas dire de la Hongrie? Tout le royaume apostolique était ense-

veli clans la solitude et dans la désolation, tant il avait été cruellement déchiré par les ennemis de l’Église , et accablé par l’hérésie ; les prêtres et tous les ordres religieux y avaient été chassés ignominieusement de leurs postes, cpiand la compagnie de Jésus vint heureusement au secours de ce malheureux pays, et qu’elle y promulgua et y répandit de nouveau la vraie foi. Aussi la compagnie a été jusqu’à ce jour entourée dans ses travaux évangéliques de tant de gloire et de vénération, que seule elle a pu suppléer d’une manière admirable au petit nombre des autres ouvriers.

Très-saint-père, ce n’est point un esprit de parti qui m’emporte; ma charge pastorale absorbe toutes mes pensées et tous mes soins. Je n’ai jamais craint que la compagnie, cpiand elle existait encore, opposât jamais à mes droits la force de ses privilèges. Je ne l’ai point abandonnée dans sa ruine , et dans la lionne comme dans la mauvaise fortune, je me suis toujours prévalu de ses services; car j’estimais autant que je connaissais les précieux avantages qui résultaient de ses œuvres pour le peuple chrétien.

Tels sont les motifs si graves et si justes qui m’obligent à me jeter aux pieds de Votre Saiuteté pour implorer aide et secoure. (Coll. V. G.)

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