‹ Clement XIII et Clement XIVChapitre 33 sur 52 · LE CARDINAL MALVEZZI ; VISITE DES JÉSUITES DE BOLOGNE · texte numérisé non relu

LE CARDINAL MALVEZZI ; VISITE DES JÉSUITES DE BOLOGNE

Extrait du P. Boero, Osservazioni sopra l’Istona del pontiiicato di Clemente XIV, t. II, p. 35 et stdv.

Je ne veux pas charger la mémoire du cardinal Malvezzi. Qu’il ait été un des hommes les plus illustres de son temps , un des pasteurs les plus zélés, je n’ai rien à dire de contraire : je dis seulement et je soutiens que sa manière de procéder

VISITE DES JÉSUITES DE BOtOGNE. 409

dans la visite de Bologne ne fut ni louable ni même honnête; et que , de sa propre autorité , il dépassa les limites des pouvoirs qui lui avaient été conférés. Nous en avons la preuve fournie par le B. P. Theiner lui-même, dans son Histoire du pontificat de Clément XIV, t. II, p. 326 , où , d’après une dépêche du cardinal de Bernis, il nous assure que le pape avait donné à Malvezzi la faculté de visiter les maisons des jésuites de Bologne, et de séculariser ceux d’entre eux qui le demanderaient. Cela posé, comment le cardinal archevêque, de sa seule volonté, et sans aucune raison, a-t-il pu défendre aux jésuites de son diocèse, sous les peines canoniques, tout exercice du ministère spirituel , tel que prêcher, confesser, donner les exercices , etc. Pourquoi leur a-t-il ôté leurs collèges et le droit de garder des élèves? Pourquoi a-t-il employé les promesses et les menaces pour persuader spécialement aux jeunes scolastiques de demander leur sécularisation? et quand il les a vus forts et constants dans leur vocation , pourquoi les a-t-il fait conduire par des soldats hors du collège? pourquoi leur a-t-il arraché, par violence , les vêtements de leur ordre, et les a-t-il renvoyés dans leurs familles? Cela se peut-il appeler séculariser ceux qui le demandent? Soit que le cardinal Malvezzi eût de l’antipathie contre les jésuites, soit même, comme le veut l’auteur, que cette antipathie ait été fondée sur me conviction profonde, il ne paraît pas avec tout cela qu’il dût agir, d’après son propre jugement, contre les ordres de Rome, ni en aucun cas sans observer les règles de l’équité et de la justice.

L’auteur appuie son récit sur la relation du cardinal Malvezzi. Or cette relation est vraie dans sa substance, mais elle n’est pas entière. Il serait trop long de raconter ici tous les détails de cette visite. Je me contenterai d’indiquer les points principaux que je prends dans des documents authentiques et dans des témoignages non suspects.

Au commencement de mars 1773, le cardinal Vincenzo Malvezzi se transporta de Bologne à Cento , où les jésuites

avaient une petite résidence avec deux écoles. Il débuta par mettre sous le scellé tous les livres de compte, et par ordonner aux pères de ne plus reconnaître d’autre supérieur que lui , pas même le général. De retour à Bologne, il appelle près de lui tous les supérieurs des maisons de jésuites, leur annonçant la visite avec de bonnes paroles. Puis se tournant vers le recteur du noviciat, il luijdemanda s’il était vrai qu’on eût aliéné de l’argenterie appartenant à l’Église , et en vertu de quel pouvoir. Le recteur répondit qu’on l’avait fait , pour subvenir aux besoins pressants de la maison , et en vertu d’une autorisation expresse de Clément XIII. Le cardinal reprit, en disant qu’on avait mal agi , qu’on n’était plus aux temps de Clément XIII; et, sans plus s’enquérir de rien, il ordonna que tous les novices fussent licenciés. Les jésuites » surpris, et ne sachant que dire, obéirent ; les novices furent licenciés; mais plus tard, tous l’un après l’autre se retirèrent au noviciat de Novellara. Peu de jours après, le cardinal envoya commander au recteur de Sainte-Lucie de faire cesser tous les exercices du ministère, au moins public , tels que prêcher et donner des retraites ; de suspendre les classes publiques de Bologne et de Cento , ainsi que les congrégations pieuses et les catéchismes dans les paroisses: les jésuites obéirent. A ces nouvelles étranges, toute la ville s’émut; le magistrat chargé des études, le sénateur, le corps municipal firent de vives remontrances au cardinal, mais sans aucun succès; alors ils écrivirent au saint-père pour le supplier de ne pas empêcher qu’un si grand bien continuât de se faire pour le peuple et la jeunesse de Bologne.

Notre auteur , pour se défendre contre ce témoignage d’estime publique donné aux jésuites, ne fait pas difficulté de le censurer amèrement , disant que « la noblesse bolonaise s’est toujours distinguée par son opposition systématique et traditionnelle au saint-siège. » Je laisse le lecteur juge de l’opportunité de cette accusation portée contre les Bolonais, et de son exactitude; mais je ne saurais dire jusqu’à quel point elle est licite.

Les jésuites, cependant, étaient accablés de vexations toujours renaissantes, La visite se passait en exécutions, ordres, préceptes, menaces de censures et d’excommunications. Pour surcroit d’amertume, le cardinal leur envoya des agents confidentiels pour les pousser à demander d’eux-mèmes la sécularisation, et pour faire pressentir un recours à la force, si cela devenait nécessaire. Sur celte étrange intimation , les jésuites résolurent de prier le visiteur de leur montrer le bref d’autorisation de Sa Sainteté; ils voulurent juger s’il avait des pouvoirs pour agir ainsi. Leur requête ayant été mise de côté, ils s’adressèrent directement au saint-père dans l’humble supplique qui suit :

Supplique adressée par les jésuites de Bologne à Clément XIV.

Tbès-saint-père,

« Les jésuites du collège de Sainte-Lucie et du noviciat de Saint-Ignace à Bologne, prosternés très-humblement aux pieds de Votre Sainteté et plongés dans la plus profonde affliction , implorent la bonté de son cœur paternel , et ces sentiments d’humanité et de justice qui lui sont naturels. Pendant qu’ils étaient occupés aux ministères propres de leur institut avec la satisfaction de toute sorte de personnes, l’éminentissime cardinal archevêque leur a intimé une visite apostolique. Son Éminence n’ayant pas daigné produire ses lettres de délégation ni aucune autre pièce authentique en preuve de ses pouvoirs , ils ont courbé la tête uniquement par respect. Peu de jours après , elle leur a enjoint de renvoyer les novices chez leurs parents; de ne plus s’occuper des retraites spirituelles qu’ils avaient coutume de donner tous les ans; de suspendre les classes publiques , les congrégations et les catéchismes : tous ces ordres ont été fidèlement exécutés par les jésuites. L’éminentissime archevêque leur a aussi suggéré, et leur a fait proposer par d’autres de changer d’habit et d’in-

stitut. Un état si pénible et si affligeant leur donne lieu de craindre des mesures ultérieures; car Son Éminence a déjà fait connaître , à différentes reprises, qu’elle était disposée à leur défendre l’exercice de leur ministère et à renvoyer de la compagnie les religieux étudiants. Elle avait même intimé l’ordre au recteur de Saint-Ignace de faire retourner chez leurs parents les jeunes religieux qui étudiaient la rhétorique ; mais, par suite des représentations respectueuses du recteur, elle s’est contentée de les laisser passer dans un autre collège. Cependant lesdits jésuites n’ont été soumis à aucun examen , ils n’ont eu connaissance d’aucune accusation portée contre eux ; on ne leur a permis en aucune manière de rendre raison de leur conduite et de se défendre. Et pourtant les actes de Son Éminence sont de telle nature, que les jésuites doivent nécessairement passer dans l’opinion publique pour des hommes convaincus et coupables d’énormes délits, au grand préjudice de cette réputation si nécessaire à l'état religieux qu’ils professent. Ils savent, très-saint-père , qu’ils sont tenus de pourvoir à leur bonne renommée et à la conservation de leur état; ils savent que c’est là pour eux un droit véritable et rigoureux que Dieu a donné à chacun de nous, et que la nature elle-même a imprimé dans tous les cœurs. C’est pourquoi, prosternés très-humblement aux pieds de Votre Sainteté, ils supplient, dans l’amertume de l’affliction de leur cœur, sa paternelle bonté et sa justice incorruptible de vouloir bien que , selon les canons , et comme il est de droit, l’on présente les accusations, l’on écoute la défense, l’on procède régulièrement à la sentence ; qu’on accorde , en un mot, à un corps de religieux employés depuis bien des années à servir Dieu et à travailler au salut du prochain par l’exercice des ministères propres à l’institut auquel Dieu les a appelés, et dans lequel, avec la grâce divine, ils ont persévéré jusqu’à ce jour; qu’on accorde, disons-nous, à ces religieux, ce qui, d’après les lois et les coutumes de toutes les nations , ne se refuse à personne, quelle qu’ait été sa conduite... »

Je ne saurais dire si le pape a eu ce mémoire entre les mains ou s’il l’a lu; seulement il est positif que cette pièce fut renvoyée avec les lettres du sénateur, du magistrat et de l’université au cardinal Malvezzi. Les jésuites, l’ayant su, s’adressèrent au même cardinal avec cette autre supplique.

« Tous les jésuites italiens du diocèse de Bologne , prosternés aux pieds de Votre Éminence, implorent d’elle cette justice due par tout tribunal aux suppliants de tout état et de toute condition; justice due surtout par un prince de l’Église, par un pasteur des âmes nommé juge d’une corporation religieuse, uniquement occupée de la culture spirituelle et scientifique du troupeau de ce pasteur. Sans aucune faute connue de notre part, nous avons vu nos novices subitement dépouillés «le l’habit et renvoyés chez eux , nos écoles fermées alors qu’elles étaient dans l’état le plus florissant; on nous a enlevé les congrégations pieuses dans lesquelles les fidèles de toutes les classes venaient se réunir pour célébrer les fêtes. Votre Éminence a également défendu le catéchisme sur les places publiques, l’enseignement des enfants dans les paroisses, la visite des prisons , le ministère spirituel à l’oratoire de saint Gabriel, et les exercices spirituels de saint Ignace que l’on donnait aux personnes de toute classe et de toute condition. Les actes déjà accomplis, et ceux qui sont à craindre, peuvent faire soupçonner au monde que les jésuites du diocèse de Votre Éminence , de même qu’ils sont distingués par des peines exceptionnelles , quant au nombre et à la qualité , pourraient aussi s’être distingués, par des crimes équivalents.

« Quant à nous, examinant notre conduite, nous ne parvenons pas à découvrir notre culpabilité ; mais comme, d’un côté, chacun peut se tromper dans sa propre cause , et que cependant , de l’autre , tout homme a le droit naturel de conserver et de défendre sa réputation, nous implorons de la justice de Votre Éminence de n’être pas punis avant que d’être jugés; nous la supplions de nous faire connaître les accusations , de

nous donner lieu de nous défendre et de procéder seulement ensuite à la sentence.

« Nous ignorons jusqu'à présent quels sont les ordres et les décisions qui sont venus de Rome. Les protestations réitérées de Votre Éminence nous font croire que tout ce qu’elle fait contre nous s’exécute en vertu d’un ordre du souverain pontife. C’est pourquoi nous avons jusqu’ici humblement incliné le front ; mais nous ne pouvons nier avoir vivement soufTert de ce que cet ordre ne nous a jamais été mis sous les yeux avec le bref et les différentes lettres autographes du pape, en vertu desquels Votre Éminence nous assure avoir agi, en nous défendant l’exercice de tant de fonctions du ministère. La haute intégrité de Votre Éminence ne laisse pas de place au moindre doute ; mais c’est à la fois une consolation et un droit pour celui qui est soumis au pouvoir d'un délégué, de reconnaître de ses propres yeux la volonté supérieure de celui qui délègue. Nous demandons donc respectueusement à Votre Éminence qu’elle nous accorde la grâce d’ouvrir une enquête en toute forme sur les fautes dont on nous accuse , afin de pouvoir nous disculper; nous la supplions encore de vouloir bien ajouter un autre acte de justice que nous recevrons à titre de grâce, et de nous faire voir daus les originaux quelle est la pensée précise de Sa Sainteté. Le saint-père ayant transmis ses volontés à Votre Éminence, lui aura encore probablement indiqué les motifs pour lesquels il juge que nous devons être traités aussi sévèrement , et peut-être que la simple communication des pouvoirs reçus équivaudra au procès; et nous alors ayant reconnu les causes et la source de notre condamnation, nous aurons lieu de protester humblement de notre innocence, puis de nous résigner à la volonté souveraine.

« Nous avons, il est vrai> récemment encore mis nos supplications au pied du tribunal suprême , et nous en attendons prochainement l’effet; mais le résultat d’un autre mémoire présenté en notre faveur par la plus respectable corporation de cette ville , nous fait augurer que le nètre aura le même

sort, et que tout est remis à la décision de Votre Éminence. Nous la prions, donc avec instance de profiter de cette latitude qui lui est laissée pour nous rendre justice comme elle daigna nous le promettre, lorsqu’elle nous réunit pour la première fois. De cette manière , nous attribuerons notre salut à Votre Éminence; et pour correspondre à un si grand bienfait, nous offrirons sans cesse des vœux au Seigneur pour son heureuse conservation ; et si elle nous le permet, nous redoublerons de zèle pour le profit spirituel de son diocèse. »

Je ne crois pas que notre auteur veuille taxer les jésuites d’avoir agi en hommes imprudents, irrévérents ou séditieux. Car, après tout, ils ne demandèrent que ce que l’on ne refuse pas en toute rigueur de justice aux plus abominables malfaiteurs. Ils demandèrent à n’ètre pas condamnés avant d’étre jugés; qu’on fit l’enquête, le procès ; qu’on permit la défense, qu’on les déclarât absous s’ils étaient innocents , et qu’on les punit s’ils étaient coupables. Ils demandèrent qu’on ne leur enlevât pas la réputation et l’honneur par tant d’exécutions arbitraires, et qu’on leur montrât enfin les pouvoirs délégués, puisque le juge affirmait qu’il agissait ainsi par ordre supérieur. Pouvaient-ils procéder avec plus de modération? leurs demandes pouvaient- elles être plus justes?

Lt pourtant ils n’obtinrent rien : le cardinal Malvezzi, le 25 mai , envoya pour toute réponse au P. Jacques Belgrado, recteur du collège, la lettre suivante écrite de sa main : « Par ordre de Sa Sainteté et en vertu de la sainte obéissance, le P. Belgrado, recteur de Sainte-Lucie, voudra bien intimer aux jeunes étudiants de rhétorique et à tous les élèves de philosophie , de quitter l’habit de la compagnie dans le délai convenable pour le faire avec tranquillité et décence. Que le père recteur veuille aussi informer les mêmes étudiants que le cardinal archevêque, visiteur , usant de ses pouvoirs apostoliques, les dispense de tout vœu fait par eux suivant l'institut de la compagnie , et sans qu’il leur soit nécessaire d’être dispensés d’aucune autre manière. Finale»

ment, qu’il défend aux susdits étudiants , sous les peines canoniques, de reprendre en aucun autre lieu l’habit de jésuite , à moins d’en avoir la permission de Sa Sainteté.

a Le père recteur est averti également de ne point admettre à demeure, dans le collège de Sainte-Lucie, aucun religieux outre ceux qui resteront après le départ des susdits étudiants ; le même père recteur doit encore déclarer à temps , et après la reddition des comptes , l’épargne qui résultera dans les dépenses de la maison au départ de ces étudiants.

« Tout ceci est enjoint au père recteur de Sainte-Lucie par le cardinal Malvezzi, visiteur apostolique, qui écrit et huit en lui souhaitant toutes sortes de biens.

«Au palais archiépiscopal, 25 mai 1773. »

En recevant celte nouvelle injonction, par laquelle , sans aucune raison et avec violence, on prétendait délier des vœux de religion des jeunes gens qui n’avaient jamais demandé à l’être , et qui professaient positivement ne pas le vouloir, le P. Belgrado, ne se fiant pas à ses seules lumières, prit conseil de savants théologiens et canonistes, qui tous répondirent unanimement qu’on ne pouvait ni ne devait en conscience obéir jusqu'à ce que le cardinal eût montré les pouvoirs extraordinaires reçus spécialement à cet effet du pape. En conséquence, deux jours après, le père recteur écrivait au cardinal , en termes respectueux mais fermes, ce qui suit :

« Le recteur de Sainte-Lucie , humblement prosterné aux pieds de Votre Éminence, lui adresse dan6 cette note la réponse la plus précise et la plus sincère aux deux principaux points de sa lettre, qui m’ont été aussi intimés par l’organe de son chancelier. Par le premier, il est ordonné aux étudiants de rhétorique et de philosophie de quitter l’habit de la compagnie et de retourner dans leurs familles ; par le second, ils sont déclarés dispensés de leurs vœux.

« Le recteur de Sainte-Lucie, avant de répondre à des choseB d’une aussi haute importance, a jugé bon de consulter Dieu,

sa conscience , et ceux auxquels il doit rendre compte de sa conduite. Il a considéré que ces jeunes gens se sont faits reli* gieux depuis plusieurs années; qu’ils ont vécu fermes et constants dans leur vocation, embrassant les conseils évangéliques de Jésus-Christ, pour fuir les dangers du monde et pourvoir à leur salut éternel ; que leurs vœux sont de véritables vœux ; et, comme l’exprime Grégoire Xlü dans sa bulle, des vœux substantiels, desquels, sans de graves causes, on ne peut être relevé , si ce n’est par le souverain pontife lui-même : In quibus votis nullus prœter Romanum Pontificem manus potest apponere. Or d’un côté, la validité et l’obligation des vœux étant connues des supérieurs de la compagnie, et de l’autre le pouvoir exécutif délégué à Votre Éminence ne leur étant pas connu en forme authentique, elle ne s’étonnera pas que lesdits supérfeurs ne puissent se résoudre à exécuter les ordres contenus dans sa lettre. Qu’elle daigne donc leur montrer dan6 l’original la volonté expresse et personnelle de Sa Sainteté de licencier ces jeunes gens et de les dispenser de leurs vœux ; qu’elle veuille nous communiquer, pour tranquilliser les consciences de ces jeunes gens , les ordres de Sa Sainteté en forme authentique ; ils doivent être appuyés sur des raisons solides et graves , qui justilieront devant le monde leur renvoi , et qui absoudront les supérieurs devant Dieu et devant les hommes d’avoir obéi à ces ordres. A défaut de cette manifestation des ordres de Sa Sainteté, Votre Éminence excusera les supérieurs de la compagnie , s’ils protestent ne pouvoir obéir à ce qu’on exige d’eux. Ils sont prêts à faire le sacrifice de la faveur de Votre Éminence, à laquelle cependant ils attachent tant de prix, pour rester fidèles à Dieu dans une matière importante ; baisant la pourpre sacrée, le recteur offre les hommages de la plus profonde humilité.

« Sainte-Lucie, 27 mai 1773. »

Le cardinal Malvezzi ne répondit rien à cette lettre si concluante ; seulement il ordonna au P. Delgrado, par l’entremise du prévôt Natali, sou chancelier, de suspendre incon-

tinent les prières et les exhortations tju’on avait coutume de faire dans l’église de Sainte-Lucie. Mais comme ce» termes étaient trop vagues, et que l’ordre n'était signifié que de vive voix, le recteur, par une lettre écrite le 1er juin, pria le chancelier de vouloir bien envoyer un ordre précis, dans une lettre signée par Son Éminence ; il demandait cela autant pour sa propre justification que parce que plusieurs lois ses paroles, dites de vive voix, av aient été altérées. « Et la règle , ajoutait-il, de recevoir les ordres de Son Éminence, dans une lettre signée par elle, devient toujours plus nécessaire. La voix passe;, vole, ne laisse aucune trace, et l’on en perd jusqu’au souvenir; à une parole, on en substitue une autre d’une toute différente signification. L’expérience nous en a convaincus. Celui qui doit se justifier devant le momie d’avoir obéi, ou non , aux ordres d’une personne qui commande doit avoir entre les mains les pièces nécessaires , afin qu’il puisse les montrer ou en faire l’usage le plus opportun. #

Le lendemain , la lettre suivante fut adressée au P. Belgrado : « Quoique le cardinal Malvezzi ait suffisamment manifesté sa volonté expresse , que toutes sortes de prédications, même dans leurs églises , soient défendues aux pères jésuites de par le bon plaisir de Sa Sainteté ; et que néanmoins le père recteur de Sainte-Lucie désire que cette défense soit confirmée par écrit , le cardinal lui accorde ce qu’il demande par cette présente lettre.

« Il profite de cette occasion, dans un sentiment de pure charité, pour rappeler au père recteur d’accomplir fidèlement tout ce qui lui a été enjoint par le même cardinal Malvezzi , dans son autre lettre du 25 du mois passé , touchant la démission des deux jeunes religieux rhétoriciens, et des étudiants de philosophie. Le cardinal ne doute pas qu’à cette heure on ne leur ait fait connaître les déterminations prises à leur égard, lesquelles résolutions doivent être exécutées toutes et sans répliqué; Avec quoi il lui souhaite toutes sortes de biens.

« Du palais archiépiscopal, 2 juin 1773. n

VISITE l)fâ JÉSUITES DE BOLOGNE.

Inutile de dire que cette lettre affligea vivement les jésuites. Us virent le cardinal persévérer dans ses résolutions violentes, toujours.au nom de Sa Sainteté., tout en persistant à ne vouloir pas leur montrer ces pouvoirs reçus, ni leur communiquer les causes de tant de vexations illégales : ils virent leurs humbles supplications, leurs prières, leurs raisonnements traités comme non avenus. Quelques-uns tombèrent malades de douleur; et un des jeunes gens, frappé par ces lois arbitraires, s’étant rompu un vaisseau dans la poitrine, faillit en mourir. Ou se consulta de nouveau sur la marche à tenir, et non content de prendre conseil des pères de la maison, on s’adressa à des personnes du dehors; et tous opinèrent qu’il fallait en conscience résister jusqu’à ce que le cardinal montrât les ordres précis de Sa Sainteté. Le 3 juin le P. Belgrado répondit la lettre suivante , que l’auteur, sur le témoignage du cardinal Malvezzi, appelle impertinente.

« Je réponds de la manière suivante à la dernière réquisition qui m’a été faite par Votre Éminence. Dans une matière de si haute importance, j’ai consulté le directeur de ma conscience, des théologiens, des supérieurs, des prélats, des cardinaux, des avocats; tous m’ont conseillé non-seulement de ne pas céder, mais encore m’ont obligé en conscience d’empêcher le renvoi desdils jeunes gens et de renouveler la demande de voir le bref original de la visite. Chaque jour je me recommande plus ardemment à l’Esprit-Saint pour qu’il m’éclaire et qu’il touche le cœur de Votre Éminence. Je suis persuadé qu’elle ne voudra pas m’obliger à agir contre un sentiment moral, pratique, sûr et appuyé sur l’autorité irréfragable de tant de personnages dootes et pieux , dans une matière aussi délicate que celle des vœux , lesquels , suivant saint Thomas, sont obligatoires de droit divin. Je ne serai jamais convaincu que le renvoi de ces jeunes gens doive contribuer en aucune sorte à la paix de l’Église ; je comprends difficilement comment Sa Sainteté aurait jeté les yeux individuellement sur ces jeunes gens au milieu de plusieurs

milliers de jésuites, et que, sans les connaître du tout, elle les ait destinés au siècle comme étant inutiles et pernicieux à la religion et à l’Église. Je dois bientôt comparaître au tribunal de Dieu, et à cause de mon âge avancé, et par suite des atteintes que les continuels ennuis de cette visite portent à ma santé. Je ne veux absolument pas y paraître coupable d’une faute dont la seule pensée me remplit de confusion et de honte. Je suis prêt à tous les sacrifices , sauf celui de ma conscience et de mon âme. Voilà, Éminence, mes sentiments inébranlables et à toute épreuve : baisant avec une grande douleur la sainte pourpre , je suis de Son Éminence , etc.

Or, qu’y a-t-il ici d 'impertinent chez un homme accablé d’amertume? Admettons qu’il se soit trompé dans ses jugements : pouvait -il, malgré son sentiment pratique, mûri par l’oraison et par le conseil des sages, pouvait- il raisonnablement se faire violence au point d’agir contre sa conscience? Qn’on en juge selon la saine raison et justice.

Lorsque le cardinal reçut cette lettre, il envoya chercher le recteur un peu après midi. Celui-ci se rendit aussitôt chez Son Éminence, et trouva dans l’antichambre le vicaire général, le chancelier, deux chanoines et un notaire. Lorsqu’il fut en présence du cardinal, celui-ci, après quelques paroles, lui commanda de nouveau de licencier les jeunes gens; le recteur , de son côté , demanda de nouveau à voir le bref. Le cardinal tenait à la main un papier ; le montrant, il dit : le bref le voici ; mais je ne veux ni ne dois vous le montrer. Le recteur répéta ses raisons, et allégua l’autorité des canonistes, qui affirment qu’un cardinal même doit , en pareil cas , montrer le bref, spécialement lorsqu’il s’agit d’une mesure préjudiciable pour quelqu’un. Il ajouta qu’il avait consulté des avocats et des docteurs, et que tous étaient de cette opinion. Le cardinal fit entrer le notaire, et lui montrant la pièce, il lui dit de voir si c’était le bref. Le notaire l’affirma. « Mais cela ne suffit pas, reprit le recteur, il faut le lire en entier et l’examiner. » Alors le cardinal fit entrer le chancelier, le vicaire et

les chanoines. Le recteur, voyant tout cet appareil, crut avec raison qu'on voulait en venir à quelque acte juridique, comme s’il avait eu le bref entre les mains. En conséquence , il protesta de la nullité de tout ce que l’on ferait. Le cardinal alors intima au recteur qu’il eût à licencier les jeunes gens dans les 24 heures, ou bien qu’il le déposerait. Le recteur répondit qu’on lui ferait grand plaisir en le déposant; mais que pour renvoyer les jeunes gens,, il ne le pouvait en conscience, et il recommença à dire les choses déjà citées. Le cardinal, de son côté, continua à le menacer avec force , et enfin le congédia. Ensuite il fit venir près de lui le P. Agosti, naguère son théologien, et lui ordonna de prendre la charge de recteur; le père s’excusa, disant qu’il ne le pouvait en conscience.

L’affaire en resta là; mais, le lendemain matin, le P. Belgrado, pour la décharge de sa conscience, envoya au cardinal la lettre suivante : « Le recteur de Sainte-Lucie, humblement prosterné aux pieds de Votre Éminence, se dispose à lui communiquer les résolutions inébranlables qu’il a prises, puisque Votre Éminence a ordonné hier de les faire connaître dans le terme de vingt-quatre heures. Il sait et il comprend qu’elles ne seront point conformes aux désirs de Votre Éminence; qu’il doit, par conséquent, encourir sa disgrâce, et se priver des effets de cette clémence et de cette bonté auxquelles cependant lui et ses subordonnés attachent tant de prix. Mais, dans une affaire où il s’agit de dispenser des voeux , de dépouiller des religieux de leur habit, de les renvoyer dans la siècle sans signification du bref original , sans motifs , sans connaissance de cause , sans aucune indication des individus qu’on voudrait faire sortir , le recteur a jugé de son devoir da se faire violence, en sacrifiant les bonnes grâces de Votre Éminence , plutôt que de sacrifier sa propre conscience et son propre salut avec la conscience et le salut d’autrui. Il est donc forcé de lui dire qu’il ne peut, en aucune façon, lui complaira dans ce qu’elle lui demande. Que Votre Éminence reçoive dans ces roots la véritable expression de ses sentiments , sans

y ajouter une injonction nouvelle, qui ue servirait qu’à ajouter une peine pour elle , et de la douleur pour le recteur de Sainte-Lucie. Quoiqu’il soupire ardemment après le terme de son gouvernement, il doit toutefois faire observer que Son Éminence, ne produisant pas les titres authentiques pour faire reconnaître en elle le pouvoir de déposer un supérieur légitimement établi, de même le recteur de Sainte-Lucie ne peut se reconnaître déposé par elle. Ses légitimes supérieurs l’ont placé dans ce poste, et Votre Éminence, pour le déposer, devrait daigner montrer les pouvoirs en vertu desquels elle agit et délie les subordonnés du recteur de l’obéissance qu’ils lui doivent. Voilà ce qu’il déclare à Votre Éminence, en baisant sa pourpre sacrée , etc.

« Sainte-Lucie, à juin 1773. »

Ce fut la dernière lettre que le P. Belgrado écrivit et envoya au cardinal; je l’ai transcrite, ainsi que les précédentes , soit celles du cardinal, soit celles du recteur, sur une copie authentique , légalisée par le notaire public. Et, pour constater cette assertion, on peut lire la protestation suivante, écrite de la main même du P. Belgrado. « Je, soussigné, affirme et proteste avec serment , s’il est nécessaire , que les pièces, billets et lettres ci-annexés, sont les seuls véritables et légitimes écrits sortis de ma plume et adressés à Sa Sainteté et à Son Éminence. Tout autre écrit injurieux à Sa Sainteté ou à Son Éminence est faux, illégitime, supposé, et émané de quelque plumé ennemie et calomniatrice de la réputation d’autrui.

c Modène, 2 juillet 1 773.

« Jacques Belgrado, de la compagnie de Jésus. »

Le cardinal ne fit aucune réponse à la dernière lettre du recteur, et l’on demeura toute cette journée dans l'incertitude. Le lendemain , vers neuf heures, une troupe de qui me soldats, appartenant à la milice urbaine, se présenta à la porte du college. Deux d’entre eux se rendirent à la chambre du recteur ; un officier y entra et lui fit de longs discours. Deux

heures après, plusieurs membres de la cour de l’archevêché . arrivèrent, et intimèrent au recteur l’ordre de les suivre. On le lit monter dans une voiture , escortée des soldats , qui le conduisit aux prisons de l’archevêché, où il fut enfermé dans une chambre. On l’en tira cinq ou six heures après, pour le bannir des États du pape. Il se retira à Modène.

Le recteur à peine parti , le vicaire général fit assembler dans une chapelle les jeunes élèves de rhétorique et de philosophie. Ce qui s’y passa est rapporté dans une lettre de Francesco Fabris , l’un de ces jeunes gens. « Nous ne vous lûmes entrer à la chapelle, écrit-il , qu’après avoir obtenu à grand’peine que nous y amènerions avec nous nos témoins, Oh ferma la porte, et on y mit des gardes. Le vicaire et le chancelier, assis pro tribunali, firent lire un discours par le notaire. En vérité , la chose me fit rire. Partie en lisant, partie en discourant, d’après une feuille divisée en colonnes, et toute raturée , sans apparence de légalité aucune, on nous intima l’ordre de Son Éminence, en vertu des pouvoirs reçus par elle de Sa Sainteté , de sortir de la compagnie : nous défendant, sous les peines canoniques, de jamais y rentrer. Puis on demanda, à chacun en particulier, si nous acceptions la sommation. A cette question , l’un de nous tira un papier qui contenait une protestation souscrite par chacun, et il dit que nous ne pouvions obéir en conscience à Son Éminence, si l’on ne nous montrait le bref*. J’étais le premier en rang, et je

1 I.a protestation était conçue en ces termes : « A l’intimation qui nous a été faite au nom du très-éminent et très-révérend seigneur cardinal archevêque de Bologne , comme visiteur apostolique, d’avoir à nous dépouiller de l’habit religieux de la compagnie de Jésus, à laquelle et à Dieu nous sommes liés par des voeux religieux , nous protestons que nous sommes prêts à obéir aussitôt que le très-éminent et très-révérend seigneur cardinal archevêque daignera tranquilliser notre conscience, touchant son autorité et son pouvoir en nous communiquant, pour une mûre délibération de notre part, l’original du rescrit pontifical qui ordonne la visite et qui doit nous forcer, malgré notre désir contraire et notre intention , non-seulement à quitter l'habit susdit et à abandonner notre profession religieuse , mais encore à quitter l’endroit où nous avons été placés par nos supérieurs. Mais jusqu’à ce que notre conscience soit tranquillisée de ce côté, nous sommes persua-

répondis : Mes sentiments se trouvent exprimés dans cette feuille. Après moi , tous les autres en dirent autant ; et le vicaire lut la protestation. Je ne saurais décrire l’attitude de tous ces personnages , en voyant que nous nous étions prémunis de cette manière contre ce coup que nous avions prévu. Le vicaire nous exhorta à obéir; car, dit-il, soyez certains que vous ne verrez jamais le bref. Je repris alors : Que Son Éminence soit persuadée aussi que nous n’obéirons qu’après l’avoir vu. Alors il nous dit que nous serions conduits hors de Sainte-Lucie, et mis, en attendant, en lieu sûr. Nous, nous répondîmes : Nous sommes prêts. Nous mimes nos chaussures, nos scolastiques et nos chapeaux; nous primes une chemise; et au milieu des applaudissements affectueux des séculiers, nous montâmes dans les voitures du cardinal, dont chacune était escortée par deux soldats. 11 y avait une grande foule de monde autour de la maison et tout le long de la nie, jusqu’à la tour des Asinelli.' Tous nous regardaient comme une sorte de pompe triomphale, et nous plaignaient. Nous fûmes conduits à Casavalta, villa appartenant au séminaire archiépiscopal, et à peu de distance de Bologne. »

Le cardinal envoya dans cette maison quelques Religieux d’un autre ordre, afin qu’ils cherchassent, par tous les moyens, à exciter ces jeunes gens à apostasier de leur propre volonté. Il' désirait beaucoup qu’au moins un d’entre eux demandât de lui-même son renvoi, voulant cacher ainsi la violence qui leur avait été faite. Mais il n’eut ni ne put avoir cette consolation. Tous demeurèrent fermes, et résistèrent à toutes les promesses et à toutes les menaces. Désespérant donc de les vaincre, il leur fit ôter l’habit par des soldats, et en renvoya sept d’entre eux en costume d’abbés dans les pro-

dés que Son Éminence elle-même trouvera juste notre protestation. Nous la faisons avec la plus grande humilité et vénération , déclarant 11e pouvoir autrement obéir aux susdits ordres. Ainsi l'exige de nous la puissance inviolable de nos vœux. » (Suivent les noms.)

VISITE DES JÉSUITES DE BOLOGNE. 42o

vinces vénitiennes et lombardes , leur pays natal , en les faisant escorter jusqu’à la frontière. Les autres, qui étaient des États de l’Église , il les fit conduire dans les maisons de leurs familles.

L’auteur de l’histoire du pontificat de Clément XIV, avec une merveilleuse assurance, affirme que tout cela n’est que mensonge et calomnie , soutenant que ces jeunes gens ne furent jamais tentés, et qu’on ne leur fit aucune violence. J’ai sous les yeux deux lettres écrites par eux , une de la villa même du séminaire , l’autre de Rolo , près de Modène , où tous se réfugièrent plus tard. Que le P. Theiner veuille écouter comment ils racontent l’affaire. Le premier écrit : « Outre les preuves qu’avec l’aide de Dieu nous avons données de fermeté et de constance d’âme, dans les épreuves particulières que beaucoup d’entre nous ont eu à soutenir de la part de ces PP. NN., ceux-ci nous fournirent hier une nouvelle occasion de les montrer. Le P. N. N. et le P. N. N. sont arrivés de la ville en voiture et avec les livrées archiépiscopales , pour nous persuader que nous sommes tous obligés d’obéir aux ordres de Son Éminence, en nous sécularisant de notre propre gré; nous avertissant que notre rébellion porterait préjudice à nos frères, et exposerait à une iuine terrible nos parents et nousmêmes, sans nous garantir de la honte de nous voir arracher l’habit avec violence. Ils nous assurèrent avec serment avoir vu le bref ; mais sommés par nous de jurer que le bref exige véritablement que nous quittions la compagnie, ils s’embarrassèrent et ne le firent point. Ils ont dit ces choses et beaucoup d’autres semblables à quelques-uns en particulier ; ensuite impatientés d’entendre de tous les mêmes sentiments de constance et de fermeté, ils les ont répétées à tous ensemble ; mais Dieu, dans sa bonté, nous a mis de telles paroles sur les lèvres, que nous avons réussi à faire rougir et à confondre nos tentateurs mêmes. Quant à la menace faite, et dont nous attendons bientôt l’exécution, nous nous sommes préparés et animés à résister autant que nous le pourrons. Si nous devons

426 DOCl'MEN'TS. CHAP. IX.

céder à la force, nous vous protestons que nous sommes dépouillés de l’habit religieux invitisnobis, et par violence. Nous sommes fermes et constants dans notre vocation. Déjà, à cette heure, nous avons gagné de telle façon les cœurs de nos soldats , qu’ils sont tous pour nous, et pourront eux-mêmes être nos témoins. » Ensuite , parlant des sept qui partirent avant les autres, il ajoute : « Tous les sept ensemble, avec beaucoup de courage et de fermeté, résistèrent aux ordres du capitaine d’ôter eux-mêmes l’habit religieux ; de sorte que celui-ci fut enfin obligé de le leur faire arracher du dos par les soldats. » Enfin, un de ces sept écrivant de Rolo, où ils étaient alors tous réunis, dit : a Tous nous attendons la première occasion pour mettre à l’abri notre vocation tant combattue , et pour nous voir revêtus de nouveau de ces habits que les soldats nous arrachèrent du dos, au milieu de nos larmes et des leurs. C’était vraiment touchant de voir et d’entendre ces pauvres gens nous demander mille fois pardon de ce qu’ils étaient forcés de faire. Ils nons baisèrent mille et mille fois les mains, protestant qu’ils rendraient témoignage de notre résistance et de notre fermeté. Un d’eux entra dans ma chambre pendant que je m’habillais en abbé ; et après avoir pris et tendrement baisé le crucifix qui me pendait au cou, il me pria et supplia de lui donner une commission quelconque pour les sept qui étaient restés séparés de nous. Je lui dis de raconter à mes compagnons tout ce qui nous était arrivé; de les encourager à agir comme nous, et de ne céder qu’à la violence. IlTeur rapporta tout, et nos compagnons agirent précisément comme nous. » Telle est la teneur de cette lettre.

S’étant débarrassé des étudiants de rhétorique et de philosophie avec la violence qui a été rapportée, et dont on ne peut sans amertume lire le douloureux récit, le cardinal continua, sans faiblir, son mode de procéder. Il parait que son dessein fut de tourmenter ces religieux au point de les faire se soustraire volontairement à tant d’épreuves. Et, si tel était son but, il l’obtint enfin. Il avait suspendu ces pères de

tout exercice du ministère spirituel ; il avait défendu qu’ils célébrassent l’anniversaire des fêtes de saint Louis de Gonzague et de saint Ignace , et ordonné de tenir fermées les portes de l’église. Ayant vu dans le collège les portraits des pères généraux, il ordonna que tous fussent brûlés. On lui fit observer que, parmi eux, se trouvaient les portraits de saint Ignace et de saint François Borgia ; il permit de les conserver, mais il leur fit peindre sur le manteau une croix rouge, comme s’ils eussent été religieux servants des infirmes. Il ne cessa de solliciter les pères, et de les faire solliciter par d’autres , afin qu’ils demandassent la sécularisation , ou au moins qu’ils se fissent philippiens. Les pères jésuites , craignant donc qu’on n’en vint avec eux aux mêmes excès dont on avait usé envers les jeunes scolastiques, abandonnèrent l’un après l’autre les maisons et la ville , et se réfugièrent ailleurs.

Telle fut en somme la visite du cardinal Malvezzi. Et maintenant, que tout homme sage prononce de quel côté est la justice, et si le R. P. Theiner peut avec vérité conclure son récit de la visite de Bologne, en disant que nul évêque n’aurait agi autrement que l’a fait l’archevêque de Bologne; et qu’un grand nombre d’entre eux auraient certainement usé de plus de rigueur que -lui. J’aime à croire que les lecteurs de l’ouvrage du R. P. Theiner ne seront pas de cet avis.

Représentations de plusieurs cardinaux zelanti, auprès du pape

Clément XIV, sur la conduite du cardinal Malvezzi, à l’égard

des jésu ites de Bologne 1 .

É da molto tempo, B'. Padre, che li sottoscritti cardinali pensavano di umiliare alla S*. V*. le oSsequiose loro rimos-

1 Ces représentations sont transcrites d’après une copie certifiée authentique par le P. J. Ciconi. Ce père les tenait de Mgr (depuis cardinal) Polidori, auditeur du cardinal Antonelli entre les mains duquel se trouvait la pièce originale.

tranze eu’ le presenti tristissime emergenze délia Chiesa e délia Sede Apostolica, ma si sono trattenuti dal farlo non per altro alio motivo, se non che per dare alla S*. V*. col loro rispettoso silenzio un maggiore attestât» délia loro somma osservazione alla sua sacra persona, e per la speranza che hanno sempre avuta di veder cangiar faccia aile cose , condotte che l'ossero dalla somma sua sapienza, e dal conosciuto suo zelo. Ma se la disgrazia ha portato che, non ostante le santé e prudenti intenzioni di V*. Be., l’aspetto di ogni cosa sia divenuto et divenga ogni giorno peggiore, crederebbero essi gli cardinali, che continuando a tacere, mancherebbero troppo aile loro obligazioni, ed a quei stretti doveri, dei quali per il loro grado sono responsabili aDio, alla Chiesa ed al mondo. — Di qui è, che lasciate per ora da parte moite cose (tutte per altro di somma rilevanza), non possono dispensarsi dal rappresentarle il gravissimo scandalo , che cagiona in tutto il momlo lo staordinario contegno tenuto in Bologna , e che si dice autorizzato da’ venerati ordini di V*. S*., o da’ speziali istruzioni date per suo comando contro i religiosi délia compagnia di Gesù , e le deplorabili consequenze, che necessariamente debbono nascere quando questo esempio venga imitât» altrove, e specialmente in Roma , dove già da un pezzo si è cominciato a vedere i preludi.

Perd ci vuole Beatitudine Sua comprendere quale sia lo scandalo cha cagiona a chiunque abbia principi di ragione e di umanità , ne sia acciecato dalle proprie passioni, la violenza che è stata fatta ai sudetti religiosi, obligandogli di recedere dai voti, con i quali si sono consacrati a Dio, e di abbandonare un Istituto, che, facendo uso délia loro natural libertà, hanno abbracciato per meglio assicurare la loro eterna salute; senza che gli sia stato manifestato nessun malo nè loro, nè di che gli governa, e senza che siano state ascoltale le discolpe nè degli uni, nè degli altri, in caso che fosse preceduta contro di loro qualche grave accusa.

Quale poi siano per essere le consequenze , se il contagioso

esempio di Bologna si estendesse altrove, troppo longo sarebbe il farne ora un dettaglio, e non è cosi facile il prevederle tutte, ma baslerà pome una sotto l’occhio perspicacissimo delle S*. V*. per farlene concepire tutto l’orrore. L’Istituto délia compagnia di Gesù, sono piu di due secoli, che travaglia nella vigna del Signore, b stato commendato corne pio da un concilio generale : è stato ricolmato di straordinarie lodi da venti sommi pontefîci, e specialmente dagli ultimi due immediati antecessori délia S*. V*. : è stato accarezzato finora da tutte le nazioni , e forse resta tuttochè nel cuore ed in bencdizione presso quei popoli , dove non esiste più , ed è stato reputato utilissimo per lagloria di Dio, e per lacoltora de’ Fedeli.

Or se dunque si videsse distruggere dalla S*. V*. questo Istituto , o pure figurarsi affato , di sorte che venisse a rendersi tutto diverso da quello l’è stato finora ; è troppo obvio il dubbio, che verrebbe in mente non solo degf idioti, ma anche délia gente meno rnzza, se siano stati gli antecessori di V*. S*, cbe si siano ingannati , o se pure s’inganni la S*. V*. ; tanto più che secondo il trito assioma , non si pub dare in un istante la corruzione dell’ ottimo in jœssimn. Si pub questa corruzione si fosse data, e fosse stata nascosta sino al giorno d’oggi, importa troppo, S. Padre, che sia manifestata al publico per via di un regolato giudizio, il quale disinganni 46 rispettabilissimi vescovi di Francia con tre cardinali alla loro testa , che ricercati nelT anno 1761, da S. M*. Xm*. délia loro opinione circa questa société, si dichiararono nei termini più vantaggiosi a suo favore, e tolga dall’ errore tanti altri zelantissimi vescovi di tutte le provincie del mondo cattolico , che in diversi tempi eocomiarono e recomandarono la medesima société a sta mem. di Clemente XIII colle lorolettere, che saré facile alla S*. V*., quando voglia, l’averle sott’ i suoi occhi nei loro originali.

Un siffatto giudizio , B” Padre , intéressa lutta la Chiesa » perche una gran parte délia Chiesa sparsamente ha interloquita per bocca dei suoi primi pastori sul Régime di questa société, e su la condotta dei suoi individui ; onde daUa Chiesa

bisogna ricercario, non da poche private persone che non hanno nessuna legittima missione, e possono essere appassionate o prevenute da fini indiretti. Ne tema la S*. V*. d'incorrere l’indignazione dei sovrani , che hanno sollicitato la dispersione di questo corpo. Questi sovrani, essendo pieni di tutte le piu sublimi virtù, amano certamente la giustizia sopra ogni altro , e non possono nè volere , nè approvare l’oppressione di nessuno , cosi che non possono avéré a male se la S*. V*., dovendo condannare dei rei, lo farà col metodo insegnatoci da Dio nel suo primo gindizio, e secondo le leggi non solo prescritte dalla Chiesa nelle sue inviolabile disposizioni canoniche, ma inscrite anche dalF istessa natura nel cuore e nella mente degli uomini.

Questo dunque e quello umilissimamente supplicano la S*. V*. li sottoscritti cardinali, chi quantunque pochi di numéro, tuttavia sono certi che molti altri interrogati chesiano, si unirono nei medesimi loro sentimenti ; e prostrati alli suoi S8mi piedi implorano la sua santa benedizione.

INTIMATION DU BREF

Extrait du P. Boëro, Osservazioni..., t. Il, p. 60.

Nous ne doutons pas que , d’après les intentions et même d’après les ordres du pape , il n’eùt été enjoint de procéder avec modération et charité, mais le fait est que les exécuteurs n’y mirent ni modération ni charité. Ces exécuteurs étaient les adversaires les plus déclarés des jésuites , choisis et désignés à l’avance par les ministres des différentes cours. Un Marefoschi, un Caraffa, un Casali, un All'ani, un Soggini, etc. Et voici le mode qu’ils suivirent pour l’intimation du bref.

Dans la soirée du 16 août 4773, différentes compagnies de soldats, sous la conduite de leurs officiers, se rendirent à pas

INTIMATION DU BREF

lents et arrivèrent à l’iiriproviste aux diverses maisons des jésuites. Le cardinal de lierais écrivit alors qu’on avait agi ainsi pour maintenir l’ordre au dehors des maisons. Mais la vérité est que les soldats y entrèrent et s’en emparèrent comme de forteresses prises d’assaut. Ils occupèrent les portes, les corridors, les escaliers, tellement que les religieux, qui ne se doutaient de rien , se virent en un moment enveloppés d’hommes armés. Le premier soin des chefs de l’expédition fut de séquestrer l’argent, l’argenterie des chapelles, les meubles précieux , et de mettre les scellés aux archives, à la sacristie et à la bibliothèque.

Presque toute la nuit se passa de la sorte. Il s’était répandu des contes si extraordinaires sur les richesses immenses des jésuites, que les exécuteurs du bref furent fort désappointés de ce qu’ils trouvèrent en réalité. Ainsi , dans la maison du Gesù où, selon leurs idées, s’amoncelaient les trésors des quatre parties du monde, on ne trouva qtl’environ 40,000 écus en argent et billets ; et encore la maj eure partie appartenait à la cause de divers vénérables serviteurs de Dieu dont les procès de béatification se poursuivaient alors. L’histoire des billets de banque répandant une odeur de musc fut célèbre dans tout Rome, parce que le prélat Alfani ayant acheté pour à peu près 3,000 écus d’argenterie qui avait appartenu au défunt M. Peluechi, la paya en billets dont le parfum de musc trahit l’origine et les fit reconnaître pour ceux qu’il avait pris dans la chambre du père procureur de Portugal , et qui appartenaient à la cause des vénérables pères Britto et Anchiéta. Ce qui fut entièrement confirmé plus tard.

L’auteur du Pontificat de Clément XIV, tenant toujours à ses dépêches de prédilection, voudrait, p. 392, laver Alfani de ce vol honteux et en déclarer l’accusation calomnieuse et mensongère; mais la vérité de cette accusation est prouvée par tant de témoignages , qu’il y use ses forces inutilement et contre l’évidence. Je ne veux et ne peux raconter tout au long ces faits déplorables, et me contente d’ajouter

DOCUMENTS. CUAP. IX.

le témoignage non suspect de Macedonio. Après la mort de Clément XIV, M«r Macedonio présenta au nouveau pontife Fie VI un court mémoire justificatif, que, pour l’honneur de ses collègues, je ne veux pas publier ici.

Dans ce mémoire , parlant d’Alfaui , il dit : Pour savoir si Alfani et sa famille ont profité des biens des jésuites, on n’a qu’à le demander même aux aveugles! Mais retournons à notre récit.

Le séquestre apposé aux endroits nommés plus hauf, et presque toute la nuit s’étant passée en tumulte et en brutalités, on réimit vers le matin tous les religieux pour leur lire et intimer le bref, et pour les interroger un à uu, s’ils l’acceptaient : formalité qui fut remplie seulement dans la maison du Gesù. Pendant huit jours entiers les religieux furent retenus dans leurs maisons , sans en pouvoir jamais sortir, sans pouvoir même faire un pas , sinon gardés à vue et accompagnés de soldats. Nous avons une narration succincte de ces événements, faite par le P. Joseph-Mariano Partenio, qui se trouvait alors au collège romain , homme d’une piété singulière , et qu’on ne peut accuser de trompeuses exagérations. Je donne ses propres paroles en langue latine. 11 écrivait à un ami :

« Infandum rursus jubés renovare dolorem, et ad noctem illam multo luctuosissimam reverti oratione mea, quam oratio ipsa refugit ac propemodum reformidat. Itaque île ilia nocte satis. Qui consecuti sunt dies , tametsi non ita acerbi , molesti tamen fuerunt. Immutata statim totius collegii faciès : ordini successit rerum omnium perturbatio. Concisi funes , quibus æra alligabantur et ad consueta munia vocabamur. Iuconditæ externorum voces exaudiebanlur ; silentium exulabat. Frequentes militum discursus, religiosæ domus sublata specie , militaris stationis iraaginem exhiliebant. Interdictus in templum aditus, cujus fores armatis obsidebantur; sola ad divinum celebrandum sacrificium domestica pâte liant sacella. Institutus in atrio collegii, nescio quo auctore , mercatus vendentium et ementium; nova indumenta vendebantur et comparabantur. Domus Dei effecta

INTIMATION DU BREF

est domus negotiationis. Qui vendebant , ab harum merciuin prorsus ignaris emptoribus , quantum volebant , auferebant. Prætiniti erant dies octo , quibus transactis de veteri. possessione discedendum erat.

« Ego me recepi in secretiorem eollegii partem , ubi tôt odiosarum rerum occursum aspectumque vitarem. Sois poiTO quam parteiu. dicam , quæ et secretior et sacràtior est, ubi S. Aloisius , ubi V. Berchmans , ubi tôt SS. PP., ubi tôt illustres Cbristi martyres (liversati quondam fuerunt. Ibi solus inambulansad omniaadversa ob Christi amorem perferendà, quomodo in ilia ægritudine poteram , memet conlirmabam. Aliquod le\ainentum ilia solitudo offerre videbatur; sed nova inde ægritudo, unde solatium mihi suadebam conquirere. 111a enim sanctorum monumenta siccis oculis aspicere non poteram, quibus carere in posterum necesse erat... Quinto ex octoprætinitis diebus, tandem aliquando ex tanta flamina, sive potius incendio, evolavi. Sacros postes am plexus sum, oscula foribus infixi et lacrymans ploransque e collegio noctu discessi, etc., etc ‘. »

Les mauvais traitements ne s’arrêtèrent pas là. Le collège romain fut désigné pour y assembler ceux d’entre les pères qui, âgés et infirmes, voudraient en habits de prêtres séculiers y vivre en commun, et pour ceux encore qui, malades, ne pourraient aller ailleurs. Déjà on les y avait réunis des diverses maisons, lorsque après quelques semaines la congré* gation des cinq cardinaux donna l’ordre de les transférer immédiatement au Gesii. Cet ordre fut exécuté par Alfani, avec une rare cruauté. Sans aucun égard, il fit transporter sur des civières les malades et les mourants : et c’est tellement vrai, que l’une des civières, sur laquelle était étendu un moribond, dut être suivie par un prêtre , de peur que le malheureux malade ne mourût dans le court trajet.

Par les soins du cardinal de Bernis, le cardinal Marefoschi

1 Ex autogr.

avait été désigné , comme supérieur de la maison du Gesù, mais dégoûté de la brutalité avec laquelle on procédait contre les jésuites, le cardinal s'en excusa par la lettre suivante écrite de sa main : « Ce soir, Msr de Macedonio me répéta de nouveau les ordres de Sa Sainteté au sujet de la surintendance du Gesù, et ayant trouvé en moi des sentiments de soumission , il ajouta que Sa Sainteté , connaissant mon bon vouloir pour M«r Sersale, lui avait destiné une charge convenable; mais qu'elle désire qu’en attendant je me serve de Msf Alfani. Comme je ne puis ignorer combien ce prélat s’est rendu odieux aux ex-jésuites que je dois gouverner, j’ai répondu que je suppliais Sa Sainteté de me permettre de ne me servir de la coopération d'aucun prélat, au moins jusqu’à ce que M«r Sersale soit pourvu; ne pouvant, sans lui donner de déplaisir, lui préférer quelqu’un, après avoir eu recoure à lui dans toutes mes charges. J’espère que Sa Sainteté agréera ce moyen terme, et ne m’obligera pas à me servir d’im prélat qui, comme le sait fort bien Votre Éminence, s’est attiré la haine des pierres mêmes à Rome. Je crois de mon devoir de rendre compte de tout cela à Votre Éminence , à laquelle je professe avoir tant d’obligations , et de laquelle je suis l’humble et dévoué serviteur. M. Cardinal Marefoschi, 19 novembre 1775 “. »

Depuis ce moment il s’éloigna de la congrégation; et, de contraire qu’il était, il devint bienveillant pour les jésuites.

Indépendamment de tout cela, une lettre encyclique de la congrégation, envoyée par elle en tous lieux, interdit aux jésuites l’exercice de toute fonction du ministère spirituel .quelconque , et pour comble d’humiliation, on força tous ceux qui habitaient Rome à présenter tous les trimestres, sous peine de se voir retirer la pension alimentaire , un certificat de bonne vie et de bonne conduite, signé par les curés de leurs paroisses respectives. Les nombreuses arrestations qui

‘ Ex autogr.

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