EXÉCUTION DU BREF. — SOUMISSION DES JÉSUITES. — JÉSUITES DE RUSSIE
Lettre du duc d’ Aiguillon au cardinal de Bernis.
Versailles , ce 23 novembre 1773.
J’ai recula lettre, sans numéro, que Votre Éminence m’a fait l’honneur de m’écrire le 3 de ce mois, à laquelle était jointe la liste des ex-jésuites, tant français que corses, qui se sont trouvés dans les États du pape lois de la publication du bref qui a supprimé la société. Le roi , à qui j’ai rendu compte dé Ce que Votre Éminence me mande à cet égard, est disposé à leur accorder des pensions pour leur subsistance ; mais avant que de se décider sur ce point, il veut savoir si Sa Sainteté n’y a pas pourvu de son côté , ou si elle a pris quelques mesures pour cet effet. J’attendrai l’éclaircissement que Votre Éminence me donnera sur cet objet avant que de faire passer à M. le duc de La Vrillière la liste qui était jointe à la lettre de Votie Éminence. Au reste le roi consentira d’autant plus volontiers que les ex-jésuites français continuent de faire leur résidence à Rome , où leur âge avancé ou leurs infirmités les retiennent forcément , que Votre Éminence rend un témoignage très-avantageux à la sagesse de la conduite qu’ils y ont toujours tenue...
Je lui renouvelle toujours, avec le même plaisir, le sincère et inviolable atlacliement avec lequel je fais profession de l 'honorer très-parfaitement.
Le duc p’ Aiguillon. (Inédit.)
JÉSUITES DE RUSSIE '
Conduite de saint Joseph Calasanz, fondateur des écoles pic? , lorsqu’il vit son ordre détruit par un bref d'innocent X ; lettres qu'il écrit à ce sujet, où il recommande à ses religieux de ne pas se séparer et de continuer à vivre selon les règles de leur institut jusqu'à ce que le bref de destruction leur soit intimé par les ordinaires.
1° Lettres de saint Joseph Calasanz.
Patri Paulo Mariœ Angeloni Sckolarum Piarum.
Legiquod de suppressione scribis,certusque sum te maxime de nostra religione ex ejus amore dolere. Nihilominus oportet divino adhærere placito , neque ærumna commoveri : quantum in nabis est position, moliri , ut institution religionis subsistât. Itaque videtis, nihil est immutandum isthic in vitæ nostræ observantia, ac religiosis moribus, donec lircve indicatur... Quod cum vulgabitur, secundum novas, quæa summo Pontifice formabuntur, constitutinnes vivetis. Interea quidquid hic pro redintegratione fiet, ex intervallo per litteras cognoscetis, et Dominus nobis omnibus adsit.
Homæ, 31 martii 1646.
Servus in Christo , JosePR.
* Consulter l’ouvrage , c/iap. x, p 43) et suiv. sur la conduite des jésuites de Russie; et à la page 439, sur les conditions que le cardinal Calini exigeait pour que le bref de suppression eut force de loi. Voir aussi aux pièces justificatives, n° xvi, p. S60 , l'encyclique envoyée à tous les évêques par la congrégation de abolenda societate Jesu.
JÉSUITES DJ5 RUSSIE
Autre lettre de saint Joseph Calasanz, au père ministre des écoles pies , dans la province d’Aquilée.
Puto ad vos pervenisse casus de nostra Reügione notitiam : suppressam videlicet esse, redactamque iu Congregationem sæcularem, quemadmodum superioribus litteris accepistis, sub obedientia Ordinarii loci. Ita Deo placuit : esto in æternum laudatus. Commoveri , ac perturbait isthic socii propterea non debent sed manere instituti in custodia, donec ab Ordinario loci Breve indicetur.
Romæ, 31 martii 1640.
Servus in Christo , Joseph a Matre Del.
Qui ne voit ici, d’après la décision de la sacrée congrégation des rites, que ni la conduite du vénérable serviteur de Dieu qui défendit d’intimer le bref d’innocent à ses religieux, en Pologne, ni la doctrine qu’il approuvait, savoir, qu’on ne devait rien innover et qu'on devait continuer à vivre selon l’insti-, tut, jusqu’à ce que le bref fût intimé par les ordinaires, n’ont empêché Benoit XIII de porter le décret d’héroïcité de ses vertus, le 0 septembre 1728, et Benoit XIV de l’inscrire aq nombre des Bienheureux.
2° Extraits du P. Boei'o , S. J., Osservazioni sopra l’istoria del Pontilîcato di Clemente XIV..., t. //, />. 154 et suiv.
On ne saurait douter que Catherine II, selon la promesse qu’elle en avait faite en réponse au mémoire du P. Czerniewicz, n’ait écrit au souverain pontife Clément XIV, et qu’elle n’en ait reçu le consentement secret de laisser les jésuites en Russie dans le statu quo; les documents suivants en font foi.
Sous le pontificat de Pie VI, le comte Moïiino éclata en plaintes amères et en menaces contre le pape, afin de le déterminer à porter un prompt remède aux progrès de la com-
pagnie dans la Russie. A peine Catherine II en fut-elle informée, qu’elle écrivit la lettre suivante au roi d’Espagne :
« Je fais savoir à Votre Majesté la résolution quej’ai prise de conserver l’institut des jésuites dans mes États, résolution à laquelle je me suis déterminée pour des motifs à moi connus. Et comme je ne me suis point opposée aux intentions de Votre Majesté dans votre monarchie , à l’égard de ces mêmes religieux, j’espère que Votre Majesté voudra bien ne mettra aucun obstacle à ce que je fais en leur faveur dans mon empire. Je fais également savoir à Votre Majesté que , dans toute cette affaire , je n’ai rien demandé au pontife régnant, et que je n’en ai rien obtenu. Je n’ai fait que me serv ir des pouvoirs qui m’avaient été accordés par feu le pape Ganganelli. Je préviens donc Votre Majesté de ne vouloir faire à Sa Sainteté la moindre plainte à ce sujet, ni de lui oauser aucun désagrément ; car je me tiendrais cela fait à moi-même, et je me verrais obligée de prendre sa défense, au risque même de ma couronne, s’il le fallait. »
Cette lettre fut publiée dans les feuilles du jour, et M. Linguet l’inséra comme authentique dans ses Annales, n° 7, p. 260, édition de Londres.
Nous avons un autre témoignage de cette concession de Clément XIV, dans une lettre pastorale de M«r l’évêque de Mallo, au sujet de l’ouverture d’un noviciat de jésuites qu’il faisait dans son diocèse. Son décret commence ainsi : « Cum tantum l'uerit, celeberrimæ inemoriæ, Clementis papæ XIV studium gratificandi augustissimæ Itussorum imperatrici , ut D. N. clementissimæ majestatis suæ causa, bullam quæ incipit : Dominus ac Redemptor, in imperii sui ditionibus executioni mandare omiserit... »
Cette lettre a été imprimée à Mohilow et répandue dans toute la Russie : or pourrait-on croire que l’évêque de Mallo, comme l’ont avancé quelques ministres, eût menti publiquement et en face de Catherine elle-même ? qu’il ait osé affirmer en toute sécurité que Clément XIV avait accordé à
JÉSUITES DE RUSSIE
l'impératrice la non-publicntim de ce bref? On doit ajouter que le même évêque, vers l’an 1797, certifia au P. Lustyg, de la compagnie de Jésus, que, du vivant même de Clément XIV, il eut entre les mains le rescrit du souverain pontife, où il était déclaré qu’on permettait la conservation des jésuites dans la Russie.
Enfin, je ne crois pas que l’on puisse donner sur cette affaire une preuve plus authentique que celle que je vais ajouter. Il existe une lettre originale du marquis Ordogno de Rosalès, noble milanais; on y trouve le témoignage que Joseph II avait vu de ses propres yeux la lettre écrite par Clément XIV à Catherine II. Je vais transcrire littéralement cotte pièce sur l’autographe que j’ai entre les mains :
« R. P. Panizzoni, comme Votre très-digne Révérence désire que je lui expose tout ce qui s’est dit à Milan sur l’existence de la compagnie de Jésus en Russie, lorsque arriva dans cette ville Joseph II , de glorieuse mémoire, je me fais un devoir de lui donner les plus précises informations, et je suis heureux de pouvoir me rendre à ses vœux avec la plus grande satisfaction ; car il n’est rien , dans tout ce qu’a déclaré cet illustre monarque, qui ne vienne également confirmer qu’un corps religieux aussi distingué est conservé légitimement et avec les approbations nécessaires, à l’avantage au moins d’une partie, quoique très-peu considérable, du monde catholique. Je dois la prévenir qu’à la cour de S. A . R. le sérénissime archiduc Ferdinand, gouverneur de la Lombardie autrichienne, où j’avais l’honneur de me trouver fréquemment, il s’éleva plus d’une fois de sérieuses questions sur la légalité et la légitimité de l’existence des jésuites qui s’étaient réunis dans un coin resserré de la Russie , malgré la suppression émanée du saint-siège. Quant à moi , j’ai cru invariablement, pour bien des motifs qu’il est inutile de rappeler ici , qu’on ne devait avoir aucun doute sur l’existence canonique des jésuites ; ce sentiment favorable fut toujours le mien , quoique le sentiment contraire fût devenu plus commun à Milan.
« Il n’était plus question de cette a (l'aire, depuis longtemps, lors de l’arrivée île Joseph H. L’archiduc Ferdinand se l’étant rappelée, et désirant sans doute s’en éclairer davantage , il en fit part au monarque, son frère, qui pouvait seul, s’il le voulait, lui faire connaître le véritable état des choses. Ce prince, sans attendre qu’on l’interrogeât, assura (ce sont ses propres expressions) que le marquis de Rosalès avait raison. Il déclara, en outre, que les jésuites pouvaient non-seulement rester en Russie, selon la forme légitime de leur corps , puisque le bref du souverain pontife sur la suppression de la compagnie n’y avait pas été publié , comme dans les autres pays , mais aussi et bien plus encore , parce que le même souverain pontife avait écrit à l’impératrice une lettre qu’il avait vue lui-même, et par laquelle il lui accordait le pouvoir de conserver dans ses États la compagnie de Jésus.
a L’archiduc Ferdinand eut non-seulement la bonté de me communiquer cette décision si conforme à ma manière de voir et de parler, mais il m’avoua qu’il avait dû lui-même changer de sentiment; car d’après le récit et les circonstances signalées par Joseph II , il ne lui était plus possible de ne pas partager mon avis. Voilà ce que je puis certifier en toute sincérité à Votre Révérence, en même temps que je lui réitère l’assurance de ma considération très-distinguée.
« Panne, 3 avril 1799.
« Matthieu Ordogno de Rosalès. »
Que penserait-on maintenant sur l’existence de ce même bref de Clément XIV, si on le trouvait confirmé par le témoignage de Msr Garampi lui-même, qui alors remplissait les fonctions de nonce à Varsovie? Il en est pourtant ainsi Je possède une histoire qui a pour titre : tes jésuites de Ihmie , ou Mémoires historiques, apologétiques , critiques et diplomatiques sur l’existence constante et actuelle de la compagnie de Jésus dans l’empire de Russie. Elle est écrite par l’archiprêtre Ferrari de Mantoue, homme d’une fidélité historique à toute épreuve, et auteur de nombreux ouvrages. Voici ce qu’il rapporte à la
JÉSUITES PE RUSSIE
pqge Cl" de cette histoire : « Le P. Czerniewiez oommuniqua au nonce Garampi l’humble supplique qu’il avait faite à la cour, ainsi que la réponse qu’il en avait reçue du ministre, et voilà pourquoi l’une et l’autre ont été trouvées parmi les mémoires et anecdotes de ce môme nonce. Quand bien même ces pièces ne me seraient point parvenues de Saint-Pétersbourg par un canal aussi fidèle, elles n’en seraient cependant pas moins dignes de foi , car c’est de la propre main du nonce qu'elles ont été transcrites.
« Je ne sais moi-même, et je ne connais personne qui puisse me dire si l’impératrice écrivit après cela, ou fit écrire au pape au sujet de cette résolution arrêtée de vouloir conserver ses jésuites ; mais je sais qu’à cette époque il circulait de main en main une réponse que l’on disait venue de Rome au nonce pontifical de Varsovie, et dans laquelle on lisait ces paroles précises : « Jesuitæ in iis regionlbus perma- « nebunt in statu quo, cum habitu, privilegiis et regulis usque « ad novam decisionem. »
a Dans les mémoires de Garampi, on trouve que cette résolution pontificale fut, par le même nonce, communiquée en copie authentique non-seulement à l’évêque de Vilna et à son sulfragant, mais expédiée également, comme il convenait d’ailleurs à la cour impériale de Pétersbourg. Il est certain, comme le fait remarquer le même nonce dans ses mémoires, après avoir enregistré ce fait, il est certain que le rescrit en question venu de Rome se trouve et dans la chancellerie épiscopale, et à Pétersbourg, dans les archives de la chancellerie impériale. D’où je conclus , en signalant ce qu’a voulu taire M«r Garampi, qu’il existera certainement encore ailleurs. Et comment ne pourrait-on pas le trouver dans les protocoles de la nonciature de Cologne , et dans les registres de la congrégation de la propagande? S’il n’y était pas, il faudrait donc dire ou que des malveillants l’ont dérobé, ou qu’il s'est égaré dans les jours de la révolution.
« Un de mes amis, homme de mérite et de probité, que
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je ne dois pas nommer pour le moment , mais certainement d’une loyale impartialité, et qui fut longtemps, et jusqu’à la mort du cardinal Garampi, honoré de la confiance de ce prélat, reçut de lui-même les pièces que j’ai transcrites, et qui sont en tout semblables à celles qui me sont venues de Saint- Pétersbourg; il vit lui-même et copia d’autres mémoires semblables sur cette affaire , écrits de la main du même cardinal. Cet ami me les a communiqués, et je m’en servirai dans la suite pour appuyer ma thèse. »
Venons-en maintenant au pontificat de Pie VI, qui nous fournira encore de plus précieux documents, revêtus au moins de trois approbations formelles.
Le souverain pontife Pie VI venait à peine d’être élevé à la chaire de saint Pierre, que le P. Czerniewicz , supérieur des jésuites de la Russie, écrivit en date du 15 octobre 1775, une lettre au cardinal J. B. Rezzonico, secrétaire des mémoriaux ; il y inséra un mémoire pour Sa Sainteté, qu’il informait de la protection que Catherine H accordait aux biens et aux personnes de la compagnie, ainsi qu’à la religion catholique ; il concluait ainsi :
« Sinat Sanctitas Vestra exorari ut ad eximendum scrupulum reliquis, qui nobiscum sunt juvenibus, haberi a nobis possit indicium aliquod, ex quo intelligatur saltem non displicere Sanctitati Vestræ , quod Nostri in his regionibus, ubi breve promulgatum non est , pristinum societatis Jesu statum retineant. » Ce père savait fort bien que les ministres des cours, et surtout celui d’Espagne , mettraient tout en œuvre auprès du souverain pontife, afin qu’on ne changeât en rien les dispositions de Clément XIV. Et en effet j’ai lu sur cette affaire une longue pièce de Moriino , dans laquelle il fait comme de coutume au souverain pontife les protestations et les menaces les plus violentes ; c’est ce qui détermina le P. Czerniewicz à ne demander à Sa Sainteté qu’un témoignage de son agrément. Bien plus , afin de ne lui créer aucune entrave, si jamais sa lettre venait à être interceptée.
JÉSriTES DE RUSSIE.
il la confia à l’abbé Charles Benvenuti , qui , comme je l’ai dit ailleurs , vivait à la cour du roi de Pologne , et ce dernier eut soin de l’envoyer à Rome, par une voie sûre et secréte. Or voici la réponse précise qu’il reçut de Son Éminence , le 13janvier 1773 : « Admodum reverende Domine, Pergra-> tæ mihi fuerunt litteræ tuæ , ex quibus humanitatem tuam erga me et Clementem XIII , Felic. Recordat. peroepi, gratias tibi ago maximas et grato animo tibi respondeo. — Libellum tuum pro munere meo SS. D. N. pontifici Pio VI , ostendi et perlegi. Precum tuarum exitus, ut auguro et exoptas, felix : et intérim tibi, reverende Domine, observantiam meam erga tui mérita conslanter confirmo. — J. R. card. Rezzonico ‘. » Cette réponse parvint à sou adresse par le même moyen que le mémoire; l’abbé Félix , auditeur du cardinal Rezzonico, y joignit pour l’abbé Benvenuti une lettre dans laquelle on lit ce qui suit : « Son Éminence n’a vu aucune difficulté à présenter la supplique , car elle était fort bien conçue; aussi a-t-elle été accueillie avec beaucoup de bienveillance , comme je puis le certifier. Cependant le suppliant n’en peut espérer d’autre témoignage, que celui qui pourra paraître peu significatif et qui est renfermé dans la lettre cijointe de Son Éminence le cardinal; on en comprendra le motif, sans que j’aie besoin de le signaler. » — Telle fut sa réponse. On ne doit nullement s’en étonner, d’après ce que nous avons dit auparavant, car dans de telles circonstances, il était impossible de rien obtenir de plus. Mais c’était plus que suffisant , pour ceux qui ne demandaient qu’un signe quelconque d’approbation de la part du souverain pontife.
a» Il existe une approbation bien plus explicite donnée par Pie VI, vivœ vocis oraculo, en date du 12 mars 1783, à Monseigneur Jean Bénislawski , coadjuteur nommé de l’arcbe-
1 Ex autour.
vêque de Mohilow ; c’était un religieux de la compagnie de Jésus, homme tout à fait reoommandable par sa rare piété , selon l’aveu du R. P. Theiner Il fut au commencement de 1763 envoyé â Rome par Catherine, avec la recommandation expresse que , sans parler de rien au nonce de Varsovie , ni au cardinal secrétaire d’Étnt, il eût soin d’obtenir immédiatement du pape que l’évéque de Mallo fût créé archevêque de Mohilow , que lui-même fût institué son coadjuteur, et enfin que Sa Sainteté confirmât tout ce qui avait été fait jusqu’alors à l’égard des jésuites de la Russie. Il fut accueilli avec beaucoup de bienveillance par le souverain pontife , qui d’abord paraissait fort disposé à tout accorder. Mais peu de jours après, il dut changer de sentiment, grâce aux notes menaçantes des cours étrangères. Heureusement il put se consoler à la nouvelle que Catherine II acceptait un nonce apostolique pour Saint-Pétersbourg, comme elle l’en assurait dans son message. Il donna audience à Bénislawski ; il accorda avec beaucoup de bonté les deux premières demandes de la requête ; mais quant à la troisième qui concernait les jésuites, Sa Sainteté s’excusa de ne pouvoir dans les circonstances actuelles, expédier un bref, ou un rescrit qui exaspérerait les ministres des cours étrangères. Bénislawski répondit qu’il n’avait point d’instructions particulières pour demander unbrel, qu’il se contenterait d’une approbation vivæ vocis oraculo. Ce témoignage fut largement accordé, car Sa Sainteté répéta trois fois : Approbo, approbo, approbo.
M*1 Bénislawski attesta , sous la foi du serment , la vérité de cette approbation verbale, donnée à la société des jésuites de Russie par Pie VI ; il en laissa au P. C/.ernievioz copie authentique munie de son sceau. Nous la transcrivons ici sur la pièce'originale.
1 Vicende delta Chiesa Catlolica ne! la la Polonia e nella Russia. Lugano, 1843, p. 492.
JÉSUITES DE RUSSIE
Ex audienlia SS. D. nostri Pii PP. VI habita anno 1783 die 1 (12) mensis martii.
Cum ab augustissima Impératrice totius Rossiæ Catharina II ob tractanda negotia Archiepiscopatum Mohiloviensem> coadjutoriam ejusdem Archiepiscopatus et approbationem Jesuitarum concernentia , Romam ad SS. D. nostrum Pium PP. VI missus fuissem , exposui Sanctitati Suæ statum jesuitarum conformiter instituto suo viventium , et quod sibi ad statum hune suum conservandum , de mandate ejusdem augustissimæ imperatricis , præpositum generalem elegerint. Quibus auditis SS. Dominus noster et statum illorum et electionem prœpositi generalis factam benigne conlirmavit, repetitis ter vicibus dicendo : Approbo, approbo, approbo. De hoc vivæ voCis oraculo fidetn plenissimam facio , manumque meam et sigillum appono.
Datum Polociæ, mensis julii die 13 (24) an. 1785. ^(Loco sigilli. )
Johannes Benislawski ,
Episcopas Gadarensis, coadjutor archiepiscopatus Mohiloviensis, eques ordinis S. Stanitlai, manu pr.
s» Vers le même temps, le vénérable serviteur de Dieu, Joseph-Marie Pignalelli avait résolu de se rendre en Russie pour prendre l’habit de la compagnie de Jésus; il voulut consulter auparavant le saint-père Pie VI , qui l’engagea à exécuter son dessein, et lui assura qu’il reconnaissait les pères commo de véritables jésuites. Nous avons, en témoignage de cette réponse de Pie VI , le serment de l’abbé Louis Mozzi , personnage aussi illustre par sa piété que par son érudition. Voici ce qui est rapporté en propres termes dans la vie du Serviteur de Dieu : « Le P. Pignatelli avait formé le dessein de se rendre en Russie; avant de l’exécuter, il se présenta à Pie VI , et le supplia de lui dire sincèrement s’il regardait les
jésuites de Russie comme de véritables jésuites, et s’il lui conseillait d’aller dans ce pays prendre l’ancien habit de là compagnie. Le saint-père lui répondit qu’il pouvait y aller, qu’il en était content ; qu’il se revêtit donc de l’habit de la compagnie en toute sûreté de conscience , car il considérait les jésuites comme de véritables jésuites; et la compagnie existant en Russie , il la considérait également comme y exis^tant légitimement. Le P. Pignatelli me tint plus d’une fois ce langage , et il me promit de m’en donner par écrit une attestation confirmée par serment. Et moi, je jure devant Dieu que j’ai entendu plusieurs fois, de sa bouche même, ce que je rapporte ici. »
Le P. Theiner pourra objecter qu’à ces pièces il en oppose d’autres qui les démentent ou les détruisent ; ce sont d’abord deux lettres du cardinal Corsini : l’une au vicaire apostolique de Breslaw , l’autre à l’archevêque de Prague ; et puis quatre brefs de Pie VI adressés aux cours de France, d’Espagne, de Portugal et de Naples.
Nous observerons en premier lieu que ces documents étaient déjà très-connus, et qu’aux yeux de tout homme instruit et judicieux, ils n’infirmaient ni ne détruisaient ceux que nous avons allégués. Quant aux deux lettres du cardinal Corsini , préfet de la congrégation de abolenda societate , on ne peut en conclure sinon qu’il était mal informé , qu’il condamnait sans preuves les jésuites de Prusse; et, qui plus est, qu’il jugeait lui-même l’intimation locale du bref nécessaire, puisqu’il engageait l’évêque de Breslaw et l'archevêque de Prague à le notifier aux pères de la compagnie de leur diocèse.
Du reste l’on sait comment les jésuites de Prusse s’étaient comportés en ces circonstances critiques , et comment le roi Frédéric leur avait obtenu du pape lui-même la faculté de demeurer m statu quo. Les deux lettres du cardinal Corsini partent donc d’un faux supposé.
Que dirons-nous des brefs de Pie VI ? Le R; P. Theiner
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affirme (t. II, p. 306) que, pour démentir la fable impudente de l’approbation verbale des jésuites de Russie, que Bénislawski prétendait lui avoir été donnée par le pape , le pape même > pendant que Bénislawski était encore à Home , se vit dans la triste nécessité d’expédier ces brefs aux cours, protestant hautement contre le bruit faussement répandu d’une approbation quelconque de sa part, et annulant les actes de l’évêque de Mallo. Or les brefs adressés aux rois de Francè et d’Espagne sont datés du 29 janvier 1783 ; le bref expédié à la reine Marie de Portugal porte la date du 20 février *, et Bénislawski n’était arrivé à Rome que dans les premiers jours de mars, et c’est au 12 mars 1783 qu’est rapporté l’oracle vivæ vocis de l’approbation. Il est donc faux que Pie VI ait eu en vue, dans les brefs du 29 janvier et 20 février, de démentir un fait qui n’était encore ni arrivé, ni par conséquent publié.
36 Extrait d’une lettre du P. Michel Orlowki, de la compagnie de Jésus, ex-provincial de Prusse, écrite en juillet 1779.
L’illustrissime et révérendissime évêque de Culm écrivit à Rome, demandant s’il pouvait permettre que , dans son diocèse, les jésuites restassent dans le même état, comme ils avaient toujours été, comme ils étaient encore en ce moment. La congrégation chargée spécialement de cette affaire par Sa Sainteté répondit qu’il leur était permis de rester comme ils étaient. Le même évêque, l’année suivante, écrivit de nouveau à Rome pour demander la même chose , et reçut la même réponse. Il renouvela encore sa demande la troisième année ; mais cette fois il ne lui fut rien répondu : d’où cet évêque conclut qu’il ne devait plus rien demander, mais s’eri tenir aux deux premières réponses de Rome. Cependant il à
1 Le même bref, en changeant seulement les noms et les personnes, fut envoyé plus tard, le 11 avril, au roi des Deui-Siciles : mais ce n'était 11 qu’une affaire de chancellerie qui pouvait plus ou moins tarder dans l'envoi d'un bref déjl composé et sigiié.
f ail enregistrer dans les archives de sa chancellerie épiscopale toute cette correspondance avec Rome ; et m’ayant un jour invité à dîner, il se fit apporter ces pièces , me les montra et me les lut toutes.
-4° Mémoire et réponse de la cour de Russie, au sujet des jésuites de ses États. (Gazette de Cologne du mardi 9 mai 1 780.)
Les vues de l’impératrice de Russie , à l’égard des jésuites établis dans la Russie Blanche, sont développées dans un mémoire de Saint-Pétersbourg , présenté à Varsovie , le 23 novembre 1779, par S. E. M. le comte de Stackelberg, à M*r Archetti, nonce du pape à Cologne, et accompagné d’une lettre de ce ministre.
Voici la teneur du mémoire : « La protection efficace et éclatante que l’impératrice a accordée de tout temps aux individus de la communion de l’Église romaine doit avoir convaincu le sainhsiége des bonnes dispositions de S. M. I. pour ses intérêts. C’est surtout à l’époque de la réunion de la * Russie Blanche à son empire qu’elles se sont fait remarquer particulièrement : pour lors, autant que dans la suite, la cour de Russie a eu la satisfaction de prouver à celle de Rome sa condescendance , autant qu’il a pu dépendre d’elle. Au moment où il importait de donner une forme régulière tant au spirituel qu’au temporel des provinces revendiquées. S; M. I. écoutant uniquement ses principes d’humanité et de tolérance, ne s’est pas permis d’attenter sur la liberté de conscience de ses nouveaux sujets ; au contraire , elle désira de la leur conserver dans uh degré qui leur devait l'aire goûter tout le bonheur d’ètrte transportés sous son sceptre bienfaisant. De là les privilèges d’immunité conservés, ou accordés aux ecclésiastiques, aux ordres religieux et aux instituts établis pour l’éducation de la jeunesse ; leur jouissance n’était point attachée à d’autres conditions qu’à celle d’une fidélité inviolable
JÉSUITES DE RUSSIE. -ifiS
et de l’observation exacte de tous les devoirs de lions sujets; et tant qu’il n’y avait pas de reproche à leur faire de ce oôtéià, ils devaient se reposer sur la sainteté de la parole de S. M. I. et sur la validité de ses promesses solennelles. C’est par îles preuves non équivoques que les sujets catholiques romains de l’impératrice ont constaté jusqu’ici leur fidélité; et, par un attachement sincère à leurs devoirs, ils se sont acquis les droits les plus sacrés aux avantages qui leur avaient été accordés. L’instruction de la jeunesse a été de ce nombre : abandonnée, comme par le passé , aux soins de ces religieux (les jésuites); le gouvernement a remarqué avec satisfaction le zèle qui animait leurs travaux et les succès qui les ont toujours couronnés. Aurait-il été juste de priver d’une institution aussi précieuse les habitants de la Russie Blanche ? Us doivent cependant l’être dès que ces religieux seront mis hors d’état d’exercer leur ministère, ou , ce qui revient au même , dès qu’il ne sera point pourvu à temps à la continuation de leur existence. L’exemple des autres pays prouve que danè aucun on n’a pu les remplacer. Eh ! pourquoi nous priver présentement de ceux qui, parmi tant d’autres ordres , ont voué tous leurs soins à l’éducation de la jeunesse , et par conséquent au bien public 1 Par ce principe de tout gouvernement indé /tendant ) qui n’est responsable à personne des arrangements qui lui paraissent les plus convenables pour son administration intérieure, l’impératrice ne peut point admettre des sentiments étrangers sur ce qui convient au bien de son empire; Dès qu’elle a daigné une fois approuver tout ce que l’évêque de la Russie Blanche a jugé à propos d’instituer pour l’utilité des écoles dans ces provinces-là, et pour la permanence d’un établissement si utile à la jeunesse. Sa Majesté ne peut que désirer que le saint-siège , bien loin de trouver dans le mandement de l’évéque de Mohilow aucune chose qui soit préjudiciable à ses intérêts , le regarde plutôt comme n’ayant pour but qu’un arrangement particulier et domestique, fait par l’autorité et de la pleine connaissance de S. M. I. C’est sou6 ce
point de vue qu’elle a toujours considéré cet arrangement, tant dans son principe que dans ses suites, qui tendent à l’avantage évident et exclusif de ses sujets catholiques romains; indépendamment des maximes et des principes qui peuvent convenir ailleurs , mais qui ne doivent point influer sur ces devoirs qu’il importe au prélat de la Russie Blanche de remplir avant toute autre chose. Il n’en est cependant pas moins zélé pour ce qui a rapport aux égards dus à la cour de Rome , à la protection éclatante de laquelle il aspire particulièrement, par l’exercice de toutes les vertus qui distinguent un bon pasteur de l’Église au milieu de son troupeau , par sa probité et piété , par son éloignement des dissensions et des querelles, qui lui sont étrangères, et par- son attachement aux vrais intérêts de l’Église. Ce sont là des titres qui lui ont valu la haute bienveillance de sa souveraine, et qui le rendent vraiment recommandable aux bontés du saint-père.
Lettre du O de Stackelberg, ministre de Russie, à Msr Archet ti, nonce à Varsovie.
Je ne doute nullement que Votre Excellence ne trouve, dans la réponse ci-jointe de ma cour à son exposé , de quoi calmer les inquiétudes de la sienne sur le mandement de l’évêque de la Russie Blanche. Je dois ajouter que le ministre de l’impératrice, instruit par moi de la manière de penser de Votre Excellence, compte infiniment sur le caractère pacifique et conciliant qu’il vous connaît. Monseigneur, pour arranger cette affaire à la satisfaction mutuelle des deux puissances, qui, n’ayant, l’une et l’autre que le bien de l’humanité en vue, ne peuvent se contrarier dans les moyens de le procurer. Pour moi, il m’est bien agréable de trouver dans mon cœur tous les sentiments dont je suis chargé d’être l’interprète dans cette occasion, et par la confiance avec laquelle je vais m’ouvrir sur cette affaire à Votre Excellence, lui faire entendre combien je suis pénétré de la justice que je lui rends. Je
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doi» observer également que tout ce qui va suivre n’est que lé résultat de mes idées particulières , et qui ne doivent absolument être que d’elle à moi.
Je suis bien sùr, Monseigneur, que vous conviendrez que dans une affaire de la nature de celle que nous traitons, où il s’agit du bonheur et de la religion d’un peuple , la politique et la vérité doivent parler le même langage , et par conséquent établir entre nous une confiance absolue. D’après ce principe, j’avouerai à Votre Excellence toute la satisfaction que j’ai de voir que ma cour n’envisage ceci que comme un arrangement dans ses États, et, comme elle dit, purement domestique; ce qui parait exclure, d’une part, toute idée de prérogative blessée, et, de l’autre, celle d’une extension d’autorité sur les droits si délicats de la souveraineté , surtout de la part d’un prince étranger, et au préjudice d’une puissance peu familiarisée avec tout ce qui aurait l’air d’un partage sur cet article dans ses États. Nous n’avons donc que le bien de la chose en elle-même à discuter : or, en la considérant sans aucune prévention, Votre Excellence sentira aussi bien que moi quels avantages les catholiques de la Russie Blanche peuvent retirer d’un établissement qui seul peut procurer une éducation raisonnable, et dissiper les ténèbres que la superstition a répaudus sur le culte du peuple et d’une partie du clergé.
Par sa place ici, sa dignité dans l’Église et ses lumières, Votre Excellence appréciera bien mieux que moi l’étendue du mal qui en résulte pour la religion. Le seul moyen d’y remédier efficacement et constamment, était de confier l’éducation de la jeunesse à un corps pieux , éclairé et permanent Par quels encouragements et quelles récompenses pourrionsnous espérer d’attirer dans la Russie Blanche un nombre suffisant d’hommes instruits pour remplir des vues aussi sages? Il n’y avait qu’une résolution comme celle de l’expulsion des jésuites du midi de la Chrétienté pour opérer dans le nord le reflux de ces hommes voués par état à la culture des sciences et des lettres. Ainsi, les recueillir et leur offrir une
patrie en dédommagement de celle qui les rejette, rassembler en même temps les membres épârs de la société qui s’est trouvée chez nous, et ne perpétuer leur association que dans la vue de l’instruction publique, comme le déclare expressément ma cour, me parait un acte de sagesse autant que d’humanité, et point du tout une infraction dans le système hiérarchique et spirituel de la cour de Rome.
Plus la religion est éclairée, plus les fondements en sont solides; c’est un principe qui n’a pas besoin de preuves. Quel intérêt n’a donc pas le saint-siège de voir l’impératrice s’occuper sérieusement du soin de répandre l’instruction parmi des peuples éloigués de Rome, et qui, sous un gouvernement moins tolérant et plus jaloux de l imité du culte dans ses États, aurait pu céder à des impressions hétérodoxes? Je sais mieux que personne combien l'impératrice est éloignée d’un pareil système; et les nouvelles protestations qu’elle donne au saint-siège de sa déférence pour ses intérêts, soutenues de sa conduite pleine de bienfaisance pour les catholiques, forment une preuve trop irréfragable de ses intentions , pour que Sa Majesté Impériale ne dût s’étonner infiniment, si non-seulement on voulait trouver mau\ ais un arrangement purement civil et temporel dans ses Etats, mais encore si l’on trouvait coupable l’évêque de la Russie Blanche , pour avoir rempli un devoir sacré, en suivant les ordres de sa souveraine dans une opération qui , de sa nature , ne lui laissait aucun milieu entre la soumission la plus exacte et la désobéissance Ja plus criminelle.
J’ai ouvert mon cœur à Votre Excellence, et je me suis fait un plaisir de penser tout haut avec elle , dans la certitude d’éprouver de sa part un juste retour de confiance et de franchise, que je sais être dans son caractère comme dans ses principes.
En vous établissant. Monseigneur, l interprèle de ma corn viction à l’égard des sentiments et des droits de mon auguste souveraine , c’est ajouter de nouveaux titres à ceux que l’im-
Digitiza
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pératrice a déjà de la déférence de Sa Sainteté , dont Sa Majesté Impériale sera bien aise de seconder les sollicitations paternelles pour l’avantage de l’Église oatholicpie dans l’empire de Russie, et d’établir de plus en plus la réciprocité dans les égards, et l’harmonie dans les vues utiles au bien de la religion et au bonheur de ses peuples.
î>° Lettre du marquis Antici, ministre du roi de Pologne, A M‘ir Luca de Medici, à Florence.
Mon cher ami,
Rome, 9 mai.
Voici la relation que vous désirez. A la lettre écrite le 4 novembre dernier , styli veteris , par l’impératrice des Russies, Sa Sainteté répondit avec cette grâce que mérite si bien une souveraine qui a tant de zèle pour l’extension de la communion romaine dans son vaste empire. 11 proposa donc d’envoyer à Pétersbourg un nonce qui sacrerait évêque Bénislawski , chanoine primicier, et porterait le pallium à M»r l’évêque de Mallo, archevêque nommé de Mohilow. Cette réponse fut faite le 11 janvier de cette année.
Pendant que la lettre pontificale s’acheminait vers Pétersbourg , ce cabinet voulut acoélérer les choses , et sans attendre de réponse , vers la fin de novembre , députa à Rome le chanoine susnommé , comme envoyé pour traiter de ces affaires et d’autres encore du plus grand secret , immédiatement avec le saint-père , en qui seul la souveraine des Russies avait toute confiance.
Le noble envoyé arriva le 1er mars.
Le lendemain, Santini, qui est l’agent delà cour impériale, se rendit au Vatican pour donner avis de l’arrivée de l’envoyé moscovite près le saint-père; l’audience fut fixée au jour suivant, 3 mars; Santini y vint avec l’envoyé pour l’accré-
diter, et celui-ci justifia de sa mission par des lettres signées de l’auguste impératrice Catherine II.
L’audience fut longue ; il y régna une grande affabilité. Oq éclaircit les nombreuses équivoques qui se trouvaient dans la lettre papale du t 1 janvier, équivoques dont la source était dans les informations inexactes venues de Varsovie, qui avaient fait naître des doutes, mal fondés cependant contre la personne de M«r Stanislas Siestrzencewicz , évôque de Mnllo in partibus, et vicaire apostolique de la Russie Blanche pour les catholiques du rite latin. Ces doutes portaient spécialement sur la lettre pastorale qu’il avait publiée , après avoir été nommé légat apostolique , pour l’ouverture du noviciat accordé aux pères de la compagnie, il avait interprété en ce sens les paroles claires et qui n’ont besoin d’aucun commentaire, telles qu’on les lit dans le rescrit pontifical qui fut envoyé en Russie , par le moyen de la congrégation de la Propagande. On voulait aussi des explications au sujet de l’existence canonique et légale de cet ordre religieux , |qui s’y était conservé parce que jamais la peine de la sécularisation n’y a été signifiée personnellement à ceux qui en faisaient partie , comme cela a été fait à Rome, dans tout l’État pontifical et tous les autres empires; car cette intimation personnelle était absolument et substantiellement voulue et commandée par ce même bref de dissolution , qui ne forçait pas, mais exhortait les princes à faire usage île leur autorité et à permettre aux évêques d’intimer aux jésuites la peine de leur sécularisation.
Ensuite on passa aux affaires qui faisaient partie de la mission de l’envoyé impérial.
Sa Sainteté assura l’envoyé que l’impératrice obtiendrait ce qu’elle désirait, mais qu’il était convenable que, de son côté, elle donnât à l’Église archiépiscopale de Polosk un archevêque du rite grec uni. Cette Église était restée vacante par la translation de Msr Jason Smogorzewski au siège métropolitain de Pologne pour les Grecs unis, lequel avait été banni
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de l’empire russe, à cause des lettres écrites à Varsovie au nonce contre les jésuites , et qui furent interceptées par les ministres de l'impératrice.
L’envoyé assura Sa Sainteté qu’on se rendrait indubitablement à son désir, et que l’Église de Polosk aurait un archevêque du rite grec uni ; le cœur paternel du souverain pontile en ressentit un indicible plaisir, car il s’agissait de trois millions de Grecs unis qui, se trouvant sans pasteur, se seraient peut-être retirés do l’unité, plutôt que d’embrasser le rite latin.
Quant au pallium de l’archevêque nommé de Mohilow et sa consécration. Sa Sainteté déclara ne pouvoir rien décider avant d’avoir reçu de Pétersbourg la réponse à la lettre du 11 janvier, dans laquelle Elle offrait, ainsi qu’il a été dit, d’envoyer pour cela un nonce.
Ce délai fut une sage disposition du saint-père pour éviter de faire naître encore de nouveaux embarras.
L’envoyé continua à se présenter de temps en temps aux pieds de 8a Sainteté, selon que l’exigeaient les affaires qui lui avaient été confiées. Dans l’audience du 31 mars, le pape lui confia qu’il avait appris, par des rapports de Varsovie , que la lettre du H janvier avait été accueillie par l’impératrice « avec la plus grande satisfaction, » et qu’il recevrait la réponse dans huit jours.
En effet, le saint-père reçut cette réponse le 9 avril , par la voie ordinaire de Venise ; il la communiqua le 10 à la congrégation du Saint-Office , et l’affaire de l’envoi d’un nonce à Pétersbourg fut terminée.
M«r Doria, camérier, fit dire le même jour par Santini à l’envoyé de se présenter le lendemain à l’audience. Il y vint, et le pape lui fit lire la gracieuse réponse de sa souveraine , qui acceptait avec reconnaissance le projet d’envoi d’un nonce, pour la consécration de Bénislawski et la remise du sacré pallium.
11 ne pouvait rien ge faire de plus glorieux pour Rome;
la mémoire du pape Pie VI restera immortelle. Des siècles se sont écoulés depuis le triste schisme de Photius; et voici la première fois que le siège apostoliijue consacre en ce pays un évêque de sa communion; et cette consécration tombait sur Bénislawski , qui a été jésuite , et se faisait dans l’église qui a été dernièrement donnée aux jésuites, les frères de l’Observance en ayant été congédiés. C’est là le commencement d’une nouvelle ère dans les fastes ecclésiastiques de ce pays. D’après le zèle de Bénislawski pour la suprématie des papes, en faveur de laquelle il a écrit par l’ordre du prince Potemkin ; d'après la faveur dont il jouit près de sa souveraine, tant par le droit de sa naissance que par l’attachement qu’il lui a prouvé , cette souveraine étant elle-même très-disposée à cette heureuse réunion , on peut espérer que ce vaste empire , qui compte trente millions de sujets , est au moment de rentrer au giron de la sainte Église romaiue. Que Dieu aide et protège cette grande entreprise !
L’envoyé avait l’ordre formel de quitter Rome aussitôt que sa mission aurait atteint son but. Ayant donc terminé toutes les affaires qui l’y retenaient, tant celles que l’on connaît que celles qui sont secrètes, et qui ne sont connues avec certitude que de Pétersbourg, il résolut de se remettre aussitôt en route, ce qu’il lit en effet le mardi 15 avril; mais il voulut auparavant baiser encore une fois les pieds de Sa Sainteté , et lui rendre d’humbles actions de grâces du don, qui lui avait été fait, d’un magnifique chapelet de lapis-lazzuli , monté en or, avec une médaille d’or, portant l’image de Jésus et de Marie.
Beaucoup de choses ont été dites et écrites, qui ne sont pas vraies, et cela vient de ce que les négociations n’ont pas passé, comme à l’ordinaire , par la secrétairerie d’État, qui avait été expressément mise en dehors par l’impératrice, ainsi que le firent aussi d’autres cours , au temps du pape Rezzonico , pour des négociations du même genre. C’est pour cette raison d’exclusion que les lettres de créance de Bénislawski ne furent pas présentées au secrétaire d’Ëtat ; il lui fit , il est vrai , une
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visite le lendemain de son arrivée, mais par pure convenance, sans parler d’affaires, et lui remit une lettre de recommandation, écrite par M«r Garampi, nonce apostolique à Vienne.
Rome, 22 mai 1783.
Voici la copie de la lettre de l’impératrice des Russies 4 S. E. le comte de Stackelberg , son ambassadeur à Varsovie , que vous m’avez demandée avec la plus grande instance ;
a 2 mars 1783.
« Nous avons reçu, en même temps que votre rapport , la lettre que le pape nous a écrite, et qui est conforme aux explications que vous a données l'archevêque de Chalcédoine , son ministre. Le pape s’étant montré disposé à satisfaire à nos demandes en faveur de l’archevêque de Mohilow , et de son coadjuteur Bénislawski , nous agréons la détermination d’envoyer à notre cour son ministre, et nous lui avons répondu de la manière la plus amicale , comme vous verrez par la copie de notre lettre que nous vous communiquons. En remettant cette lettre à l'archcvèque/le Chalcédoine , pour être envoyée à destination , vous ne manquerez pas de l’accompagner d’un compliment analogue, tant pour la personne du pape que pour son ministre. Vous ferez entendre que c’est par son moyen que doit toucher à son terme une affaire dont nous désirons tant le succès, et pour laquelle , quant à nous, nous sommes dans notre plein droit; que nous regardons l’envoi à notre cour d’un ministre du pape, comme une marque évidente d’amitié de la part de ce prince , et qu’il sera reçu avec toutes sortes de distinctions qu’accorde notre étiquette aux ambassadeurs et ministres des têtes couronnées ; que le choix de sa personne ne pourrait que nous être extrêmement agréable , d’autant plus que ce ne serait que pour obtenir la perfection et le complément de l’œuvre, b
Telle est la lettre de l’impératrice. Pour quiconque a un peu de pénétration, il en ressort évidemment que cette souveraine , en condescendant à cette puissante médiation et s’interposant eu faveur de M«r de Chalcédoine , n’a pas laissé de
lui signifier, de la manière la plus sensible et la plus délicate, qu’il était admis, il est vrai, à cette haute mission, mais dans le seul but de solliciter le perfectionnement de l’œuvre; c’està-dire de sacrer évêque Bénislawski et de porter le pallium à M«r de Mallo, archevêque élu de Mohilow : ce qui revient à dire, M*r de Chalcédoine ira à Pétersbourgpour faire honneur à un individu de la compagnie de Jésus, et à celui qui a soutenu canoniquement son existence et l’a affermie, en faisant ouvrir un noviciat , en vertu des pouvoirs qu’il a reçus par l’organe de la congrégation de la Propagande, avec la signature de Mer Borgia, secrétaire, qui par là restera célèbre dans les fastes de la compagnie. Et voici une étrangeté de ce siècle trèsétrange. Un archevêque et un nonce se trouvent honorés de dépenser plusieurs milliers de sequins pour sacrer évêque un membre de la compagnie, et donner le pallium à un prélat qui en a toujours été représenté comme tertiaire, suivant la langue de l'opinion abusée.