‹ Clément XIV et Carlo BertinazziChapitre 3 sur 9 · II · texte numérisé non relu

II

que me voilà occupé tout le jour, je remplis tous ces devoirs avec zèle , mais je vois s'approcher le soir avec délice , parce qu'il me rend à la solitude.

Toutefois, dans cette solitude chérie, je ne suis pas toujours sans un trouble d'esprit qui m'est propre , ou sans importunités nouvelles de la part des étrangers. On nous écrit de toutes parts : l'un s'adresse à moi , qui ai tant besoin de conseils et d'appui, pour réclamer une direction pieuse 5 l'autre prétend me faire décider dans les discussions de sa communauté. C'est la supérieure d'un couvent, qui veut changer dans sa maison la couleur des habits , comme si la vraie dévotion consistait dans un air négligé et dans un vêtement brun ? La plupart des dévotes s'imaginent , on ne sait pourquoi , que les couleurs obscures

plaisent davantage aux esprits célestes que les couleurs vives. Et, cependant, on nous peint toujours les Anges en blanc ou en bleu. Si, dans le monde , une femme médit , paraît acariâtre, ou en colère contre le genre humain , c'est le plus souvent celle qui a un habit brun. La singularité ne s'allie jamais avec la piété : la propreté même n'est-elle pas ordonnée par l'Evangile , et ne veut-elle pas que nous, lavions notre visage, lorsque nous jeûnons , afin de n'être pas remarqués ?

Un prieur de l'ordre de Saint-Bruno sollicite pour que nous l'autorisions à abolir la coutume italienne, qui permet la sieste à ses cénobites. Quand on est à Rome , il faut vivre à la manière des Romains : ce n'est point un scandale et un malheur si un pauvre religieux ,

dans un pays où la chaleur accable, goûte une demi-heure de repos , afin de reprendre ensuite ses exercices avec plus d'activité. Pensez , disais-je au prieur lui-même , pensez bien , vous qui mettez au nombre des péchés capitaux un mot prononcé quand il faudrait se taire, que ce moment est celui où le silence est le mieux gardé. Voyez Jésus-Christ; lorsque près de mourir , il trouve ses apôtres endormis dans le Jardin des Oliviers : « Hélas! leur dit-il avec la plus grande bonté , n'avez-vous donc pu veiller une heure avec moi! »

Enfin il arrive ce moment où je suis libre et livré à moi-même. La nuit est une bonne amie sur laquelle je compte, lorsque l'on m'a distrait : elle répare le dommage qu'on m'a causé , en me faisant part de ses heures et de son silence. Le

matin me surprend quelquefois la plume à la main lorsque je crois n'être encore qu'à la moitié de ma veillée. Veux-tu savoir ce qui m'occupe lorsque je suis maître de mes souvenirs , et quand je puis, hélas ! choisir mes pensées ? Je les considère, ces pensées que je viens de faire éclore 5 c'est une famille qui m'appartient et qui peuple ma solitude. On n'est véritablement seul, d'ailleurs, que lorsqu'on s'isole de soi dans cette espèce de désert qu'ils appellent leur société.

XVe LETTRE.

A LAURENT GANGANELLI

Florence, ier décembre 1733.

Que je suis heureux , mon bon et cher Laurent ! je vais quitter cette ville de Florence , où je me résignais à passer ma vie 5 et c'est à Rome, c'est auprès de toi. que je me rends.

Mon oncle Gaétano s'est souvenu par hasard qu'il avait un neveu , et durant une crise de goutte qui l'a tourmenté il m'a fait écrire de le venir voir.

Je l'aimerai peut-être quand je serai.

près de lui ; mais mon père m'en parlait souvent avec peu d'affection. « Mon beau-frère ? disait-il \ c'est un homme à s'endormir sur le mal qu'il fait. S'il avait trois anges gardiens à sa disposition, il en emploierait un à veiller sur son ame , et deux sur sa bourse. »

Mon oncle me fait écrire comme si je n'étais que le fils de ma mère. Il ne me promet point de m'assurer de quoi vivre 5 mais de m'apprendre , dit-il , à amasser de quoi mourir.

Lorsque mon marchand de soie est venu à savoir que ce chrétien était un juif, riche et vieux : «Carlin, m'a-t-il dit , je t'aime mieux à ton aise loin de moi , que nécessiteux ici. Le commerce de la soie, vois-tu, demande une autre capacité que la tienne. On t'offre une bonne occasion, mon garçon ? eh bien !

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la fortune a ses caprices et ses heures du berger -, profites-en.

Et je pars ! et dans cinq semaines , à peu près, je serai à tes côtés.

Un soir, que tu seras retiré dans ta cellule , que tu ne penseras peut-être qu'au bien que tu peux faire , ou que tu déchiffreraspéniblementquelque manuscrit d'Orient, on frappera à ta porte : tu te sentiras pressé dans les bras d'un ami, avant d'avoir pu reconnaître celui qui t'embrasse : ce sera moi, moi qui t'aimerai tant qu'il me restera un jour à vivre.

Ici se trouve , entre les dates de cette correspondance, un intervalle de cinq ans. Cette lacune s'explique par le séjour de Carlin à Rome : les amis , en présence , ne s'écrivaient plus ; et c'est ce qui fait comprendre aussi comment, dans la suite de cette double confidence , on remarque quelques allusions àdesévénemens dont l'exposition manque Edit,

XVIe LETTRE.

A LAURENT GANGANELLI

Paris, 2 juin 1738.

Que veux-tu? il m'était impossible d'y tenir. Si je t'avais demandé conseil, tu m'aurais arrêté : je n'aurais pu braver l'autorité de ta raison, et je ne peux, en conscience , me repentir de ma fuite. Cependant , je suis un peu embarrassé de moi-même : je soupire quelquefois d'être si loin de mon seul ami.

Je suis désespéré d'être vicieux. J'ai joué presque tout ce que j'avais; et

j'ignore ce que pourra devenir à Paris un étranger comme' moi. Mais toute cette incertitude vaut encore mieux que la richesse de mon oncle Gaétano.

C'est un usurier qui voulait me faire usurier après lui.

D'abord, j'ai voyagé agréablement dans la compagnie de ce M. Désormes, qui nous apprenait le français à toi et à moi ; mais il m'a bientôt quitté. Quand nous sommes entrés en France , par Briançon , n'ayant plus d'argent , il s'est engagé. C'est ainsi que font beaucoup de ses compatriotes qui, la veille encore , étaient riches, et Marquis.

Je t'épargne les fautes et les sottises que j'ai faites ; je n'oserais te les raconter. Déjà , j'étais si mal à mon aise à Rome , quand , au lieu de me rendre chez le brave Brunetti où tu m'attendais

le soir , je courais les prétendus plaisirs du carnaval. C'était leur faute ; ils m'encourageaient tous à chanter et à me déguiser *, ils se rassemblaient par centaines autour du mauvais char qui portait nos mascarades, afin de m'entendre bavarder, et de me voir vendre de la pouzzolane aux Romains, comme les charlatans d'Orviéto,

Ici , j'ai bien changé de manière de vivre : j'évite surtout les belles dames, et me souviendrai toute la vie de la maudite Frascatane, dont je n'ai été délivré que par tes conseils.

Me voilà enfermé dans l'hôtel où je demeure , rue des Prouvaires , à l'image de Saint-François. Tantôt je pense à me retirer dans le célèbre monastère de la Trappe , et tantôt je crois que je vais mourir : je dis la même prière chaque

soir à la même heure , afin d'être averti du moment. Quand j'ai parlé de cette pratique-là à un prêtre, il m'a blâmé 5 et quand je lui ai demandé , en tremblant, s'il pensait que le diable put se repentir un jour, et être admis à la pénitence: « Mon bon ami , m'a-t-il dit , je vois que votre conscience est fort troublée : mais ne confiez qu'à moi ces sortes de choses -, autrement , voyez-vous , il y a , dans un village près d'ici , de trèspetites maisons , où l'on pourrait vous offrir un logement malgré vous. »

A présent, je suis un peu plus tranquille. Depuis huit jours , je travaille à copier de la musique , je donne quelques leçons comme autrefois, et je me eonfie en la providence de Dieu.

XVIIe IETTUE.

A CARLO BERTINAZZI

Rome, 4 septembre 1739.

Je me disais toujours : Il a reçu une éducation chrétienne , il reviendra sur ses pas 5 je le re verrai digne de mes affections. Si le calme est revenu, Dieu soit loué, car ce n'est pas moi, mon cher ami, c'est lui seul qu'il faut remercier.

Si tu veux un plan pour te guider, voici tout simplement ce que mes faibles lumières et mon amitié m'inspirent. Grave dans ta mémoire

les commandemens de Dieu ; ces premières lois d'où dérivent les autres se réduisent à peu de mots -, ces précepteslà sont clairs et fondés sur la raison et le bonheur : ils n'ont besoin d'aucun commentaire. Lis quelquefois la parabole de l'enfant prodigue, et fais, le long du jour, quelque autre lecture qui t'édifie, non comme un esclave qui remplit sa tâche, mais comme un enfant qui revient à son père. On ne guérit pas les plaies de l'ame par quelques prières récitées à la hâte, mais par une longue volonté de devenir meilleur. La plupart des pécheurs , faute de cette persuasion, passent leur vie à offenser Dieu et à se confesser.

Que ces lectures ne soient pas longues , de peur que tu ne viennes à t'en dégoûter. Prends l'habitude d'assister

au sacrifice de la messe. Fais l'aumône pour réparer envers les pauvres le tort que tu leur as causé , en donnant à des plaisirs criminels ou à des superfluités ce qui leur était dû. Renonce aux sociétés qui t'ont éloigné de Dieu et de toi-même. Il est facile de congédier des compagnons de débauche sans les brusquer : on leur parle honnêtement du genre de vie qu'on veut suivre, on les engage à s'y conformer-, on ne les entretient que de regrets sur le passé , que de bonnes résolutions pour l'avenir , et bientôt ils ne reviennent plus. S'ils reparaissent, c'est une preuve qu'ils changent de conduite eux-mêmes , et alors , au lieu de les éviter , on les reçoit avec plus de plaisir que jamais.

Ne reste pas toujours enfermé dans ta

chambre : la retraite te jetterait dans la mélancolie. Malheur à l'homme seul , dit l'Ecriture -, et je pense qu'un des plus grands écrivains du siècle, déjà fameux en France par de déplorables paradoxes, et une vie plus déplorable encore , doit les erreurs de son esprit et peut-être les peines de son a me à une trop constante solitude. Juge de son effet sur d'aussi faibles créatures que nous * !

Cette tristesse que te donnerait l'habitude de vivre ainsi, est un écueil pour ceux qui s'occupent de leur conversion.

Ils comparent la vie dissipée qu'ils menaient avec la vie sérieuse qu'on leur prescrit ou qu'ils s'imposent \ et il arrive que livrés à de vagues pensées et bien-

* Nous supposerions qu'il s'agit , ici , de l'auteur des Confessions, si la date de cette lettre ne faisait pas anachronisme avec cette idée. — Édit.

tôt ennuyés d'eux-mêmes, ils retournent au-devant des occasions qui les perdent.

Il faudra songer à exercer quelque profession qui t'occupe. On fait toujours mal quand on ne fait rien. Interroge ton esprit, consulte ton goût et surtout adresse-toi à Dieu, afin de connaître ce qui peut te convenir. Je ne sais si l'état ecclésiastique fut jamais une de tes vocations \ mais certainement il n'est plus fait pour toi. Il ne faut pas porter dans le sanctuaire les restes d'un cœur profané par le commerce du monde , à moins que la volonté d'en haut ne se soit manifestée d'une manière extraordinaire -, ce qui est rare , et plus admirable qu'imitable.

Le livre de Muratori sur la dévotion te préservera des dangers d'une fausse crédulité. Je te conseille de lire

cet ouvrage pour éviter de tomber- dans quelques faiblesses superstitieuses auxquelles je te vois accessible. Ne reçois pas des conseils indistinctement. Dans les maladies du cœur comme dans celles du corps , chacun veut donner son avis. Evite les cagots et les libertins : je ne croirai à ta conversion que quand tu seras long-temps éprouvé.

Surtout point d'excès dans ta piété, point de parti violent : ce serait le moyen de retomber. Ne t'accable pas toi-même de vaines pratiques et de momeries ; ne te décourage pas si tu es tenté; les épreuves que subit la foi raffermissent.

Voilà ce que je crois pouvoir te dire, mon pauvre Charles. Je n'y mettrais pas plus de tendresse quand je l'écrirais encore avec mon sang, comme autrefois. J'ai voulu te réconcilier avec

ton oncle, qui t'appelle un mauvais sujet; mais il n'a pas paru se rendre à mes exhortations. Je le crois trop dévot pour te pardonner. « Seigneur, lui aije dit, c'est précisément parce que votre neveu a péché , qu'il a plus besoin que jamais des avis, des secours et des exemples des gens de bien. C'est une religion mal entendue que celle qui abandonnerait un jeune homme parce qu'il a donné dans des écarts. Savezvous si ce mauvais sujet ne sera pas demain agréable à Dieu, pendant que vos services ne lui plairont pas ? car enfin il ne faut qu'un grain d'orgueil pour gâter la meilleure action. Le pharisien qui jeûnait deux fois la semaine fut repoussé -, et le publicain qui s'humiliait fut justifié. Si la miséricorde du ciel dépendait de certains dévots,

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les coupables seraient bien à plaindre : la fausse dévotion ne connaît qu'un zèle menaçant 5 taudis que Dieu, plein de patience et de douceur, attend le repentir de ceux qui ont prévariqué. Le salut de votre parent était peut-être attaché aux fautes qu'il a commises. »

Il m'a dit alors que tu n'étais point sincèrement revenu à la raison. « Estce à nous , ai-je ajouté, à décider si le cœur d'un chrétien , qui paraît sérieusement rentrer en lui-même , n'est pas changé ? Outre qu'il n'y a que Dieu qui le sache , on doit toujours le présumer. Trouveriez-vous équitable de la part de vos voisins , témoins des bonnes oeuvres que vous faites , qu'ils prétendissent que vous agissez par ostentation ? »

Je ne sais s'il n'était pas bien sûr que je ne mêlais pas un peu d'ironie à ces

derniers mots , ou si sa conscience l'avertissait que ses bonnes œuvres n'étaient pas encore assez fréquentes -, mais il a fait la grimace, et s'est éloigné.

Moi-même je manque peut-être, ici, de charité. Que veux-tu ? Je ne puis croire à la dévotion profonde de ces gens qui , comme le seigneur Gaétano , ont toujours un habit mal -propre , la tête penchée , le visage austère et le langage doucereux.

Nous remarquons dans cette lettre , et dans une ou deux autres écrites par Ganganelli , des passages qui offrent quelques rapports et quelquefois même une identité presque complète avec d'autres paragraphes de sa correspondance, publiée en 1776. Ou l'auteur mettait un peu de complaisance à répéter ses propres sentimens , ou l'anonyme à qui , dans le premier recueil , sont adressées ces mêmes lettres , n'est autre queBertinazzi. — Edit.

XVIIIe LETTRE,

A LAURENT GANGANELLI

Paris, 29 avril 174*. .

Nul ne peut donc échapper à son instinct, mon bon ami ? Il faut donc s'aller brûler à la lampe , après avoir fait mille détours ? Pauvres moucherons que nous sommes ! Me voilà encore une fois comédien 5 mais aujourd'hui c'est pour de l'argent que je joue-, il n'y a plus à s'en dédire 5 et la misère m'a jeté sur le théâtre. Il a bien fallu divertir la compagnie, puisque j'allais mourir de faim. Souvent je représente un Mata-

more, et je tremble devant le dernier spectateur : j'excite la gaieté autour de moi, et je sens couler, sous mon masque , des larmes de chagrin.

Il ne me reste désormais qu'à suivre ma profession en honnête homme. Il y a d'honnêtes gens au théâtre, et surtout si l'on fait la part des séductions qui nous entourent, et qu'on veuille réfléchir qu'on excite là le plus immoral des sentimens : cet amour- propre aveugle et sourd , qui perd ailleurs de saints personnages.

J'étais depuis long-temps dans la plus triste des sociétés : je vivais tout seul. Et, en me traînant chaque soir à la comédie italienne , j'ai conçu le projet d'entrer dans cette troupe. Je sais assez de français pour parler l'italien que les spectateurs y entendent.

« On fait toujours mal quand on ne fait rien,» dis-tu? Ce mot m'a encouragé à entreprendre quelque chose ; j'étais épouvanté aussi des propos et des actions que je remarquais de la part des désoeuvrés, mes compagnons.

Quand je me suis présenté à M.

Rochard , le régisseur , il m'a pris , à mon air mélancolique, pour un auteur ou pour un de ces pleureurs qui font métier d'aider à la contenance des collatéraux. Mais, sur un mot de M. le duc de Nivernais , qui se souvenait que je l'avais amusé à Versailles dans une pièce jouée par des clercs de procureurs , on m'a accordé la permission de paraître sur le théâtre de la rue Mauconseil.

Je n'ai pas voulu débuter par une pièce nouvelle : deux ou trois poètes offraient bien de me confier les vieilles

inventions qu'ils avaient ajustées la veille , afin sans doute qu'il y eût quelque chose de nouveau dans la représentation 5 mais j'ai résisté aux cajoleries qu'ils m'ont faites pour glisser leurs oeufs clans mon panier. L'acteur que je remplace , M. Thomassin, avait plus de talent que je n'en aurai jamais 5 mais j'ai préféré me hasarder dans un de ses rôles (Arlequin muet), plutôt que d'avoir à soutenir une vanité d'auteur pardessus la mienne.

J'ai dit à mes camarades : Si votre nouveauté tombe , j'apprendrai comment le parterre siffle , et c'est ce que je ne veux point savoir. Et , si elle réussit , j'aurai peut-être à faire une triste comparaison entre sa réception et la mienne. Ils ont à peu près répété ces paroles-là au public , dans un compli-

ment d'ouverture. J'ai paru , on m'a encouragé , et ils disent que j'ai réussi.

Mais voici bien le plus triste. Je suis allé, le lendemain de mon triomphe, au café où se réunit le beau monde, au coin de la rue Saint-Denis. Je voulais un peu savoir ce qui se disait de moi , et lire ma gloire dans la Gazette. La Gazette contenait là-dessus trois lignes insignifiantes , et les groupes ne faisaient aucune attention à ma personne. C'est bien à tort qu'on suppose toujours l'univers occupé de soi ! Mais j'étais si plein de mon mérite , que je ne faisais pas même attention qu'ayant paru la figure masquée , il était difficile que le public me reconnût dans la rue. Cependant j'avais repris ce journal peu intéressant : je m'étonnais de l'inutilité de tant d'articles , et de ce qu'il parlait de la Suède,

et de Marie-Thérèse et des Pandours , et jamais de moi , quand enfin j'ai découvert un long récit du refus qu'avait fait le curé de Saint-Méry d'enterrer un paroissien. J'ai demandé ce qu'avait pu faire ce pauvre homme ?

Comment ? m'a dit un personnage à bas violets; il était comédien. ■ — Eh bien ! Monsieur ? — Eh bien , excommunié. — Excommunié ! — Infâme durant sa vie , flétri après sa mort.

Je suis sorti précipitamment. Si ce Monsieur, qui faisait les yeux doux à la demoiselle du comptoir, avait su à qui il parlait , comme il aurait été scandalisé ! J'allai rapporter le tout à un de mes nouveaux camarades : il me prêta, pour me consoler, une lettre sur les spectacles, que vient d'écrire à un de ses amis ,

M.Rousseau de Genève. Quand j'ai vu que les dévots et les philosophes nous accablaient , j'ai senti que je n'avais d'espoir qu'en toi.

Est-il bien possible que nous en soyons où disent ces Messieurs? Quoi! la voirie et l'enfer! La plupart des nôtres s'en moquent 5 ils ne sont point jaloux, disent-ils, d'être mangés aux vers en compagnie des usuriers et voleurs de la paroisse ; mais ce que je ne m'explique point , c'est la protection de la cour accommodée avec cette sévérité de l'Eglise. Pourquoi les comédiens de France ne font-ils pas écrire chaque matin sur leurs affiches , au lieu d'un autre protocole : Les excommuniés ordinaires du Roi auront l'honneur de , etc.

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