‹ Clément XIV et Carlo BertinazziChapitre 4 sur 9 · XIX? LETTRE · texte numérisé non relu

XIX? LETTRE

A CARLO EERTINAZZI.

Rome, 22 janvier 1742.

Lorsque dans ta jeunesse tu fus effrayé avec raison de tes premiers pas dans la carrière du théâtre, je me serais gardé de te laisser entrevoir combien ces craintes étaient exagérées.

Alors il fallait te les laisser, ces craintes ; elles pouvaient te retenir loin des écueils que tu as bravés. Mais ta vocation l'emporte , ton sort est décidé, je ne te dois plus que la vérité sans menaces.

La seule église gallicane proscrit les comédiens. Le pays que tu habites est le seul où la communion et la sépulture soient disputées aux personnes de cette profession. Cette inconséquence n'est pas la moindre dans le caractère d'une nation qui adore les spectacles.

Je sais que cette nation si indulgente ne partage guère , sur ce point , les préjugés de son clergé •, mais n'est-il pas singulier, comme l'observe judicieusement un de leurs écrivains , le père Lebrun de l'Oratoire , que cette foule de chrétiens qui se réunissent tous les jours pour entendre et applaudir des excommuniés , ne demandent point, ou qu'on ferme les théâtres , ou qu'on procède moins rigoureusement contre ceux qui les font fleurir ?

Les Pères de l'Église , un grand nom- 10*

bre de conciles , beaucoup d'autorités séculières respectables ont condamné , il est vrai , les spectacles. Saint Cyprien les jugeait incompatibles avec la loi chrétienne ; saint Augustin ordonne aux pénitens de s'abstenir des jeux de l'amphithéâtre. «C'est là, ditSalvien, que vous serez surpris d'une mort spirituelle.» <c Là, dit saint Jérôme , s'accomplit l'oracle du prophète : le péché entrera par les fenêtres de votre ame , c'est-à-dire les yeux et les oreilles. »

Le concile d'Arles, tenu en 3 14? celui de Trulle , en 692 , de Paris, en 82g , de Ravenne, en 1286, de Tours enfin , en i583 , sévissent contre des hommes appelés histrions et bateleurs. Mais quelle ressemblance y a-t-il entre des malheureux faisant métier de profaner les choses saintes , d'irriter les

i49 passions honteuses , de débiter d'ineptes discours , et les habiles interprètes de ces hommes de génie qui ont consacré leur plume aux arts de la scène ?

Quand le goût des représentations grossières était si général qu'on les introduisait dans les couv eus , jusque dans les églises et dans les cimetières ; lorsque des religieux , pour vendre les vins de la dîme , louaient des bouffons , leur faisaient jouer des facéties sous le porche des monastères, et se mêlaient euxmêmes parmi eux pour réjouir la multitude , un concile de Béziers eut sans doute raison d'interdire ce scandaleux commerce. Mais , en France , dès le quatorzième siècle , personne n'ignore que les spectacles ont commencé à prendre une forme décente. Ce fut

un prélat qui fit cette réforme. N'estce pas le cardinal Lemoine qui acheta l'hôtel de Bourgogne pour les comédiens? Le Parlement ne confirma-t-il pas leur privilège royal , à la seule condition de ne plus jouer l'Annonciation, la Conception, et la Naissance du Sauveur? Ce fut un cardinal encore, et le cardinal de Richelieu , qui fit enregistrer en 1641 une déclaration du Roi très-chrétien , qui disait : <c Ne seront point notés d'infamie les comédiens , lorsqu'ils n'useront d'aucunes paroles blessant l'honnêteté publique. » Richelieu ne composa-t-il pas lui-même, et ne fit-il pas composer des fables héroïques pour ennoblir un genre de littérature qui est une des gloires de la France?

En tout temps , les comédiens ont

fait à Paris de riches aumônes aux pauvres et aux églises. Ils ont eu longtemps une chapelle où le service divin se célébrait avec pompe. On lit dans plusieurs Mémoires, tous dignes de foi, et entre autres dans ceux de l'Oratorien que je t'ai cité, qu'ayant soutenu un démêlé assez vif, en i54a > avec maître René Benoît, curé de Saint-Eustache, ils en sortirent victorieux. Ce curé prétendait qu'ils ne commençassent point leurs représentations avant la fin des vêpres , attendu que quelques fidèles abandonnaient l'office. Les comédiens , qui faisaient déjà beaucoup de sacrifices pour les religieux et les pauvres , prétendirent qu'on les ruinerait, en hiver, s'ils étaient obligés de donner leur spectacle aux lumières 5 et le Parlement intervint auprès du curé de Saint-Eus-

tache pour le prier de dire ses vêpres un peu plus tôt.

C'est la musique , c'est la danse, qui font le danger de ces réunions où les sexes sont confusément rapprochés.

M. Despréaux paraît fondé en raison dans sa satire contre l'Opéra-, mais, en général , l'art de Plante et de Molière est plus exempt d'accusations. J'ai bien vu , en parcourant leurs . écrits , que la vertu y est malheureusement quelquefois moquée ; le spectateur y est excité à prendre parti pour la ruse ; l'honneur des applaudissemens n'est pas toujours ménagé au plus honnête ; les sots sont quelquefois victimes des médians adroits 5 et, sous le nom de sottise , on punit souvent la candeur de la probité. C'est par cette fausse direction , donnée au talent des poètes, que je m'explique

les remords de quelques-uns à l'âge de la sagesse. Piacine voulut faire une pénitence publique ; Quinault , Dryden , et Lamothe se sont repentis ; Corneille enfin , consacrant sa lyre à traduire l'Imitation de Jésus-Christ , épanchait , en mourant , ses regrets et ses larmes dans le sein de l'évêque de Meaux.

Mais il faut reconnaître que le théâtre a flétri bien des vices. Molière fut une des plus honnêtes créatures de son temps. Son chef-d'œuvre, la comédie de Tartufe , a rendu beaucoup de services à la religion catholique. Quelques zélateurs n'en conviennent pas : cette pièce eut des ennemis à sa naissance ; mais elle eut aussi quelques défenseurs— et j'avoue que je suis de l'avis de Louis XIV.

Pour le caractère d'Arlequin, celui-

là est spécialement naïf et bon. Il est venu d'Italie ; et ce n'est pas notre faute , si la cour d'Henri III, s'ennuyant au Louvre des compositions de Jodelle et de Garnier, appela de Bergame, pour la divertir , le joyeux personnage qui porte un sabre pacifique , et le véritable habit qui siérait aux courtisans. Pourquoi nous l'emprunter , pour le maudire? pourquoi le couvrir d'or durant sa vie , et lui refuser un peu de terre après sa mort ? Rome n'est point si rigide : elle concilie avec plus de philosophie religieuse ses divertissemens et sa charité. Plus d'un théâtre porte en Italie un nom consacré dans la légende. Saint Charles protège à Naples une scène magnifique, et l'image de saint Augustin n'est pas écartée , à Gênes , d'un temple des arts que son

invocation sanctifie. Le gouverneur de Rome, qui est ordinairement un évêque, a sa loge à Argentina, Tu te souviens d'y avoir vu Benoît XIV invité par l'ambassadeur de France à entendre une cantate de Métastase , en l'honneur de la naissance du dauphin.

Les menaces d'excommunication ne sont pas choses qu'on se refuse à Rome, puisqu'il est écrit sur les portes de la chapelle papale à Saint-Pierre , que quiconque montera , sans être chantre, dans la tribune destinée aux chantres , sera excommunié ; mais Rome n'a jamais approuvé ce rituel de Paris qui , depuis i654, sert de texte aux persécutions exercées contre les acteurs morts et les acteurs vivans.

Nous sommes plus avares de damnations : nous pensons que les anges ,

protecteurs des hommes , n'ont pas horreur d'un masque noir -, que sous la pourpre royale, ou la robe de l'histrion, ils ne repoussent que les mauvais cœurs-, et que peut-être serait-on plus heureux, dès ce monde , s'il n'y avait de comédiens que sur le théâtre, et si l'on ne portait de figures fausses que pour amuser les oisifs.

A LAURENT GANGANELLI

Paris, 4 mars 1743.

Je m'étais dit que la seule excuse du métier , ou de l'art que j'exerce , était d'y réussir. Je me croyais un acteur parfait, parce que j'étais souvent applaudi et très-bien payé. J'étais surtout fier d'être à la mode : car les belles dames ont donné mon nom à de petits chiens qu'elles portent sous leurs bras ou dans leurs poches *.

* Carlins.

Une conversation m'a désabusé. « Vous connaissez peu notre pays , me dit , il y a un mois , un vieil amateur qui entre dans nos coulisses , et me veut du bien : vous êtes jeune encore, et inconnu d'une partie du public : tant que vous conserverez quelque attrait de nouveauté , on vous écoutera 5 mais prenez garde qu'on n'arrive bientôt au fond de votre talent. Vous ennuierez , si vous ne parvenez point à vous rendre divers. Allez un peu voir Préville. »

J'ai suivi ce conseil.. Pré ville était annoncé dans les deux pièces, et j'ai cru qu'on m'avait trompé ainsi que le reste des spectateurs-, car je n'avais point reconnu dans le Mercure galant l'acteur qui nous avait charmés dans Tur caret.

C'est celui-là, mon ami, qui, au lieu de la figure immobile que nous portons ,'a

des masques de rechange à sa volonté.

Quelle souplesse , quels maintiens variés , et que de naïvetés différentes ! Il dit plus naturellement les paroles écrites et rimées que les auteurs ont faites, que nous n'exprimons, nous , ce qui nous vient spontanément à l'esprit dans les imbroglios italiens.

Ah ! je ne suis pas bon : j'en ai bien du chagrin. Mais je ferai de nouveaux efforts , et peut-être , comme on dit dans notre pays : Col tempo e lapaglia...

P. S. Je t'envoie la tragédie de Mahomet, par M. de Voltaire. On dit qu'il a l'intention de la dédier au Pape.

XXIe LETTRE.

A CARLO BERTINAZZI

Rome, 2 octobre 174s.

J'aime les Français. Puisque tu semblés avoir abandonné notre Italie , je te félicite d'habiter au moins la France.

Le courage et l'esprit de cette nation m'ont toujours séduit : sa vivacité est aimable 5 ce peuple-là manque peutêtre de la dignité des Anciens , mais il est entreprenant et joyeux. Je me rappelle qu'étant simple franciscain à Bologne, un petit-maître fraîchement

arrivé de Paris m'aborda dans le cloître exprès pour me dire : « Mon » père , c'est en vérité par désoeuvre- » ment que je me promène chez vous , » car je ne puis pas souffrir les moines. » Je remarquai que le pèlerin était fort incommodé de la chaleur : je lui offris de l'eau de neige et des citrons qu'on nous distribuait au réfectoire -, il accepta ; et , après avoir causé ensemble une demi-heure, nous devînmes les meilleurs amis du monde, pour tout le temps qu'il habita la même ville. Il me serait permis de penser , sans vanité , que mes avis l'empêchèrent de faire une folie , et de s'expatrier , tant la raison , simplement déduite , a d'empire sur ces cerveaux qu'on croit légers ; mais, une fois qu'il fut à dix lieues de Bologne, je n'entendis plus parler de mon intime ami.

Je m'afflige quand les Français ne sont pas victorieux dans toutes les guerres qu'ils entreprennent : les nouvelles de Prague et de Dettingen m'avaient humilié comme si j'eusse pris naissance aux bords du Rhône ou de la Meuse •, et je me suis réjoui dans mon cœur de la journée de Fontenoy. M. de Voltaire at-il fait là-dessus un excellent poëme ? J'y trouve plus de flatterie que de poésie ; moins d'empressement à honorer la France qu'à chatouiller la vanité des nobles familles; il néglige la gloire pour cent petits triomphes; et sa composition n'a guère que les proportions d'une gazette. Cependant je reconnais que si les écrivains français ne sont pas si riches en expressions que les Italiens, ils le sont davantage en pensées. Nous , nous avons une langue qui nous rend

paresseux à penser : elle est si douce et si belle, que nous croyons avoir assez fait quand nous l'employons avec art.

Chacune de nos poésies est une espèce de bouquet qui plaît , mais nos fleurs ne produisent point de fruits. Les écrivains de France , au contraire , invitent à la méditation. Montesquieu approche de Tacite ; et combien ne faudrait-il pas de nos sermons pour en rendre un seul de Bourdaloue ! Je voudrais qu'on fondit la littérature de tous les pays pour en faire des ouvrages dignes de satisfaire les bons esprits : le style clair des Français modérerait peut-être l'enthousiasmeoriental, et le style italien échaufferait l'idiome allemand. La poésie italienne ne te semble-t-elle pas un feu qui pétille -, la poésie espagnole un feu qui brûle 5 la poésie française un feu qui

éclaire , et la poésie anglaise un feu qui noircit?

J'ai lu la tragédie de Mahomet que tu m'as envoyée : je pense que son auteur a moins dirigé cet ouvrage contre le fanatisme que contre la religion. Il a voulu montrer ce que peut produire d'odieux le nom de l'Eternel , et les intérêts du ciel invoqués par un fourbe qui triomphe et jouit de ses forfaits. Il prétend dévoiler comment toutes les religions commencent, et la philosophie de sa pièce , armée en apparence contre des erreurs étrangères , est toute hostile contre la croyance des chrétiens. Sontce des Orientaux que veut peindre le poëte , quand il dédaigne d'en reproduire les mœurs , le langage , les passions et toutes les couleurs historiques? Non, non, le piège est grossier: un

homme si érudit , et qui viole ouvertement toutes vraisemblances , qui tantôt fait parler d "honneur à je ne sais quel sauvage de l'Amérique , et tantôt de galanterie à un Turc aux genoux d'une femme esclave ; cet homme , dis-je , n'est pas de bonne foi dans son art. Le théâtre n'est pas pour lui un but , c'est un moyen ; c'est une chaire où il professe ses doctrines. Là, le peuple attiré à lui par l'attrait d'un plaisir , est éclairé ou corrompu à son gré.

Ton grand homme de prédilection a, en effet, offert la dédicace de sa tragédie au Saint-Père, elle Saint-Père l'a acceptée. Benoît XIV , spirituel et trop sensible à l'hommage des talens , ne sait plus à 80 ans les affaires qui sont étrangères à Rome et à son siège. Il ignore que M. de Voltaire, obligé de céder, il y a dix-huit

mois, aux oppositions qui s'élevèrent de toutes parts contre son drame, et luttant encore aujourd'hui contre l'avis de quelques magistrats , et peut-être la disposition douteuse d'un public qu'il veut affronter de nouveau , n'est pas fâché de s'étayer d'un si singulier appui que celui d'un Pape. Il croit imposer silence à Paris en faisant entendre la voix de Rome. Son humilité n'est que de la politique. Est-il bien conforme , d'ailleurs, aux saines idées du respect et de la convenance, de faire intervenir le chef de l'Église en matière de théâtre , un vieillard au milieu des intrigues et des futilités du siècle ?

J'ai pris pour toi copie de cette dédicace : elle est peut-être déjà fort connue à Paris où l'auteur a tant de partisans indiscrets j mais je t'envoie la réponse ,

qui certainement n'y est point parvenue 5 car elle suivra des lenteurs presque diplomatiques. Elle n'a été remise que ce matin à M. le cardinal deBernis, qui a bien voulu me la communiquer.

A S. S. Benoit XIV.

« Que Votre Sainteté daigne me pardonner la liberté que prend un des plus humbles , mais l'un des plus grands admirateurs de la vertu , de consacrer au chef de la véritable religion un écrit contre le fondateur d'une religion fausse et barbare.

» A qui pourrais-j e adresser plus convenablement la satire de la cruauté et des erreurs d'un faux prophète, qu'au vicaire et à l'imitateur d'un Dieu de paix et de vérité?

» Que Votre Sainteté permette que

je mette à ses pieds le livre et l'auteur. J'ose lui demander sa protection pour l'un et sa bénédiction pour l'autre. C'est avec ces sentimens d'une profonde vénération que je me prosterne, et que je baise vos pieds sacrés. »

Réponse.

« Benoît , Pape , à son cher fils , salut et bénédiction apostolique :

» H y a quelques semaines qu'on me présenta de votre part votre tragédie de Mahomet, que j'ai lue avec un très-grand plaisir. Le cardinal Passionéi me donna ensuite, en votre nom, l'excellent poëme de Fontenoy. Monsignor Leprotti m'a communiqué votre distique pour mon portrait ; et enfin le cardinal Valenti me remit hier votre lettre du 17 août. Chacune de ces marques de bonté mériterait un remerciement particulier 5 mais

vous voudrez bien que j'unisse ces différentes attentions pour vous en rendre des actions de grâces générales. Ne doutez pas de l'estime singulière que m'inspire un mérite aussi reconnu que le vôtre. »

Ensuite, le bonLambertini entre dans quelques détails de prosodie latine , matières sur lesquelles il a beaucoup de savoir , et dans l'examen des valeurs d'un monosyllabe employé dans le distique composé pour son portrait.

Tu vois , mon bien-aimé Charles , que quand le souverain Pontife correspond en de si bons termes avec un profane auteur de pièces de théâtre , un obscur Frère comme je le suis peut, sans compromettre son caractère , écrire au plus dévot des comédiens.

XXIie 1ETTRE.

A LAURENT GANGANELLI

Paris, 25 mai 1747.

Je fais ce que je peux pour m'enorgueillir de mou sort : je n'eu saurais venir à bout. J'ai beau prendre au mot mes admirateurs , rendre aux impertinens leurs dédains , démontrer , par exemple , à tel Marquis que le nom d'Arlequin est beaucoup plus connu et plus impérissable que celui de ses ancêtres -, cette supériorité ne m'éblouit point.

C'est quand je viens à regarder de près les superbes qui nous jugent , que je suis humilié de ma dépendance. Me prend-il fantaisie de descendre au parterre , pour me mêler aux oracles du bon goût, un soir qu'il s'agit de prononcer sur la pièce nouvelle , où je n'ai point de rôle? j'entends beaucoup d'innocentes paroles : je trouve messieurs les spectateurs avares de justice , et quelquefois d'intelligence.

Ce qu'approuve ordinairement ce « respectable public , » comme nous disons en Italie , c'est une grosse sottise. Et, depuis l'orateur athénien qui se retournait, s'entendant applaudir, pour demander ce qui pouvait lui être échappé d'absurde , jusqu'aux jugemens rendus ici sur leur Athalie , leur Misantrope , et ce sonnet dont je t'ai raconté l'his-

toire , que d'exemples d'ignorance de la part de l'aréopage ! que d'autorités contre son esprit !

Ce qui est nouveau , ingénieux et hardi, choque infailliblement le public, ou l'indispose : il n'aime que ses plus vieilles connaissances. C'est ainsi que nos intrigues banales , et ces plaisanteries que j'appellerais pétrifiées , tant elles sont immobiles au théâtre , lui conviennent toujours , comme à de vulgaires estomacs les mêmes mets, comme à des gens mal-propres le même vêtement. Il sourira quarante ans de suite à ce qui l'a fait sourire un soir. Cent générations de Parterres n'ont pas encore usé les mêmes fadeurs sur l'amour et les roses , les mêmes grossièretés sur le bavardage des commères et l'impéritie des médecins.

Je ne te dirai point , comme le père Porée, que nos amateurs de théâtre sont des oisifs , faits pour être spectateurs de toutes choses , excepté d'eux-mêmes ; que leur but est de tromper l'ennui de leur propre existence -, qu'ils viennent chez nous sans discernement , pour échapper , durant une heure , à leurs querelles domestiques ou à leurs mauvaises affaires. J'ai trop de respect envers ceux qui nous enrichissent pour ranger des filles perdues et des chevaliers d'industrie au premier rang des personnes que doivent surtout charmer les comédiens et les poètes ; mais puisje m'empêcher de voir ce que je vois?

Si la critique ne venait quelquefois l'éclairer et le soutenir par ses lisières , ce fameux public marcherait souvent de travers , et irait donner du nez contre

les plus ridicules ouvrages. Il goûte le bon ou le mauvais , à peu près comme ces enfans qui portent tout à leur bouche .

Quand les spectateurs se sont frappés des défauts d'un ouvrage , ils sont aveugles sur toutes ses beautés. Quand, du poisson qui lui est servi , le public , au lieu de la chair , se met à manger les arêtes, il devient intraitable.

Il est fort délicat en matière de probité théâtrale ! il ne souffre point qu'on délibère jamais devant lui entre un profit et un désintéressement romanesque. Si, devant l'hésitation comique d'un valet ou d'un tuteur prêts à s'enrichir aux dépens du maître ou de la pupille , quelqu'un se révolte sur les derniers bancs du paradis , croyez que c'est un de ces juges des beaux-arts assez distraits par l'enthousiasme, pour prendre

tout à l'heure dans la poche de ses voisins le mouchoir qui doit essuyer ses larmes.

La canaille aime les belles maximes.

Elle poursuit de ses huées tous les portraits qui lui ressemblent. A l'aspect d'un fripon qui agit sur la scène , tous les fripons de la salle sifflent comme le singe qui ne se reconnaît pas dans un miroir.

Les héros ne doivent point montrer de faiblesse , et les princes doivent se garder de redevenir hommes. Quand du coin de sa place à quinze sous , le clerc de laBazoche sympathise avec le Roi des rois, il ne lui permet point de mollesse. Quand, au lieu de l'aune de son comptoir, le boutiquier tient le sceptre , il règne en tyran farouche.

Ce bon public respecte les habits

brodés. Dans un nouvel ouvrage, dont le mérite lui paraît douteux , si ce sont des paysans qui occupent la scène , il ne tarde pas à les mépriser. Si , au contraire , le personnage s'appelle Monseigneur, et qu'il soit couvert d'oripeaux , il l'écoute long-temps. Le manteau espagnol surtout lui en impose.

Il en est de même si , au lieu de parler naturellement et comme on parle , on récite devant lui un jargon mesuré , espèce de psalmodie narcotique , et qu'on appelle ici des vers. En France, ces longues choses , à qui je ne sais quel Alexandre a donné son nom , sont toujours terminées par des rimes. Cela tient lieu de pensées. Les vers déguisent l'absence du talent \ chez la plupart des auteurs , ces cadences et ces sonnettes ne sont que des cache-sottises.

Il y a à Paris beaucoup d'imbécilles qui font très -bien les vers. Et la foule civilisée écoute ces sonates qui retentissent à ses oreilles en tic tic et en toc toc avec une sorte de vénération. Je te certifie que ce peuple, qui passe pour le plus impatient et le plus gai , est le plus intrépide de tous à s'ennuyer.

Je subis les chances diverses de ma fortune. Tantôt on m'encourage , et tantôt on me reçoit froidement, mais en tout, je me félicite encore d'être ici. Je n'ai jusqu'à présent qu'une chaise à porteurs et deux laquais ; mais qui est-ce qui sait ce que la mode me réserve dans un pays où Dominique , un des illustres qui a porté avant moi le sceptre de bois , avait cinquante mille francs de rente pour soutenir notre dignité héréditaire?

Je te parle un peu de ma fortune pour que tu en parles à mon oncle : il me pardonnera tout , si je suis riche. Il me féliciterait d'avoir gagné dix baïoques sur la ruine de vingt familles. C'est pour lui qu'aura été fait ce proverbe : « C'est un homme à brûler votre maison pour se faire cuire deux œufs. »

Je ne suis embarrassé que d'une chose , ami ; c'est de prendre le courage de t'adresser tout ceci. Il me semble que si nos rapports étaient connus , on ne nous épargnerait point les railleries.

Rome, 5 novembre 1749-

Les gens du monde se moqueront de nous, dis-tu? Et de qui, de quoi ne se moquent-ils pas ? Je ne connais aucune personne , aucun ouvrage , aucune démarche , aucune vertu qui n'ait ses détracteurs. Malheur à qui se moque de l'amitié ! je plains ceux-là qui consultent les rangs pour la sentir. Je ne connais , pour moi , ni inférieurs , ni supérieurs : partout où j'aperçois des hom-

mes , Jésus - Christ m'a montré des frères.

Mais je m'en vais rassurer ta susceptibilité : elle me semble une contradiction plaisante avec le mépris que tu fais d'une bonne partie des oisifs. Une fois pour toutes , et pour toute la vie , j'ai pris des précautions afin d'assurer le secret de notre correspondance. Un franciscain , le frère François , qui s'est attaché à moi pour toujours, est chargé de recevoir tes lettres , et de faire partir les miennes. Il a le dépôt de ces mystérieux rapports entre nous. Ainsi, Carlin , quelque événement qui survienne et nous sépare , fusses-tu réservé au trône électif de la Pologne , et moi à porter la parole de Dieu aux habitans des forêts américaines, j'espère que nous ne violerons point nos engagemens.

Quand il y a long-temps que tu ne m'as parlé , il me semble qu'une partie de mon existence me manque. Il faut avouer que, comme le dit saint Augustin, « l'amitié a quelque chose de bien doux ; et quiconque n'en connaît pas les douceurs doit s'exclure de la société. » Le Sauveur du monde a divinisé ce sentiment par l'attachement qu'il sentait lui-même pour saint Jean.

Laisse dire le monde : ne soutient-il pas aussi que les moines n'aiment personne ? et j'ai trouvé dans le cloître des coeurs sincères et officieux. Mais mon coeur, à moi , t'appartient tout entier. Nous sommes placés dans la vie comme deux pèlerins qui descendraient ensemble les deux rives d'un fleuve. Ne peuvent-ils se parler et s'entendre , bien qu'un obstacle les sépare ? Ne se rejoindront-ils

pas dans l'abîme où le fleuve se perd à la fin?

On n'a jamais défendu à qui reste au port de s'intéresser au navigateur dont la barque est livrée aux flots. Un moine enfin ne peut-il aimer un comédien , quand l'Église , qui en a canonisé jusqu'à cinq , nous retrace encore avec édification l'histoire de Saint Genest ?

XXIVe LETTRE.

A LAURENT GANGANELLI

Paris, 4 mars t^5i.

Je t'envoie les brochures à la mode , les journaux , les pièces de théâtre que j'ai rassemblés à la hâte pour profiter de l'occasion. Puisse cet énorme paquet apaiser un peu ton appétit littéraire ! Tu te plains de n'avoir point de feuilles publiques là-bas : nous ne formons guère à Paris les mêmes regrets ; et outre la Gazette et le Mercure de France , on recherche l'Année littéraire et le Journal de Trévoux. J'entends même parler quelquefois de fonder un nouveau re-

i84 cueil sous le titre de Journal étranger»

Je me suis fait présenter à Messieurs de la critique. Ils se réunissent souvent chez notre camarade Silvia , où préside M. de Marivaux. C'est là que j'ai connu les beaux esprits en faveur : MM. Titon du Tillet, Desforges Maillard , de Hesse , Châteaubrun , Marmontel , Clèves d'Arnïcourt , Rémond de Sainte-Albine et quelques autres.

C'est là que j'ai entendu la tragédie àïAstyanax, et les beaux vers de M. de la Louptière , qui occupent les cent voix de la Renommée.

Il vient aussi quelques peintres chez Silvia. J'ai fait une connaissance particulière avec Vanloôet le graveur Flipart, élève de M. Natoire ; M. Natoire , maintenant directeur de l'école française à Rome. C'est lui qui te remettra, avec cette lettre, tout ce que je t'envoie.

Ne vas point croire , mon bon ami, ce que te diront les gazettes sur le mérite des ouvrages que je n'ai pu te procurer. Il y a ici un pacte fait entre les médiocrités qui produisent et les médiocrités qui jugent. Les auteurs , à Paris, se soutiennent comme nos bohémiens à la foire de Sinigaglia. Attaquer l'un, c'est les attaquer tous ; l'impartialité est de l'envie , la justice est de la haine. Voltaire seul se tient loin de ces bureaux d'esprit : c'est l'aigle sur le Mont- Jura ; les étourneaux voltigent en troupe dans les plaines.

C'est ici comme en Italie, où Salvator- Rose disait déjà de son temps, dans l'une de ses Satires, et en parlant des auteurs :

Tutti cantano mai le cose istesse , Tutti di novità son previ affatto.

Et cela est si vrai, qu'ici le mot original

se prend eu mauvaise part : c'est presque une injure.

Les peintres sont plus vaniteux peutêtre encore que les écrivains. Tout bf ochurier est bien un Tacite , et tout rimeur d'odes a du génie-, mais les barbouilleurs de toile se croient rabaissés par une comparaison avec Raphaël.

Quand on a vécu avec des peintres, on va se débarbouiller avec les poètes.

Je remarque que si quelqu'un est en doute de son propre mérite et parle de lui avec réserve, ses juges le prennent au mot. La plupart de nos Aristarques ne dirigent point le public ; mais ils le suivent, mais ils enregistrent ses jugemens, et font le procès-verbal de ses caprices. On nous endort surtout dans le respect des règles, dont se joue l'imagination italienne dans les moindres

canevas. La pire de toutes les sottises n'est-elle pas une vieille sottise ?

Mais je me tais. Si on me soupçonnait ces opinions, je serais perdu.

Ce qui me blesse beaucoup plus que tout cela , c'est le manque absolu de religion. Tu frémiras à la lecture des livres que je t'envoie , et qui sont publiés, dit-on, par les enfans perdus de la secte encyclopédiste. Je ferais bon marché de tous ces impies. Je ne m'opposerais point à ce qu'on sévît contre

leurs doctrines , mais j'en excepte

M. de Voltaire. Il est si amusant ! Ses écrits me détachent de tout. Je me sens le coeur dégagé d'affections gênantes quand je m'abandonne à sa philosophie.

Et puis il fait de si belles pièces , il procure de si belles recettes à la Comédie-Française !

XXVe XiETTRE.

A CARLO BERTINAZZI

Rome, 18 septembre 1753.

L'incrédulité que tu nie montres partout m'alarme sans m'étonner , mon cher condisciple. Ces choses avaient été prédites dans les livres saints , l'esprit de l'homme est capable de mille écarts dès que son cœur a quitté les voies d'innocence et de simplicité. Du désir qu'on a qu'il n'y ait point de Dieu pour punir le crime , on conclut qu'il n'existe point en effet. Du déisme à l'athéisme la pente est dangereuse et facile.

Cependant , et malgré les déplorables conséquences de la nouvelle philosophie, je suis d'avis qu'il ne faut point irriter ceux qui la professent. La foi est un don de Dieu. On ramènera plutôt les incrédules par la douceur que par la sévérité : on prend avec eux un ton d'orgueil qui les blesse , et d'autant mieux qu'on leur répond souvent avec beaucoup moins d'esprit qu'ils n'en mettent dans leurs discours et dans leurs écrits. Le plus petit ecclésiastique croit de son devoir d'attaquer, sans penser que, si son zèle est louable, son savoir , qui n'y répond pas , fait plus de mal que de bien. Pour combattre des hommes habiles , il faudrait de l'habileté.

Ce n'est ni en déclamant , ni en invectivant , que l'on convertit : il faut

des exemples et des raisons ; il faut de la modération , et surtout convenir que la religion a des mystères incompréhensibles. Tant qu'on ne tiendra pas les anneaux de cette chaîne, qui lie la terre au ciel , on ne confondra point l'incrédulité. Pourquoi refuser d'avouer que notre doctrine catholique a ses obscurités ? La foi , selon la définition même de saint Paul , est la certitude des choses qui n'apparaissent pas. Le zèle impétueux qui veut faire descendre le feu du ciel , excite la haine : une bonne cause se soutient d'elle-même , et celle de la religion doit se faire respecter par ses œuvres. Tout ce qui respire l'animosité , d'ailleurs ,- est contraire au christianisme.

Je ne sais, mais si j'avais le loisir, et surtout la capacité de combattre cette

*9J philosophie de mon siècle (qui ne console de rien), j'ai la présomption de croire qu'aucun sophiste ne se plaindrait de moi. Je ferais voir que nos adversaires n'ont pas bien saisi le sens des livres saints , ou qu'ils manquent de bonnes raisons pour en nier l'authenticité. Je pense bien que je ne les convertirais pas , car il n'y a que Dieu qui éclaire et change les coeurs; mais du moins ils ne se déchaîneraient pas contre les défenseurs de cette religion d'égalité.

Puisque Dieu souffre les incrédules , mon ami , nous devons les supporter :

ils entrent dans ses desseins ; c'est par eux que la religion paraît plus forte et que les justes sont exercés dans la foi. Il n'est pas étonnant que tant d'âges superstitieux aient amené un siècle d'incré-

dulité 5 les orages passent et ne servent qu'à faire briller d'un plus vif éclat l'azur et la sérénité du firmament.

Je vois que je t'ai blessé dans ton admiration pour M. de Voltaire (sentiment un peu contradictoire avec quelques autres que je te connais), et pourtant je ne puis m'empêcher d'insister sur les torts que je reproche à ce beau génie. Toi-même, en le vantant, tu en fais une amère critique ! Ses productions offrent plus de paradoxes que de sains raisonnemens , plus d'objections que de solutions , plus de railleries que de preuves-, plus de chaleur que de lumière , plus de superficie que de profondeur. Les hommes légers le trouvent merveilleux; et, comme ils forment le plus grand nombre , les livres qu'il publie ont de la réputation : le

style entraîne , et l'on s'extasie sans penser que le coloris n'est pas le premier mérite des tableaux.

Nous vivons dans un temps bizarre :

jamais on n'eut moins de religion ; jamais on n'en a tant et si stérilement parlé. Ce n'est point que je veuille récriminer contre mon siècle : si ce n'était pas en haine du dogme qu'il hait les religieux, je ne lui en ferais pas de reproche. Il peut avoir raison quand il se plaint de notre trop grand nombre , et de nos engagemens, quelquefois précoces, dans une profession qui dure toute la vie : mais c'est une injustice que d'exiger que tous les solitaires entrent en solidarité aux yeux du monde , et que la faute d'un seul soit regardée comme la faute de tous. Il est à regretter que tant de lumières accordées à cette géné-

ration ne servent qu'à former une ligue contre le ciel. On s'imagine être plus grand à mesure qu'on cherche à s'éloigner de Dieu; comme s'il y avait de la faiblesse à s'humilier devant la majesté d'un être dont on tient le mouvement , la respiration, la pensée! Saint Augustin , qui erra long-temps , ne crut valoir quelque chose que lorsqu'il revint à l'humilité. L'esprit de l'homme n'a que des perceptions vagues , s'il n'a une autorité qui le fixe. Et comment ne se dégoûte-t-on pas d'être mécréant après avoir éprouvé le vide et l'ennui qui suit les esprits forts? Qui est-ce qui n'aurait pas cru que tous ces écrivains qui se sont frayé des routes nouvelles en détrônant la Divinité , seraient euxmêmes divinisés après leur mort ? Eh bien ! on se souvient de la plupart pour

*95 railler leurs systèmes , ou pour déplorer les misères de leur vie. Qui aujourd'hui voudrait être Spinosa ?

Les vérités de l'Évangile s'élèvent lorsqu'on les croit éteintes : elles jettent une flamme vive et rapide que ne peuvent obscurcir ni ses présomptueux ennemis, ni sesindignes ministres.

Encore une fois , il y a d'impénétrables mystères autour de nous ; mais quitterons-nousla contrée où régnent quelques nuages pour passer dans un lieu de ténèbres et d'horreur? Où allez-vous, sortis de la voie où cette religion offre quelques points d'appui ? Est-ce à la tyrannie des hommes , à la condition des animaux et au néant ? C'était bien la peine de faire tant de recherches et d'efforts d'esprit pour arriver à cette solution? Élevez-la plutôt , votive destinée

passagère 5 et , si vous deviez vous tromper, que ce soit avec quelque charme , avec quelque poésie et quelques espérances.

Tu as peut-être senti quelquefois , Charles , que cette religion qui nous lie était rigoureuse pour des hommes :

c'est une preuve qu'ils ne l'ont pas faite. Ils l'auraient adoucie davantage : on n'y verrait pas l'abnégation de soi-même, et on y aurait permis les mauvais désirs. Regarde les religions passées dont les anciens peuples ont été inventeurs.

Mais ne va pas croire que tout ceci m'empêche de rendre justice à l'auteur de Mahomet : c'est parce que je prise beaucoup ses talens que je voudrais le voir mieux penser. Hélas ! ne haïssons personne à raison de ses sentimens : et quand les maximes sont blâmables ,

ouvrons encore à ceux qui les professent un coeur plein de charité. Au reste , plus il y aura de livres contre les croyances religieuses , et plus on se convaincra qu'elles sont nécessaires :

l'homme qui adora jadis une multitude de dieux, est-il plus raisonnable aujourd'hui qu'il affecte de n'en reconnaître aucun ? La vertu et le vice , l'immortalité et le néant, tout lui paraît égal , pourvu que quelques frêles brochures lui servent de rempart contre le ciel. Pitié! pitié profonde pour cette double erreur! Heureux les temps où les confesseurs de la foi n'étaient pas témoins inutiles de l'impiété -, où le sang d'un martyr pouvait ouvrir les yeux de l'aveugle , et peut-être les portes du ciel au bourreau pour qui la victime priait en mourant ! — Adieu.

XXVIe LETTRE.

A LAURENT GANGANELLL

Toulouse, 7 janvier 1755.

Je me suis lassé de la vie parisienne et du rôle souvent secondaire que je remplissais sur mon théâtre. Il m'a pris fantaisie de parcourir la France, en comédien de la capitale. Ma fortune et ma santé s'en trouvent mieux.

Certes , mon cher ami , si, comme ces millionnaires qui croupissent à Rome sous l'influence du Scirocco , ou à Paris dans les brouillards froids de la Seine ,

!99 j'avais obtenu du hasard des richesses en naissant , je n'aurais pas voulu subir les mauvaises saisons d'une contrée et tous les inconvéniens du même climat.

Voyageur aussi naturellement que les hirondelles , j'aurais passé l'été dans les vallées suisses , et l'hiver au pied d'une de ces montagnes d'Italie si bien abritées du nord ; en une de ces petites villes qui s'épanouissent, pour ainsi dire, au soleil, sur le rivage sablé des mers. Ici je suis venu au-devant du printemps. Toulouse est tout embaumé de violettes. C'est la première ville de France qui m'ait paru ressembler à une capitale. Les dames s'occupent de littérature ; leur petite académie de Clémence Isaure empêche que les jugemens de Paris sur les arts n'arrivent comme des lois qu'il faut adorer.

J'ai à me louer de ce parterre indulgent , et je partirais d'ici satisfait si je n'avais été frappé de la haine sourde qui fermente partout entre les protestans et les catholiques.

Je crois , mon bon ami , que j'aurai à t'annoncer prochainement une importante nouvelle pour moi.

XXVIIe LETTRE.

A CARLO BERTINAZZI

Rome, 8 juillet 1758.

Lambertini vient de mourir. Sa gaieté ne l'avait point abandonné jusqu'au dernier jour. « Gri \d serviteur de Dieu , disait-il souvent , en parlant d'unThéatin dont on instruisait la cause devant son lit de douleurs, afin de le canoniser, guérissez-moi! Comme vous me ferez , je vous ferai ; si vous obtenez le recouvrement de ma santé , je vous béatifierai. » Et il n'a point béatifié le

Théatin ; mais l'exemple de résignation qu'il a montré dans ses dernières douleurs est le plus édifiant souvenir qu'il pût laisser dans la mémoire des hommes.

Il était fort érudit , fort indulgent ; aussi était-il aimé chez presque toutes les nations de l'Europe. Le ministre anglais Walpole possédait de lui un portrait en marbre ; il était connu même du grand Turc , et plus d'une fois le commandeur des prétendus Croyans a fait faire des complimens diplomatiques au chef de ces contempteurs du prophète, appelés à Constantinople : chiens de chrétiens.

Lambertini avait eu pour moi quelques bontés, qui m'ont valu un regard de mes supérieurs. Il dit un jour au général desFrères mineurs, enme frappant doucement sur l'épaule : « Père Colom-

ao3 bini , je vous recommande ce petit Frère ; faites-y attention , je vous en prie. »

Notre conclave a été dans un long enfantement. Les conjectures, les paris, les pasquinades occupaient toute la ville : c'est une vieille coutume qui durera encore long-temps. Enfin nous avons pour clief de l'Église le cardinal Rezzonico , évêque de Padoue , qui s'est imposé le nom de Clément ; il édifiera les Romains par sa piété. Ce n'est que malgré lui , et après avoir versé des larmes sincères , qu'il a accepté. Quelle place , en effet , quand on en veut remplir les devoirs ! Il faut être à Dieu , à tout le monde , à soi-même , et n'ayant en vue que le ciel au milieu des choses de la terre. Une telle dignité est d'autant plus redoutable qu'on succède à

Lambertini : il est difficile de paraître grand après ce pontife.

Clément XIII conserve les anciens secrétaires d'Etat, et il a raison : il faut s'environner de ministres habiles quand on ne veut pas tout faire soi-même. On abuse si souvent des lumières du prince le plus clairvoyant ! On a coutume de dire, avec raison , qu'un pape ne voit plus la vérité que lorsqu'il lit l'Evangile. Les souverains ne sont pas seulement l'image de Dieu par l'éminence de leur rang , ils doivent l'être aussi par leur intelligence 5 et David, tout berger qu'il était , était dirigé par une lumière supérieure. Cette lumière se manifesta aussitôt qu'il fut en possession du pouvoir. Tel prince qui n'est que bon , accomplit un devoir commun -, celui qui n'est que sévère dérobe à ses sujets l'amour qu'il leur doit.

ao5

Mais qu est-ce que je te dis là, mon pauvre ami ! Nous autres atomes , nous parlons fort à notre aise des devoirs de la royauté : si nous en étions revêtus , nous serions confondus de notre impuissance. Il y a quelque différence entre parler et régner. Rien ne nous résiste quand nous laissons courir la plume ; mais accablé de soins , environné d'écueils et de faux amis , chargé de dettes ou d'obligations , on n'ose plus rien entreprendre; on laisse gouverner un subalterne; on ne s'occupe plus que de monotones plaisirs : ce sont des réceptions d'oisifs , c'est la table , ou bien le délassement sanguinaire et niais de la chasse.

L'art de régner a été rarement exercé avec talent. Porte-t-on une couronne héréditaire? on est fier de ses droits,

sans connaître ses devoirs. Parvient-on à une couronne élective? on n'a point d'études faites et d'expérience des hommes : on doit éprouver la gêne au milieu des affaires et des honneurs. Enfin le malheureux qu'on place caduc sur un trône, a peur de tout, et il se laisse aller à la nonchalance : c'est la situation ordinaire des papes»

J'irai saluercelui qui vientde prendre, avec ce nom, le pesant gouvernail de la barque de saint Pierre ; non pas comme un religieux qui aime à se produire, mais en qualité deconsulteur du Saint-Office.

Il ne me connaît point , et je ne me mettrai point en frais pour en être connu. J'aime à rester couvert de la poussière de mon cloître.

Adieu. Ce qui m'occupe , ce n'est pas mon sort , c'est le tien.

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A CARLO BERTINAZZI

Rome, 25 septembre 1759,

Hier, le neveu du nouveau pape , celui qu'on appelle ici le cardinal patron, m'a fait demander à son palais : c'était pour une affaire qu'on disait importante. Je m'y suis rendu , et le long des quais de Rippa-Grande , je me demandais ce qu'il pouvait vouloir d'un pauvre habitant du couvent des Saints-Apôtres. J'étais bien sans inquiétude , mais non sans une certaine émotion gênante 5

car je ne chéris rien tant, tu le sais, que la liberté du cloître ; et n'attendant aucun bien des personnes en crédit , j'en redoutais la malveillance.

Le cardinal parlait haut et d'un air satisfait à un prélat quand je suis entré. Il n'avait point entendu mon nom que prononçait mal son camérier \ mais en me voyant tout-à-coup il a pris un air grave , même un peu mécontent , et a congédié son premier interlocuteur, qui m'a salué avec affectation. Restés seuls , je n'augurais rien de bon du silence de Son Eminence. Quand ses domestiques ont voulu me présenter le chocolat, il a fait un geste d'impatience, et enfin m'a demandé du ton d'un juge si mon travail de consulteur était bien en règle , et si je n'aurais rien à me reprocher en quittant cet emploi.

Je ne me reproche , Monseigneur , ai-je dit , que mon insuffisance -, mais vous savez peut-être que je n'ai point brigué cette charge , et je suis prêt à la résigner dans vos mains.

— Il le faudra , mon frère ; mais savez-vous qu'on a rapporté au Saint- Père bien des choses sur votre compte ?

— L'humilité de mon état me commanderait peut-être de déclarer que mes détracteurs ont raison 5 mais j'espère qu'on m'aura un peu calomnié , et je ne renonce point à en offrir la preuve.

— Oui ; nous savons que vous êtes orgueilleux.

— L'orgueil et un franciscain vont assez mal de compagnie , Monseigneur.

— Cependant n'avez -vous pas refusé d'être général de votre ordre ? Celui

qui occupe ce poste confesse que c'est à vous seul , et à votre refus qu'il le doit.

— La modestie de mon général peutelle m'être imputée à crime ?

— A la bonne heure \ mais je vous déclare, moi, que Sa Sainteté m'a chargé de vous intimer des ordres : et si j'hésite à vous en faire part , c'est dans la crainte de vous causer une trop vive révolution.

— Que la volonté de Dieu s'accomplisse !

— Eh bien ! Ganganelli , le Pape veut , entend , prétend , et ordonne que, dès l'instant même.... vous soyez Cardinal.

A ce mot , j'ai été comme attéré , et je n'ai pu que me jeter aux pieds de mon terrible juge.

— Faites révoquer, je vous en sup-

plie, cet arrêt de Sa Sainteté , ai-je dit. Ce n'est point l'humilité fausse qui m'engage à assurer que je suis indigne d'un tel honneur,- mais cette promotion sera reprochée au Saint-Père. Si c'était l'ordre de Saint-François qu'on voulût honorer de la pourpre , il y a dans le couvent même que j'habite plus de dix sujets qui méritent mieux que moi cette faveur inattendue.

Tout a été inutile. Les marques d'affection et les douces paroles ont succédé aux feintes menaces ; le cardinal m'a embrassé comme son confrère , et il a fallu me laisser conduire à l'audience du Pape, pour entendre confirmer mon entrée au Sacré-Collège.

Quand je suis revenu dans le cloître, honteux de ma subite fortune , le bruit commençait à s'en répandre; il a fallu

l'avouer à mes confrères. Ne vous effarouchez point , leur ai-je dit j je vivrai toujours au milieu de vous comme votre ami, comme votre serviteur, et je ne vous laisserai jamais apercevoir que j'aie changé d'état.

Hélas ! il m'a été impossible , à moi , de ne pas m'apercevoir de la peine que cet événement a causé à quelques-uns.

J'ai vu pâlir plus d'un visage , j'ai entendu quelques faux complimens j et cela m'a fait d'autant plus de peine que les mécontens étaient précisément ceuxlà dont je cultivais le plus l'amitié.

Il n'y a d'amitié que dans ton cœur. Que n'es-tu là , Charles , pour me consoler ! que ne puis -je te voir entrer dans ma cellule , t'entendre dire que tu m'aimeras toujours , bien que je sois élevé en dignité! Mais je ne quitterai

point cette cellule , je ne changerai rien à ma vie $ je m'arrangerai pour m' apercevoir le moins possible de mon étrange métamorphose.

Ce qui me console un peu , c'est que quand on m'a appris cette promotion singulière , je n'ai pas été moins surpris qu'on ne le sera dans Rome et dans mon village.

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